LA GIRAFE
AU PACHA D'EGYPTE
Paris , du Palais des bétes on Ménagerie royale, ce mardi, lo juillet 18:27.
Bon Prince,
Mon voyage est termine. J'arrive de la cour : c'est un pays que je sais déjà par cœur , et j'ose croire que je ne sais pas moins bien la France. Car je vois de loin et de haut , c'est-à-dire plus vite et mieux que les observateurs vulgaires. Si quelque chose pouvait me faire prendre en vanité cette grandeur de proportions , cette portée de regard que tout le monde m'envie , ce serait l'expérience que j'ai faite ici de mes avantages. A peine ai-je traversé ce beau royaume , et; des gens qui y ont pris naissance , qui même l'adminis-
ti^nt depuis plusieurs années, sont loin de le connaître aussi bien qiie moi.
Il Ëiut même le dire : c'est une chose fort extraordinai^e que 1» perfection de désaccord qui règne entre la France et l'autorité. Quand la première dit blanc , l'autre dit noir. Quand l'une veut cedc, l'autre veut cela. Il faut que ce soit une gageure , pour que vivant ensemble y sous-la même soleil , dans les mêmes cités , on ne se rencontre pas quelquefois ; et s'il y a gageure , le jeu est admirablement conduit. On ne dit pas ce que 166^ parieurs cottiptentgaghef.
Un voyageur qui parcourt la France est heureux de posséder deux oreilles. Ce n'est pas trop pour recevoir tant de confidences contraires. Quand le mot de liberté , de charte , d'industrie, de morale, entrent par l'une, on peut être certain que ceux de censure^ de droit d'aînesse, de moiukstères , de loteries, de congrégations , de pouvcMr absolu^ entrent par l'autre.* Dans les premiers temps , j'en avais la tête perdue.
Cette différence n'est pas seulem^it dans le langage ; on la retrouve dans la contenance^ dans le port , dans l'air de visage-, dan^ les penchans , dans les mœurs. Ceux-ci se tiennent droit , ont le regard doux et fier , l'esprit à la fois vif et appliqué', les moeurs ^imple^, l'habitude datra-
yail , un grand soin de la paix publique , un grand amour des lois. Ceiix-^là ont une attitude équiyoque et changeante , un œil inquiet , une coQYCsrsation sans lumière y xme existaiGe dés^ œuTrée ;. et xTependant ils travaillent , mais travaillent a détruire. Un fouet à la main , iU essaient d'émouvoir ce peuple industrieux , de' le distraire de ses pacifiques labeurs ou de ses méditations fécondes , de le jeter dans la poursuite des choses nouvelles et dans Fardeur des combats. Ces petits êtres, vides et chétife, sont d'opiniâtres novateur» j ce sont d'intr^^^ guerriersaf&més de guerres intestines ; la nation au contraire est entêtée de repos et de stabilité. La fourmilière a.en antipatlûe tout ce qui est debout. Elle rage pour essayer de vivre dans le temps où aucun, de nous, n'étions» • L'entreprise est dif-^ &ile; car le temps n'e^^ pas^ un chariot qu'on enraie et qui revienne sur ses pas. Aussi la nation s'en tien^elleà la vieiHe méthode delelaisser poursuivre sa^roi^te en ne marchant ni plus vite ni plus lentement que lui. De quel côtée&rt le bon sens? . (
Avapt.de bien démêler tout ceci , je m^'étais appliquée d'abord à recherdier de quel côté était le bon droit ; car dans un procès , ce qui intéresse , c'est desavoir où est la juslicei Ma con-^
science de Girafe , pour être à son aise , avait besoin d'être fixée sur ce pcnnt. Mais quand je demandais aux deux partis leurs titres , les uns pour toute réponse me montraient les nuages ; les autres me montraient la terre, et, parmi eux , les plus réfléchis me montraient à la fois etla terre et le ciel.
Cette solution n'était pas très-décisiTe. Gomme je chercbais à la comprendre , un nom célèbre fi^appa mon oreille, le nom de ce pèlerin des saints tombeaux, de ce chantre des déserts qui doit être également, chéri de la chrétienté qu'il glorifie, et des contrées lointaines dont il a conté les merveilles. Sa renonunée s'élève autant au*' dessus des renonmiées littéraires , que mon fix)nt au-dessus du front étroit et ridé des comtes de Yillèle et de Gorbière. Je vis que sa gloii-e était importune à tout ce qui portait la livrée du pouvoir, que partout ailleurs on l'invoquait avec orgueil. Ge fut pour nia sagadté un trait de lu* mière. J'écoutai sur la route, et entendis ce peuple dont le cœur bat pour tout ce qui est grand et noble, parler de ses poètes , de ses savans , de ses historiens , de ses publidstes , de ses guerriers , de ses hommes d'état illustres. Aussitôt de demander quelle était leur bannière. Toujours même réponse : « avec nous, » disait la
foule y et je n'en pouvais douter 3 car les habits brodés ajoutaient d'un air de triomphe : a ayec eux !»
Yoilà qui est bizarre, pensais-je à part moi. Dans le Sennaar, les conseils s'entotirent des plus habiles, des plus acti& , des plus diserts, des plus renommés de. la tribu ; en Egypte , les plus sayaus sont aussi les plus honorés : pour eux , est la richesse ; pour eux , le pouvoir. De quelque nation qu'ils soient , le ministère du paclia les accueille. On a hâte de les mettre en valeur et en lumière. Conunent se peut-il que dans cette France , dont la culture est vantée de par tout l'univers , il y ait pour chaque talent un choc , pour chaque illustration une disgrâce? C'est donc ici le monde renversé.
A mesure que je m'enfonçais au cœur du royaume , il m'a été plus* difficile de révoquer en doute cette singuUère unanimité de tous les hommes supérieurs ; et, je l'avoue, je suis portée à croire, par je ne sais quel instinct plus fort que moi , qu'il est difficile de supposer l'intelligence généralement égarée. Il me semble que ceux qui pensent doivent être les bien-pensants. Mon respect pour la raison humaine me dit que là où sont l'esprit et la gloire , là aussi doit être la justice.
J'ai poursuivi mon examen. Tous les corps
littéraires , toutes les compagnies sàyantes faisant; éyidemmeiit eaiise anmnune siyec le pays et ses grands hommes , j'ai songé qu'il y ayait peut-être cabale entre tous les écrivains y fous les penseurs^ tous les doctes du royaume, et je me suis tournée yers les puissances politiques, a Four qui sont le^ magistrats? 9 Tout d'une toix , le peuple a crié : a Pour nous. » Les autres ont ajouté ayec un sou^ : a Maiiitenant \y> — « Et ces magistrats <c héréditaires que yous àppdez la pairie? -— c( Pour nous , pour nous , » a crié encore la foule. Les habits brodés ont ajouté ayec un âou* rire plein d'espérance et d'ironie : â Maintenant! 9
•Tatlais de surprise en surprise. Ici tous les trayaux , toutes les lumières , toutes les célébrités , toutes les forces^ la*. . à Sans doute, ài-je a dit , en me tournant yers l'un de dés derniers , <( ce diyorce entre yous et les supériorités nàticn « liales ii'est qu'une iiifîrmité passagère. Ce n'est a pas une maladie qui tienne au fond de yotre ce tempérament. Tous ces hommes sont l'orteil a de votre patrie; vous leur tendez la main pour <c les ramener à vous. » — -* «c A Dieu ne plaise ! « l'inimitié de l'esprit , de la râismi , de la science , (( fiât notre joie , ei Dieu sait que' nofre joie est « grande. y> — a Du moins , vous cherchez à leur
(7) ^ opposçr un peuple éd^LJté , sag^ , riphe , ^ pix)u pageant , comme fait le pachà mpp maître , (c l'iostruction populaire. » — « Le ciel nous en ce préserve ! Voyez-^vous c^te école qui a porte ce close? Pfous l'ayons fermée. Regardez ce cou- Qi ^ent de capuoiiis , cdlui-cî de trappis1;es, oeltiî-là ce dejdiaritaijis,cetautredelazanstes,cet^uti^;.. ce nous les édifions. t> — a Je ccmiprends; vous ce donnaz tous ypp soins à, la prop^ation des ce bcau&es mœurs et des bons exemples. Puisque ce ce s'est pa$ au talent que sont réservées vos ce fiiTeurs , c^est que vous les ^^rdez pour la ce vertM^i^.Une &ule de cris confus m'interrompirent ; cdui-ci dominait toii^s les autres : ce Ils ce frappait l'homme de Hen vivant , et 'bmsent ce sur le pavé son cercueil. »
A cses mots , je fis un bond qui ébranla le diapesau suspendu- au frontisfùce d'une cathédrale devant U^qiadle je passais.. ^ Malheureux ! ce m'éc;riai*je , voulez^vous donc soulever contre ce vous l'opim^n du nionde entier? » — ce L'Opice mon ! millç bombes j d'où venez-vous ? y> me ekt en jt^rant comme un mameluefk un exempt de police qui mCr tourmentait depuis uiie heure pour m'affilier , au pçix d'un sou par semaine y à ce qu'oa, appelle ici la œmgrégation ; a l'Opi- (c nion , poursuiyit*il , a été traitée comme M. de
(8) <( Chateaubriand, M. Hyde de Neuville , M. dt^
ce Montlosier , M. de.Doudeauville , M. ... M
« Elle est sous la remise , votre Opinion , que le w tonnerre écrase ! Nous Pavons destituée. » — c( Pardonnez à mon sens borné . 4^ . Girafe de « Sennaar; mais je ne saisis pas.... » — « Hé « bien , nous avons décidé que l'opinion n'était <( plus qu'une méprisable prostituée.» — « A « ce compte , repris- je , pourquoi ne vous en as- (( surez-vous pas ? Serait-ce que votre probité se <( refuse à foire de l'or un tel usage ? Franchfr- « ment , je ne le pense pas. Vous m'avez Fair de ce ces roués de mauvaise compagnie qui , chez « vous , m'a-t-on assuré , disent beaucoup de « mal des femmes quand ils n'ont pu les cor-
« rompre. » ^
L'entretien fut brisé. Je rentrai en moi^nême, et repassant tout ce que Votre Altesse a daigné m^apprendre de l'histoire de ce royaume , je me suis demandé si toutes ces choses extraordinaii^es et inexplicables ne tenaient pas à quelque combinaison mystérieuse des partis, si par hasard la révolution qui a remis les petits-fils du glorieux sultan saint Louis sur le trône , n'aurait pas eu l'accident d'être repoussée par tous les gens d'esprit , tous les gens de bien , tous les grands ministres , par tous les grands capitaines dont le
■ (9) nom est Picore empreint dans les sables du désert, et retentit aux pieds des Pyramides: <c Pas le moins du monde , y> m'a-t-on dit , et on m'a dfcé en foule les noms considérables : ceux^ ont Sait la restauration , ceux-là l'avaient pi'éparée , tels et tels Font défendue , l'ont servie. — ce Et où sont-ils ?» — -ce Avec nous ! avec nous ! » Mes gendarmes , en brandissant le sabre , m'ont dit en eâèt : xc Avec eux ! avec eux ! »
Le. lendemain de mon entrée dans cette capitale , j'ai reçu la visite d'un bout d'homme, l'un des cornacs de ce parti qui à évidemment perdu le sens. Je l'ai pris par un cordon énonne pendu après sa grêle personne , je ne sais à quel dessein; je l'ai planté sur le toit de mon orangerie pour lui parler à l'oreille , et nous avons eu la conversation que voici : — ce Mon petit monsieur, Votre (( Excellence me fei^a^t-elle l'amitié de m'expli- « quer sa politique ? Je ne suis qu'une Girafe , et (( c'est apparemment ce qui &it que je n'y coma prends rien, y^ — (c Ma politique est à simple que (( vous devriez l'entendre. La France aime la dite vision dés propriétés ; nous lui bfiirons les subcc stitutions, l'exhérédation des femmes, l'exhé* (( rédation des piunés, et tout ce qui s'en suit. « Elle aime les lettres , les arts , les sciences , les « découvertes utiles, tout ce qui élève et améliore
( 'o) ce leK nations ; nous proscriTOD.s toutoeb. Elle ccaknela liberté de oonscience , el nousluî doma nonB le ^crilège : la liberté des éleclioiis, el.elle « a nos droulaires ; la libertéde la presse, et veiâ (« wétnc la censure. Elle aime l'honneur national, et nous lui. fÎEirîons passer le gCMitdu pain , plutôt a que le goût de la gloire ; mûsau moins ferons- (€ BOUS si bien que ce soit une passion platonique « et malheureuse. Elle aime aussi son roi , et oe a n'est pas notre fiiute â nous n'j a^ons pas4éja (€ mis bon ordre. Enfin elle aime par-dessus; tout « le repos; si elle s^entête à ne pas démarrer, (iFancrage lui coûtera cher. Gar^ de par totis (C les saints du Paradis !. . . »
• (('Mais', m<mseigneur^ autrefois il ÀBft é^ « princnpe , ce me semble v que le& ^parera»m mens Élisaient cas de l'adhésion- et 4le l'umour (f deg peuples. )> — (c Ah bien oui ! ncnis avons a changé tout cela. » ^^ ce Autrefi»s aussi Içs a gouvememens tenaient à perfectionner les ^' sujets , k les rendre meilleurs , à s'appn^[»ier « Péclat des travaux de la pensée. » ~^ a Changé , a vous dis>je , changé ! o» •— « Autref<Hs encore a les gouvememens avaient des palmes pour les a jeux et les combats de l'esprit ; Us hoaoraient (( les écrivains. r> — « Nous autres , nous leur ce feisons feice à P(Nssy des sabots , ou les accou-
c< pbnsà des4breat8. » — % Datis tous les temps ^ <( les gouyememens se sont entoura ide tontes tf les illùMratiioiis'; ils «cempteRt la vertu comine « l'égale de la grandeur 5 ils s'ap^udissaat de ce Y€Âr Pune et Tâutver réunifes, tien ne couciliant <c mieux àii& classes élevées' ces boulerards de « la paix des états , les respects publics. » -^ « Et ce que j'entends (ïre des La Rockefou-* «cault,;.. yy — «Dieu mé pardonne ! Il n'y a « plus d'enfans'par le temps qui court: une Gi^ <( rafe de deux ans et demi , parce^u'elle a douze «pieds de ^aut, croit pouvoir traiter. d^ a£^ « fiôres publiques , et dans quel langage , celui « des jacobins qui nous désolent, celui du pectine fc^drcMt de nos assemblées ! Encoreune; fbis,^une « étrangèl^) tèut cela est changé ! d>~« Une déiv « mère observation* Arec ce système, vous^tes ((tout seuls. 10— « Ab^lument, sauf Rothsdiild^ « Mâdr<rfle et Dûdbh. >» — <• « El, g'il survient une « guerre , une peste , une disette ? » -^n. Ceci. . . tt nou» n'y avons pafis pense v aloirs comme alors« » — <c Si la nation vous mattdk , si sa hakie una* it^nime. . • . ^ d. — <c On y>a paré! La censure.^»^-** <( J'en;ends ; pour vous, la solitude^ c^estla Cdix^o^ a et le«»lence, cW la gloire J » ^
Une vive diséusâonVensui vit. L'habile bomme me fit voir que le génie des af&ires consistait à
gagner le but, et que le but qu'il se proposait étant un tour de force curieux , celui d'aller tout seul contre tous, il était en bon chemin j il avait repousse des approches du trône toutes les notabilité 9 puis tous les corps , puis Paris en masse puis, pour en finir, il avait souhaité que la France n'eût qu'une tête , afin qu'un seul coup. . • Et il avait accompU son rêve , car la France avait eu la langue brûlée avec le fer rouge de la censure. Je m'éloignai. Mon cœur oppressé avait besoin d'aller voir ce bon peuple qui se pressait pour me contempler, race affectueuse et patiente que Tennui d'une longue attente n'avait point irritée, qui me payait par des transports d'allégresse du bienfait de ma présence. Tout ce que j'avais entendu m'était resté dans l'esprit comme un mauvais rêve ou comme un remords. Il me sembla que je n'avais pas touché la corde sensible , et je retournai à mon homme d'état , toujours perché sur le toit où je l'avais planté. Il a tellement coutume de prendre racine où on le pose , qu'il était là cloué malgré lui. Pour employer le temps , il aitretenait l'ours Martin d'urbanité, l'homme .des bois de dévotion , et le renard d'agiotage , tout en instruisant une perruche qui lui était tombée sous la main à crier sous le bâton : Je suis libre, libre ^ libre !
a Encore un mot , lui dis-je. Waurez-vous pas « des scrupules de si mal employer le temps de a tout un peuple? Tout ce que vous faites n'estce il pas contraire à une grande promesse qu'on ce appdle la Charte? De bonne foi, l'ayez-vous a comprise ainsi , quand elle fut donnée? Etait- « ce ainsi que la comprenaient les Français , a quand ils la reçurent ; et croyez-vous que Dieu « ne fasse nul compte des sermens ! Bon, répartit- « il, vous êtes bien naïve, fille du désert. Votre ce maître a promis au mien une Girafe. Nous tf avons pu croire qu'il enverrait un en&nt de « Sennaar , libre comme lé condor , agile a comme la gazelle, point du tout; quatre ne- « grès vous mènent par le nez avec des câbles ic vigoureux. Un collier solide achève de réa pondre de vous. Vous êtes enfin muselée et « garrottée en conscience. Cessez -[vous d'être « la Girafe ? Il en est de même de la Charte : a avec ou sans bâillon ^ c'est toujours la Charte, a Vcnlà ce que les gens qui savent le latin apa pelait un argument ad hominem , ou plutôt « ad Girqfam. »
Mon innocence était abazourdie , comme l'avait été auparavant mon bon sens ; et apparemment l'ébahissement d'une girafe est quelque chose de fort récréatif; Car mon interlocuteur
fui pris d'un fi>u rire qui! manqua resïdre un grand service a- la Fratnce.' Cependant le petit homme ne tomlm que « sur les épaules de son cocher; il s'y étabKt se croyant à cheval sur un nègre de Bourbon ^ et ses chevaux emportèrent le tout loin de la Ménagerie.
Il y a sûrement , mon prince , de quoi occuper long-temps vo& sublimes méditations. Tout ce qui se voit ici ne s'était jamais vn sous le soleil j et «i quelque chose peut se comparer à la déraison ministérielle 9 c'.est la sagesse publique. L'Egypte , où votro génie s'applique uniquement à perfectioniier et affennir, est loin du calme profond'de ce royaume fatigué des assauts d'une politique subv«*sîve. Les uns ont beau être insensés^ les autres ont juré d'être ^us patîens encore : c'est la guerre du marteau et de l'enclume , la guerre de la limeet de la vipère.
Au milieu de ces silencieuses hostilités y j'ai fiut un miracle. Votre Altesse ne me destinait qu'à «sertir de lien entre l'j^ypte et le ministre de I. France. Je me ^uis trouvée, comme une sorte de trait d'union majuscule, rapprocher un moment le pays et son ministère. Ces voix si discordantes se sont confondues pour célébre^ mes louanges:. Des. deux cotés,; on m'a également prtMliguét des hommages» Les dissensions
(.»5) ont c^sé ; ypi^. juriez dît. le virum quem doQt Taspect impQ» ;sitettçe . aux orages, tout il est vrai que les hommes ,, qu^]le$ quç soient Ipuss pensée^ ,. sonf. toujoi^iis prêts à recomiaître l'eidpire ^e la TeritaUe grandeur! '
Le gouvernement françm^ ^ fadt roir par- ses égards pour moi le prix qu'il attache à Totre aUîftnce. Une escorte d'honneur , prise dans les \ rou^> qm sont le plus chères au* pouvoir , dans les geodaraiès , a partout gardé ma personjne. J'ai vu «le momait où les autorités allaient me traiter de hautesse ; en iiie.&îsai3t% leur cour^.ellesfi'raient la. galanterie de murmuren sims caasa: autour de nwH le-iiom d'IhrahimJ^aoha y et de célébrer los TÎetotres.de votre Hlustre fils sur lesreËgieuat, k» femsde» et les filiez du Péloponèse. Mes^pre- Hiiei:s regarda;, en rtauchaiit le rirage^ ont ren^ contré les traits d'un procureur de S. M« trèsr détienne ,.qitL disait naguère en. plem tribunal , que V sur cent chrétiens de France partisans de l'HeUéuie ^. il j. ayait nonante-ainq mamfàis oj^ fets. Ce imagistrat n'a^'t-'-il pas plus ique nonante^ Gtaq-tem des titrea |]tour être compté au nombre des sii^ets et des esdares fidèfes» de; votre pa-^ chdilz ? Peut oti ^dotiter que le^ministèi» français ne le nuântiemiel Marseille^ a:ux. bords «d& la Médîterravée , comme poiir i»ppcocber et oom-
fondre par ses bons sentimens les deux rivages ? A peine arrivée dans les murs de Paris , j'ai eu, suivant l'expression des journaux censui^és^ l'honneur d'être présentée. Je l'ai ëte à Saint- Cloud , lieu de plaisance où se pressaient , il y a peu d'années , les ambassadeurs du moside vaincu. Je n'ai pas été précisément traitée comme les membres du corps diplomatique. Les secrétaires rédacteurs du château m'ont même aj^pelée , dans les notes officielles , le cadeau du pacha d'Egypte , comme on eût dit d'un cachemire ou d'une cassolette. Mais de grandes avances m'ont été fiâtes ; «t si on ne m'a pas envoyé les carrosses de la cour , c'est sûrement parce > qu'il était &cile de comprendre qu'un équipage boa pour M. le bailli de Ferrette ou M. le comte d'Appony ne saurait suffire à la Girafe. Un grand développement de force armée a illustre ma marche. On a fait plus. Le ministre de l'intérieur a écrit aux professeurs du Jardin du Roi qu'ils auraient l'honneur d'être reçus à F occasion de la Girafe. Votre Altesse sentira tout ce que cette expression avait de délicat et de courtois pour ma dignité. On ne pouvait mieux rappeler aux savans le rang que je tenais au milieu d'eux dans l'estime de Son Excellence. C'est à moi qu'ils avaient obligation de son épitre , à
(•7) moi qui , députée par le pays d'où la civilisation partit autrefois , d'où elle aura peut-être , dans un d^mi^ècle , à partir encoits pour yçnir de nduvean dé&idier et polir les Gaules', devais me montra auX regards de la coor avljc un cortège d'aCadéûûdciens et d'érudits. Les bûlustrer peuvent ne s'eiitpurer que de gendarmés.
Qucnqu'cm eut ajanQueé que je voyagerais de nuit , apparmoineôt parce que Leurs ExceUeiaces ont leurs raisons da propager celte méthode , j'û «u à fendre les flots d'uu peuple nombreux } et comme les hommes croient toujours à ^puissance dés grands de cetaionde, une foi4e de pétitions m'ont été remises , ou plutôt , suivant l'u^e , ont été remises à Fun des éouyers ou des savafns de la suite; qui ne les a , suivant l'usage ^acore , eshumées de sa poche que cie matin , lorsqu'il étiàt trop tard. J'ai lu avec une sensibilité jpviyfcnde un plaeet ainsi conçu :
« lUufitre béte , vous qui devez à votre éleva-- K tion le rare avantage de pouvoir porter la vé- « rite sans mterinédiaire à ForeiUedesTOÎs , priesK « pour nous. »
ce Géant de Sainaar, vous qui avez vu la soli* « lude et la stérilité dans les cfx&trées sauvages, a la misère et le dése8j[K)îr dans^les contrée^ bar-
« bares , le meurtre et la rébelUoii-dans lés con^ « trées éselaye^, priez pour nous. »
- «r-Phare des déserts , tous doBt VdAl plein d^ iK feu a brillé sur les ruines de ThâièB êtliurleB « ss^les-qiii battent les Pyramides^ vous <[}n sa- <c* Vez Ce que Poppression peut £dre d'un grand^m- (( pire et de ses magnificences^ priez pour noos. »
« Merveille de la création , tous qtii tous «êtes croisée sur les mers aTec nos sdences et <( nos arts retournant dans la terre d'Egypte*, « TOUS qui nous anÎTez en échange et en dé- « dommagemeni de tous ces biens, priez poor c( nous, jy
Une pétitiçNQnaire comme la France mérite d^être écoutée. J'aurais Êdt droit à sa requête s'il eût été temps^ aacore. J'ai pu du moins me refuier à trèmpiBr dans ses 'douleurs. Yoici le&it : '
Les minist^^ de ce pay is ont un secret qui est à' eux , celui de &ire mal le mal même. IkrftiTent infliger FesclaTage de ià presse à une nation qui s'en indigne comme d'un paijure et d'une injure; ils ne saTcnt pas nômnier les censeurs. Cette affidre passe la portée de leuî* habileté. Ik ont la main si malheureuse , que , sur six âmes damnées qu'ik- croient prendre , trois ou quatre d'Orthez se rencontrent qui refusent de fiiire sur les lettres l'état de bourreaux. Durâlit six
(19) jours, le comité des six n'a été que de deux mém* bres* Dans sa désolation, le inii^istère a eu la |«fisée de récourir à moi. Des insinuations lùWt élé Mtes pour la cession de mes quatre nègtës y quiv ne ss^hânt ni lire ni écrire, ni parler français, auraient fait à merveille l'afiBiire de la police. Je suis personne trop diplomatique pour n'iiToir pas compris la délicatesse de ma posiition, et ioia d'opposer un refus cath^orique aux sol-^ licitalJKms des affidés du comte de Corbière^ j'ai répondu par une offre d'échange. Je lui accordais mes quatre esclaves pour un des siens. Celui que je prétendais avoir est un certain M. de liourdouax ( on prononce , en français , lourd doigt ou lourdeoie), homme d'esprit et de talent *j qui a le malheur d'être le chef des muets de la littérature et en quelque sorte des eunuques noirs de la pensée. Tout le monde gagnait à ce marché ; je le délivrais de son office. 11 déhvrait de lui la presse , et sa conversation eût charmé mes loisirs en me contant les folies du siècle. Je ne pouvais savoir mieux que de lui ceUeS'de la &ction qui désole la France.'
Vous , grand pacha , qui civilisez tandis qu'ail • leurs OH barbarise , vous qui instituez des journaux comme en France on en détruit , tous ne soup^çonneriez pas que les joies de la censure
aient suscité dans le conseil de graves et IcMigs débats^. entre le garde des sceaux et le ministre dé l'intérieur. Bien a pns au dernier d'être pla^
! tr onné d'elzéyirs : car le fleuret de Thémis est re-
doutable. Les deux ministres ont fini par se par-
I tager à l'amiable la nouvelle exploitation. J'ignore
si c'est dans la balance de la justice que ma proposition a été pesée 3 mais enfin le bassin de M. de Lourdoueix a tout emporté. Je ne le possède point pour cornac, et je garde mes gens. Il est arrivé de là que toutes les places vacantes n'ont pu être remplies. Seulement un employé sans emploi et un secrétaire de la chambre des députés ^ sont précipités , comme d'autres Dédus , dans les honneurs et les appointemens de la censure. Le dernier, M. de Silans \ a des fonctions qui ne pouvaient se concilier avec sa nouvelle tâche. Mais on suppose que toutes les considérations ont dû céder à l'à-propos de son nom.
Il m'est advenu de tout ceci un chagrin : la police avait mis un, de mes nègres dans la c<»ifidence>de ses projets pour lui. Quand cernai-heureux a compris de quoi il s'agissait, quand il a su que la liberté d'écrire était ici dans les moeurs et dans les lois comme en Turquie la liberté de prier Dieu , qu'il était menacé de con^
(ai)
courir à l'abdilion des coutumes et deé Miicfaises nationales, qu'il aurait la tâche, non plû^ de pri^ senter le cordon à des cous charnels , mais d'étrangler des pensées , de tenir lès èiseaux Suspendus sur la raison humaine , sa pauvre tété en a ttHifbé ; il se croit toujoui-s descendu dé mon service à ce vilain métier, et dépérit à vue d'oeil. Les journaû}^ Icensurés ont annoncé qu'il avait le mal du pays. Alorâ la France est atteinte du même mal 3 car elle aussi voudrait rentrer sur le sol de la Charte ; elle aussi soupire après les oasis de la liberté .
Quoi qu'il en soit , à quelque chose malheur est bon. Le' soin que vous m'avez confié d'alimenter le jom^nal d'Alexandrie me sera plus facile. Je n'aurai qu'à vous transmettre les rognures de la censure de Paris ^ les nouvelles, les réflexions qu'on ne peut même pas présenter à ses ciseaux ; et , de cette feiçon , notre Afrique s'enrichira des pertes de la France.
J'envoie à Votre Altesse un numéro tout l'édigé qui devra arriver en ses hbérales mains vers la fin de l'autre mois. Puissent les Français obtenir la permission de s'abonner aux gazettes de nos déserts pour savoir ce qui se passe dans leur patrie ! 11 y a long-temps qu'on sait que c'est de l'Orient que nous vient la lumière.
Les tQUt petits hommes qui brandissent ici leurs tout petits bras contre tout ce qui tqus est cher, illustra pacha, contre les arts, les sciences^ l'industrie j n'ont encore su que populariser l'académie., la magistratuire et la pairie , enraciner la Charte dans les cqeurs, émancipei: les noirs d'Haïti^ et sectionner Témancipation du Nouveau-Mpnde. J'espère, que leur censure n'aura servi qu'à propager le goiit des journaux jusque chez mes frères de Sennaar>
Je suis , prince , avec un haut dévouement et une non moins haute fidélité ,
Votre grande admiratrice et servante ,
Girafe de Sennaar.