LA SECONDE ÉDITION
Paris y ce 7 mai iSay.
Le public a bien voulu recevoir avec quelque faveur le discours que je devais prononcer à la chambré âes Pairs , sur la loi relative à la police de la presse. Les vérités contenvies dans les trois dernières parties de ce discours sont encore applicables'à notre position politique.
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^ rose me flatter que tout homme de bonne foi , après avoir lu la seconde partie de cette espèce de traité sur la presse, ne croira plus aux crimes de cette presse.
Néanmoins je n'ai pas tout dit sur les siècles où la presse était inconnue et sur les temps où elle était opprimée (i).
Dans le détail de la Jacquerie et des troubles sous Charles YI , j'ai passé sous silence bien des atrocités. Je n'ai point fouillé les chroniques de Louis XI; j'ai parlé des crimes des cathoUques à la Saint-Barthélémy et sous la Ligue ; j'aurais pu mettre en contrepoids les crimes des protestans qui n'étaient pas plus éclairés que leurs persécuteurs. Qnq ans avant la Saint-Barthélemi, les protestans de Nîmes précipitèrent quâtre^vingt
(i) Dans ma revue de la liberté de la presse sous le Directoire , je ne suis pas encore allé assez loin. Avant même le i8 frubtidor , l'imprimerie de Dupont (de Nemours) fut détruite, et bientôt M. Marbé de Marbois, qui avait donné quelques articles à la feuille publiée par Dupont , fut déporté à la Guyanne.
catholiques notables de cette ville dans le puits de rarchevéché. Ils renouvelèrent de semblables assassinats en 1 569.
On a voulu nous persuader que le suicide et l'infanticide étaient plus commune de nos jours qu'autrefois. Qu'on ouvre le journal de Pierre de \ Étoile j et l'on y trouvera à toutes les pages le suicide , même parmi les enfans^
Quand à l'infanticide, nous citerons ce passage de Guy-Patin : « Les vicaires -généraux et les pé- K nitenciers se sont allés plaindre à monsieur le « premier président que depuis un an ( 1 660) six « cents femmes, de compte fait, se' sont confest fiées d'avoir tué et étouffé leur fruit. »
Remarquons que la science administrative était ignorée dans les siècles barbares; presque personne Desavait lire, très-peu d'hommes savaient écrire ; il n'y avait point de journaux , point de chemins , point de communications : combien de forfaits
devaient donc rester ensevelis dans rotibli ! Nous connaissons maintenant, heure par heure, tous les délits qui se commettent sur. la 3ur£a.ce de la France : malgré cette différence de renseignemens ^ nous trouvons dans les chroniques et les mémoires, année par année, des crimes plus fréquens et d'un caractère infiniment plus horrible que ceux qui se commettent aujourd'hui.
Il y a un fait que je n'ai pu dire , et qui était l'objet de la douleur et de la consternation de tous les curés de campagne, dans les parties de l'Europe les plus ignorantes et les plus sauvages.
Quant à la troisième et surtout à la quatrième partie de mon discours , le retrait du projet de loi ne lui a rien ôté ; notre mal présent vient de la résistance d'une poignée d'hommes aux chan* gemens produits par les siècles. Des calculs fournis dernièremeut par M. le baron Dupin viennent à l'appui de mon assertion et sont comme
les éloquentes pièces justificatives de mon dis-
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cpurs. « Hâtonfl^ncus, dit-il^ d'indiquer les vastes
cbaBgemens survenus dans la population fran«*
çaise, dans ses mœurs , ses idées et ses intérêts
depuis la fin de l'empire. Durant treize années
seulement, douze millions quatre cent mille Français sont venus au monde, et neuf millions
sept cent mille sont descendus dans la tombe.... Déjà près du quart de la population qui vivait sous Tempire n'existe plus. Les deux tiers de la populatioCT^actuelle n'étaient pas nés en 1789, à l'époque ou fut convoquée l'assemblée constituante; les hommes qui comptaient alors l'âge de vingt abS ne forment plus aujourd'hui qu'un neuvièrïie de la population totale; ils représentent les grand-pères et grand-mères de nos familles ; enfin la totalité des hommtes qui comp- « talent vingt ans lors de la mort de Louis XV, « ne forme plus que la quarante-neuvième partie c de cette population ; ils représentent les bisaïeuls
ff et les^ bisaïeules de nos familles. . . ^
a Une révoiutionjplus grande encore s est opé* < rée fur le continent européen^
su
c En Europe 9 depuis 18149 la gépération nou-
« velle est fortifiée par quatre - vingt millions
tt d'hommes venus au monde, et l'ancienne est af* « faiblie par soixante millions d'hommes descente dqs dans la tombe. Sur 220 millions d'indivi-
<i dus , l'ancienne génération n'en compte plus (c que vingt-trois qui subsistent encore ou plutôt
a qui meurent chaque jour. Quelle moisson ter-
«rible de peuples et de rois! Ainsi les hommes
ce qui comptaient .vingt ans lors de la mort de
a Louis XY ne forment plus que la quarante-
«neuvième partie de la population totale de Ja
a France; ceux qui comptaient vingt ans en 1789,
« n'en , forment plus que le neuvième, et les deux
« tiers de la population actuelle n'étaient pas nés
u au commencement de la révolution. »
Maintenant, si vous retranchez du petit nombre d'hommes qui ont connu l'ancien régime y ceux qui ont embrassé le régime nouveau, à combien peu se réduiront ces hommes d'autrefois qui, toujours les^ jeux attachés sur le passée h dos
ionrné à îavmir , murthent à reculons vers cet avenir?
C*est pourtant ces demeurans d*un autre âge qu'on écoute : les passions ministérielles s'emparent de cette raison décrépite ; ou plutôt , lorsque ces passions agissent , le radotage d'une sagesse surannée se charge de prouver que les passions n^ont pas tort. Chaque jour nous fournit une preuve nouvelle des anachronismes où tombe, relativement à la société , la faction du passé qui nous tourmente. Sur quel motif a-t-on fondé par exemple l'ordonnance qui licencie la garde nationale ? sur des cris inconvenans , lesquels auraient été poussés au Champ-de-Mars.
Voilà bien les personnages que je signale ! La monarchie représentative est toujours pour eux la monarchie absolue; les faits sont toujours pour eux non avenus; rien n'a changé depuis 1789 dans les choses et dans les hommes; personne n'est mort ; une révolution qui a. bouleversé 1«
monde ancien et émancipé le nouveau monde y trente -huit années écoulées, ne sont rien! La garde nadonnale en 1827 est toujours la garde nationale de la première fédération; le roi^st toujours en présence du peuple; il n'y a entre lui et ce peuple ni deux chambres législatives, ni une Charte constitutionnelle ; à bas les ministres est un cri répréhensible dans un pays où les ministre^ sont responsables et où la liberté de parler e( d'écrire est établie par la loi !
En Angleterre, non-seulement on crie à bas les ministres j msds on casse leurs vitres; ils les font tranquillement remettre : le roi n'est pour rien dans tout cela , pas plus qu'en France le roi n'entre pour quelque chose dans les inimitiés soulevées par les dépositaires de son pouvoir. On s'obstine à voir sédition et révolution là où il n'y a qu'ans tipathie pour les ministres; Ceux-ci violent l'esprit de la constitution en demeurant au pouvoir kM*$que l'opinion les repousse ; il en résulte que catte opinion saisit les occasions favoi^bles d*éoIa«
ter : c'est l'effet qui sort de la cause; la couronne est parfaitement étrangère à cette position.
Autre méprise : les partisans des ministres applaudissent surtout au coup porté, parce qu'il n'en est résulté aucun mouvement ; ils attribuent
à la fermeté de ce coup l'immobilité du public.
c Voilà ce que c'est, s'écrient - ils , que d'agir « avec vigueur ! encore quelques mesures de cette « espèce et tout rentrera dans l'ordre! »
Dans l'ordre? qui songe à sortir de l'ordre? N'allez vous pas vous persuader que la mesure ministérielle a répandu la terreur ? Elle a excité la pitié des indifférens y elle a réjoui les ennemis , elle a profondément affligé les amis de la royauté ; elle n'a fait peur à personne.
Pourquoi cette folle mesure n'a-t-élle été suivie d'aucun mouvement? Par une raison simple qui tient à la nature même de ce gouvernement repré«
sentatif.que vous détestez, alors même qu'il you» sauve de vos propres erreurs. »
Le pouvoir de la couronne, employé par les ministres, n'est pas sorti de son droit légitime en licenciant la garde nationale. Le coup a été violent , mais il n'a pas été inconstitutionnel ; aucune partie du pacte fondamental n'a été lésée , aucune li-
berté n'a péri, aucun intérêt politique ni même municipal n'a succombé. Il importe peu à nos institutions prises dans leur ensemble , qu*un citoyen de Paris soit vêtu d'un uniforme ou d'un habit bourgeois ; une garde paisible et fid^e , qui a rendu tant de services à la restauration, peut sans doute s'attrister d'en être si étrangement récompensée par des ministres, mais elle ne se révolte pas contre son Roi. Changez la question; supposez qu'une mesure ministérielle viole ouvertement un article de la Charte , et vous verrez alors l'impression produite par cette mesure*
Ainsi, ces hommes qui sont tout étonnés de leur
courage, qui pensent devoir à leur héroïsme de bureau le repos dont ils jouissent, ne s'aperçoiveiît pas qu^ils sont redevables dé ce repos aux institutions même dont la forroeies irrite, à ce gouvernement représentatif qui donne de la modération et de la raison à tous , à cet esprit constitutionnel que l'attaque aux principes pourrait seule pousser à la sédition. Tant que l'on ne portera pas la main sur les Chambres et sur les libertés publiques, il n'y aura point de mouvement dangereux en France. Les libertés publiques sont patientes; elles attendent très-bien la fin des générations, et les nations qui en jouissent n'ont • rien d'essentiel à demander.
Dans les gouvérnemens absolus, au contraire, le peuple, comme les flots de la mer, se soulève au moindre vent: le premier ambitieux le trouble; quelques pièces' d'argeiit le' rieihuent; urne taxe nouvelle le précipite dans lés crimes; il se jeMe sur les ministres , massacre les favoris et renverse quelquefois les trônes*
Dans les gouyerQemeos représentatifs, le peuple
n'a jamais ni ces passions, ni cette allure; rien ne Fémeut profondéitienl, quand la loi fondamentale est respectée, Porquoi se soulèverait-il ? Pour ses libertés y il les a; pour rétablissement d'un impôt? Cet impôt est voté par ses mandataires. Vient-on chez le pauvre lui enlever arbitrairement son dernier fils pour l'armée, son dernier écu pour le trésor ? Nul ne peut être arrêté que d'après la loi,
chacun est libre de parler et d'écrire, tous peuvent, selon leur bon plaisir, faire ce qu'ils veulent, aller où il leur plaît, user et abuser de leur propriété. La monarchie représentative, fait ainsi disparaître les principales causes des commotions
populaires; il n'en reste qu'une seule pour cette
monarchie : c'est, on ne saurait trop le répéter, ^atteinte aux libertés publiques.
£t alors même oe'goùvernemènt est-il sanfcd^ iense ? non. L'histoire de l'Anglëterro nons apprend avec quelle simplicilé se résout encore celle difficulté 2 les chambres repoussent la loi de finances, et si, cette loi n'étant paitotéeple gou-
^enieitieiit veut lever irrégulièrement riropôt, 1^ peuple refuse de le payer.
Heureusement nous n^en viendrons jamais là en France ; mais ces explications font sentir combien serait vain et téméraire le projet de procéder de violences en violences à la suppression delà liberté; elles font voir combien sont dénuées de justesse les raisons par lesquelles on a voulu faire de quelques cris isolés une sédition commune , digne d'être punie d'un licenciement général. Laissons des médiocrités colériques applaudir à l'emportement de l'impuissance comme à la preuve de la force ; les vrais amis du Roi en gémissent. Quant à moi , dépuis le jour où je vis, à Saint-Denis , passer un homme trop fameux pour aller mettre ses mains entre les mains du frère de Louis XVI, je n'ai jàmais été si profondément affligé.
Eh ! comment les conseillers de la couronne ne se sont-Us pas souvenus qu'un monanpie {5it«rnel vivait au milieu de ses peuples , ^ue le tenfis était
"passé où les princes se renfermaient dans le don*jon de Yincennes ou dans les galeries de Yensailles ? Comment n'ont-ils pas compris que cette mesure précipitée porterait le deuil au fond des coeurs ? que la fidélité et l'amour, craignant de devenir suspects, oseraient à peine faire entendre, sur le passage d'un prince chéri ,d'un prince si longtemps éprouvé par la fortune, le cri du salut de la France ? N'y avait-il pas d'autres moyens de punir quelques exclamations inconvenantes? Le mode même du licenciement général était- il raisonna- • ble ? Licencie-t-on 3o,ooo hommes qui restent de fait réunis dans la même ville, presque sous le même toit, avec leurs armes ? En Angleterre ^ d'après l'ordonnance du licenciement, on s'est figuré que de grands troubles avaient éclaté parmi nous; le reste de l'Europe le croira de même, . N'est - ce rien que d'avoir fait naître dans l'esprit des étrangers une telle idée de la situation de la France ?
Si Ton pouvait croire à un dessein suivi , à uh eiicbRtiienàent c|e principes dans un système qui
jusqn^à présent n^a marché que par bonds , et n*a su donner que des saccades, on devrait s'attendre à une série de mesures corrélatives au licenciement de la garde nationale de Paris. Conséquens ou înconséquens , les agens du pouvoir ne peuvent faire sortir que des maux de cette mesure déplorable. L'humeur de ceux qui approuvent cette noffesure prouve quintérieurement ils en sentent les graves inconvéniens.
U serait à désirer toutefois qu'il» modérassent leur zèle ; Qui pensent*ils imposer en pariant de casser la chambre des Pairs? comme si on pou«^ vait casser la chambre des Pairs ! En attendant le jour où ces fanfarons de fidélité qui s'étouffaient dans les salles des Tuileries le i6 mars i8i5, et qui disparurent le ao ; en attendant, le jour où ils se cacheraient de nouveau^ le jour où ils nous laisseraient défendre encore la monarchie, si la monarchie était attaquée , qu'ils cessent d'animer le soldat contre le citoyen, de vouloir tripler la garnison de Paris, de faire marcher, en pensée /de|
troupes sur la capitale. Il serait curieux de rassem* bler l'arniée, de compromettre la tranquillité de la France pour assurer le portefeuille de deux ou trois ministres et la pitance des familiers de ces lOiDistres ! Cette petite agitation d'antichambre dans le grand repos du royaume^ serait risible,. si elle n'avait un côté dangereux. Les rodomon* tades amènent quelquefois des rixes. Dieu sait ce que pourrait produire une goutté de sang répandue sur une terre également disposée à porter des moissons ou des soldats. Lorsque dans les
troubles des empires on en est venu à l'emploi de la force , il ne à'agit plus de la première attaque ^ mais de la dernière victoire»
La police prendrait-elle pour une conspiration . contre le trône les propos qu'elle peut entendre contre une administration brouillonne et sauvage ? Ses rapports seraient-ils dans ce sens? voudrait* elle qu'on fît parader des gendarmes , qu'on dou* blât les postes ; contre qui ? contre des œmplainies? Il ne manquerait plus que de couronner la violence par \^ rt4iç»le.
La retraite d'un ministre estimé est venue mettr# le sceau de la réppobation à' un acte d^amour^pro* pre en démence. Ce ministre honorable et honoré n'a pas cru pouvoir s'asseoir plus long-temps au-*près des hommes qui font de leur intérêt personnel la cause de la monarchie. Mais au milieu des consciences muettes, une conscience qui parle est séditieuse; la vertu qui se réveille, importune le devoir qui dort; une bonne action est une leçon insolente pour ceux qui n'ont pas le courage de la faire : je ne serais donc pas étonné qu'un La Rochefoucauld, qu'un royaliste dévoilé, qu'un esprit aussi conciliant que modéré , qu'uix chrétien pieux et sincère, ne passât aujourd'hui parmi la tourbe servile pour un démocrate, un révolutionnaire, un furibond, un impie.
N'en sommes nous pas là , tous tant que nous sommes? Qui n'a dans jsa poche son brevet de jacobin, expédié en bonne forme par des royalistes de métier? Ne viens -je pas d'ajouter à touà mes crimes celui d'avoir publié ( à l'exemple
de nombre de pairs et de députés) un discours qui u'a pas été pi^ononcé? Si on ne le lit pas, quel mal fait*il? Si on le. lit ^ on y trouve donc autre chose que le projet de loi retiré ? La vérité est que, plus l'administration commet de &utes, plus elle désire le silence. Il faudrait renon* cer à la parole , afin que l'incapacité perpétuée au pouvoir se vantât d'avoir subjugué ses adversaires par la force de son génie. Ne nous laissons pas prendre à ce grossier artifice ; nous ne sauverions rien en tious taisant. Toute alliance est impossible entre le mal et le bien : on ne se réunit pas à l'abime ; on s'y engloutit.
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