‹ Censure de 1827 (volume 3)Chapitre 4 sur 24 · AU 24 JUIN · texte numérisé non relu

AU 24 JUIN

Paris I ce 3o juin 18^7.

Mon pays n'aura rien à me reprocher : resté le dernier sur la brèche, j'ai fait à la Chambre héréditaire le devoir d'un loyal Pair de France ; je remplis maintenant celui d'un simple citoyen; il m'en coûte.: déjà rentré dans mes paisibles travaux, je revoyois mes vieux manuscrits, je voyageois en Amérique : Désertas quœrere terras. Rappelé subitement de la terre de liberté , je reviens défendre cette liberté dans ma patrie, comme jadis j'accourus de cette même terre pour me ranger sous le drapeau blanc.

En quittant la tribune de la Chambre des Pairs, le 18 de ce mois, je prononçai ces mots :

a Je vous dirai , messieurs , que ceux dont l'es- » prit d'imprudence inspira le projet de loi contre

» la liberté,d^ la pre^StC, n'ont pas perdu courage. » Repoussés sur un point, ils dirigent leur atta- » que sur un autre; ils ne craignent pas de dé- » clarer à qui veut les entendre que la censure » sera étsblî^ après la clôture de la présente )) session.

» Mais 9 comme une censure qui cesseroit de » droit un mois après Touverture de la session » de 1 8^8 seroit moins utile que funeste aux «fauteurs du système, ils songeroient déjà au » moyen de parer à cet inconvénient : ils s'occu- »peroient, pour l'an prochain , d'une loi qui » prolongeroit la censure, ou d'une loi à peu » près semblable, à celle dont la couronne nous » a délivrés.

» La difficulté , messieurs , serait de voas faire » voter un travail de cette nature , si , d'aitleups , 3) il étoit .possible de déterminer les ministres eax- » mêmes à Taccepter. Vous n'avez pa$ de coro- » plaisance contre les libertés publiques. Quel » moyen auroit-on alors de changer votre majo- » rite? Un bien simple, selon les hommes que » je désigne : obtenir une nombreuse création » de Pairs.

» Avant de toucher ce point essentiel , jetons » un regard sur la censure.

» Les auteurs des projets que j'examine en ont- » ils bien calculé les résultats ? Quand, on établi-

» roit la censure entre les deux sessions , si cette » censure, décriée par les ministres eux-mêmes , » ne produisoit rien de ce que Ton veut qu elle » produise ; si elle n'avoit fait que multiplier les » brochures ; si le ministère avdit brisé le grand » ressort du gouvernement représentatif, sans » avoir amélioré les finances, sans avoir calmé » TeffervesceDce des esprits; si , au contraire, les » haines, les divisions, les défiances s'étoient aug- » mentées; si le malaise étoit devenu plus gêné* » rai ; si Voa avoit donné une force de plus à » l'opposition, en lui fournissant l'occasion de » revendiquer une liberté publique, comment » viendroit-on demander aux Chambres la con- » tinuation de cette cei^sure? On conçoit que, » du sein de la liberté de là pressé , on réclame » la censure sous prétexte de mettre un frein à » la licence; mais on ne conçoit pas que, tout » chargé des chaînes de la censure , on sollicite » la censure, lorsqu'on li'a plus à présenter pour » argument que les flétrissures de cette opprfô* » sion,

» L'abolittoii de la censure, le retrait de la loi » contre la liberté de la presse , sont des bienËiits » de Charles X ; rien ne seroit plus téméraïre que n d'effacer par une mesuré contradictoire le sou< » venir si populaire de ces bieûfàits. Et quelle » pifié d'établir au profit de quelques intérêts

» particuliers une censuré qu'on n'a pas cru )i devoir imposer pendant la guerre d'Espagne, » lorsque le sort de la France dépendoit peut- » être d'une victoire ! Nous nous sommes confiés à » la gloire de M^ le Dauphin ; il n'est pas aussi »sûr, j'en conviens, de s'abandonner à toute » autre gloire ; mais enfin que MM. les ministres » aient foi en eux-mêmes; qu'ils nous épargnent » la répétition des ignobles scènes dont nous » avons trop soufTert. Reverrons-nous ces censeurs » proscrivant jusqu'aux noms de tels ou tels » hommes , rayant du même trait de plume et » les éloges donnés aux vertus de l'héritier du » trône , et la critique adressée à l'agent du » pouvoir ?

» Après avoir été témoins des transports popuj> laires du 1 7 avril , on ne peut plus nier l'amour » de la France pour la liberté de la presse. Dans » quels rangs pourriez-vous donc trouver aujour- » d'hui des oppresseurs de la pensée ? parmi des » fanatiques qui courroient à la honte comme au » martyre , et parmi des hommes vils qui inet- » troient du zèle à gagner en conscience le mépris D public. y>

Me trompois-je dans les projets que j'annonçois? Mes frayeurs étoient-elles vaines? La haine ou la vérité dictoient-elles mes paroles?

Du moins un avantage me reste sur mes adver-

saires : point n'ai renié mes opinions; je suis ce que j'ai été; je vais à la procession de la Fête- Dieu avec le Génie du Christianisme , et à la tribune avec la Monarchie selon la Charte. Comme Pair, j'ai prononcé plusieurs discours en défense de la liberté de la presse : j'ai écrit cent fois pour cette liberté dans le Conser^fatéur et dans d'autres ouvrages. Pourquoi cette énumération ? pour me vanter, pour me citer avec complaisance? Non : pour répondre à ces hommes qui , ayant trahi leur premier sentiment, veulent mettre leurs variations sur le compte des autres; à ces hommes qui s'écrient : « Vous marchez! d quand vous êtes immobile, ne s'apercevant pas que ce sont eux qui passent, et qui se figurent, en changeant de place , que l'objet offert à leurs regards s'est déplacé.

La liberté de la presse est devenue un des premiers intérêts de ma vie politique : j'en ai fait l'objet de mes travaux parlementaires. J'ose dire que ma position sociale, les opinions royalistes et religieuses que je professe donnent à mes paroles quelque crédit , lorsque je réclame cette liberté : on ne peut pas dire que je suis un révolutionnaire, un impie; on le dit, il est vrai, aujourd'hui ; mais ce qu'il y a de curieux , c'est que ces obhgeans propos sont tenus par les jacobins à la solde de ce prétendu parti religieux et royaliste,

lequel j'ai .poussé jau pouvoir^ en lui apprenant à bégayer, contre nature , la Charte et la liberté.

. Il ne peut plus être question de poser Les principes de la liberté de la pressa ; leur substance se trouve dans ies. épigraphes que j^ai mises à la tête, de cet écrit. > La monarchie représentative sans la Uberté de la presse est un corps privé de vie ^ une machine sans ressort. Au commencement de l'Empire , des pièces d'argent avoient d'un coté ces mots. : Napoléon empereur^ et de L'autre côté : République française. Buonaparte frappoit ses monnoies au coin de la gloire ^ et elles avoient cours. Sous un.gouvernementconstîtutioiinel9égi par la censure , on po\u*roit, graver des médailles portant daçis l'exergue : Liberté , et au revers : Police. Qvà voudroit prendre ce faux billon à l'effigie du ministère ? . , > .. v

Laissons donc des principe^ avoués ménie^par ceux; .qui les violent , et examinons les ordonnances du. ^4 de ce mois. .

. .£tle3 sont sans préambule : l'ordonnance de la première cei^ure étoit précédée d'un considé-^ rant accusateur des tribpaaux» Lçs sycopbantes 4u ^liniçtère ^ fir^t ^te^ndre ensuite que cette insulte à la m^gisti:ature n'étoit que pour rire^ et que l'appçQche de, la mort du vénérable auteur de. la.Çharte avpit été la vi^aie cause de l'établis* çem^qt de la censure. Qn plaça ..la perte de la

(7) première des libertés pùioiriques entre une offease et uDe douleur. '

' De quel oonsidërant aurait-oa ^ accooipagBer

les noureUes ordonnances? ^ '■

«* Des iUumfnations avoi^it briiië ^kos tonte la France pour le retrait du -projet de loi sur la liberté de k presse : auroit^on pu dire <|ue œCte W'constance gran^ oblîgeoit *dè les éteindre avec •b censufe ? <

La Garde natiotelé crie : Vive le Roi ! Quelques voix isolées élèvent un cri inoonvenatit contre les agents du pouvoir : la Garde nationale est licenciée; on reçoit à Meaux la mbnndie de celiceu'ciéraent. Auroit^l été conveikable dé faire de ces faits la raison du rétablissement de la censure?

Un déficit se renoontroit dans les recettes des premiers mois de Tannée : étoit^ee ii un bon prétexte pour suspendre la liberté delà pressa ?

Enfin, auroit*on pu déclarer qu'il f&Uoit une ordonnance de censure , parce que les Ministres ne peuvent marcher avec la liberté de la presse? Deis ordonnances sans considérant étotent doïic ce qu'a y aVoit de mieux.

La première remet en vigueur les lois du 3r mars i8ao et du ^6 juiHet iSii.

Le ministère est investi de ce droit par Tart. 4 de la loi du i7ikiars 1 8^2, ainsi conçu :« Si dans » l'intervalle des sessions des Chambres , des dr-

(8) » constances graves rendoient momentanément » insuffisantes les mesures de garantie et de ré- D pression établies, les lois des 3i mars i8ao et » 26 juillet i8ai pourront être remises immédia- » tement en vigueur, en vertu d'une ordonnance » du Roi délibérée en conseil et contresignée par » trois ministres.

» Cette disposition cessera de plein droit un » mois après l'ouverture de la session des Cham- » bres, si pendant ce délai elle n'a pas été con- » vertie en loi.

» Elle cessera pareillement de plein droit le » jour où seroit publiée une ordonnance qui pro- » nonceroit la dissolution de la Chambre des Dé-

» pûtes. »

Ainsi , pour imposer la censure il faut des arconstances grasses qui rendent momentanément insuffisantes les mesures de garantie et de répression établies.

Et où sont-elles les circonstances graines ? Des troubles ont-ils éclaté? l'impôt ne se perçoit-il plus ? des provinces se sont-elles soulevées ? a-t-on découvert quelque conspiration contre le trône? sommes - nous menacés d'une guerre étrangère, bien qu'il soit prouvé que M. le Dauphin n'a pas besoin de censure pour obtenir des triomphes ? Si ces circonstances graves sont advenues, elles ne se sont pas déclarées tout à coup , le lendemain

(9 ) de la clôture de la session; elles existoient sans doute lorsque les Pairs et les Députés étoient encore assemblés : pourquoi n'en a-t-on pas parlé aux Chambres? les Ministres .n'ont-ils pas été imterpellés sur leurs projets? pourquoi n'ont-ils pas répondu? Si leurs desseins ne pouvoient supporter Fépreuve d'une discussion parlementaire , les circonstances n'étoient donc pas assez graves pour justifier la censure? Nous parlera-t-on du trône , de la religion , des insultes personnelles ? les tribunaux sont là.

Le trône est trop élevé pour craindre les. insultes : il s'agit bien moins de le mettre à l'abri que de rendre la royauté aussi douce^ aussi populaire qu'elle l'est en effet : je ne connois rien qui s'entende mieux dans ce monde qu'un Roi de France et son. peuple, quand des ministres insensés ne viennent pas troubler cette union.

Il ne s'agit pas d'empêcher qu'on parle légèrement du clergé; il faut nourrir les prêtres, les secourir quand ils sont vieux et malades, les mettre à même de déployer leurs vertus , de faire aimer une religion de miséricorde et de charité.

Il ne s'agit pas de prévenir les attaques personnelles :on ne diffame que ce qui peut être diffamé. Un honnête homme se défend par son propre nom , et accepte la responsabilité de sa vie. Si le vice impudent émousse l'action de la presse, il

( lo) scroîl:. étrange que la vertu patiente n'eut ptas le méitie pouvoir.

Vous avez détrait la liberté de la presse : mul^ tipliez les épions. La censure est aujourd'hui, dans tous. (es sens, une véritable conspiration •contre le trône. ^

Pour quiconque a la moindre bonne (oi^ il est évident que la censure a été rétablie dans le seulintérét d'une incapacité colérique; c'est ponr une si noble nécessité que l'on attaque la Charte dans ses fondements, que Von retiiie à la France des droits déjà confirmés par une possession paisible : il est dur d'en être Ik , après treize: années de restauration»

. Je n'insiste pas davantage : il est trop aisé d'ergoter sur la gravité des circonstances : chacun la voit dans la chose qui le touche. Un censeur soutient que les circonstances sont gmpes^ parce qu'il veut que l'on mette les libertés publiques en régie; l'espion trouve que les circonstance^ sont groA^es , lorsque tout se dit [Miblkpiiement et qu'il n'a- plus rien à dénoncer; les circonstances sont gras^s aux yeux du sot dont on rit, de Fhypocrite qu'on démasque , de l'homme déshonoré qui redoute la lumière. Faut-il pour les assouvir leur livrer l'indépendance nationale? De quoi vivent les nations ? de liberté et d'honneur : ne jetons pas lux chiens le pain des peuples et des rois.

Disons pourtant-que^tout lexnotide est frappé d'une certaine crainte de Tavenir, dans iaqueUe on pourroit voir une granité des cii*con8tances;.Mais qui cause cette crainte pradministrati on i rioquié)tude tient uniquement à ses actes. Toujours menaçant nos libertés , on se figure qu'elle les veut iaire^ disparottre ; on se demande ce que Ton de- YÎendroit si nos institutions étoient renversées 4 on tremble également de L'idée des attaques et des • résistances. Pour guérir un mal qui :est en elle, que fait l'administration ? elle impose la censure : c'est diriger le vent sur un incendie.

Passons it la seconde ordonnance. ^

Je ne m'arrête pas aux deux noms propres placés dans: une ordonnance réglementaire. ^Des erreurs de cette nature sont si fréquentes au mir nîstère de l'intérieur que cela ne vaut pas la peine d'en parler.

La censure facultative est dans : l'art. 4 ^^ I^ loi du 1.7 mars 1822; le ministère a donc eu ie droit, si les circonstances sont graves, deinettre la censure par la première ordonnance ^ et oonsé* quemment de nommer des censeurs. Mais la scr conde ordonnance rétablit ie conseil de surveillance autorisé pour imeloi abolie: cela se peut-il? je ne le nie , rà ne l'affirme : il y a matière à contestatiouw

Veut-on que ce conseil , né d'une ordonnance^ et non d'une loi, ne soit qu'une commission chargée

de surveiller les censeurs eux-mêmes? Comment alors cette commission connoîtra-t-elle avec autorité compétente de la suppression provisoire d'un journal ?

Voici quelque chose de plus étrange : l'art. 9 de Fordonnance dit : « Quand il y aura lieu , en j> exécution de Fart. 6 de la loi du 3i mars 1820, s> à la suppression provisoire d'un journal ou » écrit périodique, elle sera prononcée par nous » sur le rapport de notre Garde-des-sceaux. »

Quoi! c'est le Roi qui ordonnera la suppression provisoire d'un journal! c'est là royauté que l'on fera descendre à un pareil rôle! c'est la couronne qui s'abaissera à des fonctions de cette nature ! c'est le pouvoir suprême qui luttera corps à corps avec la première de nos libertés ! Ministres , y avez-vous bien pensé ?

Que dit l'art. 6 de la loi du 3i. mars 1820? Il dit : a Lorsqu'un propriétaire ou éditeur respon- » sable sera poursuivi, en vertu de l'article précé- » dent, le Gouvernement pourra prononcer la sus- D pension du jomrnal ou écrit périodique jusqu'au » jugement.»

Que faut-il entendre par ce mot Gous^ernemeni? Il faut entendre la Couronne, les deux Chambres, les juges inamovibles : pourroit-on jamais soutenir que le Gouvernement est la Personne royale toute seule? En Turquie, peut-être. Cette personne sacrée est-elle un juge qui prononce dans

( »3 ) des cas infimes, en police correctionnelle? La Couronne exécutant les propositions de sentence élaborées dans un tripot de censeurs! la Couronne, qui seule a le droit de. faire grâce, ajoutant par la suspension d'un journal aux rigueurs . d'une loi d'exception ! Et si les tribunaux venoient ensuite à absoudre la feuille incriminée, le Roi seroit donc condamné? Ministres, encore une fois, y avez-vous bien pensé? On se sent comme oppressé par un mauvais songe.

Une troisième ordonnance nomme les membres du conseil de surveillance.

Ce n'est pas sans le plus profond étonnement et la plus profonde douleur, qu'on y lit les noms de trois Pairs et de trois Députés. Je soutiens, sans hésiter, que des Pairs et des Députés ne peuvent pas être investis de pareilles fonctions, sans y être formellement contraints en vertu d'un acte législatif. Ceux qui discutent et votent les lois , ceux qui sont les défenseurs naturels des libertés publiques , les gardiens de la constitution, ne sont pas aptes et idoines à composer une commission administrative de censure, uniquement établie par ordonnance. En prêtant leur serment comme Pairs et comme Députés, ils ont juré de maintenir la Charte; il leur est donc moralement interdit de faire partie d'un conseil, créé pour la mise en vigueur d'une mesure qui suspend le

plus saoré dés droits accordés par cette Charte.

I^s opinions particulières ne font rien à la question^ Des Pairs et des Députés peuvent manifester à k tribune et dans leurs écrits ce qu'ils pefnsent contre la liberté de la pressé; maïs prendre une part active contré cette liberté, voilà ce qui ne leur est pas permis. Ce serait bien pis dans te cas où leurs fonctions ne seroient pas gratuites, et où ils recevroient le prix d'une liberté : on assure que la France n'aura pas à rougir de ce dernier «scandale. Si la presse pouvoit être enchaînée en Angleterre, je ne douté point que des lords et des membres des communes , volontairement ravalés jusqu'à des fonctions de censeurs^ ne Aissent admonétés par leurs chambres respectives à l'outerture de la session : il y a dés bienséances qui ont force de devoir.

Dans la position des Pairs et des Députés mem bres du conseil de surveillance, tout est inconvénient et péril. Qu'im journal imprime, pat exemple, les passages de discours servant d'épigraphes à cette brochure : les censeurs subal* ternes né reconnoissant' pas l'ouvrage de leurs supérieurs, croiroient ne pas avoir assez d'encre pour effecer ces effroyables lignes. Leur travail seroit porté au conseil de surveillance : que dirort le conseil ?

Il y a toutefois des consolations à des choses

( '5) affligeantes : M^. Caix et Rio ont donné lenr démission. . .

Le premier est un jeune professeur d'histoire, de beaucoup de saToir, d'un esprit très*distingué^ et qui a ptus de niférite que de fortune. Il a joué sa place- contre l'estime publique : c'est risquer peu pour gagner beaucoup.

Le second est pareillemeiit un jeune professeur plein de talents* une illustration toute particulière* le distingue*^ Pendant les cent-jours , dans la terre du rc^alisme , apparat tout à coup une amiiée d'tnfants : les vieux avoient vingt ans, les jeunes en avoient quinzq.

Tout ce qui se trouvoîl entre ces deux âges,parmi les élèves du collège de Vannes , éehangea ce qu'on peot posséder au collège de quelque valeur, contre des armes , et courut au combat. Quinze ou vingt élèves iVirent tués : les mères apprirent le danger en apprenant la mort et la gloire.

Une ordonnance royale constate ces faits : cette gloire de, l'enfance est rappelée chaque année, selon le dispositif de cette ordonnance, dans une enceinte où l'on ne célèbre ordinairement que des triomphes paisibles : ce n'est pas loin du monument de Quiberon. Le? trois officiers de cette singulière année ont reçu la croix de la Légion -d'Bonneur. M. Rio est un de ces trois

( '6 ) officiers. C'est à un pareil homme que le ministère a proposé la honte : il Ta refusée.

La conduite de ce jeune professeur est une preuve de plus qu'on peut être fidèle à son prince , royaliste jusqu'au plus grand dévouement, religieux jusqu'au martyre, sans cesser d'aimer les libertés publiques.

On assure encore que M. Cuvier n'a pas accepté la place dans le conseil de surveillance. M. Cuvier a respecté sa renommée; il a voulu la garder tout entière. Gloire aux lettres et aux sciences qui n'ont point trahi leur propre cause, qui se sont senties trop nobles pour porter la livrée d'un ministère, pour exécuter ses hautesœuvres ^ !

Je ne parle point des autres censeurs , ils ne sont plus que quatre. Quatre opérateurs suffisent-ils pour expédier tant de patients ? Il y

*■ J'apprends à Tinstant, en corrigeant mes épreuves , que MM. Fouquet et de Broë, et M. le marquis d*Herbouville , ont imité les nobles exemples qui leur avoient été donnés. L'esprit de la pairie et de la magistrature Françoise devoit se retrouver tout entier. Il n'y a donc plus que trois censeurs et sept membres du conseil de surveillance. Espérons dans la contagion du bien : elle se propage facilement en France. Le Précurseur, journal de Lyon, annonce qu'on n'avoit pu trouver encore de citoyens réunissant les qualités nécessaires pour exercer les fonctions de censeur. A Troyes, les ordonnances du 24 juin étoient sans exécution le 27.

( '7 )^ auroit donc des garçons censeurs, des adjoints secrets, des amateurs de police dont- la récompense est dans le secret promis à leur nom. Ce syndicat anonyme auroit bien de la peine à sou^ tenir le crédit de la censure, çt à escompter le mépris public.

Maintenant examinons l'esprit et la marche de la nouvelle censure.

Cette censure se montre sous un jour nouveau; son caractère est doucereux , mielleux , patelin ; elle a l'air d'être la fille du bon M, Tartufe. «Hé, mon Dieu ! vous direz tout ce que vous » voudrez ; on ne s'opposera qu'à ce qui pour- » roit blesser la religion , le trône et les mœurs. » Nous aimons tant la religion et le trône , que » nous n'avons jamais trahis ! Nos moeurs sont si » pures ! faites de l'opposition tant qu'il vous » plaira, vous êtes entièrement libre sur lapoli- » tique ; attaquez les ministres avec leur permis- » sion ; nous savons qu'il n'y a point de gouver- » nement représentatif sans la liberté de la presse, «et c'est pourquoi nous établissons la censure, » La censure est l'âge d'or de la liberté de la » presse. »

Tel est l'esprit de cette nouvelle censure : la naïve insolence de l'article du Moniteur^ du 26 juin, prouve que nous restons même en-deçà de la vérité.

Je remarque tf abord ttoe <ïate singùHère. Le manifeste niitiistériel, ou ie vrai considérant des ordonnances au ^4 juii^ de cette année, fait remonter ce qu'il appelle la licence de la presse a(u mois de juin 1824. U revietit pltisieurs foià sur cette date; il parle de la presse ôpposarite depuis i8a4; U dit que depuis trois ans la presse a jeté des nuages fantasmagoriques; il redit en finissant, le mal causé dépuis trôi^ âA2j par la licence de la presse.

Frappe dé cett» date précise, dé cette extrême insistance, je me^suis demandé' ce qui étoit arrivé de si eictraordinaire au mois de juin 1824, ce qui pouvoît causer la préocupation évidente de l'interprète des ministres. En me creusant la tête, et ne trouvant rien du tout dans ce mois de juin 16249 j^ai été obligé dé me souvenir dtm événement fort ordinaire, fort peu digne d'occuper le public, ma sortie du rhinistère.

Si psrr hasard le jour de la Pentecôte, 6 juin 1 824, avoît obsédé la mémoire de -récrivàin semiofficiel, c'est donc moi qui depuis trois ans serois la cause de la licence de la presse?

En rassemblant mes idées , je me souviens en ^ffet, qu'au moment de l'imposition dé la'censiire , en 182 4 y on déclara qu^ on *ne pouvoit aùerni a^ec^mùi ni sans ;/ïi>/. ^Qtie faudroit-il conclure de ces dires ? que je faisoîs la paix

( »9 ) de la presse quaAd j'étois auprès du gouvernement ; que je ralliois à la couronne les diverses opinions par mon coté religieux et roy ali$te ^ et par mon côté constitutionnel ?

Hors du copseil du Roi j'aurois donc été suivi par tout ce qui s'attache aux doctrines de légitimité, de religion et de liberté que je professe invariablement. J'aurois donc tout brouillé , tout détaché de Tautorité ; j'auroisdonc excité les tempêtes, et ne pouvant m'arracher l'opinion que je soulève, force est de la bâillonner encore une ibis.

Si tout cela étoit véritable ^ on eût été bien mal avisé de méconnoître et de reconnoître a la fois mon pouvoir; ou on auroit commis une grande faute ^ en me précipitant du ministère aussi grossièrement qu'on eût chassé le, dernier des humains. Telles sont les conséquences que mon amour-propre pourroit tirer des aveux de nies adversaires ; grâce à Dieu , je ne suis pas assez fat pour me supposer une telle puissance. Si j'ai quelque force, je np la tire que de la, fixité de mes opinions et surtout des fautes de ces homqies qui compromettent tous les .jours le trône , l'autel et la patrie.

Après avoir fixé la date de la licence, le Moniteur déclare que les écrivains de l'opposition prévoyoient depuis.un mois la censure, parce que le mot de censure était écfii dçns leur conscience.

Tout le monde , non pas depuis un moiV^mais depuis plus de deux années, annonçoit la perte de la plus vitale de nos libertés, parce qu'on n'ignoroit pas que M* le président du conseil avoit écrit un ouvrage en faveur du rétablissement de l'ancien régime, parce que l'on savoit que le miivistère étoit trop foible pour marcher avec les libertés publiques, et parce qu'en multipliant les fautes et les projets, il avoit besoin de silence et de voile.

Le Moniteur nous dit que pendant cinq années de liberté de presse r autorité s^est refusée constamment à désespérer du bon sens national.

Et c'est parce que le bon sens national a approuvé pendant cinq années la liberté de la presse , que F autorité a désespéré de ce bon sens^ et qu'elle a fini par mettre ce fou dans la chemise de force de la censure! Et c'est ainsi que le bon sens des Ministres traite le bon sens national! C'est la misère même en délire : Buona parte dans toute sa puissance , n'auroit pas osé insulter ainsi la nation.

Pendant cinq années des travaux ont été laborieusement suivis à travers les difficultés que la licence des écrits suscitoit sans cesse autour des projets les plus éclairés, ( Moniteur. )

Les projets les plus éclairés! Quels projets! le trois pour cent, le syndicat, la cession de Saint-

(ai )

Dômingue par ordonnance et sans garantie de paiement , les avortons de lois ? Mais ce ne sont pas les journaux qui ont rejeté ou refait les projets de lois ; ce sont les Chambres à qui le Moniteur donne des éloges, offrant en exemple Vordre admirable qui règne dans les discussions parlementaires.

Les gazettes prétendraient -elles au privilège d*€tre moins constitutionnelles, moins légales que les Chambres? (Moniteur.)

Qu'est-ce qu'il y a de commun dans les principes de la matière , entre les gazettes et les Chambres? Rien, si ce n'est la liberté de la parole, garantie à tous par la Charte. Or, met-on la censure sur la parole des orateurs? Il me semble cependant, qu'on a dit aux ministres dans les Chambres, tout aussi énergiquement que dans les journaux, qu'ils perdoient la France, qu'ils méritoient d'être mis en accusation. Les feuilles périodiques ont-elles témoigné plus de mépris aux agents du pouvoir que n'en a répandu sur eux cette phrase d'un éloquent député? «Conseillers 7> de la couronne, auteurs de la loi, connus ou inw connus, qu'il nous soit permis de vous le deman- » der : Qu'avez-vous fait jusqu'ici qui vous élève

» à ce point au-dessus de vos concitoyens, que

» vous soyez en état de leur imposer la tyrannie?

» Dites-nous quel jour vous êtes entrés en pos-

n session de la gloire, quelles sont vos batailles » gagnées, quels sont les immortels services que » vous ayez rendus au Roi et à la patrie. Obscurs 3» et médiocres comme nous, il nous semble que » vous ne nous surpassez qu'en témérité. La ty* » rannie ne sauroit résider dans vos foibles mains;. n votre conscience vous le dit encore plus haut » que nous '•

Un peu plus loin le Moniteur appelle l'administration un poui^oir constitutionneL Le mot est curieux : il prouve comment les publicistes du ministère entendent la Charte.

Les résultais de la censure telle que la voilà... paroissent si peu incertains aux vrais amis de la liberté de la presse ^ que pour eux le triomphe

de celle-ci ne date que de ce jour La

censure ne laissera subsister que les réalités. (Moniteur. )

Ainsi, c'est la censure qui est la liberté de la presse. A merveille ! N'est-ce pas là le pieux guet* apens âe Pascal ?

La censure ne laissera subsister que les réalités; ajoutez ministérielles y et le sens de la phrase sera complet.

Le Moniteur porte ensuite un défi à l'opposition : il l'appelle en champ clos, bien entendu

' Discoure de M. RoyerrCoUard sur le prcget de loi de

la presse^ x4 février 1827.

( a3 ) qu'il combattra cuirassé de la, censure, et que Topposition toutç nue , sera menacée des ciseaujx: des censeurs.

Les ministres , par l'organe de leur champion » qui ce promène bravement dans la solitude du Moniteur en attendant les passants, s'étendent sur la garantie qu'ofFre la composition du conseil de surveillance. Tout en respectant le caractère des hommes , eu r^indant hommage à leurs vertus privées , ce ne sont pas des partisans avoués, du pouvoir absolu , qui pensant rassurer les citoyens sur les libertés publiques.

Si le cppseil de surveillance n'est pas rempl» des créatures des ministres, il l'est et le doijt Qlre de leurs amis; il est lîiat^rel que l'autorité choisisse des hommes dans ses opinions.

jEq dernier résultat, le ministère est tout dans cette affaire, puisqu'il peut nomm^ et changer à spn gré les. membres d'un conseil dont les places ,oe sont pas inamovibles. N'est-ce pas un ministre^ n'est-ce pas M. le garde-des-sceaux qui instrumente dans les cas graves , après avoir pris setilemeut Vavis du conseil de surveillance? Ce conseil n'est au fond qu'une imitation de la commission de la liberté de la presse , placée par Buonaparte auprès du Sjénat : ilv produira le même bien; on écrira tout aussi librement que dans le bon temps de M. Fouehé.

Le Monstesquieu du Moniteur termine son apologie par cette phrase digne du reste : « Les amis » véritables de la liberté de la presse se croient rt affranchis^ par les ordonnances du i[\juin^ » d^une insupportable tyrannie qui pesoit sur le y>pajrSf et ils ne voient que V émancipation de la » liberté dans la censure de la licence. y>

Rien de si commun dans l'histoire de la politique que les consolations dérisoires offertes à la victime : c'est toujours pour leur plus grand bien que Ton a opprimé les hommes.

Un député ministériel , argumentant contre une proposition faite par un membre de l'opposition , disoit que cette proposition étoit renouvelée de Robespierre. Puisque les hommes qui nous combattent se permettent ces comparaisons odieuses, qu'il soit permis de dire, avec plus de justesse, que l'article du Moniteur ressemble à ces fameux récits d'un rhétoricien tout aimable , tout sensible, tout doux, qui^prenoit les malheurs du beau côté : récits que ses contemporains appeloient , à ce que je crois , d'un nom propre assez ridicule.

Il falloit répondre au manifeste du ministère : a présent je conseille à chacun de laisser en paix le Moniteur; le citer, c'est le tirer de son obscurité. Le chevalier de la censure seroit charmé qu'on voulût jouter avec lui ; ne nous chargeons

pas de mettre au jour les pauvretés officielles. Au surplus , à travers le langage de l'écrivain confit en politique, le but où il veut aller est visible.

Un citoyen du Mans, chapon de son métier,

Étoit sommé de comparoitre

Par devant les lares du maître , Au pied d*un tribunal que nous nommons foyer. Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose : Petit, petit, petit...

Mais avant de montrer comment, si l'on donne dans le piège , la censure passagère et accommodante du tartufe , pourroit engendrer la censure perpétuelle et fanatique de la faction, il est bon de s'arrêter un moment : apprenons d'abord au public ce qu'il doit croire de la bénigne censure.

Je suis fâché de descendre à des détails peu dignes; mais qui les racontera si je ne les révèle? Ce n'est pas sans doute les journaux? Au moment où les institutions de la Charte sont en péril, il ne s'agit ni de moi, ni de personne; il s'agit de la France : il faut qu'elle sache ce que c'est que cette honorable censure, cette impartiale inquisition établie pour la plus grande gloire de la liberté.

Premièrement il est convenu, autant que pos-. sible, entre les recors de la pensée, que les blancs n'auront pas lieu. En effet, les blancs qui annoncent les suppressions mettent le lecteur sur ses

gardes^ c'est comme s'iUisoit le nom de lai^ensure, écrit au haut du journal : ou craint l'effet de ce nom honjteux-. Esclaves, Stpyez muûlés^mais cachez lamarquedn fer; subissez la torture, maisdonnez-vous garde de paroître disloqués; ppi^tez des chaînes avec l'air de la liberté. Dans ces injonctions machiavéliques, la censure a au moins la conscience de son ignominie : c'est quelque chose.

Comment peut -on forcer les feuilles périodiques à remplir les blancs que laissent les retranchements de nosseigneurs? eUes ne peuvent y être, contraintes au nom de la loi< — r D'accoiid; mais voici ce qui arrive. . .

On dit à ua journal : (< Si vous laisses des blancs , » on vous mettra .des entraves qui Tendront im- » possible la publication du journal pour le Len- » demain. ».

On dit à un second journal r a Si vous laissez » des blancs^ nous accorderons à uneautre.feuUle » la permission de donner une nouvelle que nous » retrancherons dans la vôtre. »

On dit à un troisième journal :. « Si vous laissez » des blancs^ nous exercerons sur vous la censure ^> dans toute sa vigueur; nous ne vous passerons » pas un mot, nous vous réduirons au néant.»

Les journaux menacés couvrent leurs plaies. Aux Débats y à là Quotidienne , dés passages ont été supprimés : comme ils les ont immédiatement

(=»7 ) riemplâcés , le flublic ne s'est aperçu de rien. La France chrétienne^ la Pandore et quelques autres feuilles , ont paru avec la robe d'inno* cence de la censure '•

On a rayé dans le Journal des Débats an article de la . gazette d'Augsbourg qu'on a laissé dans le ConstitutionneL Demsûn ce sera le tour de celui-ci; on lui défendra ce qu'on aura permis aux Débats , si les Débats sont dociles.

Dans un article du Journal des' Débais ^ où l'on proposoit M. Délalot comme candidat mx électeurs d'ÂngouIéme, la censure a barre ces lignes : «Si la carrière législative de M. Delalot » fut courte, on n'a point oublié ce qu'il fallut » de manœuvres pour l'abréger. Nous espérons «sincèrement revoir bientôt à la tribune M. De- » lalot vouer à la défense du trône et des libertés »ptd>liques tout ce qu'elles ont droit d'attetidre » de son éloquence et de son inébranlable fer- » meté. Son nom est l'effroi des ministres enne- » mis de la Charte , et qui trahissent les doctrines » qui les portèrent au pouvoir. »

' La petite pièce vi^at après le drame : oa a rayé sur le Figaro- la vignette représentant Figaro et .Basile. Un: petit journal avoit aiuiencé le mélodrame dç$ Natchez^ ùvhy disoit-il , d'un admirable poëme : on a rayé le mot admirable ^ et on a bien fait. Le censeur a eu raison comme critique ^ mais tort comme censeur, etc.

On a rayé l'annonce de la démission de MM. Caix et Rio. On se venge du courage de ces hommes d'honneur , en les laissant sous la flétrissure de la faveur ministérielle '.

Enfin il s'agissoit d'annoncer la présente brochure de cette manière modeste : On assure que M. de Chateaubriand va faire paroûre un écrit SUR le rétablissement de la censure.

Je savois que l'avertissement seroit refusé; il l'a été. Ainsi des professeurs honorables ne sont pas libres de faire connoître qu'ils n'acceptent pas une place ; un Pair de France ne peut pas faire dire qu'il va publier quelques pensées sur une question qui touche aux lois politiques, à l'existence même de la Charte : voilà ^impartiale censure !

Pourra-t-on croire que c'est sous un conseil de surveillance composé de Pairs , de Députés et de Magistrats que les droits les plus légitimes sont

* A mesure que j'écris , les renseignements m'arrivent de toutes parts. Le rédacteur en chef du Journal du Commerce me donne connoissance de ses colonnes condamnées. J'y vois des suppressions étranges , et un manque complet de bonne foi , puisqu'on a retranché jusqu'à des réponses faites à des assertions qui se trouvoient dans des journaux ministériels; remarquez qu'aux termes de la loi, on auroit le droit de forcer les feuilles attaquantes à imprimer la réponse. Ce cas peut souvent se présenter : les censeurs auroient-ils le droit d'effacer ce que la loi ordonne positivement?

( ^9) ainsi méconnus ? M. le vicomte de Bonald, que jappelois encore il y a quelques jours à la tribune mon illustre ami, peut-il consentir à couvrir de son noble nom de pareilles lâcbetés, de telles turpitudes , lui dont les ouvrages ont aussi été proscrits, et qui a subi comme moi les outrages de la censure?

Nous verrons s'il en sera de ma brochure nouvelle comme de la Monarchie selon la Charte; si défense sera faite aux journaux d'en parler; si la poste refusera de la porter; si les commis qui la liront seront destitués; si les préfets la poursuivront dans les provinces, et menaceront les libraires qui s'aviseroient de la vendre ; si enfin M. le président du conseil, qui a tant à se louer de la Monarchie selon la Charte ^ et qui m'en à fait des remerciements si obligeans, agira aujourd'hui comme le ministre dont il étoit alors le violent adversaire.

Ces précautions ministérielles devroiént me donner beaucoup d'orgueil, n'eussé-je à déplorer tant de misères. La religion est bien malade, si elle peut craindre l'auteur du Génie du Christianisme; la légitimité est en péril , si elle redoute l'homme qui a donné la brochure de Buonaparte et des Bourbons^ rédigé le rapport fait au Roi dans son conseil à G aiï n , et publié le petit écrit : Le Roi est mort : vii^e le Roi.

Mais ce que je viens de dire par rapport à mon fioiavel »opuscule n'est déjà plus d'une vérité rigoureuse; le sol est mouvant sous nos pas. Ce que l'on a refusé au Journal des Débats^ à la Quotidienne y au Courrier^ on l'a permis encore.au Cons- HtutionneL On lit ces deux lignes dans sa feuille du a8 : On annonce V apparition prochaine 4Ïun nouvel écrit de M. de Chateaubriand.

Quel écrit ? la censure n aura pas sans doute laissé ajouteï* : sur la censure. Libre aux lecteurs de penser qu'il s'agit d'une nouvelle livraison de mes Œuvres complètes. Le lendemain 29, il a été loisible à la Quotidienne et 2x\ Courrier de répéter la petite escobarderie.

Encore quelques jours , et vous serez témoins de- ce qui adviendra. On ne commande point aux passions ; ceux qui jouissent du pouvoir absolu ont beau se promettre <le s'en servir avec sobriété, le despotisme les emporte; ils s'irritent des résistances ; bientôt ils trouvent que c'est une duperie d'avoir en maiti l'arbitraire, et de ne pas en user largement.

" D'un autre côte, le parti qui domine le ministère prétend dire ce qui lui plaira. Si la censure veut l'encbaîner, il menacera ; il faudra lui obéir, et l'extrême licence des feuilles périodiques se placera auprès de l'extrême esclavage.

Voulez* vous juger jusqu'à quel point la presse

tB^ libre sous la censure? Que la Quotidienne essaie de rappeler la violence exercée sur M. Hyde de Neuville ; qu'elle parle des services' méconnus, de l'ingratitude dôtit oïi use enversies royalistes; qu'elle déclare qu'on n'auroit jamais dû reconnoître une république de nègres révoltés ; qu'elle demande si Boyer paiera ce qu'il doit; qu'elle invite les électeurs à ne nommer que des royalistes opposés aux volontés- du ministère, et vous verrez si la' gracieuse censure laissera passer deux mot^ de tout cela. •

<Jue les Débats , le Constitutionnel^ le Cour* rier^ la France chrétietme^ le Journal du Com^ merce^ fassent à leur tour, chacun dans la nuance de son opinion, des articles comme ils en fai* soient il y a seulement quatre ou cinq jours ; qu'ils-passenten revue les fautes du ministère, qu'ils signalent ses : erreurs , qu'ils rappellent et le trois pour cent, et le syndicat, et le droit d'aînesse, et la loi sur la presse, et les funérailles du'duc de Lianèo'urt^ et le licenciement de la garde nationale ; qu'ils répètent ce qu'ils ont dit mille fois sm^ l'incapacité du niinistère, sur le mal qu'il fait à la France; enfin, que , réclamant toutes nos libertés, ils s'élèvent avec chaleur contre la censuré, et vous verrez si la censure leur laissera cette indépendance;

La prétendue douceur de la censure est donc

' pure jonglerie. Il ne s'agit d'ailleurs ni de douceur , ni de rigueur : la liberté de la presse est un principe , principe vivant du gouvernement représentatif. Ce gouvernement ne peut exister avec la censure, modérément ou violemment exercée. La liberté de la presse n'est point la propriété d'un ministère; il ne doit point en user à son gré et selon son tempérament. Aujourd'hui le ministère sera bénévole; demain il aura de l'humeur , et la liberté de la presse suivra l'inconstance de ses caprices. Un ministère peut changer ; un autre ministère peut survenir , avec un système tout contraire aux intérêts que l'on prétend protéger aujourd'hui , et il emploiera la censure à ses fins. Que chacun fasse ce raisonnement dans son opinion particulière , et Ton demeurera convaincu que la censure blesse les intérêts divers , pour n'en favoriser qu'un , variable selon la variation du pouvoir.

Si la censure facultative et momentanée est déjà une si grande peste , quel fléau ne deviendroit- elle pas, changée en censure perpétuelle ou centenaire ? Tous les ménagements disparoîtroient : on se moqueroit des dupes et du cri des opprimés, lorsqu'on auroit rivé leurs chaînes. Dans le silence de l'opinion , la faction essaieroit de renverser l'ouvrage de Louis XVIII , d'annuler le contrat entre la vieille et la nouvelle généra-

tion , de déôhirér le traité réconciliateur du passé et de l'avenir.

C'est ici qu'il faut montrer le but caché de ceux qui ont si imprudemment poussé les ministres à rétablir la censure. Mon opinion (puisse -je me tromper ! ) est que cette censure provisoire pourroit devenir le type d'un projet de loi que l'on espéreroit obtenir pour la session prochaine. On se flattéroit que de nouveaux pairs , introduits dans la chambre héréditaire, aplaniroient les difficultés; Tout changeroit alors si l'on obtenoit la victoire. La pensée serôit enchaînée jusqu'au jour des révolutions. Le silence ne sauve point les empires : Buonaparte, avec la censure, a péri au milieu de ses armées.

J'ai la conviction qu'on échappera au malheur que je redoute, en évitant ce qui peut nous perdre.

Si les feuilles périodiques acceptoient la liberté dérisoire qu'on leur offre ; si , sous la verge des commandeurs , elles consentoient à faire une demi -opposition, elles s'exposeroient au plus grand péril. On viendroit à la session prochaine entonner dans les Chambres les louanges d'une censure destructive de la licence et conservatrice de la liberté; on apporteroit en preuve les articles même des journaux ; on liroit d'une voix retentissante ce qu'on leur auroit laissé dire dans

le sens. de leurs, opinions diverses. Si^ par malheur, on avoit réellement présenté une loi de censure, l'argument tiré de la liberté censurée des journaux, paroitroit irrésistible. Avec des larmes d'attendrissement et d'admiration pour de si magnanimes ministres , seroit^ce trop que de. leur faire, k eux et à leurs successeurs^ présent à toujours , de la liberté de la presse ? Des entraves méritées eochaîneroient des mains trop obéissantes '.

Quant à moi , je ne consentirai jamais à faire de la liberté af^ec licence des supérieurs : on n'entre aux bagnes à aucune condition. Rompre des laiices pour les libertés publiques , sous les yeux des hérauts de la censure; danser la pyprhique . en présence des gardes • chiourmes , qui applaudissent à la dextérité des coups, à la grâce des acteurs, seroit imiter ces esclaves qui faisaient des tours d'escrirne et des sauts périlleux pour le divertissement de leurs maîtres. Passoient-ils la borne prescrite, le fouet les av^tissoit qu'iU n'étoient que des baladins ou des gladiateurs.

Les principes les plus utiles perdent leur ef*fieacité quand ils sont timbrés du bureau xl'un

* Une gazette ministérielle a avancé qu'excepté le Courrier français, les journaux de Topposition se sont prononcés pour la censure. Cette feuille ment, m^is on voit sa pensée.

inspecteur aux pensées. On né croît point à un joutnal censuré : le bon sens enseigne que si l'on pèrmet à tel journal de dire telle chose, c'est qae le ministère y a un intérêt secret : la véHté devient mensonge en passant par là censure.

Les mêmes hommes que Ton traitoit si rudement il y a quelques jours , sont-ils devenus dés saints parce qu'ilis ont mis la censure ?' ont- il^ une vertu de plus, parce qu^ils ont fait un mal 4e plus? leurs fautes sont -elles effacées parce qu'ils ont ordonné le silence? si hier ils perdoidnt la France, la sauvent -ils aujourd'hui? On leur faîsoit de grands reproches : ou ils né mériteroient plus ces reproches, s'ils corisentoient à se les laisser adresser; ou ils mépriseroieut assez leurs adversaires pour leur permettre des argumens de rodomont, visés à la policé; ou Ton aurait Pair de remplir un rôle de compère avec eux.

Ce qu'ils veulent surtout, les ministres, c'est produire une illusion de gouvernement représentatif. Marionnettes dont les fils seroieut tirés par la censure , nous ferions une mascarade d'opposition ; la France deviendroit une espèce de Polichinelle de liberté, parlant fièrement d'indépendance ; et puis quand la farce seroit jouée , un espion de police laisseroit retomber le sale rideau.

Lâcherons-nous la réalité pour l'ombre ? sommes-

tious des vieillards tombés en enfance^ qu'on amuse avec des hochets politiques ? et pour peu qu'appuyés sur notre béquille, nous donnions l'essor à nos vaines paroles, aurons- nous de la Charte tout ce que nous en désirons ? Une nation qui , renonçant à la seule surveillance digne d'elle , la surveillance des lois , contreferoit une nation libre sous la tutelle d'un gardien payé , seroit-elle assez dégradée ?

Je n'ai point la prétention de tracer une marche aux amis des libertés publiques , et l'on me contesteroit à bon droit mon autorité. Je pense que si l'opposition suit diverses routes, elle a comme moi l'horreur de la censure , qu'elle cherche comnle moi le moyen le plus sûr de briser cet infâme joug. J'expose seulement mes idées, mes craintes; on peut voir mieux que moi, n^ais je dois compte aux gens de bien de ma manière de comprendre la question du moment.

Si le Conservateur existoit encore ;^i je dirigeois encore cette feuille avec MM. de Viilèle^ Frénilly, de Bonald, dllerbouvilie et mes autres nobles et honorables amis, voici ce que je leur proposerois : Continuer d'écrire comme si la censure n'existoit pas.

On supprimeroit les articles : nous laisserions des blancs pour protester contre la violence.

Le journal seroit exposé à toutes sortes de

( 3-7 ) vexations, il ne paroîtroit pas à jour fixe, il seroit retardé de vingt-quatre heures : tant mieux! ces persécutions rendroient la censure plus odieuse. Une page blanche est un article que lés abonnés lisent à merveille, et dont ils sentent tout le prix.

On nous feroit peut-être des procès pour crime de blancs^ comme on condamnoit jadis les aristocrates taciturnes : tant mieux! Nous ferions des procès à notre tour; nous appellerions le conseil de surveillance et les censeurs devant les tribunaux. Il faudroit plaider; nous traînerions au grand jour les ennemis ténébreux de nos libertés, et nous ne vendrions pas nos procès aux marchands de conscience.

Enfin nous réimprimerions à part tous les huit jours, en forme de brochure, les articles supprimés. Car, chose remarquable et qui ^explique toute la censure ! les articles incriminés par elle, seroient innocents devant les tribunaux: le censeur condamne ce que le magistrat acquitteroit.

Enfin, jamais nous n'engagerions \e combat avec les écrivains ministériels dans la lice de la censure; et quand nous ne pourrions pas parler de politique en pleine et entière liberté, nous parlerions littérature '.

^ La littérature n'est pas plus épargnée que la politique. \é^ Journal des Débats paroît aujourd'hui avec deux colonnes

En t»a qualité de Pair de France, je ne puis me défendre d'une réflexion pénible. Une censure facultative accordée pour le besoin de la couronne dans des circonstances graves, n'a paru aux législateurs qu'une prévoyance utile. Hé bien! que résulte-t-il aujourd'hui de cette malheureuse facilité à livrer au pouvoir les libertés publiques ? Avec quelle circonspection, avec quelle prudence ne faut-il donc pas discuter et voter des lois I

Il n'est plus temps de se le dissimuler : la marche que suit le ministère peut conduire à une catastrophe. Se suspendre un moment aux parois des abîmes, est chose possible, mais il faut finir par y tomber. On sent que l'embarras est grand pour des hommes qui se préfèrent à leur patrie. Hors du pouvoir que seroient-ils? Écrasé du fardeau des responsabilités qui pèsent sur sa tête ^ tantôt en voulant corrompre les journaux, tantôt en. essayant de faire passer un projet de loi détestable, tantôt en recourant à la censure ^ tantôt en menaçant les rentiers d'une conversion, tantôt en licenciant la garde nationale de Paris, le ministère a créé une immense impopularité. Il a. mis de toutes parts des haines en réserve^ il a cherché la force dans la police et dans les médiocrités: autant demander la vie au néant;

blanches, au risque de redoubler l'humeur censoriale : c'e«t UQ article tktéFairé qm aété «upprimë.

Les choses humaines ne sont pas stationnatres : Iqs années ^ les, jours» les heUres^amènent les évé* neinents , le temps moissonne plus . d'hommes dans une minute que le faucheur n'abat d'herbes dans la même minute. Le terme de . la septennat lité approche : que fera-t^on? des élections? Qui sera élu ? .

( Les rpyalistes dispersés , persécutés , . reniés , ne sont plus réunis comme au temps du Conser* t^jUteur. Ceux d'entre eux qui ont porté le poids des ruines de l'ancienne monarchie, sont au bord de leur tombe : ils feroient bien un effort pour aller mourir aiix pieds du Roi, mais c'est tout ce qu'ils pourroient faire*

Les partisan^ de l'usurpation ou de la république, s'il en est encore,, se réjouissent de ce qu'ils voient.

. La France nouvelle , la France constitution* nelle et monarchique est blessée : elle croit que le ministère veut lui ôter ce que Je Roi lui a donné: au moment où l'on a parlé de tant de projets funestes , la censure lui semble être le moyen que la coterie s'est réservé poiu* les accomplir.

La France raisonnable et éclairée ne peut concevQÎr une administration qui. choque tous les intérêts , qui traite les amis de la royauté comme les ennemis de la couronne ; une administration qui^ dans l'espace, .de * tcois anpèes, xaet,, ôte et

remet la censure , qui fait des lois et le^ retire , qui s'en prend aux tribunaux; qui ne daigne pas même répondre lorsqu'on lui dit qu'elle sera en* traînée à violer le principe delà pairie; une administration qui traite une capitale de sept cents mille babitans où le Roi réside, comme elle traiteroit un village de l'Auvergne et du Berry ; une administration qui frappe brutalement avec un

bras débile , et qui , n'étant capable de rien y se laisse soupçonner de tout.

Dans ce siècle on ne tient point devant Topinian : les idées sont aujourd'hui des intérêts , des puissances; mettez-les de votrç côté. Prenez -y garde ; si les journaux ont fait tout le mal, il faut maintenant que tout aille bien sous la censure : si le mal coiattinue , il est de vous.

On se demande en vain ce que feront les mi-, nistres. Essaieront-ils de changer la loi des élections avant une époque fatale? Il n'y a point de loi d'élections , à moins qu'elle ne nomme des députés d'ofûce qui donnent aux ministres une n^jorité. Loin de calmer l'opinion , le silence imposé par la censure ne fera que lirriter.

Se porteroit-on à des mesures sortant des limites de la Charte ? L'impôt ne rentreroit plus.

L'affectation que les parasites du pouvoir met» tent à parler de soldats et d'armée, fait sourire un peuple militaire qui a vu la garde impériale

au retour d'Austerlitz et de Marengo , qui a vu les Rois de l'Europe expier, à la porte dès Tuileries , l'inhospitaiité dont ils s'étoient rendus coupables envers le véritable maître de ce palais. C'est avec les arts et les libertés constitutionnelles qu'on pouvoit faire oublier la gloire. Que nous donnent les anti-cliartistes en place de celle-ci ? la censure et le ministère : c'est bien peu.

Hé quoi! le plus pur sang de la France auroit coulé pendant trente années; le trône auroît été brisé ; nous aurions vu nos biens , nos amis , nos parents, et jusqu'aux tombeaux de nos familles s'abîmer dans le gouffre révolutionnaire ; nous aurions combattu l'Europe conjurée, et tout cela pour conquérir la censure que nous avions en 1789 ! A force de malheurs et de victoires, quand, sur la poussière des générations immolées , nous sommes parvenus à relever le trône légitime , le résultat de tant d*efForts seroit de confier à des êtres obscurs, dont le nom n'a pas dépassé le seuil de leur porte, la dictature de l'intelligence humaine !

Non ! il y a des choses impossibles. Vous établissez, dites-vous, la censure, aux termes de la loi, pour des circonstances graves : c'est la censure qui fera naîti*e ces circonstances; elles renverseront le pouvoir ministériel : puissent-elles n'ér branler que lui !

Je réclame la liberté de la presse avec la conscience d'un sujet fidèle fermement convaincu qu'il combat pour la sûreté du trône. Ne noua y trompons pas : la liberté de la presse est aujourd'hui toute la Constitution. Nous ne sommes pas assez pourris au gouvernement représentatif, ce gouvernepient n'a pas eucore jeté parmi nous des racines a^sez profondes, pour qu'il existe de lui-même : c'est la liberté de la presse qui le fait. Ce n'est pas la Charte qui nous donne cette liberté , c'est cette liberté qui nous donne la Charte. Elle seule, cette liberté, est le contrepoids d'un impôt énorme, d'un recrutement que l'on peut accroître à volonté , d'une administration despotique laissée par la puissance impériale ; elle seule fait prendre patience contre des abus de l'ancien régime, qui renaissent avec les hommes d'autrefois; elle seule fait oublier les scandaleuses fortunes gagnées dans la domesticité, et qui surpassent celles trouvées par les maréchaux sur les champs de bataille. Elle console des disgrâces; elle retient par la crainte les oppresseurs ; elle est le contrôle des mœurs, la surveillante des injustices. Rien n'est perdu tant qu'elle existe; elle conserve tout pour l'avenir; elle est le grand» l'inestimable bienfait de la restauration. Qu'avoient nos rois à nous offrir en arrivant de l'exil ? leur droit , les souvenirs de l'histoirç, Tadver-

site et la vertu : ils y ont ajouté la liberté de la pensée, et cette France pleine de génie, est tombée à leurs pieds.

La. patrie invoque aqjourd^hui la déclaration de Saint-Ouen, la Charte, les serments de Reims. Charles X n'a pas juré en vain sur le sceptre de saint Louis : la liberté sera plus belle i quand elle nous sera rendue par la religion et l'honneur.

CHATEAtJBRiAWn.

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