‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 29 sur 32 · M. HANOTAUX · texte numérisé non relu

M. HANOTAUX

moment vainement pressi' le dictateur de revenir à des sentiments pacifiques. T/iiiver fut consacré aux préparatifs militaires et navals. Enfin, le 28 mars 1895, M. Félix Faure, qui venait do succéder à M. Casimir Périer, se rendit au camp de Sathonay, où le général Duchesne, nommé commandant en chef, lui présenta le corps expéditionnaire prêt à partir.

L'embarquement commença peu de jours après et, le 6 mai suivant, le général en chef et les premières troupes débarquèrent à Majunga. Alors commença une pénible campagne de cinq mois, qui nous coûta cher en hommes et en argent, et qui, en France, suscita d'âpres polémiques. Les organisateurs de l'expédition ne furent pas ménagés, non plus que le gouvernement, tenu pour responsable des fautes commises. Qu'il y ait eu des fautes, la chose n'est pas douteuse. La plus grave fut d'avoir envoyé, dans une région tropicale et malsaine, des troupes trop jeunes et sans expérience, ignorant tout de la vie aux colonies, et incapables de résister aux fatigues de la route, comme à l'insalubrité du climat ' ; à quoi le gouvernement répliquait, non sans raison, que la responsabilité initiale incombait au Parlement, qui avait toujours éludé l'organisation d'une armée coloniale.

Quoi qu'il en soit, le général Duchesne entra, le 30 septembre, à Tananarive et imposa à la Reine le traité dont M. Hanotaux lui avait remis le texte à son départ. Rainilaiarivony fut déposé et envoyé en Algérie, et un nouveau résident général, M. Laroche, s'installa à Tananarive, sous la protection du corps d'occupation.

1. On peut estimer à 10.000, sur 22.000 coiiibaltanls, le nombre des morts que nous coûta cette campagne. Le 200' régiment perdit plus des deu.x tiers de son effectif. Sur ces ctiiffres. le nombre des hommes tues au feu, ou morts de leurs blessures n'enire pas pour un vingtième.

152 LAIFAIRE DE MADAGASCAR.

Cette date du 30 septembre 1895, marquera le terme de notre étude, car c'est à compter de ce jour que Madagascar fut incorporée définitivement dans le domaine colonial frauçais. Il n'entre donc pas dans le cadre de ce récit de suivre plus loin les événements, puisque le seul but de notre travail est de montrer quelles difficultés a soulevées, de la part de certaine puissance, chaque extension de notre empire d'outre-mer. Par contre, il était impossible de nous arrêter avant, car si, en 1890, les Anglais avaient reconnu officiellement notre protectorat, cette reconnaissance n'était, à leurs j^eux, ni parfaite ni définitive. Leurs consuls n'en refusèrent pas moins d'admettre les pouvoirs de notre Résident, et jusqu'en 1894, ils tolérèrent, chez eux, des consuls hovas sans mandat régulier. Enfin leurs agents et leurs nationaux s'employèrent sans trêve à soulever le pays contre nous et à provoquer une rupture.

En 1895, la situation changea complètement : c'est qu'en effet, en d(''pit des erreurs politiques et administratives du gouvernement et de ses représentants, du jour où la France entretint, à Madagascar, la force nécessaire pour imposer sa volonté, la question fut tranchée, au regard des Hovas comme au regard des tiers. Les Hovas s'en aperçurent, aussitôt que le général Gallieni arriva à Tananarive. Quant aux puissances étrangères, elles n'eurent plus ni l'occasion, ni la possibilité de contester à nouveau les faits accom|ilis. L'Angleterre elle-même se tint sur la réserve. Sans doute, les prétextes ne lui manquèrent pas pour manifester le déplaisir que lui causait notre installation. Entre Paris et Londres, on discuta longuement sur les conséquences juridiques du protectorat et de l'annexion'. La question épineuse de la juridiction consulaire donna lieu à un échange de notes interminable,

1. Cf. livre bleu, C. 8700. Correspondance échangée entre les deux gouvcrnemcnl* en 181H1 et IsnT.

^\. ii\NOTAix. 153

auquel l'obstination des agents locaux donna parfois un tour assez vif. On batailla également sur les intérêts matériels : les tarifs protecteurs introduits par la France dans sa nouvelle colonie, et la politi(|ue commerciale du général Gallieni, soulevèrent à Londres d'âpres protestations-. On clicrclie môme à ressusciter les rivalités religieuses, dont l'île avait eu si longtemps à souffrir'',

1. lilem : \oir également La politique iln In l'rance en Afrique, par A. Lebon, minisire des colonies, dans le cabinet Méline : « Les consnls anglais de Tanialave et de Tananarive prolestèrent contre la suppression de leur juridicliun : ils assaillirent les tribunaux français de leurs rt^clamations, et, pour les faire taire, il fallut les menacer d'expulsion » (p. l'il). Il était impossible, en elTet, de concilier les tergiversations de l'Angleterre avec sa déclaration de 1890, portant qu'elle reconnaissait le protectorat de la France avec toutes ses conséquences. L'affaire ne fui léglée qu'en avril 1897.

2. Cf. livres bleus, C. 8700 et C. 9091. Correspondance de 1897 et de 1898. L'établissement de notre tarif de douane avait soulevé les plus vives récriminations de la part de l'Angleterre, qui prétendait garder le bénéfice de ses anciens traités avec les Ilovas. De même, elle protesta contre toutes les mesures de détail prises par le général Gallieni pour favoriser les colons et les commerçanis français. Elle obtint même l'annulaliou d'un arrêté du gouverneur général, qui avait réservé le cabotage au pavillon français (déc. 1898).

.•!. Le 24 mars 1897, M. Smith, député aux communes, avait questionné le sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères, - sur la persécution croissante exercée contre les protestants malgaches à l'insligalion des Jésuites! » Il affirmait que les protestants avaient été expulsés de leurs écoles et de leurs temples, au profit des catholiques, et que la reine avait été déposée pour avoir refusé de se convertir au catholicisme!! Lord Curzon répondit dans des termes fort peu aimables pour noire gouvernement: «Il n'est pas douteux, dit-il, que ces persécutions existent : jusqu'à un certain point, elles peuvent être la conséquence de la guerre ; j'estime cependant que la guerre est suffisamment éloignée pour qu'on ne puisse justifier la persistance d'un tel état de choses. L'attention du gouvernement de 8. M. a été appelée sur les plaintes des protestants de Madagascar, quoique jusqu'à présent je n'aie pas reçu la confirmation ollicielle de leurs griefs. Cette affaire est des plus graves et le gouvernement de S. M. a déjà fait parvenir à son sujet des réclamations au gouvernement français. » A la suite de ce discours, une question fut

154 l'affaire de Madagascar.

mais ce ne furent là que des escarmouches sans conséquence, écho affaibli de la longue querelle qui, pendant un siècle, avait divisé la France et l'Angleterre. Le fond de la question resta toujours hors de discussion : après le succès définitif de nos armes, nos voisins renoncèrent à méconnaître notre suprématie dans l'île ou à soulever contre nous les passions des vaincus; et les dernières difficultés avec l'Angleterre, au sujet de Madagascar, ont été réglées par l'article II de la convention annexée à l'accord général du 9 avril 1904.

Le moment est donc venu de tirer, de ce nouveau chapitre de notre histoire coloniale, les enseignements qu'il comporte; ces enseignements sont particulièrement précieux.

Certes, il y a eu, dans le cours de notre rivalité séculaire avec la Grande-Bretagne, des épisodes aussi longs, plus tragiques ou du moins plus bruyants. De ce côté-ci

adressée à la Chambre des députés par M. Le Myre de Vilers à M. Hanotaux (3 avril) : celui-ci, dédaignant de réfuter les racontars qui avaient trouvé un écho à Londres s'éleva en termes énergiques contre les prétentions du Foreign office : « Je n'ai qu'un mot à dire, dit-il, c'est que le gouvernement n'a reçu et ne pouvait recevoir aucune représentation, aucune demande d'explication du gouvernement britannique concernant les protestants indigènes de Madagascar. Madagascar est terre française, et ses habitants indigènes sont sujets français. Personne ne peut parler en leur nom que les autorités françaises instituées dans l'ile. Toute ingérence étrangère serait naturellement écartée. » Devant celte fin de non-recevoir, l'Angleterre n'insista pas; elle n'avait d'ailleurs aucun argument à faire valoir. Il était puéril d'accuser de Jésuitisme lo gouvernement de la République, sur la foi de quelques pasteurs mécontents. Le premier soin du général Gallieni avait été d'imposer partout la neutralité religieuse la plus absolue. (Bullelin de l'Afrique française, avril IS97. et Journal officiel de Madagascar, 10 février 1897.

CONCLUSION SUR l'aFI AIIiE DE MADAGASCAR. 155

(lu (Iciniil (111 (le l'aiilrc, on ne sciiigc;! jamais à vider eu cliainp clos la (juostion malgache, comme on fut sur le [loial de le i'aire, à l'occasion d('riî<^y|)(e, de FAlgéi'ie, du Niger et du Siam. Il n'y eut pas d'incidents retentissants analogues à la crise de 1830, à celles de 189.'{ ou de 1898, qui t'ont (Jpo(iue dans l'histoire et induent sur les destiniies d'un pays. C'est (|ue, du moins l'a-l-on déclare; à Londres, « l'ohjet en litige; ne valait pas une guerre ». L'.Vngleterre, qui n'avail jamais désiré s'en emparer, s'en soucia moins encore après (pie l'ouvertni'e du canal de Suez eût diminue l'importance stral(''gi(pie de Diego-Snarez ; mais, si la grande île malgache n'était pas digne de la Grande- Bretagne, elle était encore trop bonne ])Our la France. Peut-être la phrase paraitra-t-eile brutale à (|uelques-uns : qu'ils veuillent bien alors expliquer pourtjuoi les Anglais mirent une telle persévérance à nous écarter de cette terre, qu'ils dédaignent pour eux-mêmes. Quant à l'historien qui, dans leur origine et leur développement, a depuis un siècle suivi tous les faits survenus dans cette partie de l'Océan Indien, il est bien forcé de conclure que l'Angleterre y a mené, contre la France, une campagne analogue à celles qu'elle avait soutenues contre nous en Algérie, contre les Belges au Congo, contre les Allemands dans le Sud-Ouest et l'Est africain, et ailleurs encore.

Faut-il s'en étonner? Assurément non, car, pour mi peuple qui a besoin de conserver la première place sur mer et dans le monde colonial, plus encore que de grandir soi-même, il est essentiel d'empêcher les autres de arandir. Telle est la moralité de l'affaire de Madao:ascar, et voilà pourquoi nous avons tenu à l'exposer en détail. Malgré sa longueur, sa confusion, et le manque de relief que des péripéties plus vives eussent donné au récit, on y saisit sur le A-if un des caractères fondamentaux de l'âme et de la politique britannique.

Une autre leçon découle de ces mêmes événements :

156 l'affaire de Madagascar.

c'est que, bien souvent, en matière coloniale, le rôle des gouvernements est moins d'agir à grands fracas, avec leurs diplomates, leurs flottes et leurs soldats, que de savoir discrètement utiliser les éléments que les circonstances ou l'initiative individuelle mettent à leur disposition. A cet égard, l'Angleterre nous offre ici un grand exemple à méditer, soit pour le suivre, si l'occasion s'en présente, soit pour nous mettre en garde contre ceux qui voudraient encore l'employer contre nous.

De 1814 à 1895, les Anglais ont toujours combattu notre action à Madagascar ; le récit qu'on vient de lire le démontre avec évidence, mais jamais non plus ils ne se sont découverts. A aucun moment, entre nous et Madagascar, nous n'avons trouvé les escadres anglaises, ou le veto du cabinet de Saint-James, ce qui eût été gros de conséquences. Pour nous écarter du pays, sans bruit comme sans danger, ils préférèrent l'angliciser, bien per.suadés que, le jour où l'opération serait parfaite, la France ne pourrait ou n'oserait donner suite à ses projets.

Farquliar inventa le système : il découvrit les Ilovas, jusqu'alors ignorés de tous, et réussit à en faire l'instrument de la politique britannique. Ses successeurs et ses imitateurs poursuivirent son œuvre : avec quelle persévérance, nous avons essayé d'en donner une idée. Le jour où la France se réveilla de sa longue léthargie, elle s'aperçut que l'île était sur le point de devenir anglaise. Une légion d'agents officieux, les prédicants de la Loiidon Society, avaient envahi le pays. La religion, l'instruction publique, l'armée, la presse leur appartenaient, l'administration intérieure, les douanes, les finances étaient à la veille de tomber entre leurs mains ; enfin le gouvernement hova était un jouet qu'ils maniaient au gré de leurs intérêts et de leurs passions.

Le procédé était infiniment ingénieux. S'il échoua, ce fut grâce à la perspicacité et à l'énergie d'un homme qui

CONCLUSION Slll I.'aIFMHK I)K M \I).\( ; \SC AU . l.")?

vit le péril et sut y jiarer. Trois aimées suflireiit à M. Le Myro de N'ilcrs pour ruiner l'œuvre des prédicants de la London Society et de leurs alUliés. Eux démasqués et réduits à l'impuissance, nous n'eûmes plus à compter qu'avec une misérable po|iulatioii corrompue, dégradée, et avilie : la partie était gagnée.

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