TROISIÈME LETTRE
M. LE RÉDACTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS
Monsieur,
Les semaines s'écoulent , et chaque jfoiir^aii'apporte ^ comme des tributs fidèles , de nouyeaux albumens et des faits de plus à Tappui de cette thèse , facile mais douloureuse à défendre encore dans votre vieille France ; cette thèse consacrée ailleurs par l'autorité de Texpérience et des lois ; cette thèse simple et décisive , que la censure est incompatible avec la Charte , que l'introduction de l'arbitraire dans le régime de la presse sollicite l'établissement de l'arbitraire dans le Gouvernement tout entier, que ce premier coup d'état mène, en effet, par une pente inévitable , à des attentats plus grands, qu'ainsi laJRestauration est faussée dans ses maximes, démentie dans ses promesses , ébranlée dans ses appuis; car, l'ère du système représentatif fuit loin de nous, et, à la place s'ati--
nonce , pour prendre en main la conduite de nos destinées , une profonde et violente réaction.
S'il fallait des démonstrations prises dans un ordre de* considérations Houreau , celle-cî frapperait apparemment les esprits graves : c est que la modération et la sagesse , ces principes souverains auxquels seuls appartient le droit de gouverner les nations , sont de toute nécessité appelées au maniement de l'arbitraire dans les états despotiques , sont de toute nécessité eschies du maniement de l'arbitraire , là où les formes de la liberté vivent encore. Au sein <les monarehies absolues , le- pouvoir^ et tout ce qui émane de k», est cahoe comme la sécurité , et mesuré comme la pnideiMJe, en d'autres termes, impartial comme la force. A«x prises avec le nom et Tonibre même d'on ordre légal , la censure sera passionnée , inîqHe , vindîcatîve , brutale , comn^ tous les partis belligérans, comme toutes les puissances inquiètes pour leur lendemain.
La censure d'une immarchie eonstitulionnelle doit être la plus oppressive el la {rfus sotie qu'il y ait sur la terre, pourune foute 4e raisons et entre autres celle-ci : c'est qu'elle joint les grandes passions de S€is auteurs aux petites baifies , aux petites colères de leurs obscures manœuvres. • Chargé d'une mission d'ordre et de paix , res*
ponsd^le cf attkcffs ôm^tA le seul tribunal de des
maîtres , le censeur des ;8iii€oeyafie9 n'a rien k dé**
mêler avec la presse qui lui est soumise. Gtêt
ua cbamp dont il arrache y dôcite m^sonneur,
les herbes coindamnées^ Lu glèbe qu'if foule ^ la
tige qu'3 favcfae, ne crie point sous ses pa«^ et s«i
eoitscienoe ne ct4e pas da^iantage contre koi ; eu
il n'exerce qu'un pourroir conforaie aux sermens
et anx institutions de son pays. Parmi nous , tout
change. Le- chain^ que le iMllieuveux censeur
exploite est pour lui comme cette plaine de Thè-
bes hérissée de drs^ons qui «renaissent sous ses
coups et le percent de paat en pan de leu» dards
unpitoyaUeSi Ce faweur de siienice travaille soins
led cm mnUipUés de la i'é^bation publique.
Ceux ^'U doit mutiler le laoèrent et le déchirent
au ccenr ^ ils sent cruelS't ils- sont inîustee; ils le
méprisent beaucoup plus que de raisoff . Empé^
chee ensuite un» tel homme d^avoir l'ame ouverte
à des sentiniaae haineux contre bi pensée^ à des
besoins^de vengesmce oontre ht presse ! Si nul fiel
n'était en eux, oe^maRieureux journaliers seraient
plus que des mortels > et même, s^'il £aut en cr<me
le poète y pltf9 <fue de»dienx. On ne saurait l'e^
pérer. Levr» màttres^ mêmes^ ne peuvent pas le
prétendre^ Apvès tout ils sont hommes. On n'a
pas le droit de- leur eommander h modération au
milieu des assauts de l'effervescence qui les entraîne; ce serait mettre à trop haut prix leur gagne-pain.
Je raisonne ici , monsieur, comme si la modération était dans les vœux et dans les instructions des arbitres suprêmes de la censure. En effet , averti par la presse libre de ses fautes , de ses emportemens prématurés dans l'exploitation de la presse esclave , le ministère , pendant le cours de la semaine qui vient de s'écouler, a voulu revenir à la censure débonnaire. Vous avez pu, monsieur, colorer , d'une nuance légère de blâme le récit des destitutions multipliées qui viennent de bouleverser l'Opéra. Un autre journal a pu révoquer en doute la légalité de l'établissement des lazaristes. Mais gardons-nous de nous y méprendre ! Ce sont là des efforts surhumains, ce sont des complaisances perfides , des complaisances meurtrières comme celles de ces femmes de Madrid qui accordaient aux défenseurs de la cause qu'elles haïssaient des caresses empoisonnées , qui , plus tard, les faisaient mourir. Ce sont des retours' à cette politique du Moniteur^ qui promet la liberté dans l'espoir d'obtenir des chambres la tyrannie. Il n'est pas un des mots audacieux qu'on a permis au sujet de tel théâtre ou de tel monastère , qui ne soient destinés à être appelés contre vous et
(5) contre notre droit public en témoignage, lorsque le jour des discussions parlementaires sera venu. Croyez bien que sous la patte de velours, la griffe se fera toujours sentir.
C'est que cette griffe homicide est dans la nature du ministère. II ne dépend pas de lui de s en désarmer.
M. de Fontanes m'a conté, il y a bien des années , qu'après de vifs débats, suscités , il vous en souvient, dans 1 Académie française , par une protestation éloquente et imprévue contre les souvenirs révolutionnaires. Napoléon, croisant les mains , s'écria : « Pauvre France , combien tu as besoin d un tuteur !» Il y avait dans ce mot tout le génie du despotisme et aussi toute sa vertu. Le pouvoir absolu doit marcher entre les factions comme un médiateur puissant. C'est une neutralité iirmée.
Où donc sont les titres dû ministère, pour nous proposer la conciliation de sa toute-puissance? Le combat des partis est dans notre droit, dans lie droit que la Charte a reconnu plutôt que fonde. Où est le prétexte dn ministère , pour nous imposer la paix du despotisme ? La lutte des partis est sans effervescence et sans danger, pour mieux dire il n'y a plus lutte entre les partis contraires ; il n y a que la lutte calme et légale de tous contre trois hommes.
Où e&t la vertudu miui^ère, pour nous parier de sa tutelle? Il n'est point impartial entre les faetions ; il n'est point équitable; il n'est point modéré. Modéré, juste, impartial, s'il l'était, il n'aurait pas eu besoin , pour jouir en paix de sa puissance, de contraindre la patrie à se taire , et la Restauration à se démentir ! Ne l'étant pas , comment ^e portera-t-il pour juge, pour tuteur? Pour juge du camp un champion ! Pour tuteur un ennemi ! Non , non , ce ne sont point là des chaneçs qu'on propose aux nations» Une médiation semblable serait un combat sans égalité; une semblable tuteUe, une tyrannie sans justice, sans pitié, sans sagesse ! '
La passion funeste qui a jeté les conseillers du trône dans les témérités, les y maintiendra. Les fautes qui ont fgiit l'usurpation, en régleront l'u^sage. On ne passe pas par le temple de Baal pour arriver aux autels du vrai Dieu.
-Ces assertions vont recevoir la ss^netioo des faits. Pour prouver que le régime de la censure était une campagne commencée contre la Charte , j'ai fait voir qu'il n'y avait pas un article de la Charte, pas une de ses maximes, pas une de ses garanties , p^ une de ses créations , que les censeurs n'eussent déjà Vingt fois méconnues et outragées. Lies lois, les compagnies, les personnes, tout a été
traité avec une colère égale. Pour ce qui est du priujcipe mêmç de la mônarcbie constitutionnelle , il est trop manifeste que l'oppression de la , pensée publique en est profondément subversive. Maintenant, lessuppressioilÂde la censure vont vous fournir, Monsieur, un autre ordre de découvertes. Vous allez découvrir aisément , par ce qui n'a pas été permis ailt journaui: de dire dans celte semaine de patelinage et de ménagemens ce que pense , ce que veut radministratibn qui nous revendique pour ses pupilles. Vous reconnaîtrez sans peine qu'elle prétend s'attaquer à tous les ifttérêls, %xmL bien qu'à toatefi les iûsiitutions qae protège }e serment d« Reimd. D^ns oes rognures éparses, tous les penchaiis, et si on peut parler ainsi tous les appétits du ministère se montrent essentiellement opposés aujc aflectîons^ au^ vœujç, aux doctrines, au;s: besoijots de la France \ de sorte que sa politique , contraire à l'es&ence^de la Charte^ n'est pas moins contraire ài'esseaee du pouvoir ab{K>lu. Car son poiiy4)îr serait à la fois une révolution et une tyrannie; ce serait^ des tyrannies et des révolutions la pire , et aussi, grâce à Dieu, la plus impraticable :, ç^ seijaît une profonde et folle iréactipUf , ,