POST SCRIPTUM
Dimancliey le»" juillet 18^7. .
J'écrirois aussi long-temps que durera la censuré , que je ne pourrois suffire à noter toutes ses persécutions. Voici quelques nouveaux faits que j'ai encore le temps de rapporter.
Le Journal des DébaU donne le a 9 juin un article littéraire; la censure y trouve quelques mots, quelqu^es phrases à reprendre ; elle barre l'article entier, et rend le reste approuvé du journal à onze heures du soir.
Le lendemain , 3o juin, qu'arrive-t*il 1 on envoie comme de coutume la double épreuve exigée à la censure. Le por^ teur de l'épreuve attend jusqu'à dix heures du soir, et demande répreuve, qui doit être rendue avec le visa àe la censure : on lui remet une des deux épreuves non visée, en lui disant que les censeurs se sont rétirés.
Le Joarnal des Débats avoit par hasard le reste d'une ancienne épreuve approuvée ; il s'en sett pour qiie ses feuilie«
ne soient pas entièrement blanches , et le journal paroh dans l'état où toute la France a pu le voir.
N'est -il pas évident qu'en adoptant ce système de noncensure, on peut, par le fait, supprimer un journal ? car si Routes les colonnes du journal sont non- censurées , ou le journal paroitra tout en blanc, ou il ne paroîtra pas àvi^ tout; ou s'il paroît avec des articles non- censurés ^ aux termes de la loi , il sera suspendu.
Peut-on voir une plus odieuse , une plus abominable persécution de la presse? Y a-t-il des termes assez forts, des expressions assez vives, pour rendre l'indignation qu'elle inspire ? Quoi ! vous faites une loi de censure ; j'y obéis, et vous refusez même de m'appliquer votre loi oppressive! Vous me déniez la justice, vous me déniez l'esclavage pour, m'étouffer !
Quel est l'homme qui dirige un pareil système ? Si le conseil de surveillance est réellement quelque chose, ne doit -il pas faire chasser à l'instant un pareil homme ? Ainsi <;'est l'es^ prit de vengeance contre les blancs ^ c'est la fureur contre les blancs accusateurs des mutilations de la censure, c'est cette fureur qui amène ce dévergondage de despotisme : on veut tuer ceux que l'on a blessés, de peur de laisser des témoins de )a violence, de peur d'être reconnu, d'être jugé et condamné au tribunal de l'opinion. Et c'est là ce que l'on veut nous faire passer pour de la liberté ! c'est là ce qu'on appelle une censure contre la licence! Les petites tyrannies subal-^ ternes prennent le caractère de la bassesse dans laquelle elles sont engendrées.
Il y a pourtant une ressource contre une telle déloyauté : c'est de faire paroître le journal non censuré , après avoir fait constater légalement, autant que possible, le refus de la censure. Le journal sera suspendu : il y aura procès. Nous vqrrops si les -tribunaux coodstmneront un journal pour avoir.
transgressé une loi à laquelle il s'étoit soumis, et dont on lui a refusé le triste bénéfice. Car enfin ce journal s'est trouvé , par ce déni, dans la position de paroître non censuré, ou de cesser d'exister. £n principe de droit, on ne peut forcer ni un homme , ni une chose à s'anéantir volontairement.
Un article du Courrier anglais, journol ministériel, dévoué à M. Canning, m'arrive : je m'empresse de faire connoître cet article ; car désormais la France ignorera ce qu'on pense de nous en Europe. C'est encore un des bienfaits de la censure.
« Les journaux de Paris de dimanche et de lundi nous sont «parvenus hier soir. Le Moniteur du a 5 contient une or- » donnance royale qui établit une rigide censure de la presse. » Cet exercice de la prérogative royale nous paroît être le » résultat du retrait de la loi sur la presse, présentée aux » Chambres dans la dernière session. Le but de cette mesure > est d'enchaîner en France l'expression de l'opinion publique. V La manière dont elle sera exercée dépendra de la discré- » tion et de l'humeur des personnes chargées de la surveiller. » Nous ne pouvons pas découvrir le motif précis d'une telle » ordonnance dans le moment actuel. Nous lisons avec atten- » tion les journaux de Paris ^ et nous avouons que nous n'y t» trouvons pas ce langage séditieux et incendiaire qui pour- » rait demander une surveillance aussi sévère de la presse ; » d'ailleurs il y a des preuves suffisantes que les tribunaux du » pays ont le pouvoir d'en punir les excès. Un gouvernement » doit être bien foible , ou le peuple qu'il régit bien porté à » la désaffection, pour qu'on croie nécessaire d'établir une » censure. Mais c'est une grand erreur de supposer que cette » ressource soit aussi utile dans l'un ou l'autre cas. Un gou- » vernement n'acquiert aucune force en trahissant ses craintes, » et un peuple mécontent ne redevient pas affectionné sous ^ le poids de nouvelles entraves, u
( Courrier anglais du 27 juin. )
le prie les lectears entre les mains desquels cette bro*chure peut tomber, de la conserver, non pour son mérite, mais pour les faits qu*eHe renferme. Elle leur servira de clef dans la lecture des journaux indépendants. Il se peut faire que ces journaux, incapables de lutter contre le ministère, secondé du zèle abject des valets du pouvoir^ il se peut faire que ces journaux soient obligés de s/e soumettre à la nécessité. Ils se verront peut-être obligés, pour exister, 4e renoncer aux blancs , de s'annuler de toute façon ; car la censure pèse autant sur les lettres que sur la politique. Que les lecteurs des feuilles indépendantes se souviennent qu'ils ne Toient plus rien des opinions réelles de ces feuilles : si etlea, résistoient toutes à la fois, elles iriompheroient sans doute; mais il est difficile de faire entrer les esprits divers dans un même système. Les lecteurs ne doivent donc accuser que les oppresseurs de l'opinion publique. Silence d'un côté, mensonge de l'autre; voilà maintenant l'état de la presse périodique : c'est en présence de cette double vérité qu'il feut maintenant lire les journaux.