‹ CelseChapitre 5 sur 5 · CE LS K · texte numérisé non relu

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tions de la cuisse, (les luxations, vous le savez, sont quelquefois assez difficiles à réduire (elles l’étaient surtout avant le chloroforme); mais, lorsque la réduction est obtenue, le déplacement n’a aucune tendance à se reproduire. Tout médecin sait cela. Gelse pourtant, confondant peut-être un souvenir avec un autre, ou peut-être aussi ayant réellement lu un livre où la guérison des luxations de la cuisse était déclarée impossible, raisonne de la manière suivante : « Quelques-uns pré- » tendent que le déplacement se reproduit toujours; » mais Hippocrate, Dioclès, Philotimus, Niléus, Héra- » clide de Tarente, auteurs très-célèbres, disent avoir » obtenu des guérisons parfaites. D’ailleurs, Hippocrate, )> Andréas, Niléus, Nymphodorc, Protarcbus, Héraclkkq » et un certain forgeron, n’auraient pas inventé tant de » machines pour réduire la cuisse, si cette réduction » était vaine. » Et, convaincu par ce' raisonnement que les luxations de la cuisse ne sont pas tout à fait incurables , il conclut qu’il faut tenter la réduction : Tentandum igitur est. (Lib. VIII, c. xx.) 11 est parfaitement évident, d’après cela, que Celse n’avait jamais réduit de luxation de la hanche; qu’il n’en avait jamais vu réduire, et même qu’il n’avait connaissance d’aucun cas où la réduction eût été faite; que, par conséquent, il n’était pas praticien, et qu’il écrivait son livre avec les livres des autres.

Le chapitre des tumeurs de l’ombilic n’est pas moins démonstratif (VII, xiv). Les quatre auteurs que Celse avait sous les yeux ne s’accordaient ni sur le nombre ni sur la nature des espèces d’exomphales. A eux tous, ils en avaient décrit jusqu’à sept espèces; mais Mégèsn’en admettait que trois, tandis que Gorgias allait jusqu’à six, et pourtant celui-ci rejetait la tumeur épiploïque, qui figurait dans la classification de celui-là. Ce désaccord embarrasse beaucoup notre auteur. « Il est probable

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)> dit-il, que chacun a omis ce qu’il ne connaissait pas, » et que personne n’a imaginé ce qu’il n’avait pas vu. » Verisimile est autem id a quoque prœtermissum , quod ipse » non cognoverat ; a nullo id , quod non viderat , fictum . » Et là-dessus il prend le parti de décrire toutes les espèces, celles de Mégès comme celles de Gorgias, celles de Sostrate comme celles de Héron,-- sans s’apercevoir, par exemple, que la hernie venteuse fait double emploi avec la hernie intestinale. Un auteur original aurait-il procédé ainsi? et un praticien, avant de copier la description de maladies dont l’existence ne lui aurait pas paru suffisamment démontrée, n’aurait-il pas commencé par examiner des malades, afin de pouvoir dire : Telle espèce que Sostrate nie, je l’ai vue; telle autre qu’admet Héron, je ne l’ai trouvée que dans son livre? Il eût été bien facile de procéder ainsi, car vous savez combien les hernies ombilicales sont communes. Mais Gelse ne savait même pas cela ; il croyait, au contraire, que ces tumeurs étaient rares, et c’est à cette prétendue rareté qu’il attribuait le désaccord de ses quatre auteurs : Propter raritatem inter auctores parum constat , dit-il dès le début de son chapitre.

Ceci, messieurs, doit sans doute vous surprendre. Les gens au monde eux-mêmes connaissent aujourd’hui la fréquence des hernies, et soyez sûrs que cette fréquence n'était pas moindre chez les anciens. Gomment se fait-il donc que Gelse, qui avai t tant lu, qui savait tant de choses, qui, suivant l’expression de Golumelle, connaissait toute la nature, ignorât cette notion si vulgaire maintenant autour de nous? C’est parce que les Romains étaient très-pudibonds à l’endroit des hernies : c’était une affection honteuse qu’on cachait avec le plus grand soin, et dont il était même indécent de prononcer le nom : Apud nos indecorum hernies nomen est , dit Gelse (lib. VII, c. xviii), et ce mot de hernie , écrit une fois

pour toutes, et non sans effort, il n’ose plus le répéter dans les cinq chapitres qu’il consacre à la description et au traitement des différentes espèces de hernies. Gelse n’étant pas médecin de profession, on n’allait pas lui montrer ces maux honteux, et voilà comment il a pu croire que les hernies ombilicales étaient si rares.

Gelse est donc un compilateur, mais ce n’est pas un compilateur vulgaire; pour quelques passages semblables à ceux que je viens de vous citer, et où l’auteur laisse voir son inexpérience, il en est un grand nombre, au contraire, où le choix judicieux des matériaux et la sagesse du jugement dénotent un esprit enrichi par l’observation autant que par la lecture. La description des opérations chirurgicales est faite avec une méthode, une clarté, une exactitude qui seraient tout à fait inexplicables si Gelse n’avait vu pratiquer ou même pratiqué, je ne dirai pas toutes ces opérations, mais du moins quelques-unes d’entre elles. Comment donc concilier ces données contradictoires? C’est Gelse qui va se charger de le faire lui-même,, en établissant une distinction bien tranchée entre les praticiens bénévoles, les amateurs de médecine, pour lesquels il écrivait, et les médecins de profession, auxquels il était loin d’être favorable.

Déjà, dans les réflexions générales qui terminent l’admirable introduction du livre Ier, il émet cette proposition, a qu’un ami est un médecin plus utile qu’un étran- » ger : Utiliorem medicum esse amicumquam extraneum » . Yous conviendrez que l’auteur ne témoigne pas, par ces paroles, un grand désir d’accroître sa clientèle., et qu’un pareil principe ne devait guère être du goût des médecins proprement dits, de ceux qui vivaient de l’exercice de leur art. Mais que devaient-ils donc penser du passage suivant, bien autrement nuisible à leurs intérêts? a On comprend, d’après cela^ qu’un seul médecin » ne peut pas traiter beaucoup de malades, et que celui-là

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)) doit être préféré qui s’éloigne peu du patient, pourvu » qu’il connaisse son art ; mais ceux qui n’exercent » que pour le profit, en trouvant davantage dans la )> médecine du peuple, adoptent de préférence des pré- » ceptes qui n’exigent pas d’assiduité : Sed gui quœstui )) serviunt , quoniom is major ex populo est, libenter amplec- » tuntur ea prœcepta quœ sédulitatem non exigunt . »(Lib. III, c. IV.)

C’est là, messieurs, que gît toute la solution du problème qui a tant préoccupé les critiques depuis deux siècles. Ce passage lève toutes les difficultés que nous avons pu rencontrer. Il nous explique d’abord pourquoi le livre de Celse, ce chef-d’œuvre que tous les modernes admirent, et qu’admirèrent aussi parmi les anciens les écrivains étrangers à la médecine, a été entièrement écarté et dédaigné par tous les médecins de l’antiquité. Il faut bien leur pardonner le silence absolu et évidemment systématique qu’ils ont gardé sur un ouvrage écrit précisément pour enseigner aux gens du monde à se passer de leur concours. Tous vous étonnez peut-être qu’un homme supérieur, qu’un écrivain éminent ait employé son talent à écrire un pareil livre, dont le but nous semblerait fâcheux aujourd’hui. Mais le milieu où vivait Celse n’était pas comparable au nôtre. Chez nous, il existe un corps médical, organisé, gradué, privilégié, estimé; les empiriques, les charlatans, qui, sans avoir étudié et pris leurs grades, se permettent de pratiquer la médecine, commettent un délit puni par les lois. Nous méprisons ces industriels, et nous avons raison. Mais à Rome, où l’exercice de la médecine était libre, où n’importe qui, étranger ou citoyen, homme libre ou esclave, pouvait traiter des malades sans que rien aidât ceux-ci à distinguer le bon grain de l’ivraie, et où enfin lés médecins de profession. Grecs pour la plupart, n’offraient aucune garantie de capacité,— à Home, dis-je, au

milieu de tout ce désordre, la seule distinction qu’on pût légitimement établir entre les individus qui pratiquaient plus ou moins la médecine était celle que je viens de vous indiquer d’après Gelse lui-même : c’est que les uns traitaient les malades moyennant salaire, tandis que les autres donnaient gratuitement leurs soins. Les premiers, vivant de leur profession, étaient les médecins proprement dits; les autres n’étaient, pour ainsi dire, que des amateurs : c’étaient des hommes qui, ayant acquis, soit par leurs lectures, soit par leur expérience, une certaine connaissance des maladies et des remèdes, cherchaient à se rendre utiles à l’occasion en soignant leurs parents, leurs amis, leurs esclaves; ils se rencontraient jusque dans les plus hautes classes de la société, — et, dans les campagnes, dans les villes de second ordre, partout où les médecins grecs ne s’étaient pas encore établis, c’était auprès d’eux seuls que les malades pouvaient trouver des avis éclairés.

Celse ne cache pas sa préférence pour ces médecins bénévoles et désintéressés. C’est pour eux qu’il a écrit son livre. Et si nous nous demandons maintenant à quelle catégorie de médecins il appartenait , nous sommes bien obligé de le ranger parmi ceux qu’il loue et non parmi ceux qu’il blâme. Il était médecin au même titre qu’il était agronome, philosophe, rhéteur, jurisconsulte, stratégiste, etc., c’est-à-dire qu’il avait acquis sur toutes les branches du savoir humain des connaissances étendues, qu’il savait les exposer dans des écrits et qu’il savait aussi les utiliser à l’occasion.

Certes, il est permis de s’étonner qu’il ait pu écrire avec tant de compétence sur l’hygiène, sur la médecine interne, sur la matière médicale, sur la chirurgie, sur les accouchements, en un mot sur toutes les parties de la médecine, sans avoir voué toute sa vie à l’étude et à la pratique de cet art; mais n’oublions pas qu’il a écrit

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avec non moins de compétence sur un grand nombre d’autres sujets entièrement différents, et qu’il n’a évidemment pas pu exercer à la fois toutes les professions correspondant à chacun des arts et à chacune des sciences dont il a traité avec une supériorité parfaitement démontrée.

Ainsi, messieurs, la précision et l’exactitude du Traité de médecine ne prouvent pas que Gelse fût médecin, mais seulement qu’il joignait à son instruction universelle un jugement parfait, un bon sens inébranlable et toutes les qualités de l'esprit le plus scientifique.

Maintenant, vous vous demandez sans doute comment un ouvrage aussi spécial pouvait convenir à ceux que nous appelons les gens du monde, comment ils pouvaient le comprendre, et quel usage ils pouvaient faire, par exemple^ du livre consacré aux opérations de la chirurgie? Mais ici encore il ne faut pas confondre notre temps avec celui de Gelse. A cette époque, où les lettres grecques venaient de se répandre en Italie, tous les hommes d’une éducation distinguée étudiaient plus ou moins la médecine. Celle-ci, en effet, faisait partie de la philosophie, ce qui n’était certes pas un tort, car il est bon que ceux qui se donnent le nom de philosophes et qui dissertent sur la nature de l’homme prennent la peine d’étudier un peu les organes et les fonctions de l’homme. Cette alliance de la médecine et de la philosophie, mise en pratique par plusieurs sages de la Grèce, réclamée par Galien en faveur de la médecine, puis par Descartes en faveur de la philosophie, est devenue bien difficile aujourd’hui ; car, s’il est vrai que bon nombre de médecins cultivent avec succès les études philosophiques, il est plus vrai encore que la plupart de ceux qui font profession d’écrire sur la philosophie n’ont pas la plus légère teinture des connaissances médicales. Mais chez les anciens, la médecine était bien moins

étendue et bien moins compliquée; elle était accessible dès lors à ceux qui -n’en faisaient pas leur métier, et elle pouvait faire partie non-seulement des études philosophiques, mais même de ce que nous appellerions aujourd’hui les humanités. C’est ainsi, par exemple, que Virgile se rendit à Naples pour étudier les lettres grecques, les mathématiques et la médecine, sans négliger sans doute l’art vétérinaire, car son historien nous le présente comme très-habile dans l’art de soigner les chevaux malades, et vous savez, d’ailleurs, qu’il a consacré une partie du troisième livre des Géorgiques à la description des maladies du bétail.

Tout cela, direz-vous peut-être, ne concerne que la médecine proprement dite; mais la chirurgie est une chose trop spéciale pour être accessible aux gens du monde. Nous qui nous exerçons à répéter les opérations sur le cadavre, et qui, de plus, avant de les pratiquer sur le vivant, nous habituons peu à peu, dans les hôpitaux, à voir couler le sang et palpiter les chairs, nous ne pouvons nous défendre de quelque émotion lorsque, pour la première fois, nous sommes appelés à opérer un de nos semblables. Dès lors, est-il croyable que ces médecins amateurs, pour qui Celse écrivait, aient pu, sans initiation préalable, se livrer à la pratique de la chirurgie? L’objection n’est pas sans portée; mais n’oublions pas, messieurs, que les Romains n’étaient pas sensibles. Les gens les plus nerveux allaient voir combattre les gladiateurs et s’amusaient beaucoup à cet horrible jeu. Claude, le bon Claude, le meilleur des hommes, dont Ausone a dit qu’il laissa faire le mal, mais qu’il ne le fit pas, — Non faciendo nocens sed patiendo fuit , — l’empereur Claude, dis-je, restait ordinairement le dernier dans le cirque; il s’approchait des gladiateurs mourants pour voir comment se contractait leur visage : après quoi, lorsqu’il était de belle humeur, il forçait,

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sous le moindre prétexte, les employés du cirque à combattre devant lui. Suétone raconte qu’un matin il se rendit à Tibur tout exprès pour voir un supplice à l’ancienne mode. Les condamnés étaient déjà ferrés au poteau lorsqu’on s’aperçut qu’il n’y avait pas de bourreau; il fallut en envoyer chercher un à Rome, et, plutôt que de manquer son spectacle, l’empereur attendit patiemment jusqu’au soir. Il ne paraît pas que les affaires de l’État en aient souffert.

Vous comprenez, messieurs, que, pour des hommes habitués à de pareilles émotions, ce n’était qu’un jeu de voir pratiquer une opération ou de la pratiquer soimême.

Aussi la chirurgie était-elle, comme la médecine, exercée par les personnages les plus divers. Pour que vous puissiez bien vous en rendre compte, il n’est peut-être pas inutile de vous dire quelle était à Rome l’organisation ou plutôt la désorganisation de la médecine.

On a écrit longtemps l’histoire de la médecine romaine avec un chapitre de Pline, que M. Follin a déjà eu l’occasion de vous citer. Pline raconte que le peuple romain se passa avantageusement de médecins jusqu’à l’an 535 (218 ans avant J. G.), époque où un certain Archagathus, du Péloponèse, vint s’établir à Rome. Il soignait surtout les plaies, ce qui lui valut le surnom de vulnerarius , et tout d’abord les succès qu’il obtint lui firent une telle réputation qu’on lui donna le droit quiritaire, et qu’on lui acheta, des deniers publics, une boutique dans le carrefour Acilien. Mais la faveur dont il jouit fut de courte durée : lorsqu’on vit qu’il osait employer le fer et le feu, on le surnomma carnifex, c’est-à-dire bourreau, et Pline ajoute que dès lors le peuple prit en haine la médecine et tous les médecins.

Il paraît que les médecins grecs, découragés par cet exemple, restèrent longtemps sans reparaître à Rome,

car ils n’y étaient pas encore revenus cinquante ans plus tard, lorsque Caton le Censeur, écrivant à son fils, qui était à Athènes, pour le mettre en garde contre toutes les choses de la civilisation hellénique, ajoutait : « Ce » sera bien pis si les Grecs envoient ici leurs médecins :

» ils ont juré entre eux d’exterminer tous les barbares » au moyeu de la médecine. » Et il concluait en disant :

« Je t'interdis les médecins : lnterdixi tibi de medicis. »

Tels sont les passages sur lesquels on s’est basé pour prétendre qu’il n’y avait pas eu de médecins à Rome avant Archagathus, c’est-à-dire avant la seconde guerre punique ; car l’arrivée d’Archagathus coïncida exactetement avec l’invasion de l’Italie par Annibal, de telle sorte qu’en cette même année 218, Caton, bien jeune encore, aurait vu fondre sur sa patrie les deux fléaux de la république : la médecine et les Carthaginois.

Mais je vous le demande, messieurs, est-il possible que le peuple romain se soit passé de médecins pendant près de 600 ans? Celse, dans la deuxième phrase de son premier livre, déclare que la médecine existe partout, jusque chez les peuples les plus sauvages; et Pline, qui prétend que des milliers de peuples vivent sans médecins (1. XXIX, c. v.), ajoute aussitôt que ces peuples ne vivent pourtant pas sans médecine, millia gentium sine medicis de gunt, non t amen sine medicina ; distinction qui doit vous paraître bien subtile et qui serait tout à fait absurde, si nous ne savions pas que celui-là seul est médecin aux yeux de Pline qui exerce la médecine pour gagner sa vie. Quel nom cependant pouvons-nous donner à celui qui, après avoir étudié et appris la médecine de son pays et de son temps, applique ensuite ses connaissances au traitement des malades, à celui surtout, qui écrit des livres médicaux, pour enseigner aux autres les préceptes de son art? A moins de dénaturer entièrement le sens des mots, nous devons dire que cet homme

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qui étudie, qui exerce et qui enseigne la médecine, est un médecin; mais ce n’en est pas un pour Pline, ni pour Caton. Ce qui constitue le médecin pour nous, c’est le diplôme, ou, si vous voulez, la science que le diplôme garantit ; pour Pline et Caton au contraire, c’est le salaire. Toutes les confusions, toutes les discussions sont venues de là. Oui, il est vrai de dire que la médecine n’est devenue à Rome une profession spéciale régulière, salariée, indépendante et exclusive de toute autre profession, que dans les deux derniers siècles de la république romaine, et que cette profession a été exercée surtout par des Grecs, non-seulement jusqu’au temps de Celse, mais encore jusqu’au temps de Pline et même de Galien ; mais il est tout aussi certain qu’avant de connaître les Grecs, les Romains avaient une médecine indigène, et qui nous l’apprend ? c’est Caton lui-même.

Je vais peut-être vous surprendre, messieurs, mais je suis obligé de vous dire que Caton était médecin. Il avait même de très-grandes prétentions en médecine, et c’est probablement pour cela qu’il fut si hostile à •l’introduction de la médecine grecque. Il soignait ses amis, ses parents, de nombreux esclaves, et il avait écrit un traité de médecine, un recueil complet de recettes pour le traitement de toutes les maladies. Sa médecine, il faut en convenir, était assez singulière. C’était le chou, surtout le chou frisé, qui en faisait la base. Le chou guérissait toutes les fièvres, tous les maux de la tête, de la poitrine ou du ventre, et la goutte, et les maladies articulaires, et les tumeurs, et les plaies anciennes ou récentes. L’eau de chou, introduite dans l’oreille, guérissait la surdité ; appliquée sur les ulcères, sur les cancers les plus graves, elle les faisait cicatriser; et, quand on voulait guérir une fistule, il suffisait d’y introduire une côte de chou. Le chou, en un mot, était la panacée universelle, uno verbo omnia

sana facit [De re rustica, §158). Quelquefois pourtant, Caton s’élevait bien au-dessus du chou, jusque sur les hauteurs de la médecine mystique ; et c’était ainsi qu’il guérissait non pas les luxations, comme on l’a longtemps admis, mais les contusions. Les mots luxum luxatum, qui se trouvent dans le texte de Caton, ont fait croire qu’il s’agissait de luxations ; mais c’est seulement beaucoup plus tard que ces mots ont reçu leur acception actuelle, et même encore du temps de Celse, ils ne désignaient que la contusion (1. VII, c. i). Vous allez voir, au surplus, que la méthode de Caton n’était pas précisément faite pour remettre en place des os luxés. Elle consistait à fendre en deux un roseau long de quatre à cinq palmes, à le faire tenir par deux aides au niveau des hanches du blessé, puis à chanter sur le mal, cantare in malo , ces paroles magiques : S. F. motas vœta daries dardciries astataries ; les jours suivants on changeait la formule : Huât hanat ista pista sista , domiabo dannaustra et luxato ; et enfin, s’il le fallait, on finissait par cette autre formule : Huât haut haut ista sis tar sis ardannabon dunnaustra. (Caton, De re rustica , § 161.)

C’était, comme vous voyez, une étrange médecine, mais enfin, c’était une médecine. Caton qui, après l’avoir étudiée à fond, l’enseignait aux autres, peut bien être qualifié de médecin, et il l’était si bien à ses propres yeux, qu’il profita de sa préture pour se faire élever une statue dans le temple d’Esculape.

Ce qui a beaucoup contribué à faire prendre au pied de la lettre l’assertion de Pline, c’est qu’il n’est pas question des médecins dans les auteurs qui ont écrit l’histoire des six premiers siècles de Rome. Mais ce silence prouve simplement que les médecins ne faisaient pas alors grande figure. Les anciens historiens parlaient beaucoup des choses de la guerre et de la politique, mais négligeaient généralement les détails de la vie

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intérieure; puis les médecins étaient alors de trop minces personnages pour qu’on prit la peine de les mentionner. On ne mentionnait pas même les médecins attachés aux armées, et on a pu croire pendant longtemps qu’il n’y en avait pas eu avant le règne de Justinien ; cependant, si vous lisez le mémoire de M. Simpson, traduit et complété par M. Buttura, vous y verrez que des inscriptions votives ou tumulaires, dont l’une remonte au premier siècle de notre ère, établissent l’existence de médecins des cohortes et de médecins des légions. Ce n’est donc pas aux historiens qu’il faut demander des renseignements sur les premiers temps de la médecine romaine ; mais les comédies de Plaute vont nous fournir les preuves que nous cherchons.

Plaute llorissait à l’époque de la deuxième guerre punique; il fut par conséquent contemporain d’Archagathus , mais les scènes où il est question des médecins sont trop nombreuses pour qu’on puisse y voir des allusions à l’arrivée récente du médecin grec. Le médecin fait partie, et depuis longtemps, du milieu social que Plaute décrit; le spectateur est évidemment familiarisé avec ce personnage; il a l’habitude de le voir à l’œuvre et de rire de ses travers. Par exemple, un ridicule qui n’a jamais été bien rare chez les médecins, c’est l'habitude de faire sonner bien haut le nombre et l’importance de leurs clients. Ils croient devoir paraître très-occupés, et ils se font volontiers attendre pour avoir l’occasion de raconter la cure qu’ils viennent de faire. Le public de Plaute savait cela et s’amusait beaucoup, lorsque le beau-père de l’un des Ménechmes disait en s’impatientant du retard de son médecin : « il prétend qu’il vient )> de mettre un bandage sur la cuisse d’Esculape et sur » le bras d’Apollon. »

CELSt.

Ait se obligasse crus fractuin Æsculapio Apollini autem brachium.

( Menœchmi , v. 79/i.)

Quand un médecin se vante de la sorte, ce n’est pas seulement par amour-propre, mais encore par intérêt ; il se fait valoir pour supplanter ses rivaux, et cela permet déjà de penser qu’au temps de Plaute, il devait y avoir à Rome bon nombre de médecins ; nous en trouvons la preuve dans Y Amphitryon, où l’infortuné mari cherche partout son beau-frère Naucrate, dont le témoignage lui serait nécessaire. Il parcourt vainement tous les lieux où les hommes peuvent aller passer leur temps, les temples, les places publiques, les gymnases, le marché, enfin les boutiques des médecins et des barbiers, in medicinis , in tonstrinis (v. 859). Cette idée se retrouve encore dans une autre pièce où l’esclave Epidicus cherche également un homme par toute la ville, et en particulier per medicinas et tonstrinas . ( E'pid . , v. 180.)

Notez ce rapprochement des médecins et des barbiers; vous voyez qu’il est bien ancien. Les barbiers, au surplus, se permettaient déjà de pratiquer l’art de guérir; ils traitaient surtout les maladies des yeux, ce qui fit dire plus tard à Horace, à propos d’une discussion qui venait d’avoir lieu entre deux personnages grotesques : Tous les chassieux et tous les barbiers en ont entendu parler :

Opinor

Omnibus et lippis notum et tonsoribus esse.

(Sal. vu, 1. [, v. 3.)

Les boutiques des médecins, dont Plaute nous parie, étaient en même temps des pharmacies. On y vendait même des poisons le plus aisément du monde, de sorte que dans le Mercator , le pauvre Charinus, à qui son père

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prend sa maîtresse, s'écrie dans son désespoir : Je vais aller m’empoisonner chez le médecin !

Certum’st, ibo ad medieum, atque ibi me toxico morti dabo.

Cette industrie du poison devait être assez lucrative, plus lucrative sans doute que les consultations. Celles-ci cependant, ne laissaient pas d’être honnêtement rémunérées, ainsi que va nous l’apprendre ce malheureux cuisinier, que l’Avare congédie avec fortes contusions, après l’avoir payé principalement à coups de bâton. « On me donne un écu, dit-il piteusement ; c’est moins qu’il ne m’en faudra pour payer le médecin. »

Nummo sum conductus ; plus jam medico mercede est opus,

(. Aulularia , v. 404.)

Ménière s’est demandé quelle était la valeur de cet écu, et a trouvé dans une autre comédie de Plaute, le Truculent us, la preuve que le numrnus valait deux drachmes, soit 1 fr. 50 de notre monnaie. Le médecin chez lequel notre cuisinier allait faire panser 'ses contusions devait donc recevoir un peu plus de 1 fr. 50, ce qui semble peu de chose au premier abord; mais vous remarquerez qu’il s’agit d’un client pauvre, et sans doute aussi d’un humble médecin du peuple.

Au surplus, messieurs, les médecins indigènes de l’ancienne Rome, dont les boutiques, comme celles des barbiers, étaient ouvertes aux promeneurs, étaient pour la plupart des esclaves, tout au plus des affranchis. Ils se recrutaient parmi les esclaves des grandes maisons. Chez les riches particuliers qui possédaient un grand nombre d’esclaves, il y en avait ordinairement quelquesuns qui étaient chargés de soigner les autres en cas de maladie. Ces empiriques acquéraient souvent assez d’habileté pour inspirer confiance à leurs maîtres, qui

leur permettaient en outre quelquefois de soigner des malades hors de la maison, d’ouvrir boutique sur rue, et de se racheter avec leurs bénéfices. Gela dura longtemps. L’arrivée des médecins grecs ne fit pas disparaître cette classe de médecins esclaves.il y en avait encore au temps de Gelse, et même beaucoup plus tard. Domitius, bisaïeul de Néron, ayant résolu de se suicider, fut sauvé par un de ses esclaves-médecins, qui, au lieu de poison, lui donna un narcotique; il le récompensa en lui donnant la liberté. Auguste, envoyant à l’armée le petit Gaius, qui fut depuis Caligula, le fit escorter par un de ses esclaves-médecins. Néron avait dressé les siens à guérir, comme il le disait, en leur coupant les quatre veines, les gens qui avaient eu le malheur de lui déplaire.

Le testament de Lucius Testius, cité par Leclerc, 'montre le cas que l’on faisait des esclaves-médecins, a Je te recommande mes deux médecins. Il dépendra de )> toi de les garder comme bons affranchis et médecins. » Si je leur avais donné leur liberté, j’aurais craint » qu’il ne t’arrivât comme à ma sœur qui, ayant afïran- » chi ses esclaves-médecins, en fut abandonnée. »

Je vous disais tout à l’heure que les esclaves enrichis par l’exercice de la médecine pouvaient se racheter. On en trouve la preuve dans une longue inscription que Scaliger a commentée, et dont voici quelques lignes :

MERYLA MEDIGYS CLINICVS CHIRVRGVS OGYLARIYS YI YIR.

HIG PRO LIBERTATE DEDIT. HS. IDDD.

« Mérula, médecin clinique, chirurgien oculiste, sextumvir, a payé pour sa liberté 700 sesterces. »

On possède plusieurs autres inscriptions relatives à

KROCA.

CONJb'ÉR E NC ES lil SÎOlUOliES .

des esclaves qualifiés de medîcm ocularîus. L'un d’eux faisait partie de la maison de Tibère.

Ainsi, messieurs, avant comme après l’arrivée des médecins grecs, il y avait à Rome des médecins indigènes, les uns encore esclaves, les autres affranchis ou libérés. Mais ce n’était pas tout. L’exercice de la médecine étant libre, le premier venu soignait les malades à sa guise. Il y avait un usage ancien qui n’était pas spécial à l’Italie, puisqu’il existait à Babylone, suivant Hérodote, et en Ibérie, suivant Strabon, et qui consistait à exposer devant la porte de leurs maisons les malades désespérés, afin d’inviter les passants à donner leur avis. Delà était venue une locution proverbiale que plusieurs poètes ont reproduite : on disait d’un moribond qu’il était déjà exposé, jam depositus , comme on dit aujourd’hui qu’il est abandonné par les médecins. C’est qu’en, effet tout homme qui passait pouvait être détenteur d’une de ces recettes qui constituaient alors toute la médecine. Ces recettes se transmettaient dans les familles, et Caton n’avait eu qu’à les rassembler pour composer son ouvrage. Les personnages les plus considérables ne dédaignaient pas de s’occuper de ces matières. Loin d’être méprisée, comme Püne le raconte, la médecine était au contraire tenue en si haute estime qu’elle s’asseyait jusque sur le trône. Dans l’Orient, on avait vu Mithridate composer lui-même des remèdes fort compliqués ; ce grand roi avait en outre écrit des ouvrages de médecine dont Pompée s’empara, et qu’il fit traduire en latin par son affranchi Lenæus.

Ce n'était pas seulement en Orient que les souverains daignaient s’occuper de médecine. Je ne vous parlerai pas de Denys le Tyran, qui, au dire d’Élien, avait pratiqué jusqi’aux opérations chirurgicales (il ne passait pas, il est vrai, pour un homme très-sensible), mais je ne puis passer sous silence le remède césarien, qui avait été

composé par l’empereur Auguste pour le traitement des ophthalinies. C’était un collyre où il entrait du poivre et du vitriol.

En racontant l’histoire des ouvrages médicaux de Mithridate, conquis par Pompée et traduits en latin, Pline ajoute que de la sorte la victoire de Pompée ne fut pas moins utile à la vie humaine qu’à la république (1. XXV, c. iv). Il est impossible de rendre un plus bel hommage aux bienfaits de la médecine. D’où venaient donc les invectives de Pline contre les médecins? Et pourquoi disait-il qu’un art dont plusieurs rois et un empereur même s’étaient occupés était incompatible « avec la dignité romaine»? Cette contradiction, messieurs, vient toujours du sens particulier que Pline donnait au mot médecin. Il n’appelait médecins que les gens qui avaient, à ses yeux, le tort de recevoir un salaire pour prix de leurs soins. Vous avez vu que notre Celse lui-même avait bien quelques préjugés contre les médecins salariés ; mais ce n’était rien auprès des invectives passionnées de Pline. Ce qui l’exaspérai (, c’était de voir certains médecins retirer de leur art presque autant de profit que les mimes et les courtisanes. Voici quelquesuns de ses griefs. On avait vu les Cassius, les Calpetanus, et plusieurs autres médecins des princes, gagner jusqu’à 250 000 sesterces par an (52 500 fr.). Quintus Stertinius et son frère, médecins de l’empereur Claude, gagnaient plus d’argent encore, si bien qu’à leur mort ils laissèrent 30 millions de sesterces (6 300 000 fr.) Ce qui était surtout scandaleux, c’est que Crinas, de Marseille, avait gagné à lui seul 20 millions de sesterces, et s’était permis, comme aurait pu le faire un grand seigneur, de donner de son vivant la moitié de cette somme, soit environ 2 millions de notre monnaie, aux habitants de sa ville natale pour relever leurs fortifications. (Voy. Pline, lib. XXIX, c. v.)

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Aujourd’hui, il y a encore des médecins qui peuvent faire une fortune de 4 millions, et s’ils ne donnent pas une pareille destination à leurs bénéfices, c’est seulelement, j’aime à le croire, parce que leurs villes natales n’apprécient plus les bienfaits d’une enceinte continue, ainsi que nous en avons eu la preuve tout récemment.

Tout cela, messieurs, prouve une chose, c’est que Pline ne pouvait pardonner aux médecins la prétention qu’ils avaient de vivre de leur profession. Ils recevaient un salaire, c’était cela qui était contraire à la « dignité romaine » . Les médecins auraient pu lui répondre, avec un de nos tribuns modernes, qu’il faut être voleur, mendiant ou salarié.

Après cela, Pline cite quelques exemples de médecins empoisonneurs et adultères; oui, certes, il y en avait alors comme aujourd’hui. Il n’y a malheureusement aucune profession, aucun rang social, qui mette l’homme à l’abri des tentations du crime, et l’histoire de ce temps-là surtout prouve que l’empoisonnement et l’adultère n’étaient pas incompatibles avec « la dignité romains » ,

Maintenant, messieurs, il faut bien reconnaître que les préjugés et les répugnances de Pline contre les hommes voués à la pratique médicale n’étaient pas tout à fait sans fondement. Nous devons lui reprocher de n’avoir dit que du mal des médecins : il aurait dû leur faire la part de la louange et du blâme; et en ne leur distribuant que des injures, il a donné la mesure de sa partialité ; mais il est certain qu’à cette époque la profession médicale, n’étant protégée par aucune barrière, se trouvait en continuité avec un grand nombre de professions mercantiles, qui en rabaissaient considérablement la dignité, Galien nous a donné l’interminable liste des spécialistes de toutes sortes qui s’étaient partagé P exploitation des régions du corps humain. Par la vente

des remèdes, les médecins touchaient de près aux parfumeurs et aux coiffeurs ; puis il y avait les faiseurs de frictions, d’onctions, de tractions, de massages, unctores, fricatores,tractatores, et tout le personnel des gymnastes, et tout le cortège des baigneurs. Tout cela faisait plus ou moins partie de la médecine, car c’étaient surtout les médecins grecs, les disciples d’Asclépiade, qui avaient introduit à Rome la gymnastique méthodique et la balnéation. Les bains, prescrits d’abord comme moyen thérapeutique, puis comme moyen hygiénique, étaient administrés à toutes les températures, tantôt chauds ou tièdes, tantôt froids ou même glacés, avec des procédés d’alternance subite qui constituaient une hydrothérapie des plus énergiques (1). Mais bientôt les thermes devinrent le rendez-vous de tous les désœuvrés, et surtout de tous les débauchés. Les Romains, autrefois si pudiques, arrivèrent promptement à un degré de dévergondage qui dépassa tout ce qu’on avait vu dans la Grèce. « Les Ro- » mains, » dit Plutarque, « ayans appris des Grecs à se » baigner nuds auec les hommes, ils leur ont maintenant » en recompense enseigné à se despoüiller et baigner » nuds auec les femmes. » (Vie de Caton l’ancien.)

Au sortir du bain on se faisait frictionner, masser, oindre, parfumer par des praticiens des deux sexes, car les raffinés aimaient à recevoir ces petits soins de la main des femmes.

Vous voyez que la profession médicale, par ses cou-

(1) Dans la neuvième question du huitième livre des Symposiaques , Plutarque met ces paroles dans la bouche du médecin Philon : « Il n’y a » rien qui ait eu plus de pouuoir d’engendrer des nouuelles maladies, que » tant de façons qu’on donne à la chair de nostre corps es bain, car on » l’amollit premièrement, et la fond-on, comme le fer au feu, et puis on » lui donne la trempe auec l’eau froide. » (Trad. Amyot.) Pline rapporte que la manie de se précipiter dans les bassins d’eau froide avait gagné jusqu’aux personnages les plus respectables. Videbamus senes consulat es usque in osteniationem rigentes. (L. XXIX, c. v.)

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ches les plus inférieures, descendait jusqu'au niveau de la servilité la plus honteuse, sans qu’il fût possible d’établir une ligne de démarcation bien tranchée entre les véritables médecins et les infimes représentants des industries annexées à la médecine. Ceci vous explique les diatribes de Pline, mais ne les justifie pas; car la médecine et la chirurgie romaines étaient loin de mériter de semblables dédains.

Pour vous en convaincre, il vous suffira de lire le livre de Celse. Vous serez étonnés de voir tout ce que savaient ces praticiens de Rome tant dédaignés par Pline; de voir surtout à quel degré de splendeur s’était élevée la chirurgie opératoire.

L’arsenal des instruments de chirurgie était alors beaucoup plus riche qu’on ne l’a cru pendant longtemps. Celse, et tous les auteurs qui ont écrit sur la chirurgie jusqu’à Paul d’Ëgine, ont mentionné un grand nombre d’instruments, mais ne les ont pas décrits, et on ne se faisait aucune idée du matériel chirurgical des anciëhs, avant la découverte des ruines d’Herculanum et de Pompéi.

Dans une seule maison de Pompéi, voisine du palais de Claude, on a trouvé jusqu’à quarante instruments dont plusieurs sont semblables à ceux que nous employons encore aujourd’hui. En 1847, époque où M. Ben. Vulpes a publié son intéressante monographie, le nombre des instruments conservés dans le Musée spécial de Naples s’élevait à cent quatre-vingt dix-neuf, et depuis lors il s’est considérablement accru. M. Vulpes en a figuré une quarantaine sur de belles planches que je vous engage à étudier. Je vous présente un tableau sur lequel j’ai fait copier en grand quelques-unes de ces figures.

C’est d’abord une sonde terminée en une extrémité aplatie et élargie, qui est fendue pour l’opération du filet, et qui est, comme vous voyez, bien antérieure à

,). L. Petit; puis une longue aiguille droite pour la suture ; une grande lancette en argent, montée sur un manche en bronze, droit, arrondi, et enrichi de ciselures ; un grand étui rempli de sondes et de stylets ; une grande sonde vésicale contournée en S, comme celle de J. L. Petit; une pince à disséquer, et une grande pince ou tenaille incisive pour couper les esquilles. Cet instrumenten rondache est le fameux lithotome deMégès, tel que Celse Ta décrit dans son merveilleux chapitre de l’opération de la taille (1. VII, c. xxvi, § 2), qui surpasse en clarté et en précision tout ce. qui a été écrit en médecine opératoire jusqu’à notre siècle, et qui serait encore sans rival si nous n’avions pas le livre de M. Malgaigne.

De tous ces instruments, le plus remarquable est le spéculum de la matrice, dont les trois branches, mues par un mécanisme ingénieux, s’écartent en restant parallèles. Il y a une cinquantaine d’années, lorsque Récamier inventa son spéculum, pour appliquer des cautérisations sur le col de la matrice, on crut qu’il venait d’ouvrir à la chirurgie une voie nouvelle. Bientôt pourtant on trouva dans le livre de Garengeot, et dans le vieil Armement arium de Scultet, la description et la figure de deux spéculums pour la matrice ; il fallut donc reconnaître que la méthode qu’on venait de réinventer était déjà assez ancienne. Mais elle était bien plus ancienne qu’on ne le supposait alors, car l'instrument figuré et décrit il y a près de cent cinquante ans par Garengeot venait en droite ligne de celui des anciens Romains. Il s’était transmis de génération en génération, et sans subir la moindre modification dans son mécanisme. Vous pouvez vous en assurer en comparant la planche IV deM. Vulpes avec la planche XXV de Garengot.

Voici enfin une figure, la seule, de toutes celles que j’ai mises sous vos yeux, qui ne soit pas extraite du

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livre de M. Vulpes. C’est la célèbre fibule ou agrafe, dont on se servait pour certaines sutures.

Une pareille richesse instrumentale vous fait déjà pressentir que les anciens savaient pratiquer d’innombrables opérations. Je ne puis songer à vous exposer, ni même à vous énumérer toutes celles qui sont décrites dans le livre de Celse. Il en est beaucoup qui depuis lors sont toujours restées dans la pratique; je ne crois pas devoir vous en parler. Mais je ne puis me dispenser d’en mentionner sommairement quelques-unes qui n’ont pas survécu à l’époque romaine, et quelques autres qui, après avoir été entièrement oubliées pendant un grand nombre de siècles, ont été péniblement retrouvées par les praticiens modernes.

Je vous parlerai d’abord des opérations qui sont entièrement abandonnées. Une des plus curieuses est celle qu’on pratiquait pour refaire le prépuce. Les Juifs, qui étaient nombreux à Rome , étaient soumis à des impositions spéciales et énormes ( fiscus judaïcus), et ils cherchaient souvent à s’y soustraire en niant leur nationalité. On les faisait alors comparaître devant le procurator, en présence d’un grand nombre de témoins, et on les déshabillait pour constater qu’ils étaient circoncis. Suétone raconte que dans sa jeunesse il vit soumettre un vieillard nonagénaire à cette inspection odieuse ( Vie de Domitien , § xn). Voilà pourquoi les Juifs venaient souvent prier les chirurgiens de leur refaire un prépuce. Pour cela on attirait au devant du gland la peau lâche et extensible du fourreau ; on la fixait dans cette position sur une sonde par un lien circulaire, et l’on faisait alors à la racine de la verge une incision circulaire qui ne comprenait que la peau. Le lien restait en place jusqu’à ce que la plaie fût cicatrisée, et que la peau déplacée eût contracté des adhérences dans sa nouvelle position. C’était, comme vous voyez, une vé-

GELSE.

ritable autoplastie par glissement. Je reviendrai tout à l'heure sur une autre application plus utile de l’autoplastie.

Je vous signale en passant l’opération qui était destinée à faire disparaître les traces des perforations des oreilles (VII, 8). Il paraît que ces trous, chez les hommes, étaient un signe d’esclavage, ou au moins d’une basse extraction.

L’infibulation , qui se pratiquait surtout chez les jeunes gens, consistait à passer à travers le prépuce une boucle, ou, si vous préférez, une sorte de cadenas (VII, xxv, § 3). Gelse n’approuvait pas cette opération, «plus souvent inutile que nécessaire». Elle avait pour but, ditil, de conserver aux jeunes gens la voix ou la santé, en leur imposant une continence forcée. Peut-être de son temps n’était-elle usitée que dans ce but; mais elle ne tarda pas à prendre plus d’extension. Les femmes jalouses faisaient infibuler leurs amants, et les riches libertins s’assuraient ainsi de la fidélité de leurs gitons.

Une autre opération que Gelse n’approuvait pas davantage, parce qu'il ne l’avait pas trouvée dans les ouvrages des grands chirurgiens, était celle que l’on pratiquait quelquefois pour guérir l’ozène. Elle consistait à fendre le nez jusqu’aux os, et à ouvrir largement la fosse nasale, pour la cautériser au fer rouge; après quoi l’on recousait les narines (1. VII, c. xi). C’était passablement hardi.

Cette opération du moins avait quelque chose de rationnel. Mais que direz-vous de celle qu’on employait pour guérir la lippitudo , c’est-à-dire la blépharite chronique. On supposait que la chassie était une pituite apportée aux yeux par les veines du cuir chevelu; il s’agissait donc de couper le passage à la pituite. Pour cela on pratiquait sur les téguments du crâne neuf grandes incisions, qu’on remplissait de charpie pour les

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forcer à suppurer. D’autres faisaient une incision jusqu’à l’os, dont ils cautérisaient la surface avec le fer rouge, afin de faire tomber une esquille. Les plus modérés se bornaient à brûler les veines des tempes et du sommet de la tête. (L. Vil, c. vu, § 15.)

Ces dangereuses opérations, pratiquées pour remédier à une affection sans gravité, nous font frémir aujourd’hui; c’est à cause de cette excentricité même que j’ai voulu vous les citer. Il y avait une autre opération infiniment plus barbare, c’était V élinguation , mais cellelà n’était pas du ressort de la chirurgie; Gelse du moins n’en parle pas, et il est probable qu’elle entrait dans les attributions du bourreau. On faisait arracher la langue à un esclave, soit pour le punir d’avoir trop parlé, soit pour l’empêcher de trahir un secret.

Maintenant, je dois vous dire quelques mots de certaines opérations, et même de certaines méthodes opératoires qui étaient connues à cette époque, et qui, entièrement oubliées pendant longtemps, ont repris place dans la chirurgie moderne.

Pour extraire par incision les calculs arrêtés dans l’urèthre, on tirait avec force sur le prépuce, qu’on liait au devant du gland. Alors on incisait sur le calcul la peau, puis l’urèthre, et, lorsque le calcul était extrait, il suffisait de délier le prépuce pour voir la peau se retirer en arrière, et recouvrir la plaie de l’urèthre. Ce procédé était défecteux, sans doute, mais il n’en est pas moins fort intéressant, puisqu’il prouve que la méthode souscutanée n’est pas tout à fait nouvellec

Tout à l’heure, à l’occasion de la restauration du prépuce , je vous ai parlé d'un procédé d’autoplastie par glissement. On pratiquait également l’autoplastie à la face pour remédier aux pertes de substance du nez, des lèvres, et même des oreilles. Les chairs qui entouraient la perte de substance étaient disséquées, sous

forme de deux lambeaux latéraux qu’on attirait l’un vers l’autre et qu’on unissait par suture. « Ce n’est points » dit Celse, un organe nouveau qu'on crée ici, mais une » partie voisine qu’on attire, » — Neque enira creatur ibi corpus , sed ex vicino adducitur (VII, ix). Cette phrase caractérise très-nettement, non-seulement l’opération décrite par Celse, mais encore tous les autres procédés de la grande méthode autoplastique qui porte le nom de méthode française. C’est qu’en effet cette méthode, entièrement perdue pendant tout le moyen âge, a été réinventée il y a environ un siècle, puis perfectionnée et enfin généralisée par des chirurgiens français; c’est alors seulement qu’on en a retrouvé les premiers linéaments dans livre de Celse.

Les anciens connaissaient également la méthode de la ligature en masse,, avec les nombreux procédés que nous employons aujourd’hui pour la formation d’un pédicule artificiel. Elle a été décrite par Celse à l’occasion des tumeurs hémorrhoïdales, du staphylôme et de l’exomphale (YII, xxx, § 3; VII, vu, § 11; VII, xiv). On n’opère plus ainsi ces dernières tumeurs; mais ce qu’il importe de constater, c’est que la méthode de l’ablation par ligature n'appartient ni à Mayor, ni à aucun autre moderne, et qu’elle était parfaitement connue des anciens.

J’en dirai presque autant de la méthode du broiement de la cataracte. Après avoir décrit de main de maître l’opération de l’abaissement, Celse ajoute : « Si la cataracte remonte, on la divise aussitôt avec la même aiguille, en plusieurs fragments)) (VII, vu, § \ U). Mais je me hâte de reconnaître que c’est seulement dans les temps modernes, que l’opération du broiement a été érigée en méthode indépendante. Pour les anciens, ce n’était qu’une manœuvre éventuelle de l’abaissement.

Vous connaissez tout le profit que la chirurgie tire aujourd’hui de l’emploi des gouttières, dans le traitement

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des maladies articulaires, des fractures compliquées et de plusieurs autres affections. On croit généralement que ces gouttières sont d’invention moderne. C’est ainsi pourtant, que du temps de Celse, on traitait les fractures du membre inférieur. La gouttière, canalis , embrassant 1a. plante du pied, remontait, suivant les cas, jusqu’au jarret, jusqu’à la hanche, ou enfin jusqu’audessus de la hanche, de manière à enfermer le bassin (VIII, x, § 5). Il n’y a pas loin de là à la gouttière de Bonnet.

Celse revient à plusieurs reprises sur la ligature des vaisseaux. A cette époque, où les disciples d’Érasistrate soutenaient que les artères étaient pleines d’air, on prenait ordinairement pour des veines tous les vaisseaux qui saignaient dans une plaie. Il n’est donc pas étonnant que Celse ait parlé surtout de la ligature des veines . Ainsi, lorsqu’il conseille d’arrêter les hémorrhagies traumatiques en liant les veines haut et bas, il est déjà probableùju’il désigne, sous ce nom de veines, nos deux ordres de vaisseaux (V, xxvi, §21). Mais il dit expressément qu’on doit lier veines et artères , après l’opération de la castration : post id venœ et arteriœ ad inguem lino deligandœiyw, xxn). Vous voyez donc que l’opération de la ligature était connue des anciens, et vous jugez quelle a dû être au moyen âge la décadence de la chirurgie pour que cette ressource opératoire, sans laquelle nous ne saurions aujourd’hui pratiquer presque aucune opération, ait été entièrement oubliée, jusqu’au jour où elle fut de nouveau inventée par notre grand Ambroise Paré. Il en a été de cette opération comme de la bronchotomie , dont Celse ne parle pas , mais qui , au dire de Gælius Aurelianus, était pratiquée par Asclépiade, dans des cas d’esquinancie qui ressemblaient quelque peu à à notre croup. Vous savez quels efforts et quelle persévérance il a fallu dans ce siècle pour la ressusciter.

Avant de quitter le livre de Celse, je veux appeler votre attention sur le xviii6 chapitre du livre VI, relatif aux maladies des organes génitaux. Après l’avoir lu, il vous paraîtra difficile de ne pas admettre l’existence de la syphilis chez les Romains. Un passage d’Horace permet de croire que cette affection s’appelait alors le mal de Campanie, campanus morbus , c’est-à-dire le mal de Naples, et c’est précisément le nom sous lequel la syphilis, rapportée par les soldats de Charles VIII, se répandit en France à la fin du xve siècle. Vous trouverez sur ce sujet de plus amples détails dans le traité de pathologie externe de M. Follin, et dans un ouvrage spécial de M. Rosenbaum.

Je suis bien loin d’avoir fini, messieurs, et cependant je dois m’arrêter. Si je voulais compléter cette étude sur Celse, je serais obligé de lui consacrer tout un semestre de leçons, comme le fit, il y a vingt ans, M. Kunholtz (de Montpellier). J’ai dû choisir dans son œuvre quelques points plus saillants que les autres, et sur ceuxlà même j’ai dû rapidement glisser. Mais je ne pouvais me proposer de vous faire connaître en une seule séance un livre qui résume toutes les connaissances médicales de la grande période comprise entre Hippocrate et Galien.. En vous donnant quelques renseignements sur le milieu dans lequel ce livre s’est produit, j’ai voulu surtout vous donner envie de le lire. Puissé-je y avoir réussi !

Vous avez vu combien d’idées, d’inventions, de méthodes opératoires, consignées dans les écrits des anciens, ont été ensuite oubliées. Que d’efforts n’a-t-il pas fallu pour les réintégrer dans la science au bout d’un grand nombre de siècles ! Et quel désappointement pour celui qui, après avoir ainsi retrouvé, en les tirant de son propre fonds, des connaissances depuis longtemps per-

Ôà- CONFÉRENCES HISTORIQUES.

dues apprend un jour, en récompense de son travail, que son invention ou sa découverte est mentionnée dans un vieux livre couvert de poussière î Heureux encore si on ne l’accuse pas de plagiat !

Ainsi, messieurs, notre propre intérêt nous commanderait déjà de cultiver les études historiques, quand même l’intérêt de la science et du progrès ne nous en ferait pas un devoir. Il est clair, en effet, que le temps que nous employons à refaire une découverte est perdu sans compensation. Mais l’histoire a une autre utilité d’un ordre plus général et plus élevé. Elle montre la série des transformations que la science a subies depuis son origine, les systèmes qui l'ont tour à tour dominée, les révolutions qui l’ont plusieurs fois renouvelée, et les erreurs multiples que l’esprit humain traverse le plus souvent avant d’arriver à la vérité. Et au milieu de tous ces changements de doctrines, de. tous ces débris du passé, elle nous montre une chose cpii a toujours survécu : ce sont les faits expérimentaux, constatés par l’observation.

6’est là, messieurs, la plus haute utilité de l’histoire de notre science. En nous dévoilant la cause des erreurs de nos devanciers, elle nous apprend à les éviter; elle nous apprend à distinguer le vrai du faux, ce qui est démontré de ce qui est hypothétique ; et c’est ainsi qu’elle nous sert de boussole, au milieu des écueils semés sur notre passage.

L’histoire plaît toujours, a dit un ancien, de quelque manière qu’on la raconte : Bistoria, quoquo modo dicta , détectât . Mais ceux qui n’y voient qu’une satisfaction pour leur curiosité en méconnaissent la portée. Laissez-moi croire, messieurs, que vous y avez vu autre chose. L’assiduité avec laquelle vous avez suivi ces conférences prouve que vous venez y chercher, non une distraction passagère, mais une instruction utile et durable.

ÔJ

Lorsqu’il y a quelques mois, sur l’initiative de mon collègue et ami M. Verneuil, nous avons conçu le projet d’exciter parmi vous le goût des études historiques, nous avons reçu de toutes parts de précieux encouragements. Pourtant, quelques-uns nous disaient : Y songez-vous ? Les jeunes gens ont déjà à parcourir un programme bien assez vaste. Ne craignez-vous pas qu’une branche d’études toute nouvelle pour eux, et sur laquelle ils ne doivent pas être interrogés dans leurs examens, les trouve indifférent ?

Si nous l’avions craint, messieurs, nous n’aurions pas commencé. Mais certes, le succès de notre entreprise a dépassé nos espérances. Les conférences se sont succédé pendant près de quatre mois, et le zèle de l’auditoire ne s’est pas refroidi. En mon nom et au nom de mes collègues, je vous en remercie. Par votre approbation, ce qui n’était d’abord qu’un essai deviendra, je l’espère, quelque chose de durable, et vous aurez assuré le maintien d’une nature d’enseignement dont l’absence constituait jusqu’ici, dans l’École de médecine de Paris, une fâcheuse lacune.

Et puisque c’est à moi qu’est échu l’honneur de porter le dernier la parole dans cette session, je crois être l’interprète du sentiment général, en remerciant publiquement, en votre nom comme au mien, les deux hommes à qui ce progrès est dû : M. Verneuil, qui en a conçu le plan, et M. le doyen, qui a libéralement mis à notre disposition les moyens de l’exécuter.

Paris.

Imprimerie de E. Martinet, rue Mignon, 2.

Extrait des

Conférences historiques de Médecine et de Chirurgie

Paris. — Imprimerie de E. Martinet, nie Mignon, 2.

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