DEUXIEME VOIX
« Sachez qu'il faut planer, quand on a d'amples ailes, Un cœur haut, des yeux fiers, des bras au joug rebelles, Et l'invincible goût du souriant azur ! Sachez que rien n'est pur quand le cœur est impur : Sachez que l'or se fond, que les fleurs se corrompent. Et qu'il faut, aux grandeurs qui brillent et qui trompent Et vous laissent après plus affamés qu'avant, Aux hochets pleins de bruit, aux hochets pleins de vent, Préférer les grandeurs qui survivent entières ; Et que c'est peu de chose, au fond des cimetières. Qu'un crâne de monarque en son charmer jeté Tout bourdonnant encor d'un bruit de vanité ; Tandis que s'en aller dans le soir, dans l'aurore, Etre mort, semble-t-il, et pourtant vivre encore; Vivre dans l'eau des lacs, vivre dans le ciel bleu ; Occuper à jamais la mémoire de Dieu ;
Commencer par la mort une immortelle vie. Et s'endormir enfin, âme heureuse et ravie, Au divin bercement des beaux vers qu'on a faits, C'est sortir du combat, c'est entrer dans la paix, Et ce n'est point périr que périr de la sorte !
Oubliez! oubliez, mortels, que nous importe?
Notre gloire est en nous, où vous n'atteindrez pas ;
Vous nous blâmez tout haut ; nous vous blâmons tout bas ;
Nous récusons l'oubli comme l'apothéose :
La gloire, ce n'est rien; l'oubli, c'est peu de chose.
Puisque la Mort vous fauche avec la même faux.
Que valent vos vivats et vos chants triomphaux ?
Vous mourrez comme nous. Si vous ne pouvez prendre
En vos petites mains que quelques grains de cendre,
Croyez-vous, ô mortels, qu'on s'en ira chercher
Si c'est pour faire un trône, ou pour faire un bûcher?
Qu'importe votre encens? qu'importe votre blâme?
Vous n'arracherez pas ses ailes à notre âme.
Qu'importe ce manteau de silence ou de l)ruit,
Pourvu que dans l'oubli, pourvu (jue dans la nuit.
Défiant le destin par un recours suprême,
Devant la solitude et Dieu, devant soi-même.
On ait le sentiment hautain d'avoir été
L'ami de la Justice et de la Vérité ?
Les palmes sont de trop. Ou peut se passer d'elles.
Le Bien, le Beau, le Vrai sont choses immortelles ;
Celui qui les contemple et qui les porte en soi,
Fùt-il obscur, fùt-il esclave, fût-il roi,
S'il marche à la clarté de leur flamme sereine,
Est grand de leur grandeur, et transfuse sans peine
En son être mortel leur immortalité.
Voilà le vrai laurier! Poètes, c'est le vôtre !
Il suffit pour l'avoir de l'avoir mérité.
Que voulez-vous de plus? Je n'en connais point d'autre. »
L'Aurore cependant, levant son voile frais Fait d'une aile de guêpe où perle la rosée, Errait, pieds nus, dans l'herbe humide des forêts. Le matin s'éveillait.
L'espérance brisée Laisse, bien que le fi-ont sourie et soit joyeux. Un vide au fond du cœur et des pleurs dans les yeux. J'écoutais, sans parler, la voix grave et sereine ; Je songeais : <.< C'est donc là le prix de notre peine? Qui donc vivra, grand Dieu! si Lamartine est mort? Il avait mis en lui, sitôt né, sans effort. Tout ce que, dans la boue où le genre humain reste. On peut au firmament prendre de bleu céleste, De blancheur nuageuse et de sérénité !
Il n'était que musique, il n'était que clarté ; Et, réglant sa pensée au pas de la cadence, Il menait son génie ainsi qu'un chœur de danse. Ah ! si, malgré l'or pur à sa lyre attaché. Cet archange qu'au front la gloire avait touché. N'eut pour toute auréole et pour tout diadème Que l'immortalité <iu"il se donna lui-même, Et s'il n'avait pour phai-c, on Fonibre de son cœur.
Que l'éternel flambeau d'un astre intérieur,
Quel triomphe, Dieu juste ! attend ceux qui le suivent !
Ceux qui sont aujourd'hui, qui travaillent, qui vivent
Brûlés par les étés, transis par les hivers ;
Et ceux qui, sans clémence, à grands coups de grands vers,
Immolant le bon sens et clouant la pensée,
Tâchent de conjurer la mort, leur fiancée;
Que seront-ils demain, que seront-ils, sinon
Un peuple ténébreux, un grand troupeau sans nom,
Une horde, un chaos, qui va, marche, fourmille,
Illuminé soudain par un éclair qui brille.
Et soudain abimé dans l'éternelle nuit?
C'est là que ma fortune en chantant me conduit. J'entends battre votre aile, ô lourds oiseaux funèbres. Je te devine, oubli, je vous pressens, ténèbres. Et ma gloire suivra mon corps dans le tombeau.
Hélas ! pour être vrai, le rêve était trop beau ! J'avais tort de penser que c'était peu de chose Qu'un vain nom voltigeant sur une lèvre rose, J'avais tort.
Mais voici que je suis châtié :
Mon cœur, en se sentant si fou, se fait pitié ; En se sentant si faible, il pleure et désespère, Et s'en va défaillir, Songez, maître sévère, 0 Dieu, que dans Tarène où s'usent nos ardeurs, Qui supprime le but, supprime les coureurs ; Songez qu'il faut un port au terme du voyage. Et qu'un pilote, en mer, courrait droit au naufrage, Sans le grand doigt levé du clair septentrion.
Mais quelle étoile aurai-je, et quelle ambition. Si vous prenez le cœur, si vous prenez la vie. Tout ressort vigoureux et toute noble envie; Et si vous éteignez la gloire, feu subtil. Astre en qui j'esi^érais et j'avais confiance, Si vous m'arrachez tout, que me restora-t-il ? »
Le jour qui se levait me dit : « Ta conscience. »
MARCHESSOU FILS
l.Ë HUY, IMI'RIMBSIE MAUCUESSOU KII :