‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 6 sur 32 · Rapport prcccdcmment citO du 30 novembre · texte numérisé non relu

Rapport prcccdcmment citO du 30 novembre

PIlKMIEnS KTAIII.ISSKMENTS DKS IKVNCAISA MADAGASCAIl. 17

Sou ])laii fut tirs sini|)lc;. Il comprit que sou gouvernement, lié par le traité de 1S14, ne suugeait plus à nous remplacera Madagascar; que si lui-même pouvait encore soulever des difiicultés de détail et des questions de frontières, le procédé n'avait cpie la valeur d'un moyen dilatoire et n'empêcherait |>as, dans un avenir très prochain, le rétablissement de notre pavillon dans la grande île. Il n'v avait plus qu'un moven de nous arrêter; c'était de nous susciler, dans l'ilc numie et de la part des indigènes, (le ti'ls obstacles (pie nous fussions oljlig('s de renoncer à nos projets. ^lais, pour gagner cette suprême partie, il l'allalt, avant tout, trouver à .Madagascar un homme qui voulût bien y faire le jeu des Anglais. Tout rem])li de nouvelles espérances, l''ar([uhai' se mit aussitôt en campagne.

Il y avait alors, dans les parages de la c(jte orientale (le l'ilc, la seule fréquentée par les Européens, deux chefs (pii, à en juger par les très vagues notions qu'on avait alors sur la situation politi(jue des peuplades indigènes, semblaient avoir une réelle autorité. L'un d'eux, Jean- René, vivait à Tamatave : c'était une sorte de sang-mêlc, qui, de tous temps, avait été en rapports avec nos nationaux, notamment avec Sylvain Roux, et ne passait pas pour hostile à l'influence française. L'autre, Radama, résidait à Tananarive, on il s'intitulait roi des Ilovas. Conlinés sur les hauts plateaux de l'Emyrne, lui et ses prédécesseurs s'étaient jusque-là peu souciés de ce qui se passait sur les côtes, et protégés par leur rempart do montagnes et de forêts, n'avaient eu que de rares et passagères relations avec les Européens. Farquhar pensa que ce chef, qu'on lui peignait comme hardi et remuant, pourrait servir ses projets. Dès ISlti, il lui envova un de ses agents nommé Chardenais, pour le saluer au nom du l'rince-Régent, et lui apporter les présents d'usage. Chardenais réussit au delà de toute espérance. Fort bien

18 l'afi.virk i)i; Madagascar.

vu à Tananarive, il y séjourna quelques mois, et gagna la confiance de Radama, au point que celui-ci lui confia ses deux frères pour les faire élever à Maniiee.

Le succès de Chardcnais était do ])ori augure pour Farquliar. Radama avait rendu ce qu'il attendait de lui. II s'agissait maintenant de mettre la main sur la dynastie liova et do faire jouer à son chef le rùle de roi de Madagascar, on le reconnaîtrait comme tel à grand fracas, on s'empresserait de l'honorer de l'amitié et de la protection de la Grande-Bretagne, il deviendrait alors inviolable jjour tous les compétiteurs étrangers. La France, venue trop tard, devrait aller chercher fortune ailleurs, et l'Angleterre serait maîtresse à ^Madagascar, par l'intermédiaire de son nouveau vassal. Farquhar se mit immédiatement à l'œuvre, il reçut en grande pompe les deux jeunes princes qu'on lui confiait, leur donna comme gouverneur un homme sûr, le sergent Hastie, et envoya auprès de Radama un de ses officiers, ÙSL Le Sage, pour compléter l'ceu- A-re de Chardenais.

Le Sage arriva à Tananarive, en décembre 1816. Il salua Radama du titre de roi de Madagascar, et lui offrit l'appui de l'Angleterre, pour faire respecter sa souveraineté par les tribus environnantes, notamment par celles de Tamatave qui obéissaient à Jean-René, l'ami des Français. Radama écouta volontiers ces flatteuses suggestions et, dès les premiers jours de 1817, il signa avec Lesage un traité secret, aux termes duquel il était reconnu souverain de l'île entière, et recevait de l'argent, des munitions de toute sorte et des instructeurs anglais pour son armée ; en revanche, il s'engageait à réduire à l'obéissance son pseudovassal de Tamatave. C'est ainsi que, selon l'expression d'une belle hardiesse d'un écrivain peu suspect, le pasteur Shaw, sir Robert Farquhar céda au roi hova Radama I toutes les possessions do l'Angleterre à Madagascar'. 1. Shaw, Madagascar anrlFrancc. p. SI.

i'Iu:mii:iis kimii.issicmiînts dks ih\:<i;ms a M\DAc;\sc\it. Il)

Fidèle à ses engagements, Radama attaqua aussitôt .Ican-René. Une armée liova, commandée ])ar le sergent anglais Bradv, descendit à Tamalave, pendant (juune IVegatc exjx'^diée de lili' .Maurice mouillait en rade. i'ris entre deux feux, .lean-llenc; capitula ^octobre 1S17).

Tout aussitôt Farquliar jeta le masque. A la convention secrète de l'année précédente, il substitua un traité officiel en bonne et due forme, que le capitaine Stanfell vint signer à Tamalave, avec les délégués liovas (23 octobre IS17). Amitié et alliance perpétuelle étaient conclues entre l'Angleterre et le roi de Madagascar. Un envoyé: anglais, le sergent llastie, était accrédité à Tananarive ; enlin l'Angleterre promettait de verser annuellement à Radama deux mille livres sterling, dix mille livres de poudre, et cent fusils. Comme contre-partie à la charge des Hovas, ligurait lu clause de style qui a toujours rendu de si précieux services à la diplomatie anglaise : Radama s'engageait à interdire la traite des esclaves dans ses États.

Farquhar donna aussitôt connaissance de ce traité au gouverneur de Bourbon, ajoutant que Madagascar étant désormais reconnue par l'Angleterre comme puissance libre et indépendante, les autorités anglaises n'avaient plus qualité pour traiter de la rétrocession à la France d'une portion de son territoire.

Ainsi notre habile et rusé adversaire avait, pendant trois ans, réussi à nous écarter de Madagascar, en dépit des termes formels du traité' de 1814, et des ordres impératifs de son gouvernement. Pour obtenir ce résultat, il avait, par trois fois, modifié son système de défense et ses arguments, mais ceci n'était à ses yeux qu'un détail sans importance. Peut-être n'est-il pas superflu d'ajouter ([ue l'eclosion spontanée du patriotisme bova, et les manifestations nationales du roi Radama, avaient coûté

20 l'ai-iaire PE MADAG\SCAFî.

au gouvernement de Tile Maurice la liagatelle de 1.349.000 francs'.

Lorsque le commandant Martin de Lacroix eut rendu compte à son chef du résultat inattendu de sa mission auprès de sir Robert Farqnliar, on finit par comprendre, à Bourbon, qu'on n'obtiendrait jamais rien, si l'on attendait indéfiniment le bon plaisir de nos voisins. 11 fallait prendie une décision ou se résigner à voir le traité de 1814 devenir caduc par suite de prescription. L'absence de Far- (juhar, parti en congé, était une occasion dont il fallait profiter, d'autant que l'officier auquel il avait confié l'intérim, ^L Hall, mou et irrésolu, ne semblait pas un adversaire bien redoutable. En conséquence, le gouverneur de Bourbon sollicita et obtint du baron Portai, alors ministre de la marine, de faire réoccuper sans plus de discussions l'île Sainte-Marie et la rade de Tintingne. Le commandant de Mackau, chargé de l'opération, occupa ces deux postes, le 15 octobre 1818. De son côté, Sylvain Roux releva notre pavillon à Tamatave.

Ces nouvelles hâtèrent le retour de Farquhar, qui reparut à Maurice, vers la fin de 1818. Pour balancer les progrès des Français, il amenait avec lui un premier convoi de missionnaires appartenant à la Londou Society, qui devait jouer plus tard un rôle si considérable à Madagascar. 11 alla lui-même présenter ses précieux auxiliaires à Radama, et les installer à Tananarive. Radama reçut fort bien celui qui l'avait poussé au trône de Madagascar et, sur ses sollicitations, il consentit, en 1820, à signer un second traité, qui confirmait et complétait celui de 1817. Il autorisa les missionnaires protestants à ouvrir des écoles dans l'Emyrne, leur fournit de gré ou de force leur clientèle d'élèves, et confia à Farquhar vingt jeunes gens, pour les

1. Rapport pi'tsenté à la Chambre des Communes. 10 juillet 1828. Ct. également : L'expédition de Madagascar en IS'Jt), par M. Gailly de Taurines. IHe.vuedes Deux Mondes. 15 septembre 1895.)

l'IlKMIlillS liTAULlSSKNENTS DKS l'IlANÇAIS A M M)A<;aS(:mi. 21

l'airo élever en Angleterre. Enfin de nuiiibri-iix olliciers et sous-officiers aniclais furent admis comme instructeurs dansTarmée hova.

Cependant, le cabinet français poursuivait son plan. .Malgré les clameurs d'une opposition inconsciente, qui chaque jour entravait le pouvoir dans ses louables efforts pour relever notre marine, notre commerce extérieur et nos colonies', le baron Portai avait pu arracher aux Chambres quelques crédits, en vue de l'œuvre entreprise à Madagascar. Il ne servait à rien, en effet, de relever un pavillon, si l'on ne prenait pas soin d'assurer la sécurité de nos nationaux et de protéger leurs intérêts et leurs biens. On obtint 420.000 francs en 1820, 93.000francs en 1821 et 1822. Avec les crédits mis à sa disposition, le gouverneur de Bourbon put faire réoccuper Fort-Dauphin. En même temps, Sylvain Roux, nommé commandant des établissements français à Madagascar, réorganisa les postes de Foulepointe, Tintingue et Fondarare, puis passa dans l'ile Sainte-Marie, avec l'intention d'y jeter les bases d'une station navale (30 octobre 1821). L'élan semblait décisif, mais Farquhar, qui veillait attentivement, l'entrava encore une fois.

A peine Sylvain Roux était-il débarqué à Sainte-Marie qu'il vit arriver une frégate anglaise (23 novembre 1821). Son commandant, le capitaine Moresby, le somma de la part du gouverneur de Maurice de lui dire au nom de qui et en vertu de quels ordres il prétendait occuper l'île. Sylvain Roux répliqua qu'il agissait au nom du roi de

1. « Ne pouvez-vous être libres, indépendants, prospOres, sans avoir une marine nombreuse? Combien les dépenses surabondantes que nous faisons pour la marine, alin de proléger notre commerce extérieur, ne seraient-elles pas plus utilement employées pour améliorer notre agriculture, rendre plus actif notre commerce intérieur et développer notre industrie? n ( Discours du général Sébastiani à la Cliumbre des députés, l-' avril 1822. )

22 l'aifairk de Madagascar.

France et qu'il n'avait pas de compte à rendre aux autorités anglaises. Sur quoi le capitaine ^loresLy, voyant que l'intimidation n'avait aucune prise sur notre représentant, appareilla sans tarder, et s'en fut porter ces fâcheuses nouvelles à son chef. Pour nous arrêter il n'y avait plus qu'un seul moyen : la force. Farquhar n'hésita pas à l'employer.

Sur son ordre, le sergent Ilastie, qui résidait à Tananarive, en qualité de consul d'Angleterre, endoctrina Radama et lui persuada que le moment était venu d'utiliser les troupes que les traités de 1817 et de 1820 et les larges subventions fournies par la Grande-Bretagne lui avaient permis d'organiser. Radama se laissa facilement convaincre, et un petit corps d'armée hova, solidement encadré par des soldats et des officiers anglais, apparut bientôt sur la côte orientale K Foulepointe, Tamatave, Tintingue et Fondarare furent successivement enlevés, sans que les quelques hommes qui gardaient ces places pussent opposer une résistance sérieuse (1823). Seul, Sylvain Roux réussit à tenir dans Sainte-^Marie (1824). L'année suivante, Fort- Dauphin tomba à son tour, et il. de Grasse-Briancon, qui l'occupait avec cinq hommes, fut saisi par surprise, jeté sur un bateau et renvoyé à Bourbon 14 mars 1825).

Ces éA'^énements finirent par émouvoir l'opinion en France, où il parut excessif que Radama employât contre nous des troupes commandées par Hastie, qui, officiellement ou non, n'en exerçait pas moius à Tananarive les fonctions de consul anglais, instruites et dirigées par des officiers et sousofficiers anglais, armées de fusils anglais, approvisionnées de poudre anglaise, payées grâce aux subventions anglaises et vêtues d'uniformes anglais. Plusieurs fois déjà, le marquis de Clermont-Tonnerre, qui avait succédé au baron

1. « Radama fui puissanimenl aidé dans ses conquêtes par un groupe nombreux d'officiers ci de sous-officiers anglais, parmi lesquels M. Hastie se dislingue particulièrement. » .Tohnslon, op. cil., p. 268,

IMIKMIKHS liTAlil.ISSKMKNTS DES in.VNÇAIS A M ADAGASCAIl. 23

Portai clans Fadministration de la marine, avait insisté au conseil pour qu'on fil à Londres les réclamations nécessaires. Mais ^I. de Cliateaubriand, alors ministre des alVairos étrangères, tout tm transmettant pour la forme les ]ilaintes de son collègue à son ambassadeur, les laissait volontiers tomber dans l'oubli : « 11 était persuadé, disait-il, de la complète inutilité d'une semblable démarcbe, car il était trop facile aux Anglais de protester de leurs bonnes intentions et de rejeter toute la faute sur les indigènes. » Il concluait en ces termes : « .Si nous voulons agir à ^ladagascar, il faut nous servir des mêmes armes que les Anglais, c'est-à-dire y envoyer des liommes et de l'argent : mais il ne sert à rien de récriminer '. « Et en fait, la réponse que ^[. Canningtransmit,le 19 avril 1824, au prince de Polignac, notre ambassadeur à Londres, ne laissait au cabinet français aucun espoir de voir s'aplanir les difficultés dont nous nous plaignions : « 11 ne paraît pas, disait le chef du Foreign-Office, qii'aucun obstacle ait été mis par les autorités anglaises de l'île Maurice à la reprise de possession par la France de ses anciens établissements. Les entraves que les autorités françaises ont éprouvées paraissent leur avoir été opposées par quelquesunes des tribus guerrières et indépendantes de l'île. Quant aux présents faits à des habitants du pays, que l'on dit être habillés et armés à l'anglaise, et aux munitions que l'on prétend avoir été fournies par le brick le Wiznrd, le gouvernement de S. M. ne peut ajouter qu'une chose : c'est que ces articles ont été fournis aux Malgaches par suite d'un commerce libre et légal, qui a toujours été d'usage et de droit entre nations indépendantes -. »

1. En ce sens, voir la lettre fort spirituelle de M. de Chateaubriand à M. de Clermont-Tonnerre, en date du 12 mars 1824, citée par M. Gailly des Taurines, op. cil.

2. Mémorandum du 19 avril 1824 remis par M. Canning au prince ile Polignac, cité par M. Gailly des Taurnis, op. cil.

^^ L Ail Allti; DE MADAGASCAH.

Une discussion entamée sous de pareils puspices ne pouvait aboutir. Aussi le cabinet français n'insista pas, et conformément à Favis de M. de (Chateaubriand, il se mit en devoir de passer des paroles aux actes. Le moment était favorable pour agir : nous n'avions plus à compter avec sir Robert Farquhar, qui, pourvu en récompense de ses services d'un poste avantageux à Londres, avait quitté Maurice. D'autre part, le sergent Hastie, notre implacable ennemi, l'àme de la résistance à Madagascar, n'était plus. Il était mort, le 18 octobre 1826, à Tananarive, où, bien que simple agent consulaire anglais, il avait acquis la situation et l'autorité d'un véritable maire du palais '. Radama à son tour n'allait pas tarder à le suivre dans la tombe. Toutes

1. Un livre bleu fut consacré par le gouvernement anglais à la mort et au.\ obsèques de cet homme remarquable, un des plus curieux types d'aventuriers de l'Iiisloire de Madagascar. Nous on extrayons la lettre par laquelle Radama infoiniait le gouverneur de Maurice de la mort de son agent. Elle donne un singulier aperçu des relations étroites qui existaient alors entre les autorités anglaises et le roi Ilova.

« Tananarive, 23 octobre 182G.

» Au Lieutenant gi'nvvdl sir <i. L. Cote, gninerneur de Maurice. ■■ MoNSiEun, 11 J'ai l'honneur de m'acquittcr d'un doulouieux et lamentable devoir, en informant Votre Excellence, que l'illustre et dévoué M. James Hastie qui, depuis plusieurs années, représentait votre gouvernement à ma Cour, est décédé, le 18 courant, après une longue maladie. Parsessages conseils et sa promptitude à secourir les pauvres et les faibles, il avait mérité, non seulement mon amitié qui n'a fait que croître pour lui, chaque jour, mais aussi l'amour de mon peuple qui pleure en lui un ami et un père... Toutefois, malgré la mort de M. Hastie, moi Radama qui déjà ai supprimé la traite des esclaves, conformément au traité que j'ai passé avec !<. M. B., je suis toujours en vie, et suis résolu à observer sirictoment, par tous les moyens en mon pouvoir, les stipulations de ce traité, si V.E. continue à me faire verser annuellement ce qui est prévu dans ledit traité. J'envoie à V. E. le compte de ce que j'ai reçu cette année, n (Gorrespondence between His Majesty's government and the sovereign chief of Madagascar, 1" mai 1828).

l'Ui;Mli:itS KTAIILISSKMENTS IIICS 1 IIANCAIS \ MMiMiASCAIt. 2j

ces disparitions soudaines nous laissaient le ciianip libre : on en proiita sans tarder. Le premier soin du gouvernement fut d'envoyer, à Boiirlx)», un gouverneur énergique, le comte de (]li(^[Tontaiiies, en lemiilacement de M. de Frcycinet, (lu'on rendait, non sans raison, en grande partie responsable du mauvais état de nos affaires : enfin, au mois de mai 1828, li; baron llydi; de Neuville, ministre de la marine, obtint du iîoi les derniers ordres nécessaires. Il manda aussitôt à l'amiral Houssin, qui commandait notre division navale sur les cotes de Brésil, d'envoyer une petite escadre à Bourbon : le capitaine de vaisseau Gourbeyre on reçut le commandement. Arrivt; à Bourbon, au début de juin 182U, il en repartit quinze jours jdus tard, avec trois bâtiments et 230 hommes, (^est en cet équipage que la France partait en guerre contre la reine Ranavalo I, veuve et successeur de Radama I.

Malgré la modicité des moyens employés, notre expédition ne pouvait agréer aux Anglais, qui se mirent aussitôt en devoir de l'entraver. A peine les navires du commandant Gourbeyre avaient-ils quitté l'île Bourbon, que le gouverneur de Maurice, ^I. Colville, écrivit au comte de Gheffontaines une lettre de protestation. De son côté, lord Stuart se plaignit au prince de Polignac devenu premier ministre. Chose assez piquante, qui montre combien cette attitude était artificielle, et combien les Anglais étaient embarrassés pour légitimer leur opposition, les thèses soutenues par les deux agents du cabinet britannique étaient diamétralement contradictoires. Tandis que lord Stuart, se référant à la première interprétation du traité de 1814 , déclarait ([ue l'île de ^ladagascar était passée sous la domination de l'Angleterre, en sa qualité de dépendance de l'ile >,laurice ', M. Colville se conformait aux instructions postérieures de lord Bathurst et nous

1. Lord Sluart ;i lord Abcrdoen, 23 octobre 1829. Record office.

26 L.MF.VIRE 1)1-; M.VDAGASC.VH.

conciidait certains points strictement flrlimités que nous occupions au l°''janvier 1792 i. Si maintenant, de ces deux opinions dilTicilement conciliables, on rapproche celle de Farquhar notifiant en 1817 au gouverneur de Bourbon « que Madagascar était une puissance indépendante, unie au r((i d'Angleterre par des traités d'alliance et d'amitié, et sur le territoire de laquelle aucune nation n'avait de droits de propriété hors ceux que cette puissance serait disposée à admettre ~ » ; il faut bien conclure que le cabinet anglais et ses représentants ne se préoccupaient nullement d'une doctrine politique ou d'un intérêt supérieur à faire prévaloir; que leur seul objectif ét:iit de nous écarter de ]\Iadag'ascar ; que, pour atteindre ce but, tous les moyens leur étaient bons, et que notamment ils saisissaient , avec une égale avidité, tous les prétextes que leur suggéraient les événements ou l'imagination féconde de quelque sous-ordre trop zélé. Aussi le prince de Polignac était-il pleinement dans son droit, en se refusant à poursuivre, au sujet de Madagascar, une négociation qui, chaque jour, changeait de base, et qui, se heurtant à des systèmes diamétralement opposés, selon qu'on discutait ù Paris, à Londres ou à Maurice, ne pouvait aboutir qu'à un inextricable imbroglio. Voilà pourquoi les instructions du duc de Laval, ambassadeur à Londres, lui prescrivirent formellement de décliner toute controverse à ce sujet : « Si le ministre anglais, y lit-on, cédant à l'impulsion dagents qui n'ont pas su se dégager encore des voies d'une politique ombrageuse et hostile à l'égard de la France, voulait comme eux s'ingérer dans les suites d'une entreprise où l'Angleterre n'a aucun droit d'intervenir, vous combattrez avec fermeté toutes prétentions de cette nature et vous ne dissimulerez

1. M. Colvillc au gciuvcrncur de l'ile ISourbon. 28 aoùl 1829. Hcnird

ï. Sir Robert Farquhar au gouvoi'iieur de l'ilo Bouibun, décembre 1817. Record office.

PUKMIERS KTMiLISSEMKNTS IIKS 1 H\N(:\IS A M ADACASCAIt. 27

pas (ju'ellcs scronl invariaLlcment repoussôes par le gouvernement du Uoi '. »

Le cabinet anglais en fut dune pour ses fi-ais, et le commandant Gourbeyre, dédaignant de vaines récriminations, parvint sans encombre à Tamatave. Après quelques pourparlers et une infructueuse tentative de conciliation, la ville fut bombardée et occupée par une compagnie de débarcpiement (11 octobre). Huit jours plus tard, nos marins furent moins heureux devant Foulepoiute où leurs effectifs réduits ne purent venir à bout de la vigoureuse résistance d(>s Ilovas, mais le 3 novembre, ils prirent leur revanche à Pointe à Larrée. Là s'arrêta la campagne : les pertes avaient été sérieuses, les survivants cruellement éprouvés par la fièvre, et le commandant Gourbeyre, après avoir laissé une garnison à Tintingue, prit le parti de rentrer à Bourbon (28 novembre).

Les résultats étaient assez médiocres et la suite des événements allait les réduire encore. Lorsqu'on effet le commandant reparut trois mois après à Tintingue, un lamentable spectacle l'y attendait. La fièvre s'était abattue sur la malheureuse garnison, et sur deux cents hommes, à peine en restait-il vingt valides. M. Gourbeyre, profondément découragé, demanda son rappel. \'ainement l'actif et intelligent gouverneur de Bourbon lui remontra-t-il que rien n'était compromis. Déjà 800 hommes de renfort étaient arrivés à Bourbon, et n'attendaient plus que l'ordre de départ. L'ordre ne fut pas donné. Le commandant revint en France, et l'officier auquel il avait remis ses pouvoirs n'osa, faute de nouvelles instructions, poursuivre les opérations. L'occasion était manquée, et ne devait plus reparaître avant cinquante ans.

C'est qu'en elfet la chute du roi Charles X et du prince

1. Le prince de Polignao au duc de Laval (2 niai'S 1830). Archives des Affaires clruni^vrcs.

28 LAIIAIRE IIE M.VKAGASCAR.

de Polignac allait marquer un temps d'arrêt dans notre renaissance maritime et coloniale. Les hommes qui s'étaient groupés autour de Louis-Philippe avaient, sur les questions extérieures, des idées fort différentes de celles qui avaient guidé les hommes d'état de la Restauration, et ils ne pensaient pas que la grandeur et la prospérité du pays fussent liées à son expansion au dehors. S'ils n'osèrent pas évacuer l'Algérie, ce n'est pas que l'envie leur en ait manqué, mais ils reculèrent devant la résistance du Roi plus clairvoyant qu'eux, et la crainte de hlesser trop vivement l'amour-propre national. Quant à Madagascar, elle était trop peu connue, et son histoire était trop courte pour trouver des défenseurs. Son sort fut réglé sans discussion par le général Sébastiani, que la révolution avait porté au ministère de la marine. Il supprima tous les crédits votés pour l'expédition, contremanda le départ des troupes, et rappela celles qui étaient déjà parties. « Un armement extraordinaire existait à ^Madagascar, expliquat-il à la Chambre, en \'ue d'un établissement impolitique et impossible; nous nous sommes hâtés, en arrivant au ministère, de donner tous les ordres, de prendre toutes les mesures propres à faire cesser l'effusion du sang, et à arrêter le cours de nos sacrifices i. « Plus explicite encore, devant le conseil d'amirauté, le ministre justifia sa décision par des paroles qu'on aimerait mieux ne pas voir figurer dans un procès-verbal officiel : « Au point de vue politique, dit-il, l'expédition pourrait donner lieu à quelques difficultés, en ce sens qu'elle a eu pour but de donner aux établissements français de Madagascar plus de consistance et d'étendue qu'ils n'en avaient eu jusque-là, et de changer par conséquent la situation relative de la France et de l'Angleterre-.

1. Discours du gonéral Sébastiani à la Chambre des dépulùs, 15 nov.

2. Conseil d'amii'auté : procos-verbal des séances, fi octobre 1830.

l'OLITini IC nu GOUVERNEMKNT KK JIII.I.KT. 29

L'iie aussi excessive prudence paraît surpn'iiantu, de la part du vigoureux soldat qu'était le général Sébastiani, surtout lorsqu'on vient à la rapprocher de la ti'nK'rité non moins grande dont il fit preuve les années suivantes dans les allaires européennes. Aussi faut-il y voir non pas une marque de pusillanimité, mais bien une application fort intempestive d'un principe cher aux hommes de cette giMiératioti politique : n .Xous ne possi'dous, avait dit quelque temps auparavant le général alors simple député de l'opposition, nous ne possédons aujourd'hui de colonies ([U(! sous le bon plaisir de l'Angleterre, et j'ajouterai, au grand détriment de notre prospérité agricole, commerciale et industrielle'. » Devenu ministre par le hasard d'une révolution, il se hâta de passer des pai-oles aux actes, et voilà pourquoi un demi-sii'cle fut perdu à Madagascar, pour la cause du progrès et de la civilisation.

Rien n'est plus tei'ue que l'histoire de l'action française à Madagascar, pendant le demi-siècle qui suivit la chute de la Restauration. Rien de plus déconcertant pour l'historien que cette longue défaillance de notre polititpic, qui non seulement anéantit les résultats obtenus, mais alla même jusqu'à compromettre l'avenir par d'injustifiables imprudences. C'est miracle que personne ne nous ait devancés dans la place, et qu'après cinquante ans écoulés, nous ayons pu renouer utilement les fils épars et relâchés de nos vieilles traditions : singulière faveur que la fortune ne devait pas à notre longue inditl'érence.

Ce ne sont pas cependant les raisons d'agii' qui manquèrent au gouvernement de juillet et au second empire.

1. Itiscours du général Sébastiani à la Cliambro des députés (2i juillet 1828).

30 l'.MIAIKE RE MADAGASCAR.

Les insolences et les cruautés des Ilovas leur auraient depuis longtemps attiré un châtiment méi'ité ; Thabileté de deux hommes énergiques et avisés, MM. Laborde et Lambert, aurait peut-être iini par nous entraîner à leur suite, si nous n'avions toujours vu l'Angleterre monter jalousement la garde autour de l'Ile. Ni Louis-Philippe, ni Napoléon III ne voulurent, en forçant le blocus, encourir le déplaisir et l'hostilité de nos voisins, ajouter un motif de dissentiment à tous ceux qui déjà nous divisaient, surtout alors qu'ils prétendaient faire, de l'alliance anglaise, la base de leur politique européenne.

De cette contradiction perpétuelle entre notre politique européenne et nos intérêts coloniaux et maritimes, naquit tout le mal. Elle nous eût coûté l'Algérie, si de ce côté la Restauration n'avait pas brusqué les événements et suffisamment avancé les choses pour qu'il nous devint impossible de reculer, mais elle nous paralj'sa en maint endroit du globe, notamment à ^Madagascar.

Nous n'aurons garde de raconter, par le menu, cette pénible histoire, qui se traîne languissamment pendant tant d'années, mais il est nécessaire d'en retracer sommairement les principaux faits, tant pour permettre de suivre l'enchaînement des événements que pour faire ressortir la continuité de la politique anglaise dans la grande île.

L'échec di; l'expédition Gourbeyre et le rappel de nos troupes n'avaient pas tardé à provoquer une réaction à Tananarive. La reine Ranavalo I, sanguinaire et violente de sa nature, devint l'instrument du vieux parti hova, hostile à toutes les idées modernes. Des représailles abominables furent exercées contre le parti adverse, et les peuplades Betsimisarakas. qui nous avaient fait bon accueil sur le rivage oriental, furent anéanties. Cette barbare exécution ayant laissé la France indifférente, Ranavalo osa davantage. La mission catholique, que le préfet apostolique de la Réunion avait conduite à Tana-

poi.rrii^HE nie (;olm:h.m:mi:.n i m .u ii,li:t. 'M

nai'ivo en 1S.'Î2, fui chassée et. son intrépide chef |i;iyji de sa vie sa eharilé rt son (h''vniiciuenl. Le même sort ne tai'da pas à atteindre les missions protestantes, et par un jnste retour di'S eiioses d'ici-has, li^s Anglais qui avaient provoqué contre nous l'élévation de la puissance hpva, ne lurent pas plus que nous à Tahri de ses coups. En 1835, il n'y eut plus un seul Europt'en à Tananarive ; un très jietit nombre avait pu rester à 'l'aniatave, sous l'ombraffeuse surveillance du gouverneur hova.

Pendant six ans, le pavillon français disparut complètement de la grande île; puis, en IS'iO, notre gouvci'uement jiarut avoir quelque velléit('' de sortir de sa torpeur. Les événements qui agitaient alors l'Europe avaient excité en France une sorte d'impatience contre la lourde tutelle de l'Angleterre, et ce sentiment, qui s'était manifesté avec une imprudente vivacité dans les affaires d'Orient, eut une ri'percussion sensible dans les autres parties du monde. Sur la côte occidentale d'Afritpie, les commandants Bouet NN'illaumez et Baudin débarquèrent pour la première fois au Congo, en (luinée et aux Ijouches du Niçïer ^1840-1844); au Maroc, nous osâmes, en dépit de l'Angleterre, réduire le sultan à l'impuissance; en Océanie, l'amiral Du Pelit-Thouars parut à Tahiti. Enfin, à Madagascar, l'amiral de Hell chercha à reprendre pied, non plus sur la côte est, où la présence des Hovas aurait provoqué des hostilités bruyantes, mais sur le rivage occidental, qui avait toujours échappé à l'action du gouvernement de Tananarive. De 1840 à 1844, une série de traités passés avec les chefs sakalaves nous assurèrent la possession des îles de Nossi-Bé et de Mayotte et du litoral compris entre labaie de Passavanda et le cap Saint- Vincent. Il fut même question, à Paris, d'entamer une campagne plus sérieuse qui, tout en vengeant nos malheureux compatriotes persécutés par la reine Ranavalo, aurait assuré définitivement notre situation dans l'île.

32 l'aHAIUK de MAIlAGASCAH.

Le projet était en voie d'aboutir, lorsqu'une saute de vent se produisit et tout fut abandonné '.

Nos marins, et ceux mêmes d'Angletei-re, furent moins endurants que le cabinet français, et un incident inattendu vint les pousser à bout et les déterminer à agir, sans attendre les instructions d'Europe. En 1845, la reine Ranavalo s'avisa d'édicter une loi, qui assimilait tous les étrangers à ses propres sujets, et notamment les soumettait à la corvée, à l'esclavage et à la barbare épreuve du poison, fondement de la procédure civile et criminelle, à Madagascar. Contre ceux qui refuseraient d'accepter cette intolérable situation, la loi édictait l'expulsion et la confiscation des biens. De la menace, on passa aussitôt à l'exécution, si bien que tous les Européens restés à TamataA^e durent évacuer le pays, et abandonner leur fortune à la rapacité des Hovas. L'amiral Romain Desfossés, qui commandait notre division navale, ne voulut pas supporter pareille provocation. D'accord avec le capitaine de vaisseau Kelly, commandant le navire anglais Conway, il se présenta, le l,i juin l.S'i.'), devant Tamatave, et après un ultimatum demeuré sans résultat, il bombarda la ville. Puis Français et Anglais mirent à terre leurs compagnies de débarquement, et assaillirent les retranchements liovas. L'assaut échoua : nos trois cents hommes furent décimés et se replièrent, en laissant une vingtaine des leurs entre les mains de l'ennemi. Ce malheureux incident, loin de servir notre cause, eut les plus fâcheux résultats. Non seulement

1. « Vers cette époque, il élait question de faire uueexpédiliou :i Madagascar. Le général Duvivicr était désigné pour la coniniander. Il ni'envova un oHicier d'ordonnance nie demander si je voulais en faire partie, et Marbot me faisait savoir qu'on serait très heureu.x, au ministère de la guerre, de me désigner pour cette expédition. Il m'eût été difficile de refuser... et cependant cela ne me souriait guère. Heureusement l'expédition n'eut pas lieu. » (Souvenirs du marcrlinl Cnnroborl, recueillis par G. liapsl, I, .■iy2.)

l'Ol.ITIQLK DU UOUXEKNKMK.NT DE .1111. 1. ET. 33

l'orjjfueil de Hanavalo .s'cnlla outre mesure, et ses crunutcs no conuurciit plus de borne.s, mais les Anj^lais .suri'iit liirr [lai'ti de leur échec pour rentrer eu ti-ràcc à nos dépens, ils se liàtèr(Mit de désavouer le commandant Kelly, ([ui, dirent-ils, avait agi sans ordres, j)ayèrent a la reine une indemnitt' (l(! 7."). 000 francs et s'appliquèrent à rejeteisur nous tout l'odieux de l'agression. Aux procédés barbares du gouvernement liova, ils n'pondirent par des avances pleines de mansuétude, et abandonnant froidement la cause de leurs nationaux spoliés et maltraités, ils s'appliquèrent à éviter une rupture» ofliciell(\ qui eût compromis les chances de l'avenir. Le résultat qu'ils cherchaient no tarda pas à se produire. Tandis que les l'ranrais restaient tonus à l'écart, les Anglais réussirent à s'iniiltrer à nouveau dans la place, et quelques années plus tard, en 1853, il sullit d'un cadeau de 50.000 francs glissé par le gouverneur de Maurice dans la main du favori en titre, le prince Rainijahorany, pour faire rapporter, en ce qui concernait ses nationaux, les mesures vexatoires de la vieille Reine.

La grande île semblait devoir échapper définitivement à l'iniluence française, au profit de l'Angleterre, lorsque M. M. Laborde et Lambert entrèrent en scène. Peut-être ost-ce à ces doux hommes que nous devons d'être aujourd'hui à Tananarivo, non pas que leur habilett' de manœuvre ait eu des résultats directs et un succès immédiat, mais par leur persévérance inlassable autant qu'ingénieuse, ils réussirent à empêcher l'oubli de [se faire autour de Madagascar; ils maintinrent la question ouverte, forcèrent l'attention distraite de la métropole,'et n attendant des jours meilleurs, surent interrompre la prescription qui menaçait de s'étabfir à notre détriment.

Si l'on doutait encore des services que ces deux hommes rendirent à la cause française, il suffirait, pour s'en convaincre, de relire les sarcasmes, les calomnies et les atta-

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ques de tout genre dont ils furent abreuvés par nos rivaux. On ne leur épargna aucune accusation si outrageante fùt-elle. Assurément, MM. Laborde et Lambert, isolés dans un pays barbare, menacés cbaque jour dans leurs biens et dans leur existence, réduits à leurs seules forces pour tenir tête à un peuple passé maître dans Fart de la duplicité et de la fourberie, oublièrent-ils parfois de régler leur conduite d'après les principes du code civil et les usages diplomatiques de la vieille Europe. Les conditions exceptionnelles de leur vie aventureuse les obligeait à une liberté d'allures qu'on a toujours tolérée dans les pays neufs. Mais de là à en faire des marchands d'esclaves, des voleurs et des assassins, il y a loin. C'est cependant le portrait qu'ont tracé d'eux la plupart des auteurs anglais qui ont écrit sur ^ladagascar, les Pasfîeld, les Shaw, les Ellis, et bien d'autres. >Jous n'avons ])sis ici à les laver des imputations odieuses accumulées sur leurs tètes : le temps en a fait justice. Mais il n'est pas inutile d'exposer les origines de cette inimitié, car s'il était établi que la cause française faillit triompher à Madagascar, vingt-cinq ans avant l'heure, grâce à nos deux compatriotes, la rancune de nos voisins d'outre-Manche s'expliquerait d'elle-même.

M. Laborde, né en 1805 à Auch, était parti, vers 1830, pour chercher fortune dans les îles ]\Iascareignes. La traversée fut heureuse, mais au moment d'arriver au port, le navire qui le portait fut jeté à la côte, dans les parages de Fort-Dauphin. Echappé au naufrage avec (juelqnes-uns de ses compagnons, M. Laborde tomba entre les mains des indigènes, fut réduit en esclavage, et conduit à Tananarive, pour y être mis en vente. C'est sous ces tristes auspices que cet homme commença la plus aventureuse et le plus extraordinaire des carrières.

On était alors en 1831, Ranavalo 1 régnait sur les Hovas. Elle avait déjà rompu toutes relations avec les

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iMiropéens, et ])ri'liHli'! aux violences cl aux persécutions qui cusanglauloi'ent son lonp; règne. La situation de M. Labf)rcle citait donc fort pou enviable. Comment s'y prit-il, niiii seulement pour échapper au sort (jui le menaçail, mais encore pour ilevenirle personnage le plus en vue (le riMiiyriie.' l'eut-èti'e serait-il indiscret d'approfondir le mystère, car la Reine était veuve et ardente, et l'eselavc jeune et bien tourné. Mieux vaut s'en tenir à la version olllcielle. On assure donc qu(^ M. Laborde, ayant fait connaître sa profession d'armurier, et déclaré qu'il était capablis de fabriquer des armes de toute sorte, se vit aussitôt traité avec considération par la Reine, que sa rupture avec la France et l'Angleterre privait des importations eui-opéennes. Il entra à son service, et installa ses ateliers dans les environs de la capitale. Les produits de son industrie encliantèrent la Reine et son entourage ; sa laveur s'accrut encore, lorstjue à sa manufacture d'armes il adjoignit des fabriques de sucre, de rhum et de faïences, si bien que, malgré la politique barbare de Ranavalo, l'expulsion de tous les blancs, et les persécutions contre les chrétiens, il put rester en Emyrne, sans être inquiété. Même, il sut peu à peu s'imposer comme l'homme indispensable, et certains prétendent qu'il reni[)lit, auprès de la souveraine, les fonctions de grand-maître des cérémonies et de professeur de belles manières'.

Les choses en étaient là, lorsqu'en 1855 un renfort inattendu parvint à M. Laborde, en la personne d'un négociant français, nommé Lambert. M. Lambert, breton d'origine, s'était fixé à Maurice, où il avait organisé un petit commerce de cabotage avec ^ladagascar. Il avait eu l'occasion de rendre au gouvernement hova un service important, en ravitaillant la garnison de Majunga bloquée par les tribus sakalaves. ^I. Laborde profita de la circons-

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