CHAPITRE IV
Au nord de la Saskatchewan
§ I lle-à-la-Crosse.
Située au nord-ouest de Saint-Boniface, mais à une distance de deux mille kilomètres, à cause des immenses détours nécessaires pour y arriver, à travers une infinité de lacs, de marécages, de ruisseaux et de rivières, l'Ile-à-la-Crosse, dans le curieux lac du même nom, fut, dès 1846, évangélisée par les Oblats. Nous avons déjà raconté ces premières expéditions si pénibles, et dit le résultat heureux qu'elles obtinrent, malgré toutes sortes d'obstacles amoncelés sous les pas des pionniers de l'Évangile et de la civilisation (1).
Ils y avaient bâti une jolie église en bois, avec flèche élancée ; une maison convenable pour la Communauté, avec plusieurs dépendances ; un couvent pour les Sœurs Grises de Montréal, qui avaient accepté de s'v charger du soin des malades et de l'éducation des enfants, si grossiers et si dépravés autrefois.
Les fêtes religieuses attiraient dans la gracieuse chapelle un grand nombre de sauvages, Cris et Montagnais. Ils accouraient de toutes parts, ne craignant pas de faire jusqu'à cinq ou six journées de marche, par des froids de trente à quarante degrés centigrades, uniquement pour se confesser, entendre la Messe et recevoir la sainte Communion. Pendant des heures entières, ils chantaient, de cœur autant que de bouche, les louanges de ce Dieu que nul d'entre eux ne connaissait, quelques années auparavant.
Ces peuplades, plongées naguère dans toutes les turpitudes de l'infidélité, ouvraient, désormais, leurs yeux à la lumière surnaturel le Leur piété, leur recueillement, leur générosité même dans la pratique du bien, parfois si dilïicile et si contraire à la nature déchue, consul;
(1) Cf. t. II, p. 172-180 ; 252 sq. ; J.j7-264.
ceux qui se dévouaient si complètement pour leur régénération sociale et leur salut éternel.
Arrivé en 1865. le P. Caer relatait ainsi ses impressions dans une lettre à son Supérieur général :
- Le site est magnifique ; mais ce qui m'a causé le plus de surprise, ce fut de trouver ici une école où sont réunis des enfants sauvages
'XOO Km.
et métis, bien propres, bien polis, parlant aussi bien le français que de jeunes élèves de notre beau pays. La Mission gagne à cela une considération et un certain air de civilisation, que je n'aurais pas cru rencontrer dans ces régions si reculées.
Cette école, aux résultats si précieux, était, cependant, entièrement à la charge de la Mission, qui ne pouvait la soutenir qu'à force de privations et de sacrifices.
Mission de l'Ile-à-la-Crosse, en 1865.
(Dans le t. II, p. 258, portrait de Mgr Grandin.)
- Ah ! continuait le P. Caer, que je voudrais voir, témoins de nos travaux et de nos fatigues, quelques-uns de ces riches chrétiens qui abondent en France. Ils verraient un évêque, Mgr Grandin, accablé, non sous le poids des années, mais sous celui d'infirmités précoces, se livrer à tous les travaux les plus repoussants, afin de soutenir les diverses œuvres de la Mission, et de la faire prospérer davantage... Ils le verraient, à tous les instants qui ne sont pas consacrés à ses exercices religieux ou au saint ministère, occupé à arracher du sol les racines ou les pommes de terre ; à défricher quelque champ inculte, à couper du bois, ramasser du foin, aider à battre le blé, etc.. Sans doute, nous nous faisons un devoir et un bonheur de le seconder, autant que nous le pouvons ; mais, malgré nos efforts, sa part demeure toujours pénible, rude et fatigante... Il lui serait trop douloureux, et à nous aussi, de laisser tomber une école qui fait la gloire de la Mission et sa principale espérance... Il faut donc que nous nourrissions toutes ces bouches. et comment les nourrir, dans ce pays dénué de tout, sans un labeur opiniâtre ?...
Si les Anges se réjouissaient du bien accompli, le démon en concevait
une haine plus féroce, e1 cherchait à détruire une œuvre si laborieusement édifiée.
Des infirmes et des vieillards avaient été reçus par charité dans la maison des Sinus, et d'autres, dans celle des Missionnaires, devenue aussi celle de l'évêque. Pour en recevoir un plus grand nombre, on avait, par une nouvelle construction, doublé les dimensions de cette demeure, <pii. élevée au rang et à la dignité de palais épiscopal par la présence du prélat, n'en était pas moins des plus modestes et des plus rudimentaires.
En vue de cette adjonction, on avait dû aller chercher le bois, jusqu'à une cinquantaine de kilomètres : tous, frères convers, prêtres et l'évoque lui-même avaient coopéré au dur travail de l'abatage des arbres, de leur équarrissage et de leur charroi, sur une telle distance et par de très mauvais chemins, à peine tracés dans ce désert, coupé de marécages.
Tour à tour bûcherons, charpentiers, maçons, manœuvres et portefaix, ils avaient élevé la plus belle maison qu'on eût jamais vue dans ce pays ; mais malheureusement elle était complètement en bois...
Ou l'avait à peine terminée, lorsque, le 1er mars 1867, tandis que I évêque, les Pères, les Frères convers et les pensionnaires de l'école prenaient leur repas du soir, dans un réfectoire attenant au couvent des Sœurs, un enfant se précipita, tout essoufflé, au milieu d'eux, en criant, affolé :
Au feu !... Au feu !... Votre maison brûle !...
I ous coururent vers la maison de la Communauté, et voulurent pénétrer au-dedans, pour arrêter le désastre ; mais, dès que la porte eut été ouverte, une violente et forte flamme s'en échappa.
Au risque d'être brûlé vif, Mgr Grandin entra, cependant, se dirigeant vers la chapelle intérieure, pour retirer du Tabernacle la sainte Eucharistie.
En même temps, le Père économe effrayé, s'écriait :
Sauvons la poudre, au plus vite ; sans quoi tout va sauter !...
Cette poudre étail un des moyens d'échanges usité dans ces régions, où ni la monnaie d'argent, ni les billets de banque n'avaient cours. Pour payer lis provisions, acheter les peaux pour les vêtements, comme aussi pour rémunérer les services, les Missionnaires avaient, dans une espèce de magasin, dis étoffes, des meubles, du plomb et de la poudre de clia^se.
Quel terrible danger, en cas d'incendie!...
On brisa donc, en toute hâte, la lucarne du magasin ; mais impossible d'y mettre les pieds, tant une fumée irrespirable et lourde prenait à la gorge, et suffoquait tous ceux qui tentaient d'y entrer.
Le Frère chargé du soin des enfants, était occupé à lancer, d'une fenêtre, leurs couvertures déjà mordues par le feu.
L'évèque l'appelle, le supplie et lui ordonne de descendre, sans le moindre retard. Il l'aide à sortir. . . Au même instant, le plancher s'effondre, projetant, de tous côtés, une pluie d'étincelles.
On n'avait plus qu'à prendre le large, et au plus vite ..
Pères, Frères, Sœurs, enfants, voisins, tous coururent se réfugier sur le lac glacé.
- Debout sur la glace, en face d'un brasier ardent, écrivait, plus tard, Mgr Grandin, nous étions tous condamnés à voir, impuissants, périr, sous nos yeux, le fruit de tant de travaux et l'objet de tant d'espérances... Mais voici qu'une clôture en bois, qui séparait la maison de l'église, prend feu. Nous nous précipitons instinctivement vers l'église. Au même instant, une détonation se fait entendre : c'est la poudre qui éclate, lançant, clans toutes les directions, des débris enflammés!... Heureusement personne n'est atteint... Au milieu de tant de malheurs, Dieu a pitié de nous. Le vent qui poussait les flammes vers l'église, change subitement, et les chasse vers le lac. L'église était sauvée.
A neuf heures du soir, tout était fini, c'est-à-dire tout était détruit.
- Je me trouvais sans asile, continue Mgr Grandin;... sans asile avec un Père gravement malade, trois Frères convers, dont l'un bien malade aussi, et tous les enfants... Nous n'avions pas une couverture pour nous garantir d'un froid de trente degrés!... L'incendie avait fait fondre la neige... Nos pieds étaient mouillés, et pas un ne pouvait changer de chaussures... Le lendemain, j'étais sans bréviaire, sans rituel... nous n'avions rien, pas même un mouchoir pour essuyer nos larmes... et j'eus la faiblesse d'en répandre beaucoup...
On avait pu, durant les années précédentes, constituer, à l'Ile-à-la- (. rosse, une bibliothèque relativement bien montée : on y avait réuni aussi un grand nombre de filets de pêche, nécessaires pour procurer la nourriture des Pères, des Frères, des enfants et des Sœurs : tout avait disparu, en moins de deux heures.
Ce terrible désastre frappa également, par contre-coup, les sauvages eux-mêmes. Presque tous avaient déposé à la Mission des malles, des caisses, ou des valises contenant leurs habits de fête pour les jours communion, et même les fourrures des animaux tués à la chasse, pour
AU CAN\DA. — TOME IV. — f'
les vendre ensuite. Tout cela aussi n'était plus qu'un monceau de cendres.
Malgré sa profonde douleur, le saint évêque n'oublia pas de remercier Dieu qui permettait une si terrible catastrophe. Il conduisit tout son monde ;'i l'église, et, taudis que les ruines fumaient encore, non seulement il accepta le sacrifice avec une héroïque résignation, mais il entonna le Te Deum, l'hymne de la reconnaissance.
Puis, il s'adressa à l'auditoire, pour le consoler et le réconforter. De son âme déchirée jaillirent des paroles d'admirable conformité à la volonté divine, et d'amour indéfectible envers Celui qu'il était venu prêcher de si loin, et qui distribue, comme il le veut, les joies et les épreu"\ es.
Mes enfants, leur dit-il, quand on a le bonheur d'avoir la foi, on courbe la tête, en adorant les desseins insondables de l'infinie sagesse. Chaque croix qu'elle nous envoie, doit nous attacher davantage et plus intimement à Jésus-Christ, notre bien-aimé Sauveur!...
On le voit, malgré les larmes échappées à sa sensibilité, larmes qu'il se reprochait humblement comme une faiblesse, le saint évêque avait le cœur grand et l'inflexible vaillance des héros.
Après avoir pourvu au logement provisoire des Missionnaires et des élèves, il partit, malgré la rigueur de la saison, traversa tout le Canada, et s'embarqua pour la France, afin d'y recueillir les ressources nécessaires à la reconstruction de l'établissement dévoré par les flammes.
Plusieurs années devaient s'écouler, avant que le désastre fût entièrement réparé. El au prix de quelles fatigues et de quels soucis!... Néanmoins, les sauvages, précédemment convertis, demeurèrent fermes dans leurs croyances, et des païens, après s'être fait instruire, demandèrent le baptême.
Des uns et des autres, le P. Légeard écrivait, le 10 novembre 1873 : Notre chère Mission pourrait, je pense, marcher de pair avec bien des paroisses de France, où fleurit la piété. Les ofliceySy font régulièrement, et je suis très satisfait de tout notre monde... Non seulement les sacrements sont fréquentés, aux principales fêtes, mais un certain nombre de personnes communient, tous les mois... Enfin, je crois pouvoir dire qu'il y a lieu d'être content de nos chrétiens d'ici.
I l'ois ans plus lard, le même Père écrivait :
Nos gens, s;ins doute, ont aussi leurs défauts ; mais ils nous écoulent, quand nous les instruisons. Et ce qui me donne meilleur espoir encore pour l'avenir, c'est qu'il n'y en a pas un qui, chez lui, n'ait l'image
du Sacré-Cœur. Ce divin Cœur, j'en suis sûr, ne manquera pas de leur accorder les bénédictions que Lui-même a promises à tous ceux qui l'honorent.
Durant les années suivantes, non seulement ces bons sentiments persévérèrent, mais on put constater avec joie de nouveaux et très consolants progrès.
Sauvages Cris traversant en canot le lac de 1 Ile-à-la-Crosse, en face de la Mission.
Considérant la transformation étonnante produite, chez les sauvages, par la religion, même au point de vue social, Mgr Grandin faisait cette réflexion, pleine d'esprit et de justesse :
- Puissent nos écoles et nos Missions se multiplier, et les sauvages finiront par disparaître, sans cesser d'exister !
§ 2 Grand Portage La Loche.
Parmi les nombreux postes régulièrement visités par les Pères de résidence à l'Ile-à-la-Crosse, il faut citer, d'aboM. comme l'un de plys importants, celui du Grand Portage La Loche, à deux cents ' mètres de distance, vers le nord-ouest.
C'est une série de collines sablonneuses, à base calcaire et granitique, sur une largeur d'une douzaine de kilomètres.
De tout temps, cette éminence fut considérée comme la porte de l'Extrême .Nord, et l'étape principale de l'interminable route allant «If Winnipeg aux plages de la mer polaire. En cet endroit, à plus de deux inillt' kilomètres de Saint-Boniface, se rencontraient, plusieurs lois l'année, les diverses brigades des employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.
L'une, celle du Mackenzie, y arrivait, chargée des ballots de fourrures ; l'autre, celle de la Rivière-Rouge, apportait, de son côté, les caisses de marchandises et de provisions pour les échanges avec les sauvages. Au retour, la brigade de la Rivière-Rouge entassait sur ses canots les précieuses pelleteries, pour les expédier au Canada, et, de là, jusqu'en Europe ; et la brigade du Mackenzie revenait vers le nord, avec les marchandises et les provisions.
Là aussi, au printemps et à l'automne, se réunissaient de nombreux sauvages. Ces PP. Tissot, Végreville et autres de l'Ile-à-la-Crosse prirent donc l'habitude, dès 1854, d'y séjourner, plusieurs mois, chaque année, pour y évangéliser Montagnais et Métis.
Ainsi commença la Mission de la Visitation. Les conversions y furent nombreuses et durables.
En 1870, le Ier septembre, Mgr Grandin pouvait écrire :
Presque tous les sauvages de cette région sont convertis... Ils sont, cependant, moins bons que ceux de l'Ile-à-la-Crosse, parce qu'il s'y fait, chaque année, pour le transport des marchandises et des fourrures, un grand concours d'étrangers, qui ne sont pas toujours, hélas ! un sujet d'édification pour nos chers chrétiens.
Quelques années après, pourtant, l'état général s'était fort amélioré, car !«■ P. Cégeard écrivait, le 10 novembre 1873 :
La bonne volonté que les Montagnais nous témoignent, par leur empressement, ci leur assiduité aux saints exercices, est aussi grande ([uc possible, et le Missionnaire en remercie Dieu de tout cœur... Nos sauvages ont certains défauts, il est vrai ; leur compagnie n'est pas toujours agréable; mais, quand on les voit si parfaitement disposés, "ii prend courage, et on passe par-dessus bien des misères et des difiituli es.
l'Ius tard encore, un autre l'ère écrivait :
Il n'\ a que l'amour des âmes qui puisse nous faire entreprendre de semblables voyages, tant, la distance est considérable, et tant les dangers \ sont incessants, à cause des bois à traverser et des nombreux rapides à franchir... Mais, une fois arrivés, nous sommes, là, au milieu
de bonnes âmes qui, comme toutes celles de ce district, n'ont jamais connu le poison de l'hérésie... Des ministres protestants ont essayé, parfois, d'y faire quelques prosélytes. Ils en ont été pour leurs frais : nul n'a prêté l'oreille à leurs discours mielleux, tandis qu'une foule compacte entoure constamment le prêtre catholique, pour l'entendre, lui soumettre ses différends, le consulter dans les difficultés pratiques, prier avec lui, se confesser et communier. . .
§ 3 Lac Canot.
Dans le voisinage plus immédiat de l'Ile-à-la-Crosse, à une trentaine de kilomètres vers l'ouest, sur les bords du lac Canot, les Pères fondèrent une Mission qu'ils dédièrent à la bienheureuse Marguerite-Marie. Une chapelle y fut construite, en 1872, et on y ajouta bientôt une école.
- Voici qui vous étonnera peut-être, écrivait le P. Légeard au P. Martinet, le 10 novembre 1873 : c'est que presque tous les hommes du lac Canot, et la plus grande partie des femmes savent lire, assez couramment, les caractères syllabiques. Plusieurs même savent écrire, et ce n'est pas rare qu'ils m'envoient de petites lettres en cris, pour demander ce dont ils ont besoin. Je suis content de les voir prendre cette habitude de nous écrire, et, quand j'en ai le temps, je ne manque jamais de leur répondre... Pauvres sauvages, ils ont bien leurs défauts et ils sont loin d'être parfaits ; mais on doit leur rendre le témoignage qu'ils sont dociles, obéissants, remplis de bonne volonté, et qu'on peut en faire tout ce que l'on veut !
Quinze ans plus tard, en 1889, le P. Rapet leur rendait ce témoignage : La Mission du lac Canot est une Mission modèle, grâce au zèle des différents Missionnaires qui se sont occupés d'évangéliser les Indiens dont elle se compose. Si ces chers Indiens ne nous donnent, aujourd'hui, que des consolations, nous le devons surtout au P. Légeard, qui a su leur inculquer une profonde dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Ils ont mis à profit les saintes instructions reçues de ce bon Père, dont ils conservent le plus précieux souvenir.
§ 4 Lac Vert.
Depuis 1847, les Oblats évangélisaient aussi les peuplades habitant les rives du lac Vert, Green lake. On y arrive, de l'Ile-à-la-Crosse, en remontant, vers le sud, la rivière aux Castors, Beaver river, pendant
près de cen1 cinquante kilomètres, jusqu'au point où sou lit tourne brusquemenl vers l'ouest. Là est le confluent du cours d'eau qui sert de déversoir au lac \ ert.
L'amélioration spirituelle des aborigènes y fut cependant assez lente. C'est une terre ingrate, écrivait le P. Légeard, en 1873. Espérons, néanmoins, qu'un jour elle pourra porter des fruits de salut.
Durant les années suivantes, ces espérances se réalisèrent.
Le Père chargé de ces chrétiens, était, à la fois, instituteur et curé. Sa modeste résidence est bien primitive, écrivait l'évêque. lille ne l'expose pas à manquer à son vœu de pauvreté, parle luxe et l'opulence. Son presbytère est une petite masure en pièces de bois. Le mobilier, le vêtement, la nourriture de l'apôtre, tout y porte le cachet de l'indigence. Comment ne pas admirer l'abnégation de ce Missionnaire, qui accepte de vivre dans un pareil dénuement !... Son zèle et son dévoue-
ni sont plus grands que ses forces et que ses ressources... L'église
elle-même n'est pas plus riche... Que de besoins et quelle pauvreté dans cette étable de Bethléem !... Mais les fidèles, pourtant, y viennent nombreux.
§ 5 Lac Troid.
Peu après leur arrivée dans ces régions si déshéritées, les Oblats avaient fondé un autre centre d'évangélisation, sur les bords du lac Froid, Cola lake. C'est un magnifique bassin. Ayant reçu les eaux du lac des Outardes, il commence la série des lacs de la Truite, du Détroit, et de la Poule d'eau, qui, avec la rivière du même nom, forme, mais plus au nord, une route parallèle à la rivière aux Castors. Souvent les Missionnaires suivirent cette route plus septentrionale, pour aller plus rapidement de l'Ile-à-la-Crosse au lac La biche et au lac Athabaska.
Leur demeure, là aussi, ne fut d'abord qu'une cahute de branchages ; pins, et pendant longtemps, qu'une maisonnette en bois mal équarri.
Les habitants étaient des sauvages, autrefois nomades, très dédaigneux de la vie sédentaire, coureurs de prairies et d'aventures, chasseurs de bisons et voleurs de chevaux. Peu à peu, ils changèrent leur manière de vivre, grâce à l'influence des Pères. Ils furent convertis, en grande pari ic. par le P. Legofï.
Maintenant, écrivait le P. Petitot, en 1881, ils labourent, sèment, fauchent, récoltent, élèvent des bestiaux, ne logent plus sous des tentes, mais dans des maisons qu'ils se sont construites. Ils sont devenus
les paysans de ces contrées, mais, toutefois, avec les caractères distinctifs d'une sauvagerie non encore disparue, et qui ne cède ou recule que lentement. Chaque dimanche, tous se réunissent dans ma chapelle... Il reste encore beaucoup à faire, mais j'ai bon espoir.
Durant l'été de la même année, Mgr Grandin alla les visiter.
- Groupés autour de leur chef, écrit-il, les sauvages nous reçurent avec force salves joyeuses de coups de fusil. Ils voulurent, sans nous laisser le temps de nous reposer un peu de ce très long et très pénible voyage, se confesser immédiatement, afin de communier, le lendemain, fête de la Pentecôte.
Les autres visites qu'il leur fit donnèrent lieu à des démonstrations non moins enthousiastes.
- Les premiers sauvages qui nous aperçurent de loin, écrivait-il, le 6 avril 1889, tirèrent une décharge générale. Le signal est compris. De toutes parts, les détonations se font entendre. Dans plusieurs demeures, les hommes et les jeunes gens sont absents ; mais il y a des fusils... Des femmes, des enfants de huit à dix ans s'en emparent, et font vaillamment le coup de feu. Tout ce monde accourt à notre rencontre, et arrive à la Mission, presque en même temps... Il n'est guère possible de vous donner une idée de la joie de ces bons chrétiens... Depuis qu'ils ont une cloche, un certain nombre, chaque matin, assistent à la Messe. Et ne croyez pas qu'ils soient tout près de la Mission. Ils doivent faire de deux à trois kilomètres, et même quatre.
L'évêque passa, lui-même, une partie de ses journées au confessionnal. On lui envoyait même des petits enfants de cinq à six ans. Pour ne pas faire de la peine aux parents, il acceptait ces bambins, leur faisait faire une prière, les bénissait et les renvoyait contents.
Tous les sauvages un peu éloignés vinrent camper près de la Mission, afin de communier à la Messe.
- Autrefois, remarque Mgr Grandin, nous n'admettions les sauvages à la communion qu'avec beaucoup de réserve, et pas avant le mariage ; mais, maintenant, qu'ils sont sérieusement christianisés, nous n'avons plus les mêmes raisons d'être aussi sévères. Nous devons même combattre l'éloignement scrupuleux de quelques-uns pour ce remède divin, dont ils s'abstiennent par un respect exagéré qui confine au jansénisme...
Quitter ces braves gens n'était pas toujours facile, car immanquablement, au dernier instant, ils avaient le plus de chose à dire à leur évêque. Les sauvages ne sont jamais pressés... Quand, enfin, le prélat avait pu se mettre en route, on le saluait, au départ, comme à son arrivée, par de nombreuses salves de mousqueterie.
§ 6 Lac Caribou.
Situé à plus de cinq cents kilomètres au nord-est de l'Ile-à-la-Crosse, le lac Caribou, ou lac du Renne, Reindeer lake, compte parmi les plus grands de l'Amérique, car il a plus de deux cents kilomètres de long, sur soixante-dix de large.
Tout entouré de rochers et très profond, ce vaste bassin contient des eaux d'une limpidité remarquable.
Mais il était alors presque inaccessible. On n'y arrivait que par des chemins affreux, exigeant, au moins, quinze jours de course à la raquette, ou en traîneau à chiens. Pendant ce temps, on couchait, chaque soir, à la belle étoile, par des froids très vifs. On devait traverser ensuite tout un dédale de broussailles inextricables et de marécages fangeux.
Avant sa promotion à l'épiscopat, Mgr Taché s'y rendit, en 1847, y restant, chaque fois, de huit à neuf semaines. Il trouva les sauvages assez bien disposés, et dédia à saint Pierre cette chrétienté naissante. Il y revint, en 1 840 et J850, mais ne put rencontrer personne.
A son tour, en 1851, le P. Maisonneuve ne fut pas plus heureux, cpioiqu'il eût réussi à s'avancer très loin, jusqu'à l'extrémité septentrionale du lac. Il eut beaucoup à souffrir, surtout de la faim.
Le site, examiné avec attention, semblait très peu apte à un établissement. Ni bois de construction, ni terre cultivable ; presque pas de poisson dans le lac ; pas de gibier en l'air... En perspective, la famine perpétuelle. On ne se soutiendrait, là, qu'avec des difficultés extrêmes et de fortes dépenses.
En outre, la bise glaciale qui descend de la baie d'IIudson, en rend le climat aussi rigoureux que sous le cercle polaire, et le défaut de communications engendre des obstacles presque insurmontables au transport des approvisionnements.
Néanmoins, les Oblats ne se découragèrent pas, et ils revinrent explorer la contrée en tous sens. Le P. Végreville, au mois de février 1861, s'avança même jusqu'au lac Brochet, une centaine de kilomètres plus au nord.
Au mois de septembre de la même année, il partait, de nouveau, pour le lac Caribou, avec le jeune P. Gasté et le Fr. Péréard, cette fois, pour une fondation définitive à l'extrémité septentrionale du lac. Les trois vaillants pionniers de l'évangile arrivèrent, le 21 septembre, à l'entrée du lac, et, le 4 octobre, à la rive septentrionale.
Leur habitation ne consista, d'abord, qu'en une sorte de cabane ce cinq mclics de côté, laite de grosses branches superposées, et dont les interstices étaient remplis de boue détrempée. Sur le toit, en guise de luilcs. était une couche de sable que le vent s'empressa de disperser an loin. Les peaux de caribou parcheminées qu'on avait mises aux fenêtres, pour remplacer les vitres qu'on ne pouvait emporter à de pareilles distances et à travers tant d'obstacles, furent bientôt dévorées par les loups du voisinage, qui, un jour, ou plutôt une nuit, en firent leur régal.
Cette minuscule hutte, écrit le P. Gasté dans ses mémoires, n'avait qu'une seule pièce, servant à la fois de chapelle, de salle de communauté, de cuisine, de réfectoire, de dortoir et de salle de réception [tour les sauvages. L'ameublement était à l'avenant. L'unique table. en planches grossières et mal jointes, formait l'autel, le matin ; puis, aussitôt la Messe terminée, elle était dépouillée de ses ornements, pour reprendre sa simplicité et son usage ordinaire.
Comme sièges, trois malles renfermant le linge de corps.
Le bois de chauffage, qu'il fallait aller chercher très loin et porter sur le dos, car les Pères n'avaient pas encore de chiens, procurait aussi l'éclairage, et chacun, le soir, ne pouvait lire, ou écrire, qu'à la lueur du feu pétillant dans la cheminée.
Aux premières glaces, arrivèrent un grand nombre de sauvages, dans un état de pauvreté inexprimable, n'ayant que quelques lambeaux d'étoffe pour se couvrir et se protéger du froid... Comprenant, à la manière de vivre des Pères, qu'ils avaient peu à attendre d'eux sous le rapport matériel, ils se tinrent sur la réserve. Ils ne prêtèrent qu'une oreille distraite à leurs enseignements, et ne tardèrent pas à partir.
Mais ces Missionnaires étaient des intrépides. Ils chaussèrent leurs raquettes, et, malgré d'immenses fatigues, car les sauvages sont bons marcheurs, ils suivirent les fugitifs, et les évangélisèrent dans leurs divers campements.
l 'an t. de zèle ne devait pas rester sans résultat.
Dieu bénit ces efforts surhumains. Peu à peu, les germes de salut jetés dans ces cœurs si durs, se développèrent, et annoncèrent la moisson prochaine.
I se prématurément par des fatigues excessives, et torturé par des rhumatismes aigus contractés dans ses longs voyages à travers les marécages glacés, le I*. Yégreville dut se rendre à la Rivière-Rouge, en L864, et fut remplacé par le P. Moulin.
Celui-ci, marchant sur les traces de son prédécesseur, accompagna les Montagnais dans leurs chasses, presque ininterrompues, à la poursuite des caribous, afin d'évangéliser, sans trêve, ces chasseurs toujours en mouvement.
- On parle encore aujourd'hui, écrivait le P. Gasté, des voyages du joyeux P. Moulin, plus dur à la fatigue que les sauvages eux-mêmes.
Au mois de novembre 1866, arriva Mgr Grandir^ mourant de faim, le nez et le menton gelés, les jambes hors de service... C'était sa première visite à ce poste si reculé... Elle faillit lui coûter la vie ; mais son cœur était si grand, qu'il ressentait les soulfrances de ses frères, plus que les siennes propres.
- Cette Mission, écrivait-il, à son retour, est aussi pénible, et même beaucoup plus, que celle de (îood Hope, sous le cercle polaire... Le mercure y gèle... C'est à peine si on peut y faire passer ce qui est strictement indispensable aux Missionnaires, pour les empêcher de périr d'inanition...
Ayant appris par lui des renseignements circonstanciés sur une si poignante situation, le T. R. P. Fabre, Supérieur général, lui répondit :
- J'ai reçu les nouvelles que vous m'avez données sur la Mission du lac Caribou. Pauvres Pères !... pauvres Pères !... que de privations ! que de souffrances!... Mon Dieu! venez à leur aide; consolez-les; fortifiez-les par votre grâce. . . Oh ! mon bien-aimé Père, comme vous avez eu à souffrir !... Et comment, avec une telle vie, osez-vous penser à faire les jeûnes de Règle ? Vous ne le pouvez pas ; vous ne le devez pas. Est-ce que vous ne jeûnez pas constamment ?... Ah ! n'y pensez pas, n'y pensez plus. Offrez au Bon Dieu, pour le salut des âmes, vos peines, vos privations, votre vie de sacrifices... Que nous faisons peu de chose ! combien nous souffrons peu, à côté de ce que vous souffrez !...
Ce n'était pas encore assez pour le zèle de ces apôtres au cœur vaillant !
Le 21 avril 1868, le P. Gasté, relevant d'une grave maladie, entreprenait un voyage, qui ne pouvait durer moins de sept mois, au nordest et à l'est du lac Caribou, vers la baie d'Hudson, sous un climat des plus âpres, à travers toutes sortes d'obstacles presque insurmontables et de dangers incessants.
11 s'avança, plus de mille kilomètres au nord du lac Caribou jusqu'au lac Doobant, situé plus au nord encore que le grand lac des Esclaves, presque au milieu entre celui-ci et la baie d'Hudson. Il y arrivait, le premier des Missionnaires et aussi des explorateurs.
Son but était d'apporter aux Esquimaux la lumière de la foi.
11 avait compté sans les dégels précoces qui vinrent le surprendre, le 2(J. cl qui rendirent bientôt sa situation intenable, sous une pluie battante.
Les masses de neige accumulées sur les bords des lacs avaient, en fondant, exercé une si forte pression sur la glace, qu'il s'y était produit des craquelures un peu partout, puis des affaissements, formant d'immenses cavités, remplies d'eau très froide.
C'est sur' des espèces de ponts glissants, constitués par des crêtes de glace, qu'il lui fallait passer, en s'aidant d'un bâton et plongé jusqu'à la ceinture dans l'eau glacée, avec tout son bagage sur le dos. Il y gagna des rhumatismes articulaires qui le firent affreusement souffrir, et. plus tard, lui rendirent la marche impossible. Les pieds, les jambes, les genoux, les reins, les épaules, tout était pris à la fois. Il ne dut la vie, après Dieu, qu'au dévouement de deux sauvages. Ceux-ci le traînèrent sur une misérable planche, au-dessus de rudes aspérités, qui, à chaque instant, par suite des secousses violentes qu'elles causaient, augmentaient ses douleurs, déjà si atroces.
Au cours de cette expédition si terrible, il eut, cependant, la consolation de baptiser quatorze adultes, après les avoir instruits, et de préparer les voies à l'évangélisation des Esquimaux. Divers groupes de ceux-ci. en effet, prirent, dès lors, l'habitude de venir, de temps en temps, le visiter chez lui.
Quoique cette Mission du lac Caribou fût naturellement si peu attrayante, ou plutôt rebutante, l'héroïque P. Gasté s'y affectionna et y passa courageusement sa vie entière, jusqu'à un âge très avancé.
I ii de ses compagnons, le Fr. (millet, écrivait, le 10 septembre 1875 : L'hiver dernier a été fort rigoureux, et nous avons eu, presque sans interruption, des froids de quarante à cinquante degrés, avec un vent du nord qui soufflait sans cesse et le rendait plus pénible encore. Ton I craquail : la glace du lac se soulevait, en se brisant sous les attaques de ce froid indicible. Il en résultait des détonations sur le lac comme celles d'une batterie de canons...
Au cours des années suivantes, les conversions se multiplièrent, il la Mission du lac Caribou donna, sous ce rapport, de vraies consolations à ceux qui s'y dévouaient, en y supportant des privations de tout genre et des sou ll'iances inexprimables. Ils s'y attachèrent, en proportion de ce qu'elle leur coûtait.
Le I'. Gasté appartenait à une excellente famille de Laval, qui fut la bienfaitrice de cette Mission si déshéritée du lac Caribou. Grâce à ses parents et à leurs amis, il l'enrichit de beaux ornements d'église, de vases sacrés, de tapis et même d'un harmonium. Les sauvages étaient
émerveillés de la beauté de leur chapelle. Les cérémonies liturgiques les ravissaient, et les chants avec accompagnement à l'harmonium excitaient leur enthousiasme.
— ■ C'est le paradis ! s'écriaient-ils.
Nous avons connu, à Laval, le P. Gasté, en 1919. Sur l'ordre de ses Supérieurs, il y était venu passer quelque temps, pour essayer de rétablir une santé bien compromise. C'était, alors, un vénérable vieillard de plus de quatre-vingts ans. Les froids rigoureux endurés si longtemps, l'avaient rendu extrêmement sourd : malgré cette pénible infirmité, il restait l'homme le plus aimable du monde, plein de prévenances délicates et d'exquise politesse pour ses visiteurs.
Il songeait moins à se soigner, qu'à procurer à sa Mission bien-aimée des sympathies précieuses et des secours, dont elle avait toujours besoin.
Néanmoins, il était frappé à mort, et ses jours étaient comptés.
Très surnaturel, il ne se faisait pas illusion sur l'état précaire de ses forces défaillantes ; mais il n'avait qu'un désir, comme, plusieurs fois, il nous le dit, lui-même :
— Revenir au lac Caribou!...
Quelques mois après, il exhalait son dernier soupir. . .
Une fois de plus, il laissait son pays natal, et partait : mais c'était pour le ciel !...
Quels hommes que ces vaillants!... comme leur héroïsme sera la condamnation, au tribunal de Dieu, de tant de mondains qui ont passé une vie oisive, stérile en bonnes œuvres, au milieu des plaisirs et des voluptés, à la recherche exclusive de l'or et de l'argent, pour satisfaire leurs passions! Condemnat justus mortuus vivos impios... Et erunt post hase decidentes sine honore, et in contmnelia inter mortuos in perpetuum... et usque ad supremum desolabuntur. (Sap., iv, 16, 19.)
§ 7 Détroit du Pélican (Pelican-JVarrow).
Pendant que les Oblats, pour la recherche des âmes perdues, poussaient des pointes d'un millier de kilomètres au nord du lac Caribou, ils s'avançaient également, à l'est et au sud-est, dans ces âpres contrées qui s'étendent vers la baie d'Hudson.
Au cours d'un de ses nombreux voyages dans ces régions désolées, le P. Gasté, en 1874, eut la pensée de fonder une Mission au lac Pélican, qui se décharge dans la rivière Churchill, presque en face de la rivière Caribou.
Comme emplacement, il choisit l'endroit où le lac se resserre, et que, pour ce motif, on appelle le Détroit du Pélican, Pélican- Narrow. Il mit cet le nouvelle Mission sous le patronage de sainte Gertrude.
En 1875, le P. Blanchet y fit un séjour de deux mois. L'année suivante, le I*. Bonnald \ fut envoyé, et la Mission fut définitivement établie.
Les Cris, habitant près de la rivière Churchill et de la rivière Nelson, instruits par îles oéophytes précédemment convertis, vinrent demander le baptême. Leur nombre augmenta, et une chapelle convenable leur l'ut bâtie par deux de nos Frères convers, les Frères Nemoz et Labelle, dont le dévouement à toute épreuve secondait puissamment le zèle At-s apôtres.
Parmi les nouveaux convertis se trouvait un ex-sorcier, chez lequel les cérémonies rituelles de l'exorcisme et les paroles Exi ab eo, immunde spiritus, eurent une vérification visible et frappante. Le démon semblait regretter le domaine qu'il était contraint de quitter.
De là, les Pères rayonnèrent jusqu'au fort Nelson, près de l'embouchure de la rivière du même nom. La première fois qu'ils y arrivèrent, en ISS.'!, ce fut un événement. Jamais, auparavant, un Missionnaire catholique n'avait paru dans ce pays. Dix-sept Indiens reçurent le baptême. La semence de la grâce continua, les années suivantes, à produire des fruits, en se multipliant.
Toujours infatigable, Mgr Grandin qui avait déjà visité la Mission du lae Pélican, en 1880, y retourna, en 1884. Cette fois, deux cents sauvages l'attendaient, pour lui souhaiter la bienvenue. Ce nombre aurait, été plus considérable, si ceux de la rivière Nelson avaient pu être avertis assez tôt de la visite épiscopale. Une centaine regrettèrent de n'avoir pu arriver à temps.
En cette circonstance, cinquante-trois convertis reçurent le sacrement de Confirmation.
Mais, là aussi, quel affreux climat !
Courir après les chiens et les traîneaux était le seul moyen, durant le voyage, de maintenir la chaleur vitale, tellement le froid était rigoureux, écrivait le P. Bonnald. Dans le traîneau, on grelottait... Même au campement, on gelait devant le feu où flambaient les géants de la forêt... En faisant nos prières, le dos tourné vers la flamme, le givre s attachait à nos cheveux, aux cils des yeux et à la barbe... Ah ! cependant, combien je chéris mes sauvages, car je les connais. .. Ils ont quelques défauts, mais peu de vices et beaucoup de vertus. Ils aiment à se confesser, et se confessent liés bien.
Dans un campement, où il s'arrêta, le P. Bonnald alfecta de ne pas faire attention a un homme qui, depuis son baptême, avait paru très
Al' NORD DE LA SASKATCHEWAN
indifférent : tous se confessèrent, et le Père ne l'appela pas pour se présenter, à son tour, au sacré Tribunal.
Mais, durant la nuit, le malheureux lui envoya son fils pour lui dire :
- Moi seul, je fais pitié. .. Toi, prêtre, tu as entendu les confessions des autres, et tu ne me regardes même pas.
Aussitôt le Missionnaire prit son surplis et son étole, et alla trouver le pauvre mécontent. Il le trouva tristement assis, à côté de sa femme, dans sa hutte.
La femme se retira et les laissa seuls. Le Père s'assit sur une bûche : le sauvage s'agenouilla à ses pieds, et se confessa avec les meilleures dispositions.
Ainsi peu à peu se forma, au lac Pélican et dans les environs, une chrétienté que, plusieurs années plus tard, Mgr Pascal, dans son Rapport au Chapitre général, pouvait appeler « une chrétienté modèle ».
§ 8 Pakitawagan.
Un autre centre d'évangélisation fut créé à Pakitawagan (la Pêcherie) sur la rivière Churchill, à deux cents kilomètres au nord-est du lac Pélican.
Dans ces contrées désolées et tristes, les Oblats trouvèrent de nombreuses âmes, errantes comme des brebis sans pasteur. Au prix de très grandes fatigues, ils eurent la consolation de les amener dans le bercail du divin Maître. Ces sauvages, eux aussi, devinrent de fervents chrétiens.
A leur sujet, le P. Bonnald écrivait : - Nos bons sauvages de Pakitawagan, comme ceux du lac Pélican, ont une excellente pratique qui leur attire les bénédictions de Dieu : la visite quotidienne du Très Saint Sacrement, durant tout le temps qu'ils passent près d'une église.
Le jour de la Noël, ces bons Indiens, plus pauvres que les bergers de Bethléem, voulurent faire à Jésus, comme les Mages, des présents de roi. Un vieillard, vêtu de peaux de lièvres, lui offrit une fourrure de martre ; un autre lui apporta quelques belettes. C'était plus que l'obole de la veuve. Chacun se montra généreux, à sa façon...
Initiés aux chants liturgiques, ils chantèrent avec entrain le Kyi le Gloria, etc. Tous étaient remarquables de foi et de piété.
S'il pleut, s'il est nuit, écrivait encore le P. Bounald, ils attendent patiemment à la porte de l'église, les pieds dans la boue, leur tour pour la confession. .l'admire le travail de la grâce dans ces bonnes âmes, et. de tout mon cœur, je remercie Dieu qui aime à se révéler aux simples et aux petits.
Il y axait parmi eux un vieillard des plus édifiants. Avec quelle foi il se prosternait à la chapelle, devant le tableau de Jésus en croix ! 11 piiait tout haut. Quel grand merci il prononça après sa confession, quand le [nette lui permit la sainte communion pour le lendemain !
Après s'être relevé, en passant devant la table de communion, il lit une grande révérence à Notre-Seigneur. Arrivé à la porte de l'église, avant de sortir, il envoya, une fois encore, au Saint Sacrement, un regard affectueux, accompagné d'un profond salut.
Quoique sauvages de naissance, ces fervents chrétiens auraient pu être proposés, comme modèles, à bien des gens si fiers d'être nés en pays civilisé.
La confession de la plupart se réduisait à ceci :
Mon Père, je n'ai pas de péché à te dire. Depuis que je crois et que j'ai été baptisé, je ne pense pas avoir offensé le bon Dieu, une seule fois.
Si, ne voulant pas se contenter d'une réponse aussi vague et qui lui paraissait superficielle, ou incomplète, le Père essayait de poser des questions et de les multiplier, il ne trouvait jamais matière d'accusation. ( >ui, répondait le pénitent, oui, mon Père, quand je ne connaissais pas la vraie religion, et que je ne savais pas prier, j'ai commis bien des fautes, mais, alors, seulement, pas depuis ce temps-là. Ces fautes, le baptême les a effacées... Après le baptême, je me suis bien gardé d'en commettre...
Et, depuis leur régénération, plusieurs années s'étaient écoulées déjà !...
Combien y en a-t-il, dans les pays civilisés, qui pourraient parler de même ?...
En constatant une telle innocence, dans des âmes sorties naguère ■ lu paganisme et demeurées frustes et ignorantes des sciences humaines, comment, ne pas se rappeler la terrible parole de Notre-Seigneur aux Juifs, si orgueilleux d'être les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob : l enieni ah Oriente, et Occîdente, et Aquilone, et Austro, et accumbent in regno Ihi... Et erit fletus et stridor dentium, cum videritis vos expelli foras .'... (Lie xm, 28-29).
Cette parole du souverain .luge ne s'applique-t -elle pas aussi à bien des chrétiens civilisés, instruits, mais tièdes ou indifférents?...
§ 9 Lac Cumberland.
Tant de courses apostoliques, si fatigantes et si méritoires, ne suffisaient pas encore au zèle des vaillants Oblats. Ils allèrent, en outre, fonder la Mission Saint-Joseph, sur les bords du lac Cumberland, non loin de la Saskatchewan inférieure, à cent cinquante kilomètres, au sudest du lac Pélican. Us y bâtirent une chapelle et une école.
Quelques années après cette fondation, le 1*. Teston écrivait, le 3 novembre 1885 :
- Je suis bien content, au lac Cumberland. Les catholiques n'y sont pas encore légion, mais ils assistent régulièrement aux offices. Le jour de la Toussaint, bon nombre se sont approchés des sacrements... Je n'ai qu'à me louer aussi de l'exactitude des enfants à l'école et de leur application. Ils savent leurs prières, en français et en cris, ainsi que le catéchisme. Ils apprennent le calcul, en cris, en français et en anglais, et traduisent l'anglais en cris, presque toujours très bien... L'instruction des enfants, si nécessaire partout, prend, ici, une importance particulière.