LITTERATURE
Là censure n'a pas permis au Constitutionnel de dire que M. Aùger, dans un rapport écrit avec tutant de contenance que de talent sur Téloge de Bossuet, n'avait pas été libre de traiter toutes les questions religieuses que ce grand nom soulève. Mais voici qui est plus étrange.
Cette censure fantasque a des amitiés , et ces amitiés sont apparemment expansives; car M. de Jouy ayant lancé dans lé Courrier Français un article acerbe pour défendre Voltaire contre son honorable collègue M. Auger, cet article est tombé mort sous les coups de la censure, et M. Auger a été instruit que cet article avait i^^écu. Il a pti en porter ses plaintes à l'auteur , et les deux académiciens se trouvant également sincères et généreux , l'un fit voir volontiers l'épreuve , et volontiers aussi supprima des passages trop amers; l'autre écrivit à la censure pour solliciter ses miséricordes en faveur d'un ennemi ressuscité. Toutefois , l'amitié de la censure pour M. Auger ne donnait pas du crédit à M. Anger sur la censure , et le spirituel académicien à été' privé du double plaisir de faire un acte généreux et de celhî de voir ses opinions combattues par une plume éloquente. Maintenant^ voici la victime îmtnolée à deux reprises par les censeurs du royaume de Fraiice :
TOITÀUE ET M. AUGI^,
Je sens que lé titré de- cet article manque de justesse, et que )e devrais en renverser l'ordre, et Tintituler : JU^ -duger et F'oliaire, d*abord parce que Voltaire n'était qu*an simple
n&embre de l'Académie .dcfnt M. Auger est éecrétafare^fieif étuef^ *' et qu'il n'est plgs penkils de douter de la préséauce que rùn de ces deux académiciens Tient d'acquérir sur l'autre^ ftjirés aroir lu dans la Biographie univers^ie de MM. Michaud la ndtlce conaicrée par le secrétaîre^perpétueL de noftre académie fran*çaise^.à Tancien membre de cette même académie, auteur -de' Mahomet, de Ménope^ de la Henrimdc^ du Siècle de £ ouis XI F y dé V Essai sur les mœurs, et de soixante autres Tokimes de . drôleries semblables ; notice lue, le moi^ dernier, en pleine académie , à la grande satisfaction des Nonotte et des Patouillet de notre époque. Toute la supériorité d'un maître sur son éléye, d'ua censeur romain sur lé plus simple citoyen traduit par luimême à son tribunal, d'un lieutenant baiUival sur Je paysan taillable à merci > se montre ù découTert dans le morecau de littérature que )è signale à la reconnaissance des amis de notre gloire littéraire. M. Âùger s'asiBied in cathedra , et de là , répétant de ce ton magistral qu'on lui connaît les gentillesses que l'abbé Geoffroy semait dans ses feuilletons , il proure ià-* mimMement que le sauveur des Galas% le défenseur des Labarre,. le vengeur des Lally, le fondateur de Fernej, fut un mauvais homme , que l'auteur de la Henriade fut un mauvaispoète, et que l'auteur du poème de Fontenoy fut un mauvais eitoyen. Après avoir entendu respectueusement prononcer cet arrêt irrévocable, ne nous avisons pas de demander à M. Auger de cpiel droit il juge Voltaire; sa réponse serait trop, facile et trop péremptoire. . .
Mais quittons l'ironie : il s'élève dans l'ame un sentiment tout à la.fo^ de peine et de courroux , quand on voit à quelles incoiicévables démarches le besoin dé plaire à un parti peut Conduire un écrivain d'ailleurs estimable. Jamais secrétaireperpétuel de l'académie française méconnut-il , je ne dirai pas Seuleàieat les convenances , mais les devoirs de sa place, au point de ravaler, au sein de l'académie dont il est membre , le pktt beau:des génies qui l'ont honorée , puisque Molière n'en a point fait partie. Jusqu'ici, l'éloge obligé avait *été pour ainsi dire une des attributions du secrétaire-perpétuel de l'Académie française, et ce haut dignitaire de la préteodue république des
li^tum ae m ptésèotait fuèré à rîmâgination que VcueewisoîT à la main-et; le panégjrnqué rar lès lèvre». Pluflieurs fois lûême^ la BMiice 4« publie a pris la iâierté de toiiraer en ridicule cette foootion de thuriféraire. M. Âuger a du motos la gloire d'avoir chaegé tout cela; et, poui^ la première fois depuis Tinstltutioii derAcadèmie) on a vu le mandataire perpétne) d» cette il- Igstre coœpagftiie saisir la férule du collège, et gourmander jusqu'à l'insulte celui de ses prédécesseurs que l'opinion générale a p^clamé le génie \tt plus complet et le plus universel dont s'honore rhumaoité.
BèiÙL deux hommes de lettres (je les qualifie du titre qu'ils se sont donniB ) avaient essayé de noircir, ne pourant la mutiler, cette immortelle statue de Voltaire qui rayonne de Térîté et de gloire, à mesiire qu'elle est de leur part l'objet de plus d'outrages ; mais du moins cei deux ennemis de Voltaire pouvaient alléguer une excuse , ils avaient faim. M. Auger n'est point dans ce cas, et l'on ne peut .attribuer, comme je Pai déjà dit, qu'au désir de plaire à des esprits étroits, dont la faUilesse nourrit la fureur, cet acte d'humilité profonde qui l'a conduit à descendre dans celle arène et à s'y placer auprès de M. Geoffroy. Pourquoi sqis-je obligé d'ajouter que dans le parallèle qU;i s'éVtbIit natureUement à ce sujets entre ces deux écrivaiosr l'avantage ne reste pas au secrétaire-perpétuel de l'Académie française ? L'abbé Geoffiroy^ qui easploitait la gloire de Voltaire, se faisait, çpmme il l'avouait lui-même, un Jeu et un gagner pain de cette longue espièglerie, « dont il dèitiamkiit pardon au dieu du goût, en relisant chaque jouir quelques pages de ce Voltaire, obj^tde son admiration réelle. et secrète (i).»
£st-«ce un éloge ou une critique àmère de notre nation fpé je prétends faire en affirmant que la France est le seul pays où un représentant du premier corps littéraire peut se permette impunément de vilipenfler l'hetnme de génie qui fait sagloifc^ Je ne réponds poipt à cette question; ^elque adorateur qtie }^ sois de la mémoire de Voltaire, je suis trop bon eonfvère pour désirer que ])(. 4i>ger éprouve en France un sort semblable à
(i) J«etdpèl^i«i«»|«<>pi«^]jklr<»l««»
t^loi qu'attendrait «n Allemagae oo en Angleterre un littérateur, compatriote de Goethe ou de Shakespeare, assez malayîsé pour traiter un de ces deux hommes de génie* aussi indécemment que M. Auger à traité le chef de notre littérature. • Quel singulier plaisir (je ne me sers pas ici de l'épithète qui se présente la première à mon'es[jrît) peut -on trouver à employer le peu de taleùt qn*en areçtfdu ciel à flétrir autant qu'il est en soilesphts hautes renommées? Quel surcroît de gloire en reviendrar-t-B à sir Waher Scott et à M. Auger pour ayoir insulté publiquement à la mémoire de Napoléon* et à celle de Voltaire? Du moins le libelle de TËcossais a un but /et j'ai presque dit une excuse : c'est an profit de sa nation et du vainqueur de Waterloo qu'il cherche à rabaisser le Vainqueur d'Ans* terlits. Mais encore, une fois >• à qùeUe fin et dans quel iàtérêt M. le seerétaive-perpétueLde T Académie française reut-il arracher à notire couronne littéraire son fleuron lé plus précieux? ; Il est fâcheux que l'ouvrage , si utile et si remarquable à tant d'égards, qu'ont publié MM. Michand sous le titre de Biograrphie unwerseUe y se trouve aussi malheureusement déparé par là notice de M. Auger sur Voltaire. Déterikiiné à ne donner place dans ma bibliothèque au volume où se trouve cette diatribe qu'après l'en avoir fait disparaître , j'ai déchiré aussi proprement qu'il m'a été possible les pages injurieuses de M. le secrétaire-perpétuel , et je les ai remplacées par l'admirable portrait du grand homme tracé de la main du célèbre Coëthe, du patriarche de Weymar, qui tient aujourd'hui en Europe le sceptre de la. littérature. Je 4e transcris ici polir la commodité dés souscripteurs de la Biographie universelle qui pourraient être tentés de suivre mon exemple.
(i) « A moins de merveilles le Français n'admire point;
» mais la nature lui créa des merveilles pour le condamner à j» l'admiration. Je ne sais si nous sommes plus sensibles aux » beautés littéraires que les Français , mais nous sommes cerntainementmoinsavares.de louanges. Il suflitque le talent nous • donne quelque plaisir 'pour être l'objet de nos hommages:
' ' ■' ■ I ...i I, Il ...i.. I «y . ■ I I
(i) Je me sers de l'excellente traduction de M. Saur.
»ili4iqeoe^11«idi|iirf^I^JPfa«i$iMiiel'«wepoi^ tandis qnt
• parmi ooua on «dmÎM .laot ee qu'on aiiAe.
•PiofondeiMT, géoie, imagjnatloP) goût, raison, sensibilité, » philosophie, élération, originalité, naturel, esprit, bel-esprit, •bon esprit, facilité, flexibilité, Instessé, finesse, abondance, vYariété, fécondité, chaleur, magie, charme, grâce, force, »coup*d'a»l d'aigle, Taste entendement, riche instruction, •excellent ton, urbanité, Tiyacité, délicatesse, correction, f pureté, clarté, élégance, harmonie, éclat, jrapidité^ gaieté, Ji pathétique, sublimité, unirersalité , pouBCXMnr enfin, Toilà ftYOLTAIRE.
- • Voltaire sera toujours regardé comme le pins gvand homme jien littérature des temps modernes, et pëut^^trâ même de tous •les temps, comme la création' la plus étonnante de Pauteor »de U nature, création oft il s'est plu à rassembler ane seule «fols, dans la frêle «et périlleuse organisation humaine, toutes •les tarietés du talent, tontes. les..gloires du génies, toutes les
• puissances de la pensée, •
Ce jugement du plus beau génie de l'Allemagne sur notre Yohatre ne balancè-^t-il pas avec quelque avantagé celui de MM» Geoffiroj «t Auger? Iovt.
(Rognure du Courrier Français,)
MAxiMB d'État bu itiKiniKs.
La censure a effacé religieusement dans une feuille jrabUque, au bout d'un article sur un honorable générai , Talinéa solitaire que voîcî :
. Il Yaut beaucoup mieux Tendre son blé ou son trèfle que de Tendre sa conscience. (Rognure du ConstUutionncU)
Puisque cette proposition est assez erronée pour n'avoir pu voir le Jour sans péril, il fout croire que c'est l'inverse qui est la vérité. Tous les journaux du ministère feront bien d'inscrite en tête de leurs colonnes , tous les ministres sur le frontispice de leurs
hôteis, cette sentence , qui âera pdur4eur politique un résumé admirable , une admirable devise :
Il vaut mieux vendre sa conscience , que de vendre son trèfle ou son blé.
polémique du ministère.
Le Moniteur s'est avisé , ces derniers jours , de démentir une assertion d'une brochure qui a paru il y a six semaines. Ceci prouve que le ministère répond^ et que tout ce qu'il laisse sans réfutation 'est et demeure avéré. J'en prends acte.
Cette 9ssertio|i, qui reçoit un déçienti tardif, était simplement que le bruit courait qu'il j avait des émo»lumens attachés aux nouvelles fonctions de M. lé vicomte de Bonald. On pouvait réfuter le bruit, s'il était inexact y sans prendre d'humeur, et surtout sans le taxer àO/nposiure. Le noble pair, qui a plusieurs jtraitemens sans fonctions , sera grandement formalisé qu'on le croie diffamé par la supposition que des fonctions actives; comme celtes de la censure, seraient accompagnées d'un traitement.
Ce qui est étrange , c*est que le jour même où le Moniteur affiche son courroux , M. Sarran , l'un des rédacteurs de F^ristarque ^ insiste et donne comme vrai oe qu'après six semaines de méditations le journal officiel déclat*e faux et oalomnieux.
Quoi qu'il en soit, une observation doit êii^e faite sûr. cette polémique. Les comtes Villèle, Corbière et Peyronnet, ont déclaré, dans ce même Moniieur^ qu'ils avèdent imposé la censure à la France pour nous élever, nous autres gens de l'opposition , qui n'avons pas
de monde , pas de savoir-vivre ; ils proclamaient que tout ce qu'ils voulaient à l'avenir c'était une discussion polie.
Et la première inexactitude qui leur déplaît , ils la qualifient brutalement d'imposture.
Mais avons-nous employé ce nom les deux ou trois cents fois que M. le comte de Yillèle^ dans ses improvisations de tribune , a rencontré précisément le contraire de la chose qui était ? M. le baron de Damas est plus civil que ses collègues ; quand il s'est vu obligé de donner un démenti au chef du ministère, il ne la point appelé un imposteur.
Une réflexion doit être soumise ici au chef de la police de Paris ; il fera bien de lire dorénavant les articles du Moniteur, qu'il enjoindra aux divers journaux de transcrire; car les propager ainsi officiellement, c'est les signer, et je ne pense pas qu'il fallût indispensablement recourir au conseil d'Etat pour obtenir de légitimes réparations. On pourrait, une autrefois, lui rappeler qu'en français un démenti se donne d'une façon polie, ou se rétorque d'une façon i^émorable.
POLÉMIQUE DE l'oPPOSITION.
— ^M. LE MARQUIS DE La Gervaisais. L'honorable marquis est déjà fatigué de repos; il reprend ses armes pour la cause des libertés publiques, et c'est précisément contre le conseil de surveillance de la censure qu'il dirige ses coups. Je conseille au Moniteur de voir comment un chaud royaliste, un homme d'honneur et de probité, juge le dévouement dont de nobles personnages ont dû avoir besoin pour accepter, les
attributions {honorifiques qu'ils viennent d'ajouter à de nombreux honoraires,
— Lettres à M. le comte de***^ pair de France, pendant la censure de 1827 à 1828, par Fauteur de laPolitiquedeM.de Fillèle, etc. (première lettre.)
Ceci, monsieur, est un écrit excellent que je ne. puis recommander assez à votre examen. Je ne sais si rien de plus utile, de plus incisif, de plus accablant pour le ministère, pouvait être publié. On attribue cet ouvrage à M. le baron de Brian. J'ai hâte de vous en présenter l'analyse.
L'auteur établit très-bien que l'établissement de la censure ne se lie point au retrait de la loi sur la presse, mais bien au licenciement de là garde nationale. Là l€ ministère se sentit perdu. Tous les hommes politiques en jugeaient ainsi : M. de Yillèle voulut se sauver^ aux risques et périls de la monarchie. Un système nouveau fut embrassé ; c'est sur le moi force que ce système tout entier repose.
« M. de Villèle a songé sérieusement à la dissolution de la
• Chambre. La question a été discutée, et la solution différée »jusqu*à ce qu'on ait reçu l'avis des préfets, qui avaient été «consultés confidentiellement sur cet objet. Voici le résultat de » cette espèce d'enquête électorale : Sur quatre-vingt-six préfets, » cinq ont pris sur eux de promettre des élections ministérielles ;
• tous les autres^ c'est-à-dire quatre-vingt-un préfets, ont dé- «claré qu'il fallait s'attendre à des nominations uniquement fa- •vorables aux deux oppositions , et que les collèges n'enver- » raient à la chambre que des royalistes ou des libéraux.
• Avec la perspective à peu près certaine d'un tel résultat, »que pensez-vous que doive faire un ministre qui, ne veut pas » se retirer?
«Ces malheureux ministres^ poursuit l'auteur, arrivés au
>i dernier terme de la décrépitude, disent: C'est un dernidr s trait qui manquait à cette débile administration ; c'est une der- • niére épreuTe que la monarchie est appelée à subir. Mon opi- » nion personnelle est que la monarchie subira cette dernière » épreuve avec tous les périls qui y sont attachés. Elle n'ep sor- ^tira pas triomphante 5 cela ne se peut; ses amis doivent se «borner à désirer qu'elle en sorte conservant encore assez de »vie pour pouvoir coMMXHcm uvb tmoisiin KVSTÂiTmATioH ; car » elle en est là ; et il faut le lui dire : c'est le seul service que » nous puissions lui rendre en ce moment. »
Qu'on veuille bien songer que c'est un royaliste qui a écrit ceci !
Ce royaliste fidèle entre dans le détail de ce qui se passa lors de la revue ; il démontre qu'alors le mi-> nistère immola à ses bienséances toutes les bienséances royales , à ses intérêts tous les intérêts du trône , que tout fut prévu, tout prémédité pour assurer le salut d'un homme. Je laisse parler l'honorable écrivain , en abrégeant à regret :
c Je suis venu ici pour recev*oir des hommages , et non pour 9 entendre des leçons, dit le roi. Paroles admirables ! lang^age «vraiment royal! éclatante réparation que le roi se faisait à soi- •même et sur-le-champ, avec le sentiment le plus noble et le «plus vrai de sa dignité !
» Aussi le roi, toujours livré à ses propres sentimens, n'éprouvait-il ni le besoin ni le désir d'aller plus avant. Et si j'osais pénétrer dans la pensée secrète de Sa Majesté, je dirais que personnellement elle se trouvait satisfaite. Vous n'ignorez pas d'ailleurs que le roi avait autorisé un illustre maréchal à préparer un ordre du Jour dans lequel on aurait retrouvé, j'en suis certain, la pensée première du roi.
«Mais M. le président du conseil est préoccupé, saisi d'une seule pensée : c'est que , s'U n'obtient pas le licenciement , un mois après la session il n'est plus ministre ; à l'issue d'un conciliabule auquel, assure-t-on, présidèrent l'emportement, et
surtout h péiir d*être précipité du pouTOtr, le chef du ministère se re&d au palais , et pénètre dans l'appartement du roi. Le repos de Sa Majesté est troublé $ aux sentimens que le prince n'ayaît pas cessé d'éprouver, on oppose cette fetale raison d'État , qui ne manque jamais à rien lorsque l'on a pri6 la résolution de l'appliquer à tout. Le ministre l'emporte : Il n'y aura pas d*ordre du jour; il y aura une ordonnance de licenciement.' M. de Villèle triomphe donc, et ses amis le félicitent à cette occasion (i). Il est enfin parvenu à commettre le pouvoir royal: il sait qu'avec cela 41 a de quoi vivre encore pen^dant quelque» mois; plus tard il s'avisera : la royauté n'est-elle pas toujours là pour subvenir à ses besoins....»
«Dans le nombre des personnes qui poussaient de folles clameurs , il n'y en avait peut-être pas une seule qui eût , je ne dirai pas la pensée d'insulter le pouvoir royal , mais seulemeni celle de causer du déplaisir au roi personnellement. A la vérité, il n'y avait là que le roi ; mais , par une étrange préoccupation des passions, on n'y vit que les ministres ! Eh bien, il y aurait eu beaucoup de sagesse et d'habileté à entrer dans cette dispo-^ sition des esprits, et à se refuser à voir^» dans ces bruyantes manifestations, autre chose que ce que le public avait eu l'intention d'y mettre. Un ministre loyal n'eût pas donné un con- ~ ^ seil différent : mais je conviens que ce conseil, si favorable aux intérêts de la royauté , était tout-à- fait opposé aux intérêts du ministère , qui restait ainsi seul sur la brèche.
«Parle licenciement, au contraire, le ministre associait la fortuné de la monarchie à sa triste fortune ; il faisait de sa propre cause celle de la royauté. Le pouvoir royal intervenait directement dans la lutte, chose graine qu'il n^ avait pas faite jusqu'alors. Il prenait parti, prononçait entre le ministère et l'opinion publique, et, paraissent justifier le premier, il eon-* damnait l'autre.
»Ce premier pas fait, il était facile à M. de Villèle d'obtenir qu^ l'on en fît un second, et la censure a été rétablie...
(i) Je suis personnellement sûr de ce fait. Le licenciement a été regarde' parles amis de M . de Villèle comme une rictoire qu'il remportait ^ et qui devait lui servir ultérieurement.
> Je le résume en ce peu de mots : M. de Yillèle est parti du licenciement pour arriver à la censure, et de là il ira ou essaiera d'aller à d'autres actes.»
Ici, M. de Brian examine quel est cet homme d^état au(piel la monarchie se substitua pour prendre une responsabilité funeste, en essayant d'étendre sur lui sa royale inviolabilité.
«M. de Vîllèle, continue-t-il , M. de Villèle doit s'aperce- • Toir qu'après ayoir été d'abord un embarras pour la monarchie, il est devenu un danger. Il est obligé de s'avouer qu'il nuit à la maison de Bourbon ; il lui nuit , dis-je , par son im~ puîssatice à la servir; il lui nuit à cause des sentimens qu'il inspire à l'immense majorité des sujets du roi ; il lui nuit parce qu'après avoir sensiblement afiaîbli la popularité dont elle jouissait, il peut finir par compromettre sa sécurité. »
L'auteur raconte une conversation curieuse du chef du ministère avec un ami.
« Les objections étaient pressantes , elles allaient au fond des cboses. M. de Yillèle écoute d'abord assez tranquillement un langage qu'il savait être celui d'un ami. Mais l'idée des obstacles qu'il pourrait rencontrer faisant bientôt naître en lui une sensation violente , et n'ayant d'ailleurs rien de solide à répondre, il saisit les deux devans de son babit , et, fixant son ami avec une émotion bien prononcée : « Vous voyez, lui dit-il, cet babit (c'était celui de ministre); eh bien! on ne me l'arracbera qu'en lambeaux !» M. de Yillèle tient parole. »
M. de Brian examine, avec cette hardiesse que donne la loyauté, les périls du système dans lequel le ministère entraîne la monarchie , et les considérations les plus hautes se pressent sous sa plume:
ff Si l'esprit public venait à se pénétrer de cette idée, que Tod ne sait pas gouverner avec les institutions octroyées et reçues , cela serait fâcheux , très-fâcbeux.
» Mais si cette première idée était remplacée par cette autre, que l'on ne veut pas gouverner avec les institutions^ cela serait déplorable....
» La monarchie servie par M. de Yiilèle n'en était encore qu'à la première moitié du chemin : ce ministre a-t-il le dessein de lui faire faire la seconde ? La censure donne lieu de le soupçonner, et je signale ce soupçon comme étant à lui seul une circonstance infiniment plus grave que toutes celles que l'on a pu présenter à Sa Majesté, afin d'obtenin son assentiment au rétablissement de la censure »
Un cercle de discussion tout-à-faît nouveau s'ouvre bientôt devant le sage publiciste ; il fait voir que cette prétention de dignité au nom de laquelle on oppose des coups de force à tous les vœux de la France, est une politique qui ne vivra que de concessions forcées , de concessions dès lors déplorables. 'On sera obligé d'abandonner en un jour les tristes conquêtes qu'on aura faites en quelques années, à force de sueurs. La véritable clef du gouvernement représentât^ est celle du trésor, et c'est le pubUc qui la tient. Le public cesserait de payer l'impôt.
«Alors, il faut bien le dife^ le pouvoir royal recevrait un notable échec. Il donnerait une seconde fois à la France le spectacle qui lui fut donné , il j a déjà treize ans , lorsque la maison de Bourbon , menacée par le débarquement de Bonaparte, se crut obligée de consacrer par de nouveaux sermens la loi fondamentale dont son auguste chef avait doté la France. Alors encore il faudrait exhumer la Charte , proclamer sa vertu , invoquer son autorité tutélaire Signe de paix, il faudrait l'offrir aux regards des hommes : comme chez certains peuples de l'antiquité, aux jours des grandes calamités, l'on faisait sortir des temples et promener sur la place publique les images des dieux protecteurs du pays. »
Voilà de grandes et généreuses vérités , que des
royalistes seuls peaveal dire. Je bornerais i(ii iBon examen , où le plagiat finit par prendre la place de l'analyse , si ce dernier extrait ne devait Toas prouver, Monsieur , combien l'auteur sait réunir l'esprit à la raison , et le sarcasme à la sagesse.
« On fait observer qae la censure actuelle est infiniment plus acerbe; qu'elle ei, sous d*auties formes, plus de brutalité, un eamctère plus odieux qu'aucune des censures qui ont été données et mises à exécution par les administrations précédentes. La compHraison manque de justesse : aucune des administrations précédentes 9 quelque opinion qu'on en ait d'ailleurs, ne s^est vue dans une situation semblable à celle du ministère actuel. Ces administrations n'ayaient eu présence que des partis politiques ; le ministère actuel a devant soi la raison et la conaaienee de la France. Il est aux prises avec le caractère nation^\, auquel il s'a jamais rien compris , qu'il a blessé daas les endroits les plus sepsibles, dont il a irrité toutes les susceptibilités....
o Les personnes qui sentent bien que le ministère actuel est bors de ligne , essaient au moins de le comparer à lui-même. Sa censure, disent -elles, diffère prodigieusement cette année de celle qu'il s'est donnée le i5 août i8a4- On y remarque on fopd de fausseté , un caractère d'bypocrisie dont les mêmes bommes nous avaient fait grâce jusqu'à présent. Elle a cette fois un luxe d'iniquité y elle se porte à des excès dont on ne soupçonnait pas même la possibilité. Non-seulement on censure arbitrairement, comme il est dans la nature d'une pareille loi, mais on refuse la censure, on dénie l'espèce de justice que le législateur avait au moins voulu garantir. On viole ainsi le droit de propriété; on fait dans l'ombre, au mépris de toute forme légale , sans pouToir même alléguer d'autre raison que celle d'un despotisme éhonté, ce qu'un tribunal se pourrait faire que par un jugement public, et dans les cas pré?us par la loi*
» Cette différence dans l'exécution de la même mesure , deux fois provoquée par les mêmes ministres , est très-sérieuse. Toutefois il est encore feeile de s'en rendre compte. Dejpuis i8a4*
le mîmatère a fait des progrès .tbiqours'orûiflsaiit yens sa déea-* dence;Jl a atteint le deroi^ période; et o'ayant plui rîfci A perdre ) il ne ménage pkis rien. Il est aujourd'hui beaucoup plus bas qu'il n'était il y a trois ans. Â cette époque ^ il se tenait encore presque au niveau du sol : il s'est enfoncé depuis; et, pour moi, je déclare qu*à la fin de la session je ne lui voyais plus la tête. »
» Mais voici bien un autre grief! Toutes les personnes qui ont le bonbeuf de voir de près cette dernière censure , disent qu'elle est sotte , qu'elle l'est même prodigieusement. Remarque Di|fve ! £b! ob^r comte , eo l'an de grâce 182^, estnce que des gens d'esprit auraient voulu se charger de la censure? Pour trouver actuellement des hommes disposés à remplir une telle mission 9 il faut chercher parmi des malheureux pour qui lé besoin de vivre est une sorte d'exciise que Thumanîté doit faire accueillir ; parmi des imbécilles qui s'imaginent servir un rot de Frante en Ihisant de la eensuM', ou bien encoreparmi ces hommes^ heureusement rares, qui nous offrent le spectacle at*^ trîstant d'une notabilité tombée en enfance »
a La censure est ce qu'il faut qu'elle soit pour qu'un honnête homme ne puisse plus songer à la défendre. Peut-être cette dernière épreuve était-elle nécessaire. Gomme moyen de gouvernement, la censure était jugée : il lui restait à se perdre par son éclatante improbité : elle aura désormais contre elle la raison politique , et l'imposante réprobation de la morale publique. Tout le monde restera convaincu que la censure étant en elle-même une mesure violente , elle ne peut être exercée que violemment, en dehors de toute justice, par des ministres qui toujours pensent à elle en désespoir de cause, la montrent en signe de détresse, et comme pour donner aux moins clairvoyans le pressentiment de leur fin prochaine. »
Cette fois, je m'arrête. L'auteur me pardonnera d'avoir voulu que mes lecteurs profitent aussi de quelques-unes de ses judicieuses et solides considérations. Il faut en chercher !a suite et l'enchaîne-
ment dans Touvrage même. Espérons que la seconde lettre ne se fera pas long-temps attendre.
Je ne pouvais mieux prouver et mieux conclure ce que j'ai dît des périls de cette longévité ministérielle , qui dévore, à chacun de ses jours ^ des années, des siècles de l'existence de la monarchie. L'accord de tous les partis, de tous les talens honorables, de toutes les voix fidèles, ne saurait être trompeur. Aussi croit-on généralement que l'arrêt est prononcé dans les décrets de la sagesse royale ; que la dernière heure de ce pouvoir malfaisant est venue; que la grande famille et son chef, exilés l'un de l'autre , vont se retrouver enfin.... Dieu le veuille ! La royauté doit être éternelle, comme ce vaisseau de Thésée, qui ne restait neuf qu'en renouvelant sans cesse les planches corrompues , les câbles usés.
N. A. DE SALVANDY
Mercredi, 99 Août 1827.
P. S, Hier soir, la brochure qui rendait compte des obsèques de M. Manuel a été saisie.
— Il paraît que l'afifaire de rOpéra-Goinique est arrangée enfin , que les sociétaires reparaissent demain jeudi dans la Dame Blanche, et que M. de Pixérécourt se retire; Cette retraite serait d'heureux présage.
IXPltniBBIB JXR H. FODHinS"'
%éL