CHAPITRE III ÉDUCATION PHYSIQUE
I. La préoccupation principale, constante, des éducateurs de Cempuis, fut l'hygiène. S'il est, en effet, une chose capitale et primordiale, c'est la santé, la santé organique sans laquelle il n'y a pas de santé morale ni d'équilibre intellectuel possible : elle manquant, l'édifice pèche par la base, tout s'écroule... La première chose en éducation, a dit Herbert Spencer, c'est de se bien porter ; et déjà la sagesse antique avait formulé le môme axiome dans un mot pittoresque : primum vivere, deinde ph'ilo^ophari : vivre avant de philosopher.
Il va sans dire que partout, à Cempuis, l'air et la lumière pénétrent à flots : dortoirs, réfectoires, classes, ateliers, etc., tous les locaux, autant que leur disposition le permet, sont le plus largement possible aérés et éclairés. Des mesures hygiéniques minutieuses sont prises et l'observance de la plus scrupuleuse propreté est exigée dans le nettoyage des locaux, nettoyage que les enfants font eux-mêmes, aid('s ])ar les adultes. Au reste, un des soucis des éducateurs (h^ Cempuis était de n'avoir pas pour leurs élèves toutes les belles et vastes installations que possèdent aujourd'hui iiu certain nombre d'établissements scolaires. Ils y sup-
pléaient par une active surveillance et lâchaient de faire vivre leurs enfants le plus possible au grand air. Jamais de séjour prolongé dans les locaux : de Tair à profusion. Tous, et les petits surtout, passent la majeure partie de leur journée dans le parc ou dans les champs; quand le temps le permet, la classe elle-
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Bassin de natation de l'Orphelinat Prévost.
môme se fait au bois, dans les jardins, dans les champs, par un beau soleil, sous le ciel bleu.
Réveillés au son du clairon de bon matin, à cinq heures, les enfants, à peine debout, passent aux lavabos. A Cempuis, oii tout appartient à tous, le lavabo est, avec naturellement la lingerie, le seul endroit oii la propriété individuelle se fait forcément sentir : chaque enfant possède terrine, savon, petit sac à main en
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étoiïe spongieuse pour le lavage de la figure, brosse à tète, timbale, brosse à dents; les fillettes avaient, en plus, un démêloir, un peigne fin, vme brosse à peigne.
Dès le lever, l'enfant procédait à sa toilette : lavage à Veau fraîche, de la tète, du torse, du cou, de la bouche, des dents et des mains. Là, suitout, se faisaient sentir les bons etTets d'une organisation tou-, chante, dont nous aurons ;i reparler : celle des jjt'tits papas et des petites mainans '. (Ihaque grand élève veillait à la propret»- d'un ])olit et l'aidait dans sa toilette.
On ne descend pas du dortoir sans avoir retouiiK' et exposé à l'air les draps et les matelas.
Dans les internats, surtout lorsqu'ils sont })eupl(^s d'orphelins, le rtjle à remi)lir par les éducateurs doit être avant tout celui de tendres pères et mères de famille, remplaçant les parents absents.
Ces idées sont bien loin d'être généralement admises et appli([U('es ; il existe encore un tro[) grand nombre d'instituteurs et d'institutrices à tendances aristocratiques qui croient déroger en s'occupant de la propreté réelle et non apparente et superficielle des enfants qui leur sont confiés; qui trouvent au-dessous de leur dignité de veiller et de travailler à la propreté minutieuse de la tête, des pieds, de tout le corps de l'enfant, de le faire moucher ou de le moucher au besoin,
1. (' J'insiste, .l'explique de nouveau que clKKjue t^Tand est cliurgé d'un enfant du même sexe (jue lui, parce (jue ce système est dénaturé dans les journaux liosliles. l'eut être aurait-il mieux valu employer les noms de <> frère et sœur », au lieu de « pa[)a et maman »... « Mais les personnes de bonne foi ne pensent pas toujours assez tôt à se mettre en garde contre les .malveillants. » (M""^l\ KKHiiOMARo, Rapport au ministre.)
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do lui faire couper ou de lui coupiu- eux-mêmes les ongles des pieds et des mains, pour ne citer que ces exemples entre tant d'autres.
Ceux qui trouvent r('pugnant de donner leurs soins à cette partie primordiale de r('ducation de reutance sont indignes du beau nom d'éducateurs, et il serait di'sirable, dans rint('rèt de l'enfance, d(Mie pas la leur confier.
Bien avant de rechercher si un enfant possède des connaissances officiellement réputées plus ou moins indispensables, avant de s'informer s'il sait bien lire, écrire sans fautes d'orthographe, s'il connaît la série des rois, des batailles et des traités, il faut savoir s'il a acquis le sentiment de la propreté individuelle et de l'ordre qui doivent lui assurer la santé, le bien-être, les {)reraières jouissances de la vie.
L'enfant aux habits duquel il manque des boutons, dont les bas tombent sur les pieds, dont les souliers sont mal assujettis, dont la tète, les yeux, le nez, la bouche, les mains, les pieds sont malpropres, peut-il jouir de la pb-nitude de sa santé? Peut-il éprouver le bien-être indispensable pour le disposer convenableri^nt aux jeux, aux petits travaux et aux premières études en rapport avec son âge? Non, certes! L'enfant, njal guidé, mal surveillé à ce point de vue, s'habitue à son malaise et se trouve dépourvu du légitime sentiment de bien-être individuel; il manque et manquera plus tard dans la vie du ressort physique et mental indisp;'nsable pour lui faire accomplir les ellbi'ts nécessaires au prix descjutds il pourra seulement assurer son existence et son bonheur.
Saus cesst', M. Paul lloliiu, daus des eiilrclieus j)arli-
ciiliers, dans les réunions générales, enseignait ces idées à ses instituteurs et institutrices et aux grands élèves. Voici, du reste, le résumé des prescriptions qu'il donnait à son personnel d'éducateurs pour les visites ou inspections quotidiennes d'hygiène et de propreté : examiner les mains, la bouche, les dents, les commissures des lèvres, le nez, les yeux, les cils, le cou, les oreilles, la tète, les pieds; veiller à la bonne répartition des aliments, à la propreté dans la manière de les manger, ne rien laisser absorber entre les repas pour éviter la fatigue de l'estomac, etc. ; s'assurer chaque jour, et surtout pour les petits, que l'évacuation quotidienne a eu lieu ; veiller à ce que les bas soient bien tendus, les jarretières bien étalées, à ce que les souliers soient souples et luisants, les galoches huilées, à ce qu'enfin chaque élève ait ses cordons de chaussures toujours bien au complet, ses bretelles en état avec boucles et pattes, ses vêtements toujours propres et sans déchirures et les poches vides de tous les objets inutiles ou dangereux que les entants ont l'habitude d'y emmagasine!'.
Et tous ces conseils étaient accompagnés de (b'taiis de la |)liis extrême minutie. M. Roltin ne craignait pas d'insister sur des choses qui peuvent paraître puérih^s et prêtera rire, mais (|ui, quand on y rétléchil, sont de la plus grande importance.
Élève de Cempuis (Costume d'été.)
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Lorsqu'un pclil ciiriml hicii slyl('. loiil joyeux, venait spontaiiémenl faire V('rilier ipi'il se |)()i-lait l)ien, qu'il avait chaud aux mains, ([uil ('taii propi'e et sans déchirures à ses iiahils, <[ue sou uez ('lait sec, ses deuls hieu lavées, ([u"il ue lui luauquait aucuu bouton, que les cordons de ses chaussures étaient hieu attachés, qu'il n'avait perdu ni mouchoir, ni mitaines, etc.. il (Hait félicit(' par ses maîtres tout comme s'il avait hrillamment répondu aux interroj^ations de la classe ou comme s'il avait ( x<'cuté un travail soign('' à Tatelier.
Voici comment se faisait, pour les petits enfants, la visite de propreté, qui avait lieu imnu'diatement apriîs le lever. On y procédait avec nu'thode.
Les enfants sont dispos('S sur un rang; la maîtresse, passant devant le rang, comme pour une revue, examine successivement chaque élève, tout d'abord pour la tête : elle vérilie si la chevelure est propre et en ordre, s'il n'y a pas trace d'envahissement de parasites; faisant pencher alternativement la tète à droite et à gauche, elle regarde si les oreilles ont ('t(' bien nettoyées, au dehors, dans le conduit auditif, derritu'e le pavillon; elle constate si le cou est bien lavé, en arrière et sur les C(Més, en avant enlin, en faisant pencher la tète de l'enfant en arrière, i^n même temps elle constate si l'ablution du visage a ('b' faite convenablement, si les narines sont en état de propreté, enliu si les yeux sont bien nettoyés, ne sont pas chassieux, si les paupières ne sont pas rouges, surtout par les temps de froid. Une cuvette, un broc d'eau fraîche, des épong;es, des serviettes sont sous la main, tout enfant dont la toilette du visage et de la tète n'est pas bien faite, sera obligé de faire un suppb-ment de nettoyage
séance tenant*', avec l'aide de la maîtresse autant qu'il est nécessaire, "surtout pour les plus petits. L'institutrice note ceux qui ne sont pas bien tenus, pour en faire l'observation, non seulement à l'enfant lui-ni ''me, mais encore et surtout à son petit père, si c'est un petit garçon, à sa petite mèee, si c'est une tillette.
La tournée des tètes achevées jus- (ju'au bout du rang, la maîtresse revient sur la ligne en faisant l'inspection des mains : elle exige que les mains, les poignets, les avantbras soient bien lavés, fait relever la manche au besoin ; elle regarde si les ongles sont propres et bien taillés. En même temps elle inspecte les vêtements dans l'ensemble, prenant note de ceux qui sont salis, ou trop usés, ou déchin's, auxquels il manque des boutons, etc., ou bien qui ne sont pas bien pro- |)ortionnés à la taille de l'enfant, l^lle constate si les pantalons, les lias ne tombent pas; elle fait replacer les bretelles et les jarretières mal mises. A un signal donné, les petits relèvent leur blouse de manière à découvrir l'extrémité des bretelles; à un autre signal, ils relèvent le bas de leur pantalon jusqu'au-dessus du genou : un coup d'oeil suffit pour s'assurer que tout est en ordre.
Le troisième et dernier tour est consacré à l'inspection des chaussures ; on regarde d'abord par devant, si tous les cordons sont bien attachés; on fait renouer
Fillette de Gempuis.
(Costume d'été.)
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ceux qui sont en désordre. Alors les enfants font demitour et relèvent en arrière le pied droit : un coup d'oeil suffit pour constater si les semelles ne sont pas en mauvais état; puis, à un nouveau signal, tous lèvent de même le pied gauche.
L'ensemble de la visite^ dans les cas ordinaires, doit durer de dix à quinze minutes environ. Elles ne sont pas perdues.
Pendant cette inspection qui porte sur l'hygiène autant que sur la propreté, l'institutrice note sur son calepin : 1° les enfants qui ont les vêtements, chaussures, etc., endommagés ou hors de mesure; une couturière, présente à la visite, exécute, séance tenante, les petites réparations urgentes et qui ne nécessitent qu'un instant; les enfants dont les vêtements sont plus grièvement endommagés ou sont disproportionnés de taille seront conduits à la lingerie, à l'heure réglementaire, pour qu'on leur répare ou échange ces pièces du costume; 2° les enfants qui ont de petits bobos, écorchures, boutons, rougeurs, lèvres gercées, éruptions, orgelets, etc., pour les envoyer à l'infirmerie, à l'heure désignée, pour recevoir les menus soins de l'infirmière.
Elle s'informe si quelque enfant est enrhumé du cerveau., ou de la gorge; l'hiver, surtout, elle note les enfants dont les mains présentent des signes précurseurs de gerçures ou d'engelures, prend soin que ceux-ci aient leurs mitaines. Elle saura qu'elle doit envoyer de même, chaque jour, à l'heure réglementaire, les enfants qui soutirent de ces petites maladies, prendre à la pharmacie les remèdes ou les pansements nécessaires, jusqu'à complète guérison, et de même
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ceux qui ont besoin (Je soins préventifs pour éviter les atteintes de ces mêmes petits maux.
C'est enlin à cette heure de la visite que les enfants eux-mêmes doivent se plaindre, s'il y a lieu, des petits inconvénients dont ils pourraient souffrir, afin qu'on y porte remède, et des incommodités que pourraient présenter leurs vêtements, par exemple dune chemise trop étroite, d'une bretelle trop longue ou trop courte, d'une insufhsance de couverture, s'ils ont eu froid dans la nuit, etc. '.
Une telle minutie indispensable avec les petits n'avait plus sa raison d'être avec les plus grands élèves, qui, habitues dès l'âge le plus tendre au bien-être physique, éprouvaient spontanément le besoin de le rechercher. Néanmoins tous les enfanis de Cempuis étaient soumis à de fréquentes inspections, qui, pour n'être pas aussi minutieuses, étaient cependant d'une extrême importance. M. et M"" Robin, les instituteurs et institutrices, veillaient à l'observance des sages prescriptions sur lesquelles nous nous sommes étendus plus haut.
En classe, à l'atelier, on apportait les mêmes soins à veiller sur la santé des enfants jusqu'en des points pouvant paraître inutiles ou indiff('rents à certains éducateurs'-.
IL II va sans dire que le matn-iri scolaire ('tait
\. Voir sur ce sujet rEducailon intégrale, n° 2, 1891 : l'n des côtés du rôle d'éducateur; et les Fêtes pédayoniqucs, 1' '' volume, p. 33:t.
2. On iiippelait notamment aux enfants qui avaient la funeste habitude de se ronger les ongles ([u'il ne fallait pas le faire, en leur mettant au cou un morceau de corne attaché à une ficelle, qui servait d'instrument obsesseur.
ÉDUCATION PHYSIOIE
au courant des idées scientifiques modernes. Les bancstables des classes étaient construits sur le modèle théorique très étudié du D"" Liebreich, qui permet une excellente tenue ^ Mais, même avec un bon mobilier, les mauvaises habitudes qu'on laisse prendre ou ({u'on communique à l'enfant sont telles qu'il arrive à s'y mal tenir, de même d'ailleurs que certains arrivent à avoir une tenue fort passable avec un mauvais mobilier.
A Gempuis on conseillait aux enfants de se tenir le corps toujours droit, les reins appuyés au dossier du banc, la tète peu penchée en avant, les bras pendant dans la position naturelle, les poignets sur la table, jamais les coudes, et pas de bras croisés' qui compriment le cœur et les poumons, créant ou développant ainsi les maladies de ces précieux organes.
Si l'on n'y veille pas, les enfants, pour écrire, se calent sur le coude gauche, penchant la tète à gauche, rendant l'œil gauche myope, l'œil droit inactif (asthénope); tendant à courber la colonne vertébrale, d'où résulte la déformation nommée. sco/iosf-K M. Truphème,
1 Bulletin de rOrphelinat Prévost, n"4, 1800. Article : liien assis avec figures cotées.
2. A Paris, dans les écoles communales, on exige des enfants, les bras croisés pendant les leçons ou les interrogations. C'est une règle sans exception, croyons-nous.
;i. C'est la tenue indiquée par un grand nombre de nuUliodes d'écriture.
Élève de Cempuis.
( Costume d'tiiver. )
CKMPUIS
sans penser à mal, a, dans un beau tableau, immortalisé cette abominable tenue; et il y a encore des maîtres qui la considèrent comme normale. Après les avis si souvent répétés des savants hygiénistes, cette ignorance est simplement criminelle dans ses résultats. L'écriture droite, sur papier droit, permettant de tenir le corps droit, ('lait la règle adoptée à('empuis.
111. Le vêtement était dune grande simplicité, souple et non sans élégance. Les garçons portaient le pantalon court et la blouse à ceinture; le tout en étoffe bleue très légère l'été ; l'hiver la culotte de di'aj» bleu et la vareuse de di'ap noir à ceinture, les bas lonci'S ; comme coillure le béret, non point le lourd béret béarnais, feutré en une seule pièce, mais le léger béret de drap bleu très souple et dont le modèle fut pour la première fois porté à Cempuis (1882)^ L'hiver les garçons avaient en plus, pour les sorties, une pèlerine à capuchon.
Dans son ensemble, le vêtement des fillettes présentait un joli modèle de costume marin : jupe courte froncée, très ample; blouse flottante maintenue juste au-dessous de la taille par une ceinture peu serrée. La
Fillette de Cenipuis.
(Costume d'hiver.)