‹ Cent annees de rivalite coloniale- L'affaire de MadagascarChapitre 9 sur 32 · Shaw, op. cil., préface · texte numérisé non relu

Shaw, op. cil., préface

50 L AllAIUE liE MAD.VGASCAH.

PasfiL'ld, les Johnston, ont prétendu que, sous leur direction, les Ilovas on étaient venus à provoquer l'admiration universelle. « Ils se sont montrés, dit l'un d'eux, patriotes déterminés, politiques avisés, bons soldats, chrétiens fervents '. » Cette description enthousiaste étonnera tous ceux qui, ayant vécu en Emyrne à partir de 1883, ont été à même d'apprécier l'épouvantable corruption qui minait ce malheureux peuple. « L'Emyrne est en pleine décadence, écrivait, en 1887, notre premier résident général, M. Le Myre de Yilers '. La civilisation factice des Malgaches s'écroulera comme leurs édifices de boue en laissant à peine un relief sur le sol. » Et ailleurs : » Je ne crois pas les indigènes susceptibles de progrès : ils manquent de personnalité et n'ont ni art ni littérature. Leur unique don naturel est l'imitation, et ils y excellent, en prenant chez leur modèle le côté le plus futile Les Hovas ne sauraient rien fonder de durable n'ayant ni morale, ni religion, ni patriotisme. Le pillage et l'exploitation du vaincu, qui leur procurent des esclaves et des moyens d'existence, sont leur seul principe politique. Aussi n'ont-ils ni administration, ni finances. Tout le monde est soldat, vit de la guerre

et de la domination A beaucoup de points de vue, les

habitants de l'Emyrne peuvent être comparés aux forbans de l'ancienne régence, sauf qu'ils exercent leur criminelle industrie sur terre, au lieu d'écumer les mers... Pas plus que les Maures, les Hovas ne travaillent : ils passentleurs journées, accroupis sur leurs terrasses, à regarder l'horizon de montagnes qui se modifie à chaque heure du jour... La démoralisation est absolue ; la débauche et l'inceste régnent dans les familles, et s'étalent sans pudeur. Un proverbe national dit que sur trois Malgaches qui causent ensemble, il y a au moins un espion du gouvernement. La

1. Correspondance de M. Le livre de Vilers, Ré.sident général à Madagascar, avec le déparlement : 1886-1889, passim el notamment dépêche du 10 novembre 1887. (Documents incdils.)

lilTIuni'; lIK I.A lllANCIi IlE ISliS A 1881. r)l

délation est commandée par la loi, et celui ([ui lu; dénonce pas un rebelle, fût-ce son père, subit les fers à perpétuité. Tout homme est espion : toute femme prostituée '. »

.\ ce tableau enchanteur, joignez les bienfaits d'une li'gislation ingénieuse, qui en concentrant entre les mains de la Reine, non seulement la propriétii du sol, mais encore celle lie tous les [)roduits de la teric et de l'industrie, rendait tout travail impossible, et aurait aclievi' d'enlever au Malgache toute idée d'améliorer son sort, si jamais il avait été capable d'avoir pareille idée. Le droit de corvée ou de réquisition, base du droit civil en Emyrne, donnait en effet à la Reine le droit de s'approprier les biens et les fruits du travail de tous ses sujets. Tout artisan qui réussissait dans sa partie, était ainsi menacé, chaque jour, de se voir enrôlé au service de la Heine, tout propriétaire risquait de voir son bien confisqué, aussi l'industrie et le commerce étaient-ils nuls. De même en dehors des tombeaux, jamais en Emyrne un édifice n'était achevé, le détenteur craignant d'e.\citer les convoitises des grands officiers qui, sous prétexte du service de la Ueine, s'empareraient de sa maison'.

Telle était la situation morale, sociale et matérielle du peuple au milieu duquel llorissaient les Indépendants de la Londoii Society. Sans doute, ce n'est pas eux qui en sont responsables, mais leur grave tort fut de s'être accommodés de cet état de choses, d'en avoir bénéficié et d'avoir tout fait pour le perpétuer. Pendant des années, leurs rapports mensongers ont trompé l'Europe sur la valeur de ce peuple dégénéré, qu'ils représentaient toujours comme une victime intéressante de la perfidie française. Jusqu'au dernier moment, uniquement préoccupés de conserver les avantages de leur situation, ils firent

1. I.o Mvie de Vilei's, np. vit. : Rapport au déparlonient 8ui' l'organisalioii politique ut sociale île l'Euiynie.

.li L Ail MIIK liK MMIAGASCAH.

tout pour maintenir la grande île dans l'isolement et exploitèrent sans scrupule les vices et les misères de ses habitants. Ceux qui les ont suivis de près n'ont pas de paroles assez dures pour stigmatiser leur triste besogne, et même parmi leurs compatriotes il ne manrjua pas, en déj)it de la politique, d'hommes ayant assez d'indépendance de caractère et de clairvoyance pour démêler la vérité. Déjà l'on a vu que l'Eglise officielle d'Angleterre avait renié ces fâcheux collaborateurs. L'amiral anglais Gore Jones, qui eut l'occasion de les voir à l'œuvre, lors d'une mission d'apparat à Madagascar, en 1881 \ ne déguise pas, dans son rapport, la déplorable impression qu'il eu reçut : « La grande faute de ces missionnaires, dit-il, est de se laisser dominer par le souci de leurs intérêts privés, ceux de leurs femmes et de leurs enfants. C'est ainsi, par exemple, qu'ils s'établissent toujours là où ils peuvent avoir le plus de confort, si bien que l'ensemble de l'île est totalement abandonné, tandis que la capitale est saturée de missionnaires. Ils ne se préoccupent d'ailleurs en rien de leur véritable tache, et ne songent qu'à se mêler des affaires de l'État. Us se lancent dans la mêlée lors des troubles sanglants qui accompagnent les changements de règne, et beaucoup de chrétiens y perdent la vie, moins pour leur foi que pour telle ou telle cause politique. »

Quant à nos résidents, dont la tâche la plus ardue fut toujours de déjouer les intrigues des prédicants et de lutter contre leur hostilité, leur témoignage n'est pas moins probant. « J'ai souvent entendu vanter les talents politiques de la Londoii Society, écrivait le premier d'entre eux, et celui de tous qui connut le mieux le pays et ses

1. Rapport du centre-amiral W. Gore Jones, commandant en chef de la division navale des Indes orientales, sur sa visite à la Reine de Madagascar, juillet 1881, Slate papers.

ItETIl.VITE liK \.\ lllANCK DK l8(iS \ 1881. 53

Iialiifjdits, i\r. Lo Myre de Vilcrs ' ; ce que j'ai vu ne me jH'nnct ])as do jiartag-er cette opinion. Bien que les pasteurs de cette secte soient i'(irl imndjreux, et (|ue leur (■•taliiiss(Mii(,'nt di'finitif remonte à vinf,'t-cin(| ans, ils n'ont pas produit un livre de valeur sur Miidagasear. IjOS trente millinns ([u'ilsont dépenses ne leur init pas procuré d'avantages sérienx... Pour acqu<'rir l'autorité spirituelle, Rainilaiarivony emhrassa un christianisme de son invention, dont il se consacra grand prêtre. Les membres de la Loiidoa Society se prêtèrent à cette comédie. Je dois faire remarqner qu'ils ne sont pas des méthodistes, bien qn'en l-"rance nous leur dounions ce titre, et qu'ils ne sauraient l'être. Les méthodistes ont des règlements intérieurs, une morale, des traditions, et il n'y a que des indépendants, des soi-disant libéraux, qui puissent consentir aux concessions de conscience indispensables à Madagascar, quand on veut être de la religion du premier ministre... Je serais tenté de croire que les Révérends de la Loinlon Society sont de pauvres diables, à la recherche de moyens d'existence, qui ont embrassé la prédication jiar métier et sont disposés à accepter tous les compromis, alin de conserver du pain à leurs familles. Au lieu d'être, comme les déclassés de chez nous, des fonctionnaires mécontents, se plaignant continuellement du gouvernementquiles paie, ils ont la respectabilité britannique, semblent prendre leur état au sérieux et exploitent habilement la générosité des vieilles dévotes de Londres qui ne se doutent guère de l'emploi de leur argent... Ils se sont fait les associés et les complices des llovas. L'évangélisation n'est pour eux qu'un métier, leur but unique étant de rentrer dans la métropole après fortune faite. Sachant qu'ils no pourraient réussir sans l'appui du pre-

1. Le Myre de Vilers, CoTespondance inédile. Lettre du 10 juin et IS nnùl ISSi;.

b4 I. AllAIllE KE M.\D\r,ASCAIi.

mier Ministre, ils sont devenus ses complaisants, et prêtent leur concours à ses œuvres les plus ténébreuses. Comme il leur faut également, pour arriver à leurs fins, conserver les larges subsides que leur donne l'Angleterre, autant par passion religieuse que par jalousie de la France, ils sont parvenus, grâce aune propagande eiïrc'née, à convaincre leurs compatriotes que l'entreprise financière de la London Sociely était essentiellement moralisatrice, que le christianisme avait fait de grands progrès et largement développé la civilisation. »

Tel était le peuple que nous allions avoir devant nous en 1882 : tels également les adversaires qui par tous les moyens, même les moins avouables, allaient faire échec à la restauration de notre influence à Madagascar. Ces obstacles n'auraient pas été bien difficiles à surmonter ; nous serions vile venus à bout de cette nation corrompue et engourdie et de ses patrons officieux, si nous avions eu nos coudées franches. Mais, dés que se dessina notre mouvement, l'Angleterre entra en ligne. De là nos longues hésitations, de là, de 1882, jusqu'en 189 'i, les difficultés sans nombre auxquelles se heurtèrent nos diplomates et nos soldats.

DEUXIKME PARTIE

,\)V. I.SS2 A 1895) CFIAPITRE II

LA PREMIERE GUERRE ET L\ MISSION I)i: M. I,E MYHE DE VILERS

I. — Comincnl se jiislific l'établissement de la France à Madagascar. I,a question malgache rouverte, en 1878, par l'afTaire delà succession I.aborde, se complique, en 1881, juir celle de notre protectorat sur la côte occidentale. Intervention tardive de la France. Ambassade hova à Paris. Intervention de l'Angleterre : son insistance pour imposer sa médiation. Vinlento campagne de presse à Londres. Le comité anglais do Madagascar, et son ré(|uisitoire contre la France. M. Duclerc et loi'd <'iranville. Hupture otlicielle avec Madagascar. Campagne de l'amiial l'ierre. Incidents à 'l'amalave : La Drjad; le pasteur Shaw; le consul Pakonhani. Mort do l'amiral Pierre. Suite des opérations militaires et traité du 1" décembre 1885.

IL — M. Le Mjrc de Vilers et, sa mission. Analyse du traité do 188.'). Lettre interprétative de JIM. Miot et Patrimonio et circulaire de M. de Freycinet.

III. — Action directe et indirecte de l'Angleterre pour entraver notre établissement à Madagascar et l'exécution du traité de 188.5. Accueil fait au traité, à Londres et à Tananarive. Rôle joué en la circonstance par Hainilaiarivony et la London Society. Ils attirent l'élément étranger el favoriseni tous les aventuriers cosmopolites au détriment des Français . Tentative faite pour bloquer Diogo-Suarez. L'affaire Kingdon.

IV. — La question des o.Noqnafur : en Europe; ambassade de Willougby à Londres; les consuls hovas en .\ngleterre. — X Madagascar : arrivée du capitaine Ilaggard. Il obtient son e.\equatur directement de Hainilaiarivnin. Piolostalion du gouvernement français à Londres.

50 L AFFAIRK DE MAUACiASCMt.

Singulièrp atlilude el iioiubreuses cunlradictions de lord Salifburs. Mauvaise foi de Rainilaiarivony et de Ilaggard. La crise de septembre 1887. à Tananarive. Modiis rireniH accepte^- par M. de Vilers. Il est repoussé à Paris. Vives réclamations portées à Londres par le cabinet français. Rappel du capitaine Ilaggard et ajournement do la question de l'exequalur.

V. — Résultats obtenus par M. de Vilers. Dépit des Anglais à Tananarive. Violences de Pickersgill contre M. de Vilers. Découragement des missionnaires de la London Society. Convention franco-anglaise du 5 août 1890. L'Angleterre reconnaît le protectorat français.

Rien n'est plus délicat que de déterminer, en droit comme en fait, les raisons pour lesquelles une nation qui s'estime supérieure en lumières ot en civilisation, s'attribue le privilège de s'implanter, par la persuasion ou même par la force, chez une autre nation qu'elle juge inférieure. En aucune matière, l'abus n'est plus à craindre et n'engendre d'aussi abominables conséquences : pas un peuple n'est, à ce point de vue, à l'abri de tout reproche.

Ce sont précisément ces abus qui ont poussé certains théoriciens à condamner formellement, au nom de la liberté humaine, le principe même de l'expansion des races hors de leurs frontières. De l'adage populaire « charbonnier est maître chez lui », ils prétendent tirer les cons(''quences les plus étendues. Personne, disent-ils, ne peut imposer à un autre homme des sentiments ou un genre de vie différents de ceux dans lesquels il a été élevé et qui paraissent le satisfaire : à plus forte raison, lorsque cette sujétion s'exerce de nation à nation. Contre le dogme sacré de la liberté individuelle rien ne saurait prévaloir, et derrière ces grands mots : diffusion des lumières et progrès de la civilisation, se cache tout .simplement le droit du plus fort.

.11 STIl ICATID.N IIK L'l-;TAI!I.rssEMi;.NT DE LA lltANCE. T)?

Nous laisserons aux lioinmos du métier lo soin (réliicidiT Cl! giave problème de jjliilosopiiie politicjue. Libre à eux d'expliquer, s'ils le peuvcnit, comment le respect illimité de la liberté individuelle se coueilio avec la constitution d'une société quelconque et tout particulièrement avec la formation d'une unité nationale. Mais l'homme d'État ne prétend pas réformer le monde; il suHit à sa tâche d'y vivre, aussi se guide-t-il sur les faits et non sur des raisonnements abstraits. Il abandonne au poète et au rêveur lo soin facile de gouverner la République de Solente, et se confine dans l'étude des ri-alités d(! cliacpuî jour. Or, s'il est une réalité toujours et partout constatée, c'est que les forts attirent invinciblement les faibles dans leur orbite, selon certaines allinités de races, de religion, de langage ou d'intérêts, pour former avec eux des groupements nouveaux plus étendus, plus compacts et plus puissants.

Le devoir de l'homme d'Etat est donc de faire application de cette loi au pays dont il a charge. Sans doute, il doit éviter les abus monstrueux que, dans une matière aussi délicate, peut engendrer l'usage de la force mis au service des passions humaines, et l'on condamne justement les entreprises violentes dirigées par un peuple puissant contre un autre peuple égal en lumières et en civilisation, mais inférieur par le nombre et l'armement. De même, on ne se montrera jamais assez sévère pour les procédés barbares que les Européens ont trop souvent employés contre les populations primitives d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie. Mais, parce qu'il y a eu des crimes dans l'histoire de l'humanité, il ne s'ensuit pas que le principe qui a guidé sa marche en avant soit criminel.

Aussi avons-nous beau jeu à dédaigner les protestations véhémentes que les Anglais ont fait entendre lors de notre installation à ^ladagascar. A les croire, ce fut de notre part ime simple mise en action de la fable du

;iO LAIIAIIIE DE MADAGASCAR.

loup et de l'agneau', la destruction injustitiable d'une civilisation intéressante, et la plus arbitraire spoliation d'un peuple libre auquel les missionnaires avaient inculqué les vertus des nations policées. Nous avons vu précédemment ce qu'il fallait penser de l'état moral, social et politique des Hovas. Ceci nous dispense de réfuter les arguments de nos voisins; nous ne nous donnerons même pas la satisfaction un peu cruelle de comparer la civilisation malgache avec celle des Boers de l'Afrique du Sud ou des Égyptiens. Il nous suffit d'avoir établi que, du moment où l'on admet, comme une loi de l'histoire, l'expansion des races européennes hors de leurs frontières, on ne peut critiquer dans son principe l'établissement de la France à Madagascar.

IS'ous avons abandonné la grande île, au moment où notre situation venait d'y être gravement compromise par la diplomatie impériale. Les traités de 1862 et de 1868, et les longues tergiversations qui suivirent, conséquence inévitable de l'entente cordiale, constituaient un lourd héritage. Peut-être même les hommes d'État de la troisième ri'publique n'auraient-ils pas pu se dégager des liens qui avaient été si imprudemment forgés par leui's prédécesseurs au pouvoir, si, a'\ec une rare inconscience, les Hovas ne leur en avaient fourni l'occasion et les moyens. Le conflit s'engagea, en 1878, au sujet de la succession de M. Laborde. C'est ainsi que ce bon Français qui, au cours de ses cinquante années d'aventures, avait eu le mérite de ne jamais désespérer de son pays, allait, après sa mort, lui rendre un dernier service et non le moins signalé.

il. Laborde, en mourant, avait laissé à Madagascar des biens importants, terres, maisons, usines, etc. Ses héritiers, arguant des stipulations très précises du traité

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