‹ CelseChapitre 1 sur 5 · LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE

10, RUE DE l’ÉCOLE-DE-MÉDECINE

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Paris. - — Imprimerie de E, Martinet, rue Mignon, 2.

Messieurs,

Je ne viens pas vous parler d’un homme, mais d’un livre, et aussi d’une époque. Celse, l’auteur de ce livre, nous est à peu près inconnu. Son nom ne nous est parvenu qu’altéré par les copistes. On ne sait ni où il est né, ni où il est mort. On suppose qu’il a vécu à Rome; c’est très-probable, mais ce n’est pas certain. On ne connaît ni sa famille, ni ses amis ; on discute sur l'époque où il tlorissait, et, pendant que les uns le font vivre sous le second triumvirat, d’autres le font contemporain de Tibère, de Néron, et môme de Trajan. Voilà bien des incertitudes, et pourtant il en est une plus grande encore, car on ignore quelle était sa profession. Était-il médecin ou chirurgien, agriculteur, rhéteur ou philosophe? Vivait-il dans les camps ou exerçait-il, auprès d’un prince du sang, les fonctions de secrétaire? Toutes ces hypothèses ont été soutenues, et de pareilles divergences ne prouvent qu’une chose : c’est qu’on ne sait

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rien ou presque rien de positif sur la personne de CeLse.

N’attendez pas, dès lors, que je puisse, en vous parlant de lui, vous raconter quelques-uns de ces épisodes intéressants qui donnent tant de charme à la biographie des hommes célèbres, et qui mettent si bien en relief leur caractère et celui de leurs contemporains. Loin que je puisse, sous ce rapport, combler les lacunes de l’histoire, je serai au contraire obligé plus d’une fois de réfuter les assertions des biographes de Gelse, et, au lieu d’augmenter la somme des notions que l’on possède sur lui, j’arriverai peut-être à la diminuer.

Le livre de Celse, De re medica , est certainement l’un des écrits les plus remarquables de l’antiquité. Le style en est si pur, si correct,, que beaucoup d’auteurs ont appelé Celse le Cicéron des médecins. Ce livre résume, dans son élégante concision, l’ensemble des connaissances médicales et chirurgicales de l’époque qui a précédé celle de Galien. C’est, sous ce rapport, l’ouvrage le plus complet, le plus méthodique, le plus didactique que l’antiquité nous ait transmis. C’est un manuel, si vous voulez, mais un manuel merveilleusement composé, admirablement rédigé, et qui mériterait déjà, par cela seul, d’avoir sa place dans toutes les bibliothèques, quand même ce ne serait pas la seule source d’informations qui nous soit restée sur un grand nombre de points de l’histoire de notre science. Parmi les soixante-douze auteurs médicaux dont Celse a consulté et cité les ouvrages, il n’en est qu’un seul, Hippocrate, dont les écrits aient survécu au cataclysme du moyen âge. La plupart d’entre eux ne nous sont connus que par le livre de Celse, et il n’y a pas d’exagération à dire que près de la moitié de ce que nous savons sur l’histoire de la médecine et de £es progrès en Grèce, à Alexandrie et à Rome, pendant les quatre siècles qui ont suivi l’époque hippocratique, nous a été conservé par Celse, et par Celse seulement.

Il n’en faudrait pas tant pour expliquer le succès extraordinaire que cet ouvrage a obtenu depuis la Renaissance. Jusqu’alors on en avait fait peu de cas,, — je vous dirai pourquoi tout à l'heure; — mais l’imprimerie naissante lui rendit justice. Il eut l’honneur d’être imprimé dès 1478, cinq ans avant YArs parua de Galien et les Aphorismes d’Hippocrate, et j’ai lieu de croire que les seuls ouvrages de médecine qui aient été imprimés avant celui-là sont le Canon d’Avicenne (1476) et un fragment d’Albucasis sur la préparation des médicaments (1471).

Aucun livre de science n’a été édité plus souvent que celui de Gelse. Choulant, en 1824, en a cité cinquantecinq éditions latines,, sans compter quinze éditions dont il n’a pu constater l’authenticité, et sans compter un bon nombre de traductions dans la plupart des langues de l’Europe. La version française la plus ancienne est celle de Ninnin, publiée en 1753, et plusieurs fois réimprimée. Depuis 1846 nous possédons une meilleure version, celle de M. Des Etangs. Si l’on s’en fiait aux apparences, on pourrait croire qu’il en a paru une troisième en 1824 ; mais cette prétendue traduction, malgré les signatures qu’elle porte,, n’est autre que la traduction de Ninnin avec quelques changements microscopiques, qui ont été faits probablement sans consulter le texte latin, — témoin le petit contre-sens de la première phrase du livre.

Celse a eu un grand nombre de commentateurs et d’historiens qui comptent parmi les savants les plus érudits des deux derniers siècles. Il serait trop long de vous les énumérer; mais je ne puis me dispenser de nommer au moins Rhodius qui, le premier, essaya d'écrire une vie de Celse (1639); — Van dcr Linden, qui révisa et épura patiemment le texte de notre auteur, en confrontant les manuscrits et les éditions, et qui corrigea

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plus de deux mille fautes commises par les copistes; — Almcloveen, qui mérita d’être surnommé Ceîse II par l’Académie des curieux de la nature; — Morgagni, qui en trente ans, de 1720 à 1750, écrivit, sous forme de lettres, huit dissertations critiques sur Gelse, et qui en 1768; déjà octogénaire, revint encore sur ce sujet, dont il s’occupait depuis près de cinquante ans; — et enfin Léonard Targa, qui, plus persévérant encore, consacra entièrement soixante ans de sa longue vie à l’étude des manuscrits et des éditions de Gelse. IJn grand nombre de fautes qui avaient échappé à ses prédécesseurs furent corrigées par Targa, dont les deux éditions, publiées en 1769 et en 1806, sont considérées à juste titre comme les plus pures et les plus correctes.

J’aborde maintenant, messieurs, l’examen critique des documents à l’aide desquels on a essayé de constituer une biographie de Gelse. Et d’abord, quel est son véritable nom ? Sur le titre de la plupart des éditions et de quelques manuscrits peu anciens, on lit : Aurelius Cornélius Celsus, Déjà Leclerc avait fait remarquer qu’ Aurelius était un nom de famille et ne pouvait pas être employé comme prénom. Il est, en effet, sans exemple dans l’histoire romaine que deux noms de famille, tels que Aurelius et Cornélius, aient été ainsi accolés l’un à l’autre. En outre, sur la plupart des manuscrits, le prénom de Gelse n’est indiqué que par l’initiale A. — Leclerc avait conclu de là que le mot Aurelius avait dû être construit sur cette initiale par quelque copiste maladroit, dont l’erreur, reproduite par l’imprimerie, s’était ensuite perpétuée d’édition en édition. La prévision de Leclerc a été pleinement confirmée depuis par la découverte d’un manuscrit du Vatican, plus ancien que tous les autres, et sur lequel est inscrit le véritable prénom de Gelse, Aulus ; et il résulte d’ailleurs des recherches de Dianconi que le prénom Aulus était très-

commun dans la famille Cornelia, ainsi que le surnom Celsus.

Ce surnom était très-usité à Home. On connaît un grand nombre de personnages qui l’ont porté, et que l’histoire mentionne comme ayant brillé soit dans la médecine, soit dans la philosophie, le droit ou la rhétorique. Or, notre Celse a écrit sur toutes ces choses, de telle sorte que ses biographes, égarés par la similitude des noms, ont pu le confondre avec des personnages très-divers par leur profession, par leur position sociale, et par l'époque où ils ont vécu.

On ne l’a confondu ni avec lé philosophe épicurien Celsus, qui se rendit célèbre sous Marc-Aurèle par ses polémiques contre les chrétiens; ni avec le jurisconsulte Juventius Celsus, qui fut condamné à mort pour avoir conspiré contre Domitien, et qui était à la veille d’être exécuté, lorsqu’il eut la bonne fortune d’apprendredans sa prison la mort tragique de son empereur. Mais, à peu près à la même époque, vivait un autre jurisconsulte du nom de Celse, et quelques personnes, le confondant avec notre auteur, ont fait vivre celui-ci jusque sous Trajan.

Cette erreur est grossière, car je vous montrerai bientôt que le traité De re medica est bien antérieur au règne de Trajan. Il était plus excusable de confondre l’auteur de ce traité avec le médecin Apuleius Celsus, qui fut célèbre sous Tibère, et dont le nom pouvait s’écrire par abréviation A. Celsus, comme celui de notre Celse.

Cet Apuleius Celsus ne nous est pas connu par ses propres œuvres; on sait seulement qu’il forma deux élèves qui se distinguèrent dans des genres différents : L’un, ScriboniusLargus, écrivit un Traité de la composition, des médicaments qui nous a été conservé ; l’autre, nommé Vectius Valens, se rendit célèbre par ses amours avec l’impératrice Messaline. Pline est même parti de là poin

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flétrir, comme immorale, la profession de médecin. A ce compte, il en aurait pu flétrir bien d’autres.

Il y a eu à Rome, probablement vers la môme époque, un autre médecin du nom de Gelsus. 11 n’est connu que par une épitaphe très-importante au point de vue de l’histoire de l’enseignement médical à Rome. Voici cette inscription, d’après Gruter :

M. LIVIO GELSO TABVLARIO SGHOLÆ MEDIGORVM M. LfVIVS EVTYGHVS ARCHIATROS OLL. D. IL

A M. Livius Celsus, secrétaire de l'École des médecins , V archiatre M. Livius Eutychus a donné deux urnes .

Cette inscription, qui nous révèle l’existence d’une

Ecole de médecine à Rome, ne porte malheureusement aucune date ; mais le mot grec archiatros nous reporte à une époque assez reculée. Il est certain, en effet, que ce mot fut promptement latinisé. Sur toutes les autres inscriptions romaines où il est question du môme titre, on lit archiater et non archiatros. Les écrivains latins qui ont parlé des archiâtres se sont servis également de la terminaison latine. Enfin plusieurs auteurs ont fait mention d’un certain Andromachus, archiatre de Néron, archiater Neronis. Tout cela nous permet de croire que l’épitaphe de Livius Gelsus est probablement antérieure au règne de Néron.

Il ressort de cette inscription importante qu’il y avait quelque part à Rome, non pas une école officielle, comparable à nos facultés de médecine, mais un groupe de médecins associés pour enseigner leur art. Jusqu’alors, cet enseignement avait été purement individuel.

Je dois vous parler enfin d’un dernier personnage qui

a porté le nom de Celsus et qui, suivant le savant Bianconi, serait le véritable auteur du traité De re medica. Bianconi est un des érudits qui ont consacré le plus de temps et de soins à l’étude de Gelse. Les douze lettres qu’il a écrites sur ce sujet à ïiraboschi forment tout un volume, et sa dissertation latine sur l’époque où Gelse a vécu, De Celsi œtate , est une œuvre des plus remarquables. Après avoir démontré, et je pense avec succès, que son héros n’exerçait pas la profession de médecin, et qu’il écrivait dans les premiers temps du règne d’Auguste, il a pensé qu’un homme aussi éminent dans les lettres et dans les sciences avait dû occuper une position élevée, et être en relation avec les grands écrivains de cette époque, qu’on a appelée le siècle d’or de la littérature latine. Il s’est donc efforcé de prouver que notre Celse avait été l’ami d’Horace et d’Ovide, le compagnon et le secrétaire du jeune Tibère.

Il s’est basé principalement sur deux épîtres d’Horace où il est question d'un certain Gelsus, qui faisait partie de l’entourage de Tibère. Lorsque celui-ci n’était encore que prince du sang, Auguste, son père adoptif, qui se méfiait de lui, l’envoya guerroyer en Orient, peut-être un peu pour lui faire la main, mais surtout pour le tenir éloigné de Rome. Tibère, alors âgé d’environ ving t-deux ans, avait emmené avec lui, dans son expédition, ce qu’Horace appelle une cohorte littéraire. Dans cette cohorte figuraient Julius Florus, ami d’Horace, et un écrivain du nom de Gelsus, qui sans doute, dans l’origine, n’était pas en grande faveur auprès du jeune prince, car Horace, dans son épître à Florus (1. 1, épît. m), le malmena rudement en le traitant de plagiaire et en le comparant à la corneille d’Ésope ; mais bientôt, le plagiaire ayant fait son chemin et étant devenu l’ami particulier de Tibère, Horace le jugea digne à son tour de son amitié et lui adressa une de ses épîtres les plus

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