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Désiré Laverdant, Colonisation de Madagascar

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tance pour s'adjoindre un second ; il obtint, pour M. Lambert, l'autorisation de monter à Tauanarive et le lit entrer dans ses affaires.

C'est à ce moment que l'association Laborde-Lambert, jusqu'alors confinée dans son rôle industriel, accrut ses visées et entreprit d'utiliser, au profit de son pays d'origine, la situation avantageuse qu'elle s'était créée en Emyrne. Le moment paraissait favorable pour tenter quelque chose. L'héritier présomptif de Ranavalo était parvenu à l'âge d'homme et montrait des dispositions très différentes de celles de sa redoutable mère. Les Anglais ont voulu en faire une sorte de dégénéré abruti par l'alcool et la débauche, mais rien n'est venu confirmer cette appréciation peu flatteuse. C'était évidemment un caractère faible, l'avenir l'a montré, subissant docilement toutes les influences extérieures, étranger à tout fanatisme, et très sensible au luxe et aux facilités de la vie européenne. Il répugnait aux luttes et aux violences et était tout prêt à accepter n'importe quelle combinaison qui lui assurerait une vie facile, abondante et exempte de soucis : en un mot, il paraissait né pour présider à l'établissement d'un protectorat sur son pays .

MM. Laborde et Lambert voulurent profiter de ces circonstances : ils s'efforcèrent de canaliser les bonnes intentions du prince héritier, au mieux des intérêts de leur pays. Déjà ils l'avaient fait entrer en relations avec l'amiral Cécile, qui commandait notre division navale, et avec M. Hubert Delisle, gouverneur de la Réunion, qui tous deux avaient eu soin de lui prodiguer les marques de svmpathie et de déférence. En 1855, ils osèrent aller plus loin, et prévoyant la disparition prochaine de la vieille Reine usée et affaiblie tant par l'âge que par une existence plutôt agitée, ils vo»lurent obtenir des engagements formels de la part du pi-ince Rakoto. Celui-ci, habilement circonvenu, promit à M. Lambert de lui concéder, dès son

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avènemont au trôno, le monopole des cxploitalions miliières, et lui domia pleins pouvoirs pour préparer la constitution d'une vaste Société, qui, sous les auspices et la direction du g-ouverncment français, procéderait à la mise en valeur de l'ile. M. Lambert, muni de la charte de concession et de lettres de créance du prince Rakoto qui le présentait comme son porte-paroles autorisé, s'embarqua aussitôt pour la F'rance et vint soumettre l'affaire au gouvernement de Napoléon III.

Le plan uiHait pas mauvais, mais l'exécution en était prématurée. Outre ([u"il était dangereux de nouer une intrigue à Madagascar avec Rakoto, ce qui devait, le fait étant connu, mettre le lils en hostilité avec la mèi'e, M. Lambert, à peine débarqué en France, s'aperçut très vite qu'il n'avait rien à espérer du gouvernement impérial. Non seulement personne ne se souciait de Madagascar, mais alors même que l'idée d'une intervention eût rencontré quelque faveur, les nécessités de la politique générale auraient tout arrêté. C'était l'époque, en effet, où l'on revenait de Crimée, après une rude guerre de près de trois ans. Un congrès des puissances était réuni à Paris ; les plus graves questions européennes agitaient tous les esprits, et le cabinet des Tuileries, persuadé que le concours de la Grande-Bretagne lui était aussi nécessaire en diplomatie que sur les champs de bataille, s'eiforçait, par mille [)révenances, de maintenir l'entente cordiale dans toute sa pureté. Aussi reçut-on assez fraîchement le pauvre ^I. Lambert, qui perdit son temps et ses peines à vouloir intéresser les bureaux ministériels aux histoires de Rakoto et de Ranavalo. On lui répondit ingénument qu'à Madagascar comme en Crimée, on ne marcherait qu'avec l'Angleterre, et on l'exhorta à passer le détroit pour voir ce que nos voisins pensaient de la combinaison. .M. Lambert obéit à ces suggestions et partit pour Londres.

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Le dénouement de Tincidenl est un des symptùmes les plus caractéristiques de la manière dont Français et Anglais comprennent les choses coloniales. Pour la France c'est un hors-d'œuvre, un passe-temps intéressant qu'il fait bon avoir en réserve, lorsque la politique cluime et que l'Europe est tranquille. A Londres, au contraire, c'est le premier et constant souci de tous les gouvernements. On y a toujours présente à l'esprit cette vérité élémentaire que, pour notre plus grand dommage, nous oublions trop souvent, à savoir que l'Europe représente à peine la treizième partie de la terre habitable, et que parmi les 1.500 millions d'êtres humains qui s'agitent sous le ciel, nous autres. Européens, ne comptons pas pour un cinquième. Voilà pourquoi lord Clarendon, qui dirigeait alors le Foreign-Office, se garda de suivre l'exemple de son collègue français : il écouta fort complaisamment les rapports imprudents de ^L Lambert, et loin de penser qu'un ministre des affaires étrangères dérogeait, en s'occupant de Madagascar pendant que les principautés danubiennes accaparaient le devant de la scène, il s'employa activement à profiter de la confidence que nous avions dédaignée.

11 comprit sans peine que le triomphe de ^OL Laborde et Lambert entraînerait, par la force des choses, l'établissement de la France à Madagascar. Or, si les Anglais n'avaient pas intérêt à nous supplanter dans les bonnes grâces de Rakoto (car pas plus en 1855 qu'en 1815 ou en 1894, ils ne se soucièrent de la conquête de l'île'l, il leur importait essentiellement que Madagascar ne devînt pas colonie française. Aussi le cabinet britannique se hâta-t-il d'envoyer à Madagascar un homme de confiance, avec mission de battre en brèche l'association Laborde- Lambert, et de démolir l'édifice qu'elle avait si laborieusement construit.

Lord Clarendon fit choix du Révérend W. Ellis, de la London Society, homme précieux, à la fois missionnaire.

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c'ommerçiiiit lit agent secret de premier ordre. 11 arriva à Tauanarive, vers la lin de 18.")G. Six mois plus tard juillet 1857), MM. Laborde et Lambert étaient expulsés, le prince Rakoto omprisoiiiie, et une persécution san- <>:lantc décimait à nouveau les ciirétiens et tous les indig-ènes suspects de complaisance envers les étrangers.

Loin de nous assurément la pensée d'accuser M. Ellis d'avoir provoqué de. sang-fi-oid les atrocités qui marquéreiil la iîn du règne de Hanavalo. Lui-même et ses coreligionnaires ne furent pas épargnés dans la bagarre, et il est dilTicile d'admettre (|u'il se soit bénévolement exposé à de tels ilangers. ÏNIais sa responsabilité n'en demeure pas moins lourde, comme aussi celle du gouvernement dont il était Iv mandataire. Ellis, en effet, durant son séjour à Tauanarive, lit, un des premiers, l'application ti'ès habile d'un procédé particulièrement cher à l'Angleterre, i[ui consiste à plonger un pays dans la barbarie plutTit que de laisser un concurrent bénéficier de sa régénération sociale et économique. Nous avons vu jadis les Anglais attirer les mahdistes en Équatoria, pour y ruiner l'intluence allemande : plus tard, ils ouvrirent le Bornou à Uabah, pour mieux nous en fermer l'entrée'; il en fut de mémo à Madagascar. Plutôt que de voir le triumvirat Ralvoto-Lambert-Laborde prendre la direction des affaires, Ellis n'hésita pas à le dénoncer à la Reine, et ;i soulever contre lui toutes les haines du vieux parti hova. La célèbre voyageuse allemande. M""" Ida Pfeffer, qui se trouvait alors à Tauanarive, nous a laissé un récit ému de cette tragédie et son témoignage, dont aucun intérêt personnel ne peut faire suspecter la véracité, vaut mieux que les déclamations des Ellis et des Shaw -.

1. ."^ur los iiiciileiUs de l'Ecuuitoria l"1 du Burnou, consulter notre prérédi'Mt volume, p. 270 et 362.

2. Voir la relation de son voyage : Madagascar, publié en Allemagne ri Iraduil ilans le Tntir du muiidr de ISflO.

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Ellis ne réussit que trop bien dans ses perfides machinations. Il est vrai que lui aussi subit les conséquences de la réaction qu'il avait déchaînée : il dut quitter l'île, à la suite de MM. Laborde et Lambert, mais peu lui importait du moment qu'il ne laissait derrière lui que des ruines.

La tragédie de 1857 fut comme le testament de Ranavalo L Cette femme extraordinaire, à qui malgré ses crimes et ses cruautés on ne peut refuser de véritables qualités de gouvernement, mourut le 16 août 1861, et sa disparition modifia, une fois encore, la situation, à notre avantage. Le premier soin de Rakoto devenu le roi Radama II, fut de rappeler ^IM. Laborde et Lambert, et de donner force de loi à la convention secrète élaborée quelques années auparavant. 11 nomma M. Lambert son représentant en Europe, et agréa M. Laborde comme consul de France. En même temps, il délivra une charte autorisant la création d'une Compagnie de Madagascar, « dont le but était l'exploitation des mines, des forêts et des terrains situés sur les côtes et dans l'intérieur, et introduisit, dans la législation malgache, une série de mesures, qui tondaient à faire de l'île un état civilisé, mais qui indisposèrent les grauds et le peuple liova lui-même' ».

Le nouveau règne s'annonçait favorablement pour nous. ]\Ialheureusement, le gouvernement impérial, sur les représentations de l'Angleterre, eut la faiblesse de laisser tomber tous nos avantages. Au lieu de profiter de la

1. Dubois et Terrier, op. cit. , p. ,349.— Par les soins de M. Lamljerl, représentant de Radania en Europe, et sur la demande de M. Desbassayns de Richemont, sénateur, et Fréniy, gouverneur du Crédit foncier, une Compagnie fut immédialcnient constituée à Paris, pour profiter des avantages concédés par la charte. Elle fut autorisée par décret impérial du 2 mai 1803. Aux termes de l'article 18 du décret, le directeur de la Compagnie devait être nommé par l'Empereur, ce qui garantissait le maintien de noire iiilluence dans l'ile.

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Ijiinnc voloiilé de liailania, pour (Halilir mitre protectorat dans l'ile, il le reconiuit pour roi d(^ .Madagascar, sons rt-scrvc (/es droits de la France, et le 12 septembre 1862, il signa avec lui un traité d'amitii' et de conimercc. Ce fut une faute grave, dont les conséquences se lii-ent lourdement sentir. En refusant à Radama notre appui moral et matériel, nous laissions ce prince plein de bonne volonté, mais faible et inconsistant, à la merci de toutes les inli'igues qui se tramaient contre lui, c'est-à-dire contre nous-mêmes, parmi ses sujets et ses voisins. En outre il était maladroit de le reeonnaître c comme roi de ^[adagascar », puisque nous prétendions toujours à la souveraineté de la C('ite nord-ouest de File, en vertu d(! nos anciens traitc-s avec les chefs sakalaves. La mention « sous réserve des droits de la France » ne signifiait pas grand'cliose, et ne servait qu'à entretenir l'équivoque.

Les conséquences de cette double faute ne se firent pas attendre. Radama, livré à lui-même, fut incapable de mener à bien les réformes politiques et économiques dont M. Laborde lui avait suggéré le plan. Aux |)remières résistances qu'il rencontra, il perdit la tête; une insurrection éclata, et le malheureux roi fut assassiné dans son palais.

Faut-il voir, dans ce drame, une simple révolte du vieux parti hova contre les innovations d'un gouvernement troj) moderiu'.' C'est possible, mais il n'est pas défendu de penser que cette révolte « spontanée » trouva un puissant appui auprès des agents anglais et des prédicants qui inondaient le pays. La chute de Radama servait trop bien leurs intérêts pour qu'ils n'y aient pas contribué, au moins par leurs excitations, leur acquiescement tacite et leur complicité morale. Ellis, en elïet, était rentré à Tananarive derrière M. Laborde et ne cessait de s'élever avec véhémence contre les tendances françaises de Radama. Si l'on pouvait connaître sa correspondance avec le gou-

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L AFFAIllE DE MADAGASCAR.

vernement anglais, nul doute i[u'on y découvrirait la preuve de ses intrigues, car les rares fragments qu'on en a publiés laissent clairement voir la ligne de conduite qu'il avait adoptée : « Madagascar a le choix entre deux destinées, répétait-il à tout venant, ou bien devenir forte et prospère, ce qui lui permettra de maintenir l'indépendance de la nation, ou bien accepter la suprématie d'une grande puissance. Si vous acceptez la protection de la France, elle fera de Madagascar une simple colonie française comme l'Algérie ou Tahiti, et vous aurez à travailler sous ses ordres et pour son seul profit. Dans l'autre hj'pothèse, quelles que soient les difficultés qui vous menacent, elles ne sont pas insurmontables. Très peu d'années vous suffiront pour atteindre le but, si i'oiis avez de vrais amis pour vous dirigera

Ce langage n'est que trop clair, et ouvre des horizons limpides sur la politique des meneurs de la propagande anti-française. Aussi s'étonnera-t-on peu du silence prudent qu'ils gardèrent sur les événements de 1861. A ce point de vue, le panégyrique, que le fameux pasteur Shaw a consacré à sa propre mémoire, est tout particulièrement suggestif-. Tandis qu'ils'étend avec complaisance, pendant plus de vingt pages, sur la grande trahison de M. Laborde en 1857, et sur l'odieux complot qui devait amener aux affaires le prince Rakoto avec les partisans de l'influence française, il glisse en deux lignes sur le drame de 1861 qui, en supprimant violemment un prince inoffensif et faible, assura le triomphe des intérêts anglais. « Il serait trop long, se borne à dire le Révérend Shaw, de raconter ici cette révolution dont la conséquence fut la mort de Radama II, ainsi que la dénonciation du traité français et de la concession

1. Lettre du Rev. Ellis à lord Clarendon, niinisticdes alfaires étrangères, citée par Sliaw : The true slory ofthe french dispute in Madagascar, p. 20,

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