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Celui qu'on oublie

La gloire doit mourir, puisqu'elle vient des hommes. Tout ce que nous faisons et tout ce que nous sommes N'est qu'un rêve. Mon cœur, hélas ! et mon esprit, Ma foi qui prie et croit, mon doute qui sourit; Et mes heures de joie intrépides et franches Qui me font ressembler aux pinsons dans les branches ; Et la source des pleurs et du muet chagrin. Mes haines, mes amours, tout mon moi-même enfin; Ce qui fait que je pense et ce qui fait que j'aime ; Les rêves frais éclos que, dans ce moment même, J'écoute palpiter de l'aile sous mon front; Mes vers qui pleureront, qui riront, qui vivront. Tout cela, je le sais, avant que cent années Se soient, fleurs sans parfum, ouvertes et fanées ;

Tout cela, vers chantés, pleurs versés, rêve, amour. Dans le vide et Toubli, sans espoir, sans retour, Fondra, neiges d'avril, s'éteindra, feux frivoles, Et se dispersera comme ces pailles folles Qu'un vanneur d'été laisse envoler de son van !

L'autre soir, accoudé, songeur, sur un divan, M'isolant comme un dieu d'Homère en son nuage, Je suivais, les yeux clos, cet exquis babillage Qu'aujourd'hui, pour penser sur un rythme nouvenn, L'homme emprunte à la femme, et la femme à l'oiseau. Chacun faisait jaillir, du choc des mots rebelles, La raison en clartés, l'esprit en étincelles; Et moi, naïf esprit, muet, émerveillé.

J'écoutais, attentif à ce génie ailé Qui souffle aux lourds cerveaux de si légères choses, Et je cherchais, parmi les femmes et les roses. Si j'entendrais W bruit de ses ailes dans l'air.

Soudain ma vision s'enfuit. Sonore et clair,

Le nom de Lamartine errait de bouche en bouche :

Comme un faon inquiet qu'un zéphir effarouche,

Je tressaillis. — Ami, pour lui soyez clément :

Sans louer, sans blâmer, nommez-le seulement ;

Je hais qu'on le diffame, et je hais davantage

Qu'on s'en aille mêler, dans un vil alliage,

Le cuivre de l'éloge à l'or pur des grands noms.

Un inconnu disait : « Certes, nous soutenons

Qu'aucun lis ne se fane aussi vite qu'une ode :

Les larmes, les soupirs changent avec la mode.

Lamartine parut : on en fut ébloui ;

Mais son amour vieillit, et ses vers avec lui :

Il était né mortel. Sa fragile pensée, '

De couleurs et de sons finement nuancée,

Tremble au bout d'une paille, hésite, se suspend.

Puis se détache, plane, et se balance au vent,

Certe on la voit monter : je ne sais quelle grâce

La fait légère, belle et reine de l'espace !

Mais la grâce n'est plus : que reste-t-il? — L'ennui, v

Un poète était là ; je me tournai vers lui : € Notre avis à tous deux de celui-ci diffère. » Et lui me répondit :

« Hélas! qu'y puis-je faire?

Lamartine est bien mort. Devant l'éclat du jour, Etoile matinale, il pâlit à son tour.

Sa gloire se dissipe et son laurier s'effeuille, Et s'il laisse après lui, comme un jasmin qu'on cueille. Des soupirs parfumés, des rêves voltigeants, Des sourires mouillés de pleurs, des voix, des chants. Et des souffles d'amour épars au clair de lune. Il n'en est pas moins mort, c'est la loi de fortune, Mort comme Anacréon et mort comme Ronsard, Pauvre ombre évanouie ! — Un insolent hasard Dans la tombe a muré sa gloire toute vive.

Mais vous qui souhaitez que cet homme revive, Pour le ressusciter cherchez d'autres que nous. Nous fûmes, il est vrai, nourris sur ses genoux; Quand tout nous trahissait, ses vers étaient fidèles^

Et parfois, en sentant ce cœur pleurer près d'elles.

Jeunes filles alors, nos mères ont pleuré.

Aussi, quand dans la paix et l'ombre il est entré,

Par respect filial nous suivîmes sa bière,

Nous dîmes à genoux une mince prière.

Puis revînmes, ayant dûment enseveli

Ce corps sous une pierre et ce nom sous l'oubli.

Mais ne maudissez point notre âme sèche et dure, Ne nous accusez pas : accusez la nature. Hélas ! qu'y pouvons-nous! C'est le destin. Cent ans Sont tout ce qu'un mortel peut étreindre de temps ; Puis, fût-on Lamartine, on passe. Il fut, nous sommes, L'histoire fait chasser les hommes par les hommes ; Chacun vient à son jour, vieillards et nouveaux-nés ; Ceux-ci germent du sol, ceux-là sont moissonnés. Et la terre, tournant sous l'astre qui la dore, Fait rentrer dans la nuit ce qui fut dans l'aurore.

Ces grands coeurs espéraient un meilleur lendemain. Ils furent, il est vrai, dans le voyage humain,

Les clairons qu'on entend, les torches qu'on regarde,

Les colonnes de flamme en marche à l'avaut-garde.

Le bâton à la main, las, harassés, poudreux,

Nous allions confiants, les yeux fixés sur eux.

Hélas ! il vint un jour où, nous hâtant sans trêve,

Nous avons dépassé, guidés par notre rêve.

Ces grands flambeaux éteints qui fument dans la nuit.

Vainement le concert de vos hymnes nous suit. Vous déplorez en vain les retoui-s de fortune, Votre ombre surannée, ô morts, nous importune : Pourquoi l'allongez- vous sans cesse en nos sentiers? Puisque vous êtes morts, soyez morts tout entiers ! La terre est aux vivants ! »

Je sortis sans rien dire.

J'errais, je regardais les étoiles sourire.

Mon cœur était plus doux sous le ciel transparent;

J'oubliais; comme on lave en l'onde d'un torrent Ce qu'un fruit malsain laisse aux lèvres d'amertume.

Vous du moins, astres d'or, puisqu'il avait coutume

D'errer, les yeux levés, sous vos pâles rayons ;

Plaines, déserts, retraite où nous nous enfuyons.

Vous, bois pleins de soupirs, nids pleins de douces ailes ;

Rochers si fiers, forêts si tristes et si belles.

Vous êtes ses amis et vous le connaissez !

N'est-ce pas qu'il fut grand, et que ces insensés,

Sans lui jeter l'oubli, lui jettent le blasphème ?

Mais vous, bois oii l'on pense, autres verts où l'on s'aime;

Vous, lacs, miroirs du ciel; vous, torrents écumeux.

Ne direz-vous donc rien, et, serviles comme eux,

N'opposerez-vous pas, du fond des solitudes,

Votre fière révolte à leurs ingratitudes ?

Alors — les choses même ont un obscur instinct, — Un murmure inconnu, très léger, mais distinct Et plus faible qu'un chant de cascades lointaines. Fit arrêter, pensifs, les Faunes, les Fontaines,

Les Elfes, les Follets, et ces vagues Sylvains Qu'on entrevoit la nuit dans l'ombre des ravins .

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