‹ Celles qui les attendentChapitre 16 sur 16 · CÉLÉBRITÉ · texte numérisé non relu

CÉLÉBRITÉ

Tuas le journal? On va lire ça dans l'atelier. Quel âge qu'il a ton petit-fils?

— Quelque chose comme vingt-trois, vingtquatre ans... Penser que c'est un gamin à qui j'ai tiré les oreilles dans les temps.,.

Il était songeur. Sa surprise se dissipait peu à peu et faisait place à l'orgueil.

— Gomment que ça se fait qu'avant on ne l'a jamais vu avec toi ? dit Bigot.

— Oh ! y travaillait dur. Il a plus ses père ni mère... Il était mécanicien, et c'est un débrouillard, faut voir. Il s'occupait d'un tas de trucs... On vivait chacun de son côté. On s'aime bien tout de même, pas ?... Et t'as entendu ce qu'il a dit, le patron : Ça me fait honneur et on est fier de m'avoir à l'atelier...

Le front haut, il rentra parmi les ouvriers. Bigot fit venir du vin blanc. Le père Leroul, entouré d'un respect inhabituel, but avccdignité à la santé de son petit-fils. Il ne songeait plus à larmoyer. 11 attendait le soir avec impatience afin de voir quelle forme prendrait, chez le marchand de vins où il mangeait ainsi que, dans la maison où il habitait, l'admiration ctla curiosité.

Le résultat dépassa son attente. 11 fut entouré,

félicité, fêté. Sa fierté grandit, et il écrivit à Maurice Leroul une belle lettre qui lui donna beaucoup de peine.

Le lendemain de ce jour, le contremaître Bigot eut le pied écrasé accidentellement. II resta trois semaines sans paraître à l'atelier, Quand il revint, le père Leroul était là, mais son altitude et Taspect de sa personne frappèrent d'étonnement Bigot, qui sortit avec lui.

Ils gagnèrent un marchand de vins. Bigot, content d'être rétabli, plaisantait, mais le père Leroul restait sérieux.

— Pour moi, ça sera un orgeat, commandat-il au garçon.

— Hein ? dit Bigot, ahuri.

— Oui. Autre chose, j'aime mieux pas en avoir du tout que d'en avoir qu'un petit peu.

Bigot se mit à rire.

— Eh bien, prends-en beaucoup...

— Ça ne se peut plus...

— Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Et puis, dis iLonc... J'ai vu la feuille de l'atelier. Voilà que tu

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travailles, mainfenant... Et puis lu es propre, tu es peigné, tu es recousu... Enfin, quoi, je ne te reconnais plus !..

— Moi non plus, dit le vieux, lugubre.

II but d'un air de dégoût une gorgée de son sirop, et après une pause :

— J'ai changé, voilà. Je dis pas absolument que c'est pour mon plaisir, ni que c'est moi qui ai voulu... Tu comprends, j'ai été forcé...

— Forcé ? Par qui donc?

— Par tout ce qu'y avait... Tout ça, c'est Maurice. Il a recommencé, t'as su ça?... Il a encore fait des choses épatantes... Alors quoi, je suis son grand- père, y a pas... Et je peux pas lui faire honte. Moi, j'y pensais trop, d'abord, mais on me connaît, on me regarde, on me surveille, et à l'atelier, et dans mon quartier, et dans ma maison... « Père Leroul, vous pou- «vez pas sortir fait comme ça ». «Père Leroul, je « vas vous recoudre votre veste, faut que vous « soyez en ordre ». « Père Leroul, faut pas trai- « ner comme vous faites chez les marchandsde « vins... » Même les sergents de ville, croiraistu, ceux qui me faisaient des misères dans le temps, quand j'avais un verre de trop, maintenant ils ont de la considération pour moi...

Enfin quoi, je suis... je suis célèbre... On m'a à l'œil... On vient pour me voir... Faut que je me tienne, pas ?...

— Ça te fait honneur, approuva Bigot. Et, sans te flatter, tu es bien mieux qu'avant.

Le vieux eut une hésitation. Il comparait ce maintenant respectable et cet avant, si proche et si différent. Il étouffa un soupir et se pencha, confidentiel, vers Bigot :

— Sûr, ça méfait honneur... Mais^ vois-tu... j'sais pas si c'est bien mon genre...

Dans le salon d'altenle de la direction il y avait onze visiteurs, dont trois dames et un officier. L'huissier, en habit noir, impassible et correct, avait classé méthodiquement leurs fiches. M. Bernage n'était pas rentré encore.

La pièce sévère, à demi sombre, au luxe im personnel, semblait un îlot de silence déprimé où parvenait à peine le bourdonnement indistinct de l'immense maison de commerce, importante comme une grande administration, et qui remplissait tout le vaste immeuble de l'activité puissante de ses affaires.

Il y eut un appel de téléphone. L'huissier s'absenta, revint dans le salon d'attente et, très digne, annonça que M. Bernage était retenu

par une séance de comité et ne rentrerait qu'à cinq heures et demie. La pendule de la cheminée marquait trois heures vingt. Les visiteurs, sauf une vieille dame résolue et un pauvre hère résigné, s'en allèrent.

L'officier sortit le dernier. C'était un homme d'une trentaine d'années, brun, bien découplé, au visage hâlé et aux 3'eux assurés. Une cicatrice, récente encore, coupait sa tempe gauche ; une brochette de rubans mettait une courte raie rouge, jaune, verte et brune sur sa vareuse bleu clair.

Lentement, et comme s'il hésitait sur ce qu'il voulait faire, il traversa la cour et gagna la rue.

Ses j^eux tombèrent sur un soldat qui venait en sens inverse. Il eut un mouvement de surprise.

— Vergan ! s'exclama-t-il.

Le soldat, un jeune homme de vingt-deux ans, aux traits fins, à l'air intelligent et décidé, leva la tête. Son visage s'éclaira.

— Mon lieutenant !... Ah ! mais pardon... mon capitaine...

— Oui, j'ai été promu il y a deux mois. Je suis content de vous rencontrer, Vergan. Quand

nous n'avons plus été ensemble, je vous ai beaucoup regretté.

— Oh ! mon capitaine, c'est vous que l'on regrette quand on n'est plus sous vos ordres. Vous savez bien ce que vous êtes pour vos hommes...

Le jeune homme avait parlé avec la spontanéité d'un enthousiasme sincère, plein d'admiration et d'affection.

Un an avant, en arrivant au front, il avait été sous les ordres de Robert Mareil, alors lieutenant, et dont l'inlassable énergie, la bravoure à toute épreuve, liniliative toujours heureuse et la franche et juste cordialité faisaient un chef incomparable qui était adoré de ses soldats et pouvait tout obtenir deux.

Mareil parut content mais interrompit Vergan.

— Laissez donc. Quand on a des soldats comme vous autres... Enfin, si mes hommes ont bonne opinion de moi, j'en suis heureux. Et vous, Vergan, vous êtes un excellent soldat, brave, actif, débrouillard, et aussi un garçon bien élevé, instruit, ce qui ne gâte rien... J'avais plaisir à causer avec vous. Alors, vous voilà à Paris... En permission ?...

— Non, mon capitaine, en convalescence.

J'ai été blessé, il y a trois mois, et maintenant j'ai trente jours.

— Et votre famille habite Paris, il me semble... N'êtes-vous pas étudiant en droit?

Le jeune homme eut un mouvement d'épaules.

— Oui, je l'étais avant la guerre. Mais actuellement, je vous avoue, mon capitaine, que les études de droit ne m'intéressent pas beaucoup. Du reste, cela ne m'a jamais passionné. Pour ce que j'en ferai plus tard !... Et vous vous promenez dans ce quartier-ci, mon capitaine ? ajouta-t-il, après un silence.

— Ma foi non, je ne me promène pas, dit l'officier. Voyez-vous, Vergan, j étais venu faire une visite de raison... Mais je n'ai trouvé personne et je dois y retourner dans deux heures. Je voudrais voir mon patron. Mais oui. Je ne suis pas, comme vous, un fils de famille, Vergan. Avant la guerre, j'étais employé... Là...

Il désignait, à trente pas d'eux, l'immense maison de commerce.

— Dans la maison Bernage ? dit Vergan.

— Oui. Tenez, prenez donc une cigarette. Je vous raconte mes affaires, vous voyez. Mais je

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sais que vous êtes un garçon sérieux, Vergan, et, i3uisque je vous ai rencontré, vous allez me dire s'il faut longtemps pour acquérir une bonne connaissance pratique du droit. J'ai pensé à cela pour plus tard. Cela pourrait peutêtre me servir... Dame, la guerre finira et, si je suis encore là, il faudra vivre... Je pense bien que je retrouverai ma place, mais je ne l'avais pas depuis longtemps et j'étais simple comptable... Je ne veux pas me laisser oublier... Vous comprenez, mon patron. M, Bernage, savait à peine, sans doute, que j'étais dans ses bureaux. 11 a tant de monde, qu'avec la meilleure bonne volonté... Tandis qu'en venant le voir maintenant, cela me rappellera à lui. Je n'ai pas de chance de ne pas l'avoir trouvé, mais je vais y retourner tout à Theure, et demain, si c'est nécessaire. Ce n'est pas facile de le rencontrer, M. Bernage. Il est tellement occupé...

Dans la voix de Mareil, devenue sérieuse, imperceptiblement émue même, se marquait l'impression causée par l'évocation du patron toutpuissant.

— Dame, vous comprenez. Vergan, poursuivitil en frappant sur l'épaule du jeune homme et

en répondant à un sentiment qu'il lisait dans ses yeux, je n'aurai que ma place pourvivre, après. Et, pour nous autres, employés, le patron c'est l'homme qui peut, à son gré ou à peu près, modifier notre sort en bien ou en mal. Et je suis marié, j'ai deux enfants. Maintenant, avec ma solde, ça va bien... Mais plus tard... Alors, vous allez me renseigner pour le droit. J'avais pensé à cela à cause du contentieux...

Vergan gardait le silence. Son émotion grandissait. 11 savait ce que, là-bas, Mareil était pour ses hommes. Il savait ce qu'il avait été pour lui. Il était stupéfait et profondément remué en se disant que celui qui, là-bas, aux heures de danger, aux heures de souffrance, aux heures de fatigue, était 1 appui et la confiance de tous, avait, au milieu de sa tâche de chef, cette préoccupation intérieure de la vie quotidienne, au retour, pour lui et les siens.

— Mon capitair.e, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante, je vous remercie de la sympathie que votre confiance me témoigne. Je crois pouvoir vous affirmer que vous retrouverez, après la guerre, dans la maison Bernage, une situation plus digne de vous...

— Mon brave Vergan, s'exclama Mareil en

riant, vous êtes bien gentil, mais vous n'en savez rien ni moi non plus. Si M. Bernage...

— Mon capitaine, M. Bernage est mon oncle, dit Vergan, et je dois prendre, avec lui, la direction de la maison après la guerre.

Mareil eut un haut-le- corps. Il devint rouge.

— Ah ! par exemple !... Ah ! par exemple !... murmura-t-il. Et, dans le désarroi de sa stupeur, il ajouta, mécontent :

— Vous auriez pu me dire cela avant que je vous parle de mes affaires.

Un silence tomba entre eux, où il y avait la gêne de ce hasard ambigu qui, en deux cases distinctes de leur vie, donnait à chacun d'eux toute autorité sur l'aufre.

— Au revoir... (Mareil se retint avec peine de dire « monsieur ».) Au revoir, Vergan.

— Au revoir, mon capitaine, dit respectueusement le jeune homme.

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