CHAPITRE XV
Au Yukon
Premières excursions vers l'Alaska.
Comme nous l'avons raconté plus haut, les Loucheux qui fréquentaient le fort Mac Pherson, et ceux qui habitaient dans la vallée de la rivière Peel, avaient écouté la voix des Oblats de Good Hope, et s'étaient convertis au catholicisme.
Mais d'autres tribus de la même peuplade s'échelonnaient à l'ouest, sur un millier de kilomètres, jusqu'au fort Yukon, situé au confluent du fleuve de ce nom et de la rivière Porcupine, ou du Porc-Epic, dans le territoire de l'Alaska, à l'intérieur du cercle polaire.
Entraîné par son zèle dévorant qui ne reculait devant aucun obstacle, le P. Grollier, en 1861, voulut porter les lumières de la foi à ces malheureux, assis encore, suivant la parole de la Sainte Ecriture, dans les ténèbres et les ombres de la mort.
Ses forces physiques, déjà profondément ébranlées par des fatigues surhumaines, le trahirent en chemin, et il ne put aller que jusqu'au fort de la Maison de Pierre, Pierres House, qui s'élève au milieu des montagnes Rocheuses. Il y posa les bases d'une Mission qu'il dédia à saint Barnabe, le fidèle compagnon de l'apôtre saint Paul.
Immense fut son regret de n'avoir pu atteindre le fort Yukon. Il savait, en effet, qu'un ministre protestant, avec l'appui du commis de ce fort, très sectaire, se proposait d'introduire et de répandre ses erreurs dans les environs.
C'était précisément le même ministre que les prédicat ions des Oblats de Good Hope avaient forcé d'abandonner les régions de la rivière Peel, et qui voulait se dédommager de ce retentissant échec, en agissant sur un autre théâtre, où il était sûr d'être soutenu par celui qui. en ce lieu, possédait l'autorité.
Le P. Séguin résolut de le poursuivre et de lutter avec lui, pied à pied, pour lui arracher les âmes que ce prédicant voulait attirer l'hérésie et conduire dans les chemins de la perdition.
Au commencement du mois de juin 1862, le vaillant Missionnaire partit de PeeVs river, et arriva, le 17 juin, à Pierres House, après plusieurs jours d'une marche fatigante à travers des montagnes escarpées et des rivières impétueuses, ayant été, en outre, tout le temps, dévoré par des nuées de moustiques.
Jamais je n'ai vu chemin pareil, écrivait-il, le 20 juillet 1862. On est dans l'eau, depuis le premier jour jusqu'au dernier... Dans la plaine, comme sur les montagnes, ce sont toujours des marais... Pas un sentier battu, de sorte que l'on ne pose jamais le pied d'aplomb. Il y a douze rivières à traverser. A quatre d'entre elles, nous avions de l'eau jusqu'à la ceinture. Le courant était si fort, qu'on était obligé, pour n'être pas entraîné par lui, de former la chaîne et de marcher en -file, à la queue leu leu, en se tenant tous par les mains. Grâce à cette disposition, le premier éprouvait, seul, la résistance du courant en le remontant obliquement, et les autres étaient protégés par le premier.
Ainsi s'avançait la caravane, à travers les eaux mugissantes.
Une sauvagesse faillit s'y noyer. Etant restée un peu en arrière de son voisin, elle fut renversée par le courant. Ceux qui étaient à ses côtés furent ébranlés par sa chute, mais heureusement ne lâchèrent pas l'imprudente, qui en fut quitte pour la peur et pour un bain forcé.
Tout ceci n'est encore rien, continue le narrateur, comparé à ce que font souffrir les maringouins et les moustiques. Ils sont si nombreux, dans ces parages, qu'ils obstruent la vue pendant le jour, et empêchent de fermer l'œil pendant la nuit. En arrivant au fort, j'avais une tête comme une courge et les doigts comme des saucisses, tellement ces petits animaux m'avaient mordu... Si vous avez, mon cher Père, quelques novices qui aient soif de mortifications, vous n'avez qu'à les envoyer ici, ils seront, je pense, satisfaits. Mais il ne faut pas que ce soient des résolutions éphémères, car chaque jour amène ses mortifications, et, quelquefois, elles sont si multipliées qu'on ne sait par où commencer.
Malgré les fréquentes distributions de tabac que le ministre fit aux sauvages, le zèle du P. Séguin ne fut pas sans résultat. Les Indiens ne se gênaient pas pour dire, même à haute voix, que, s'ils aimaient beaucoup le tabac du ministre, ils n'aimaient pas du tout le ministre luimême.
Le 23 septembre, le P. Séguin arrivait au fort Yukon. Comme la température s'était sensiblement rafraîchie à cause de la saison avancée, il avait tlù marcher, des journées entières, dans des marais dont l'eau était presque glacée, dormant ensuite, la nuit, sur une couche de neige,
après avoir eu beaucoup de peine à trouver quelques petites branches de saule, pour faire dégeler ses vêtements et sa nourriture. Mais les maigres flammes de ce feu ne suffisaient pas à réchauffer son corps transi de froid.
Dans les environs du fort Yukon, vivaient de douze à treize cents Indiens ; mais, à l'arrivée du P. Séguin, une quarantaine seulement étaient réunis. Les autres, disséminés dans les bois, ne devaient venir qu'au printemps. Le Missionnaire fut donc contraint, par cette circonstance, à passer tout l'hiver au fort Yukon, pour les attendre et essayer de les évangéliser.
C'était la première fois qu'un prêtre catholique paraissait dans ces contrées lointaines.
Néanmoins, beaucoup de ces sauvages avaient déjà vu des popes russes. Quelques-uns de ceux-ci n'étaient qu'à six jours de marche, mais ils ne s'étaient jamais dérangés pour venir jusqu'au fort Yukon.
En outre, les sauvages qui avaient eu l'occasion de les rencontrer, avouaient ne pas les comprendre. En effet, les ministres des diverses sectes et des églises schismatiques ne daignent pas se donner la peine d'étudier les langues des sauvages, pour les instruire vraiment. Que leur importe ?... Pourvu qu'ils soient confortablement logés, bien nourris et grassement payés, le reste, même le salut éternel de ceux qu'ils prétendent évangéliser, leur est parfaitement indifférent.
Une seule chose leur tient au cœur : empêcher l'extension du catholicisme. Pour cela ils multiplient les cadeaux aux sauvages et les calomnies, même les plus noires, contre les prêtres.
Au commencement, les indigènes sont séduits par ces présents et ébranlés par ces calomnies ; mais ils finissent toujours par mépriser ces prédicants de mensonge. Ceux qui continuent à se montrer leurs disciples ne le font que par intérêt et nullement par conviction.
Les popes russes n'avaient pas eu le courage d'entreprendre un voyage de six jours de marche, pour se mettre en contact avec ces brebis perdues ; mais le P. Séguin, au milieu d'obstacles de tout genre, n'avait pas hésité à faire un voyage, à pied, de trente-deux jours, pour apporter la lumière divine à ces âmes abandonnées.
Que de fois, dans les autres Missions, les sauvages avaient opposé ce zèle incomparable des Missionnaires à l'apathie coupable, disons mieux : à la paresse des ministres.
— C'est extraordinaire, disaient-ils, comme les prêtres catholiques sont dévoués, et comme ils apprennent facilement nos langues !... ^ oici des Pères arrivés depuis une année seulement, et ils parlent déjà notre
langue aussi bien que nous ; tandis que le ministre, après avoir passé cinq ans dans le pays, ne sait pas encore se faire comprendre.
L'hiver passé à Yukon par le P. Séguin fut, cependant, bien dur. Le chef traiteur du poste était, dit-on. le petit-fils de l'Evêque protestant de Toronto et très sectaire. Il logea le ministre chez lui et l'admit à sa table, tandis que le I*. Séguin fut logé avec les domestiques, et ne fut autorisé à prendre ses repas qu'avec les derniers des serviteurs.
Pour ce qui le concernait lui-même, le P. Séguin ne s'inquiétait pas de cette humiliation. Il s'en réjouissait, au contraire, y voyant un trait de ressemblance avec le divin Sauveur.
Mais les sauvages, habitués à ne juger que d'après les apparences, conçurent un véritable mépris pour son enseignement. Ils ne voulurent pas l'entendre, et ne répondirent pas à son appel.
Ce fut la principale peine de l'héroïque Missionnaire.
A côté de celle-là, toutes les autres n'étaient rien... mais penser qu'après tant de fatigues, tant de travaux, tant de dangers courus, son ministère était réduit à la stérilité par la malice des hommes, vrais suppôts de Satan, n'était-ce pas une souffrance atroce ?...
Telle fut l'agonie de Jésus au Jardin des Oliviers, quand il vit que son immolation sur la croix serait inutile pour tant d'âmes qu'il venait racheter, par l'effusion douloureuse de son sang précieux.
Le disciple n'est pas au-dessus du Maître...
Heureux ceux que Dieu appelle à une si parfaite ressemblance avec son divin Fils !
L'agonie mortelle de Jésus à Gethsémani fut la source inépuisable des grâces de salut pour des légions innombrables d'âmes.
De même l'agonie intime du Missionnaire, quand il voit son ministère stérile, est, néanmoins, dans le plan de la Providence, une condition, parfois nécessaire, pour la conversion des plus opiniâtres pécheurs.
Par sa miséricordieuse bonté et son infinie puissance, toujours Dieu I ire le bien «In mal.
Dans ses Vingt (innées île Mission, Mgr lâché, parlant de cette première expédition du P. Séguin en Alaska, s'exprime ainsi :
- Le fort "Yukon est sur le territoire russe. Le P. Séguin y fut traité à la cosaque. Il ne goûta pas la moindre consolation, pas le moindre dédommagement d'un long et pénible voyage, à travers les montagnes, sous la bise, lorsque les neiges précoces de septembre glaçaient les torrents, qu'il fallait franchir presque à la nage, au péril de la santé et même de la vie... Puisse le ciel entendre les soupirs du fervent Missionnaire, compter ses peines avec ses souffrances, et donner, plus tard, à ce peuple la grâce d'une réelle conversion !
Reparti du fort Yukon, le 3 juin 1863, le P. Séguin, après vingt et un jours de marche, à travers les mêmes torrents encore à demi glacés. arriva au fort de Pierre s House. Il y resta quelques jours, puis se remit en route, et, le 14 juillet, il eut le bonheur d'embrasser ses frères de Good Hope, après onze mois de voyage et d'un isolement d'autant plus cruel à son cœur, que l'échec de son zèle avait été plus complet.
En goûtant les joies pures de la vie de communauté, dans cette Mission de Good Hope, pourtant encore si pauvre, il s'écria, plusieurs fois :
■ — Ici, je me crois en paradis !...
Cette exclamation se comprend. Quand on a beaucoup souffert, on sait se contenter de peu !...
§ 2 Nouveaux efforts.
Après une interruption de quelques années que les circonstances mentionnées plus haut rendirent nécessaire, l'évangélisation du Yukon fut reprise.
L'infatigable P. Petitot s'y rendit, durant l'été de 187<».
En quarante jours, ils parcourut deux fois les douze cent cinquante kilomètres qui séparent Good Hope du fort Yukon, soit deux mille cinq cents kilomètres pour l'aller et le retour.
— Malgré la déclivité de certaines rivières dont le courant, extrêmement rapide, permettait de faire jusqu'à quatre cents kilomètres en trois jours, écrivait-il, le 1er août, au T. R. P. Supérieur général, tout le monde a regardé ce voyage comme une sorte de tour de force, et je suis moi-même étonné de l'avoir mené à bonne fin, en si peu de temps. Mais je dois avouer, toutefois, que j'y ai eu à souffrir, plus que dans aucune autre expédition de ce genre, de la chaleur et du froid, d'orages incessants et de quasi-naufrages, de la marche forcée à travers les montagnes Rocheuses, de la nourriture, de la vermine et des maringouins, mais surtout des hommes. . .
Il avait quitté le fort Mac Pherson, sur la rivière Peel, le 17 juin. Après avoir traversé cette rivière et une prairie marécageuse d'une dizaine de kilomètres d'étendue, il s'était engagé dans les montagnes Rocheuses.
Successivement il dut escalader neuf rangées de montagnes secondaires, dont les deux principales ne sont qu'une enfilade de pics, de dents gigantesques et d'anciens cônes volcaniques, tous plus hauts les uns que les autres.
Sur les montagnes secondaires sont des plateaux arides où on ne rencontre pas un seul arbre, ni le plus petit arbuste, mais seulement des mousses, des lichens, ou de grosses touffes d'une plante curieuse, lesquelles sont supportées par une tige courte, offrant si peu de solidité que l'on ne peut y poser le pied, sans les faire fléchir. A cause de ce manque de consistance et de ces apparences trompeuses, les indigènes ont donné à ces grosses touffes chevelues et versatiles le nom de têtes de femmes... bien peu galants, ni même charitables à l'égard de leurs compagnes, ces sauvages de l'Extrême Nord !...
Les intervalles qui existent entre ces prétendues têtes de femmes étant pleins d'eau et de boue, on en est réduit ou bien à marcher dans la fange tout le long de la route, ou bien à sautiller de tête en tête, c'est-à-dire de touffe en touffe, au risque de se fouler les pieds, et de se faire des entorses très douloureuses qui, pour longtemps, empêcheraient la marche.
Le voyage n'est pas moins pénible dans les mousses, véritables éponges entièrement imprégnées d'eau et de neige fondante.
Ces plateaux sont séparés par de profondes crevasses, analogues aux canons du Mexique et de la Californie, ravins plus ou moins abrupts, au fond desquels coule un torrent.
A leur tour les chaînes des pics sont séparées par des vallées de dix à douze kilomètres de largeur, très profondes, elles aussi, et où serpentent une multitude de petites rivières et de ruisseaux.
En arrière des montagnes secondaires se dressent des sommets rouverts de neiges perpétuelles et couronnés de glaciers. Ils sont séparés, eux aussi, par des gouffres dont la seule vue épouvante, et sur les flancs desquels se précipitent, en mugissant, des rivières fougueuses aux nombreux rapides et aux cascades écumantes.
Au fort La Pierre et au fort Yukon, les protestants qui se croyaient, là, les maîtres incontestés, accueillirent fort mal le Missionnaire.
Imaginez, si vous le pouvez, écrivait le P. Petitot, quels n'ont pas été le trouble et la rage de ces gens fanatiques et sans mœurs, quand, après neuf ans, un prêtre catholique s'est de nouveau présenté à eux !... Ils ont mis aussitôt tout en œuvre pour prévenir contre moi les sauvages.. On nie répéta ensuite que, si je m'opiniâtrais à rester dans le pays, je ferais connaissance avec le fusil et la rivière. C'était me dire, en termes assez, clans, qu'on se proposait de me fusiller et de me jeter à l'eau.
Cette exclusion du P. Petitot n'eut donc pas plus de résultat immédiat que celle du P. Séguin, et toujours pour la même cause.
Voyage d'exploration fait par Mgr Clut.
Préoccupé du salut des âmes, si abandonnées dans cette ancienne Amérique russe, passée, en 1867, sous la domination des Etats-Unis, Mgr Clut, qui croyait avoir la charge et la responsabilité de ces âmes, résolut d'aller lui-même visiter ce pays, en compagnie d'un de ses Missionnaires, qu'il se proposait d'y laisser, à son retour, si les circonstances lui paraissaient favorables à l'évangélisation.
Il partit donc de Good Hope, le 14 septembre 1872, avec le P. Lecorre, en canot d'écorce, se dirigeant par le Mackenzie vers la rivière Peel.
L'hiver semblait devoir être précoce, cette année.
Le P. Séguin et le P. Petitot n'avaient rien négligé pour dissuader Mgr Clut d'entreprendre un pareil voyage, à l'entrée de la mauvaise saison.
- Tout imprudent qu'on me dit, racontait, plus tard, le P. Petitot, je n'aurais jamais commis un tel acte de témérité.
Mais le digne Mgr Clut, sur les injonctions de sa conscience, allait tenter l'impossible.
D'après son plan, ce voyage devait être si long qu'une année n'y suflirait pas. Donc pourquoi différer ? Passer l'hiver ici ou là, dans l'Extrême Nord, n'est-ce pas même chose ? Le fort Yukon, pour lui, n'était pas le but dernier : ce n'était qu'une étape et simplement la moitié du chemin.
Cependant, le jour même du départ de Good Hope, le vent du nord soufflait avec violence, contrariant la marche du frêle esquif. Les avirons, agités par les rameurs, soulevaient déjà de petits glaçons autour de la barque. En outre, la neige tombait fine et abondante.
Nous ne décrirons pas ici les péripéties, les fatigues et les dangers de ce voyage qui ressembla, sous ce rapport, aux deux précédents faits par le P. Séguin et le P. Petitot. Mais à toutes ces misères s'ajoutèrent des souffrances atroces, causées par les terribles rigueurs d'un hiver précoce, toujours si dur dans ces âpres climats, surtout quand, pendant des mois entiers, on n'a pas un toit pour s'abriter, quelques heures au moins.
Plusieurs fois, les voyageurs furent sur le point de mourir de faim, leurs provisions s'étant épuisées, au cours d'un voyage que la lenteur de la marche prolongeait bien plus qu'on ne l'avait prévu.
Au commencement, en elfet, les rivières à demi-gelées, plus tôt que de coutume, gênaient le canot dans ses évolutions ; puis, l'arrêtèrent complètement. Néanmoins, la glace n'était pas assez résistante pour
supporter les personnes et les choses. On ne pouvait donc ni avancer, ni reculer : ou bien l'on ne faisait que quelques pas, allant alternativement du centre de la rivière à ses bords, et de ses bords au centre, selon que la glace était plus ou moins épaisse.
Mgr Clut.
Et, encore, l'épaisseur de cette glace variait sans cesse aux divers endroits, suivant que le lit de la rivière se rétrécissait ou s'élargissait.
Pour le premier cas, c'étaient de gros blocs de glace, accumulés dans une confusion inexprimable, les uns sur les autres, et il fallait les tailler à coups de hache pour s'ouvrir un passage. Dans le second cas, la glace devenail de plus en plus mince; on ne pouvait s'y aventurer qu'avec une très grande prudence, au risque de la voir céder sous les pieds, de faire un plongeon dans l'eau très froide, d'être entraîné par le courant et de se noyer.
Avec ces multiples et inévitables retards, le temps s'écoulait, les provisions s'épuisaient à vue d'œil, et la terrible famine apparaissait, guettant ses victimes...
Souffrances inénarrables !...
Le P. Lecorre; qui n'était pas encore habitué à ce genre de vie, tomba malade de fatigue et faillit périr. Bientôt il lui fut très difficile de se tenir debout. On dut le coucher sur un traîneau, tiré par les hommes et par les chiens ; mais souvent les glaçons, accumulés de mille façons capricieuses, empêchaient le traîneau d'avancer, et, alors, le P. Lecorre, malgré son extrême faiblesse, était bien obligé de se mettre sur pied, et de marcher à travers tant d'obstacles et de dillicultés.
Enfin, après un mois d'un voyage des plus pénibles, la petite caravane arriva au fort Yukon, le 13 octobre.
Tous étaient plus morts que vifs...
Le fort Yukon était alors la propriété de la Compagnie américaine Hutchinson, Kohi et Cie, dont le siège principal était à San- Francisco, et qui possédait la plupart des forts de traite établis dans l'Alaska.
Elle était, en principe, favorable aux Missionnaires, dont elle appréciait les services pour adoucir les mœurs des sauvages avec lesquels elle voulait entrer en relation, dans l'intérêt de son commerce.
De plus, le commis en chef du fort Yukon et ses collaborateurs, fanatiques sectaires, avaient été remplacés par des catholiques.
Pour tous ces motifs, la réception faite à Mgr Clut et à son compagnon, le P. Lecorre, fut des plus cordiales.
- Ils nous ont accueillis, écrit Mgr Clut. comme on accueille de vrais amis après une longue séparation. J'en remercie Dieu. Cette bienveillance de leur part favorisera notre mission auprès des sauvages... On a disposé pour nous les appartements occupés autrefois par les ministres protestants. Ceux-ci, paraît-il, prêchaient une morale des plus faciles. La polygamie, elle-même, n'était pas un obstacle au baptême, que ces bons apôtres accordaient aux méchants comme aux bons. Xotre sainte religion aura beaucoup à faire, pour gagner à l'observance d'une morale plus austère ce monde si profondément perverti... Enfin l'œuvre est commencée. Là où régnait l'erreur, nous annonçons la vérité. . .
Mais l'ivraie, semée si abondamment par l'homme-ennemi dans le champ du Père de famille, n'était pas facile à déraciner. Deux mois après, Mgr Clut écrivait :
- Quel espoir nous reste-t-il de retirer ces sauvages des liens de
l'hérésie ?... Nous sommes de plus en plus convaincus que, pour les amener à notre sainte foi, il nous faut arriver les premiers parmi eux. (Miami à l'ignorance et à l'orgueil naturel des sauvages s'ajoute le fanatisme protestant, ils deviennent inabordables, et leur orgueil se traduit par un pédantisme ridicule. J'en ai fait, et j'en fais encore l'expérience. . .
En ell'et, Mgr Clut ajoutait tristement :
Je suis obligé d'avouer que, malgré la sympathie des autorités, nous n'avons rien à faire, ici, durant cet hiver. A part les messieurs catholiques du fort, notre domestique et un petit métis russe, nous n'avons personne auprès de qui nous puissions exercer notre ministère... Quelques sauvages sont d'abord venus assister à nos olïices religieux, mais en curieux seulement, et ils ont bientôt cessé d'y paraître. Dans toute nia vie de Missionnaire, je n'ai jamais éprouvé un si cruel mécompte...
D'autres sauvages arrivèrent de deux principaux camps indiens, mais, eux aussi, imbus des plus sots préjugés.
Les ministres protestants leur avaient assuré que les prêtres catholiques étaient de vrais déicides, et les seuls responsables de la mort de Jésus. C'étaient les prêtres catholiques, en effet, qui avaient crucifié le Fils de Dieu. Une preuve incontestable de leur crime abominable était cette grande croix que les Oblats portent à la ceinture, croix dont les protestants ont horreur, car leurs mains sont pures du sang versé.
Bel argument, en vérité, et combien convaincant ! Mais les sauvages n'en demandaient .pas davantage!... Quelques paquets de tabac leur avaient fait avaler cette insanité...
En rapportant des calomnies aussi outrageantes qu'elles étaient fausses, Mgr Clut ajoutait :
Et inutile de vouloir détromper ces sauvages entêtés et ignorants. Ils vous répondent, avec un orgueil sans pareil, que vous mentez. Voilà, à peu près, tout ce qu'ils ont appris des ministres protestants... Evidemment nous n'avons pas grand'chose à faire, pour le moment, parmi ces pauvres égarés !. ..
Les deux Missionnaires prirent donc le parti d'étudier, en attendant, les divers dialectes parlés sur le cours du Yukon.
Dès que se produirait la débâcle des glaces, ils descendraient jusqu'à l'océan Pacifique, pour reconnaître, en passant, les lieux les plus avantageux pour l'établissement de quelques Missions fixes, là où ils verraient le plus d'espérance de faire du bien.
Le 9 mai 1873, la glace du fleuve Yukon commença à se briser ; le 12, la rivière était presque entièrement libre, et, le 15, fête de saint Isidore, patron de Mgr Clut, les Missionnaires se remirent en voyage vers l'ouest.
- Nous descendons le fleuve Yukon, écrit Mgr Clut, et nous parcourons un vaste pays que jamais un prêtre catholique n'a visité. Nous sommes les premiers ministres de Jésus-Christ, venus dans ces régions lointaines. . . Puisse un si grand voyage n'avoir pas été entrepris en vain !...
En cet endroit, le fleuve avait une largeur de dix à douze kilomètres, et se composait de plusieurs branches entrecoupées d'îles innombrables.
Après trois jours de navigation, le Yukon changea d'aspect, obligé de resserrer toutes ses eaux dans un seul lit, entre des chaînes de montagnes, sur une étendue de plus de deux cents kilomètres.
- Le courant est fort, écrivait Mgr Clut, mais sans rapides. Je ne crois pas qu'il y ait, sur le globe terrestre, un fleuve plus beau et dont la navigation soit plus facile. On dirait que le Créateur l'a placé, dans ces rudes climats, pour en faciliter l'accès aux ouvriers apostoliques...
Vers midi, le 20 mai, ils arrivèrent au fort de Newklukayet, où les employés de la Compagnie américaine les reçurent avec la meilleure grâce du inonde.
Tant d'empressement et de témoignages de respect, de la part des employés, fit impression sur les sauvages, qui, d'abord, s'étaient montrés un peu froids.
Après une semaine de séjour dans ce poste, Mgr Clut résumait ainsi ses impressions :
- Les indigènes paraissent, ici, moins inabordables que ceux du fort Yukon ; mais, cependant, les obstacles à leur conversion me semblent plus grands que ceux que nous avons rencontrés, au commencement, dans nos missions du Mackenzie. Des instincts matérialistes, une complète indifférence pour les choses de l'esprit, une morale des plus relâchées, la polygamie, etc.. C'est contre ces obstacles que nos efforts viendront expirer, longtemps encore... Dieu veuille aplanir ces dilïicultés par sa grâce victorieuse!... En dépit de la puissance des ténèbres et de ceux qui lui servent d'instrument, je crois, néanmoins, que si un prêtre catholique pouvait résider ici, les infidèles finiraient par se présenter en nombre pour embrasser la foi... En attendant, nous sommes en pleine sauvagerie. Jamais je n'ai vu des hommes si peu civilisés !
Après deux semaines de séjour à Newklukayet, Mgr Clut, le 4 juin,
s'embarqua, de nouveau, sur le Yukon, pour continuer son voyage jusqu'aux rives de l'océan Pacifique.
Plusieurs fois il s'arrêta pour examiner le pays, et faire choix des emplacements où l'on pourrait fonder les futures Missions.
Il visita ainsi successivement Nulato, Anvik, Malemuts, Andronasky et Pastolik sur le bord de la mer, où il arriva, le 19 juin, après quinze jours de navigation.
De là, il se dirigea vers l'île Saint-Michel, à soixante kilomètres de la côte, au-dessus du soixante-troisième degré de latitude nord, où se trouvait établi le chef-lieu de la Compagnie commerciale de l'Alaska. - Il fallait de l'audace, écrivait-il au T. R. P. Supérieur général, pour alfronter la mer dans notre frêle esquif, sans s'inquiéter des glaces qui nous barraient le passage, ou qui dansaient autour de nous. Plusieurs fois, nous dûmes revenir en arrière, et, plus souvent, tirer de longues bordées au large ; mais la Providence vint à notre secours.
Le lendemain, le courageux prélat abordait à l'île Saint-Michel, où les employés de la Compagnie le reçurent avec honneur.
11 y resta un peu plus de deux semaines, et en repartit, le 7 juillet, pour recommencer ce long voyage en sens inverse, et revenir à son point de départ ; mais il laissa le P. Lecorre à Nulato, pour poser les premières bases des futures Missions de l'Alaska.
Nous ne décrirons pas les incidents qui se produisirent durant son retour. Par ce qui précède, on les devine, et, afin d'éviter d'inutiles redites, nous ne ferons qu'indiquer les dates de ses principales étapes.
Le 1er août, il arrivait au fort Yukon ; le 20, à Pierre s House ; le 26, au fort Mac Pherson ; le 6 septembre, à Good H ope, d'où il partait, le 11, pour rentrer, le 9 octobre, à la Mission de la Providence, sa résidence ordinaire.
Son absence avait duré plus d'une année, ou exactement treize mois et neuf jours.
Quelque temps après, par un examen très attentif des documents o 11 i ciels émanés de la Propagande, on fut amené à conclure que cette partie de l'Alaska n'était pas comprise dans les limites, jusque-là assez imprécises, du vicariat apostolique du Mackenzie ; mais qu'elle se trouvait plutôt sous la juridiction de l'évêque de l'île de Vancouver.
Ce long et si pénible voyage n'eut donc pas de résultats immédiats, au point de vue de l'histoire de la Congrégation ; mais il en eut, dans la suite, comme nous aurons à le dire, plus tard.