‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 47 sur 69 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Perpétuels et dangereux voyages

§ 1 Poudreries.

Combien d'hommes de notre époque, durant leur adolescence, ont lu, avec un très vif intérêt, les nombreux volumes composés par Jules Verne, sous le titre général de Voyages extraordinaires, et, entre autres, un des plus palpitants : Les aventures du capitaine Hatteras, ou Les Anglais au pôle nord !

Dans ces romans, dévorés avec tant d'avidité par la jeunesse studieuse, tout est inventé.

Pour aider son imagination constamment à la recherche de faits nouveaux, Jules Verne passait presque toutes ses journées dans la bibliothèque publique d'Amiens, ville où il résidait, feuilletant, sans cesse, une foule de livres et de revues, pour y découvrir des péripéties, des anecdotes, des incidents et des accidents, des rencontres imprévues, des situations impressionnantes, bizarres, tragiques : en un mot, toutes sortes de détails, ou de scènes, dont il se servait ensuite pour agrémenter son récit, dans lequel il les insérait, en les modifiant à sa guise.

Que n'a-t-il parcouru ainsi les écrits de nos Missionnaires ?... Que de faits curieux, frappants, extraordinaires, non inventés, mais réels, n'y eùt-il pas trouvés!...

Quelles magnifiques descriptions, par exemple, des terribles poudreries, dont, plusieurs fois les vaillants apôtres ont failli être victimes !

Ces ouragans d'une violence extrême, et dont l'irrésistible impétuosité n'est arrêtée par aucun obstacle dans ces vastes déserts, durent des journées entières, parfois des semaines, sans trêve, ni répit.

Mais ce qui les rend très redoutables, plus encore que le vent déchaîné en tempête, c'est cette neige particulière qu'ils transportent : neige gelée, très fine, impalpable, comme les cendres vomies par les volcans ; poussière glacée qui s'infiltre partout, même dans les vêtements et sou les couvertures !...

De tous côtés, elle forme autour du vovageur un voile blanc, impénétrable au regard. Elle lui cache sa route, l'égaré, l'immobilise; tend autour de lui et au-dessus de lui un linceul de tristesse, comme pour l'ensevelir vivant, et lui faire bien comprendre que, là où il s'arrêtera vaincu par la fatigue, là sera son tombeau.

A droite, à gauche, en avant, en arrière, à ses pieds, sur sa tête, il ne voit que cette nuée blanche, monotone, uniforme, impitoyable. Non seulement il ne distingue pas le moindre coin du ciel, mais tous les accidents de terrain qui pourraient, dans sa marche devenue hésitante, lui fournir une indication, en lui rappelant des points de repère, ont disparu sous cette poudre blanche qui tombe sans cesse, et qui nivelle tout.

Parfois, elle se précipite en véritable avalanche, fouettant le visage, et se glissant sous les habits, jusque sur la peau qui frissonne à son contact.

Si, pour prendre durant la nuit un peu de repos, on s'est couché sur le sol, après s'être enveloppé d'épaisses couvertures, celles-ci ne constituent pas une défense suffisante contre le froid ; mais cette poussière de neige les traverse de part en part, s'accumule dans les moindres plis et replis, se tasse et les transforme en bloc rigide.

On grelotte, des pieds à la tête, et, quand on veut se lever, après une nuit sans sommeil, on se sent emprisonné dans ces couvertures, devenues comme une sorte de pain de glace, qu'il faut secouer en tous sens, agiter, briser, pour le ramollir, et retrouver la liberté des mouvements !...

Et quels merveilleux phénomènes, très dignes d'attention, accompagnent ces tourmentes si dangereuses pour le voyageur égaré, mais si instructives pour l'observateur et le savant!...

Ces vents soufflent par rafales. Ils bondissent sur les surfaces congelées des lacs, comme un galet, lancé par une main adroite, ricoche sur le miroir des eaux.

Les points que le vent touche de son aile, sont, énergiquement balayés, débarrassés de toute neige, et la glace y apparaît à nu, noire, polie et veinée comme du marbre. Au contraire, les endroits que le vent épargne, en ricochant, reçoivent toute la neige des points dénudés. Il en résulte des ondulations, ou bancs de neige, assez semblables aux dunes, ou collines de sable, formées par le vent aussi, sur certains rivages des mers.

Sur ces éminences, les empreintes des pieds des hommes, des pattes des chiens, ou d'autres animaux, ne peuvent être bien profondes, à cause de la résistance opposée par cette neige amoncelée ; mais elles

sont beaucoup plus persistantes que si elles étaient faites dans une terre molle, car cette neige pressée se tasse et se durcit, sous le poids du corps des passants.

Tous ces vestiges sont aussitôt enfouis sous une multitude de couches fines, comme les feuillets d'un livre, constitués par la poussière glacée qui tombe constamment.

A quelque temps de là, après une période de calme, un autre vent souffle, enlève les couches superficielles de la précédente poudrerie, en reforme d'autres ailleurs, avec de nouvelles ondulations, ou dunes identiques : mais il n'altère pas la partie inférieure, plus solide, parce que plus pressée. Alors apparaîtront très nets les vestiges laissés par les passants, plusieurs mois auparavant, peut-être.

En les voyant si nets, si précis, si bien dessinés, sans la moindre éraflure, on s'imaginera que, le matin ou la veille, il y a eu. là, des ruminants au pied léger, une bande de carnassiers voraces, une caravane de voyageurs, ou une horde de sauvages.

Erreur ! Ces empreintes sont formées depuis plusieurs mois. Le vent a tout emporté autour... tout rongé..., tout corrodé, excepté elles; et, maintenant, les voici en relief, sur la glace, même les plus délicates. Vous y distinguez parfaitement, comme en des sculptures en ronde bosse, les sabots du renne ; le moule exact des pattes des chiens, des loups, des renards ; les larges pistes du carcajou, ou du lynx ; les traces des pieds d'hommes chaussés de mocassin, ou armés de raquettes ; les sentiers tracés par les traîneaux, etc.

En constatant ces faits curieux, le penseur n'est-il pas amené à se demander si quelque chose d'analogue, mais dans des proportions incomparablement plus grandes, ne s'est point produit, à l'origine des temps ?

A l'époque préhistorique où des cataclysmes gigantesques transformaient profondément la face de notre planète, les ouragans déchaînés par les variations énormes de température, eurent une violence inexprimable.

N'ont-ils pas été, durant ces périodes, pour lesquelles la science demande des milliers de siècles, une des causes principales de la superposition, par lits innombrables, des couches diverses dont se compose le sol que nous foulons aux pieds ?

Xe faut-il pas attribuer à ces vents d'une puissance irrésistible, niais tourbillonnants et capricieux, les ondulations, les brisures, les changements surprenants de direction, et les compénétrations inattendues qu'on découvre dans les séries de terrains ?

Leurs morcellements et leur présence, là où il semble qu'ils ne devraient pas être, embarrassent si souvent les géologues, qui ne savent comment expliquer cet apparent désordre, cette extraordinaire confusion, les mille détails imprévus qu'ils y rencontrent, et les empreintes, parfois si étranges, attestant, en ces endroits, où l'on s'étonne de les trouver, le passage d'animaux antédiluviens...

L'étude des poudreries dans les déserts arctiques, si on pouvait la faire à tête reposée, ne donnerait-elle pas la clef du mystère ?

§ 2 T\apides écumants et torrents impétueux.

Que de rivières et de torrents nos Missionnaires ont dû traverser, souvent au péril de leur vie!... sur un frêle esquif!., sur un fragile canot d'écorce !...

Mgr Faraud eut le courage de s'aventurer, le premier, sur les redoutables rapides de l'Athabaska, où il n'échappa que par miracle à la mort. C'était en J 867, au mois de juin.

Les sauvages qui, sur promesse d'une alléchante récompense, avaient accepté de l'accompagner, y renoncèrent au dernier instant. Pâles de frayeur, ils déclarèrent qu'ils ne commettraient jamais une pareille folie... A la suite de supplications et de remontrances, quelques-uns seulement revinrent à de meilleurs sentiments, et consentirent à ne pas abandonner dans le danger le vaillant Évêque qui se dévouait tant pour eux.

En cet endroit, la rivière est au moins aussi large que le Rhône. De chaque côté s'élèvent jusqu'à trente et quarante mètres, ou parfois davantage, des falaises de pierres friables qui surplombent, et semblent menacer la tête du voyageur.

De gros blocs, minés par le temps et rongés par les glaces, ont constitué, au milieu de la rivière, en se détachant, une masse compacte, recouverte d'alluvion et de sable, où poussent des sapins. Cette île, en interceptant le cours de la rivière, a contraint l'eau à s'ouvrir violemment une issue, de part et d'autre.

Déjà très fort en amont, le courant s'irrite de l'obstacle, se brise sur les blocs énormes, se divise pour retomber en mugissant, et former des cascades qui se succèdent jusqu'au bas de l'île, où les deux bras de la rivière se réunissent, présentant, à leur confluent, des vagues de deux à trois mètres de hauteur. Les eaux s'entrechoquent, et, en déferlant contre les rochers, font un bruit assourdissant, plus retentissant, que celui d'une centaine de canons éclatant à la fois.

Tel est le redoutable passage où l'on devait s'engager pour remonter la rivière.

Impossible d'aborder aux deux rives qui s'élèvent à pic. Pour trouver un point d'appui, il fallait nécessairement atteindre l'île, au confluent des deux rapides, au milieu des flots bouillonnants.

On disposait de deux barques. L'une fut lancée dans le tourbillon, mais liée à une corde dont l'extrémité restait dans les mains de quelques robustes gaillards demeurés à terre. Ils s'efforcèrent, par ce moyen, de l'empêcher d'être entraînée par le courant contre les éeueils, où elle se serait infailliblement réduite en miettes, ce qui eût causé la mort de ceux qu'elle portait.

Tantôt elle disparaissait dans le creux des vagues ; tantôt elle remontait sur leur crête, tandis que les hommes ramaient de toutes leurs forces, sans s'inquiéter des lames furieuses qui les fouettaient au visage.

Un moment on les crut perdus ; le courant était si violent que leurs efforts, pour lui résister et le vaincre, semblèrent impuissants. Mais, enfin, très difficilement ils en triomphèrent, réussirent à s'approcher de l'île, à s'y cramponner et à y fixer leur canot.

Maintenant c'était le tour de la seconde barque.

Elle s'élança dans la houle écumante, tandis que l'équipage ramait avec vigueur. Ceux qui étaient déjà sur l'île tiraient énergiquement deux cordes précédemment attachées à cette seconde barque, pour rendre à celle-ci qui portait Mgr Faraud, le service que la leur avait reçu durant sa traversée.

Au moment du plus grand danger, une corde cassa...

— Pour la première fois, je frémis, raconte Mgr Faraud. Mon front se couvrit d'une sueur froide... Nous ne tenions plus que par un fil au-dessus de l'abîme... S'il cassait, nous étions perdus... Mais ce fil, fortifié par une main divine, tint bon et, en quelques minutes, nous rejoignîmes nos compagnons de voyage... Nous étions sauvés et nous pouvions enfin respirer à l'aise.

Une journée fut nécessaire pour frayer aux barques un chemin à travers cette île, qui a de quinze cents à deux mille mètres de longueur. Fnsuite on les remit à l'eau et le reste du trajet fut relativement facile.

Plus terribles que ceux de l'Athabaska sont les rapides de la rivière des Esclaves, près du fort Smith, car ils sont constitués non par de simples déclivités du terrain, mais par un chaînon secondaire des montagnes Rocheuses qui, se détachant du massif principal, se dii obliquement vers le nord- est.

Comme nous en avons fait une description détaillée dans le second

volume de cette histoire, aux pages 211 et 212. nous y renvoyons le lecteur afin d'éviter des redites. Nous rappelons seulement que plusieurs de nos excellents Missionnaires y ont trouvé la mort, à un âge qui promettait encore, aux nobles et saintes causes de l'apostolat et de la civilisation, dans ces contrées reculées, de longs et précieux services.

Une rivière qui n'a pas meilleure réputation et que ses nombreux et violents rapides rendent particulièrement dangereuse, est celle qui lait communiquer le Grand lac de l'Ours avec le Mackenzie.

A certains endroits, son cours donne le vertige.

Le 1\ Petitot qui l'a souvent remontée et descendue, a écrit, à son sujet, des lignes impressionnantes dans son Journal, durant l'été de 181)8 :

- Nous voici, dit-il, engagés au milieu des cataractes. Tout mugit autour de nous, tout tournoie, tout bouillonne. Je crie et nul n'entend mes ordres. Deux de mes sauvageons, la corde detouage attachée autour de leur ceinture, tirent du rivage le canot à l'avant duquel je me tiens debout, une grande perche à la main, pour faire éviter, à notre fragile embarcation d'écorce, les blocs énormes qui brisent les flots de la rivière sur un espace de plus de quinze kilomètres.

Le corps penché en dehors de l'esquif, l'intrépide Missionnaire courait grand risque d'être précipité dans ces eaux blanches d'écume, si sa perche se fût cassée, ou si elle eût simplement glissé sur les rochers.

Ceux qui faisaient la touée ne couraient pas moins de danger que lui, car le rivage se réduisait pour eux à une étroite bande d'une terre glissante, ou à un talus escarpé, entièrement composé de fragments détachés des roches situées plus haut.

En outre, pendant cinq ou six kilomètres, ils durent passer sous <l immenses banquises de glace suspendues sur le lit de la rivière, qui pouvaient, d'un moment à l'autre, s'écrouler et les écraser, eux et le Père aussi.

( >n était entré dans les rapides à quatre heures du soir ; mais à minuit l'obscurité obligea à interrompre le voyage, dans la partie la plus périlleuse de ce terrible passage.

— - Nous gagnâmes, raconte le P. Petitot, un petit retrait de terrain suspendu sur les chutes comme l'aire d'un aigle, et nous y dormîmes au bruit de l'onde, tandis que notre pauvre embarcation dansait tristement sur les cailloux, car le talus du rivage était si raide que nous n'avions pu la mettre à sec entièrement.

Le lendemain, on retrouva la barque remplie d'eau avec de nombreuses déchirures et dégommages qu'il fallut réparer, vaille que vaille, avant de repart ir.

( )n reprit la navigation, dans ces conditions de sécurité douteuse ; mais on ne sortit des écueils immobiles des rapides, que pour tomber au milieu d'écueils flottants plus redoutables encore, c'est-à-dire de gros blocs de glace que le vent d'est chassait avec force du Grand lac de l'Ours.

Dans ce lac, en effet, comme nous l'avons dit, les glaces sont perpétuelles, et la débâcle se produit vers le milieu de juillet, pour se prolonger jusqu'en août, quand se forment les premières glaces de l'automne.

Il fallut abandonner la barque, gravement endommagée par le choc incessant de ces glaces flottantes, et achever le voyage à pied, en portant sur le dos les bagages.

La route, si on peut appeler route une suite de talus escarpés où nul sentier n'existe... la route fut rude et fatigante. Au bout de quelques heures, les mocassins, ou chaussures en peau d'orignal à la mode sauvage, étaient réduits en loques, et bientôt les pieds, mis à nu, furent en sang.

Pour comble de malheur, les provisions s'épuisèrent vite, et le froid devint très intense. La rivière, toute fougueuse qu'elle était, gela, et une tasse d'eau que le P. Petitot avait déposée à son côté avant de s'étendre sur le sol pour dormir, se trouva congelée, le lendemain...

On était cependant au 7 juillet.

Après plusieurs jours de cette marche si pénible, on arriva enfin au Grand lac de l'Ours. Il n'était qu'une immense masse solide de glace d'une blancheur éblouissante, contrastant avec la verdure des forêts de sapins qui s'étendent sur ses bords...

Que d'incidents de ce genre nous pourrions rapporter ici!... mais il faut se borner. Les récits des Missionnaires, sous forme de journal, en sont pleins, et les scènes « vécues » dont ils nous parlent, sont toutes plus tragiques les unes que les autres.

§ 3 Bordillons, bourguignons et crevasses.

Plus encore que les rapides écumants et bouillonnants, sont redoutables les rivières ou les fleuves et les lacs congelés, car leur surface se hérisse de glaçons aux arêtes très aiguës, amoncelés dans un pêlemêle inconcevable qui épouvante et remplit d'horreur.

C'est ce que les anciens coureurs des bois, dans un langage qui n'était pas toujours académique, appelaient des bordillons ou des bourguignons.

Lorsque la glace se fixe sur un fleuve ou sur une rivière, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le nord. Le courant, cependant, n'est pas complètement interrompu, et l'eau monte au-dessus de la surface congelée, s'y congèle, à son tour, mais en accumulant les glaçons qu'elle transportait.

Ainsi se forment de véritables montagnes de glace, renversées les ii nés sur les autres. On ne saurait, sans les avoir vues, se faire une idée de ces créations fantastiques.

Et quelles difficultés, quelles souffrances pour se traîner au milieu de ces grandes dunes de glace, et se frayer un chemin à travers ces affreux bourguignons, présentant aux pieds du voyageur leurs arêtes tranchantes comme des lames de couteau !...

A la surface des lacs, le phénomène est identique dans ses effets, quoique un peu différent dans sa cause.

Sous les morsures d'un froid de quarante à cinquante degrés et même davantage, la voûte de glace, qui a déjà de trois à quatre mètres d'épaisseur, étant forcée à se dilater plus encore, se fendille et se déchire bruyamment.

Des crevasses longues, anguleuses et irrégulièrement ramifiées, apparaissent.

Par ces ouvertures les eaux inférieures, pressées par la masse glaciaire, bondissent et ne tardent pas à se congeler, déterminant à la surface une série de plissements glacés.

Mais, quand le froid, toujours de plus en plus rigoureux, descend à des températures de cinquante à cinquante-cinq degrés et même soixanle, la dilatation croissante exerce une pression formidable à l'intérieur de la masse glaciaire elle-même. Il en résulte, non de simples lézardes, si vastes soient-elles, mais des dislocations profondes : crevasses gigantesques donl les bords, en s'écartant, sous l'effort d'une poussée violente, se soulèvent de plusieurs mètres, souvent de six à sept, et même de huit.

Ainsi se constituent subitement, à la surface du lac rigide, de vraies chaînes de collines de glace, très difficiles à franchir, soit à cause de leurs dimensions, soit à cause de leur structure singulière. Si l'un des versants (celui qui était l'ancienne surface du lac) ne présente qu'une inclinaison moyenne, avec des rugosités où le pied peut se poser, l'autre celui qui correspond à la l'aille) affecte une forme rectiligne et presque verticale : obstacle d'autan! plus insurmontable que les deux faces perpendiculaires se regardent.

Avant de trouver un col ou une passe, il faut errer des heures entières,

et, parfois, on n'a d'autre moyen, pour sortir de là, que de s'ouvrir un chemin à coups de hache.

Le voyageur n'est jamais sûr de ne pas rencontrer ce dédale d'éminences glacées et taillées à pic. Pour leur érection, en effet, ni des mois ni des semaines ne sont requises : il suffit d'un jour ou d'une nuit, même de quelques heures, tant le phénomène survient brusquement et comme instantanément. Il se renouvelle ensuite, diverses fois, ou s'accentue par poussées successives.

Ces plissements, brisements et ruptures ne s'observent pas seulement au large, par suite des soulèvements de la voûte glaciaire, mais, aussi, près des côtes, où les falaises granitiques opposent plus immédiatement leur résistance à la dilatation de la glace.

On voit, là, un amoncellement d'énormes glaçons accumulés dans une confusion des plus inexprimables. C'est l'image d'un épouvantable chaos, témoignage des gigantesques combats que se livrent entre elles les forces indomptées de cette nature terrible et sauvage. La marche est extrêmement pénible entre ces rochers de glace renversés les uns sur les autres, hérissés en tous sens de pointes aiguës et d'arêtes tranchantes.

Quand, durant la longue période hivernale, la lune pâle ou un jour douteux répand seulement quelques lueurs blafardes sur ces paysages désolés, alors ces vastes déserts de l'Extrême Nord apparaissent dans toute leur sublime horreur.

Notons également une particularité des plus curieuses.

Au fond des grands lacs, comme aussi au fond des grands fleuves, se trouvent toujours, en quantités notables, des matières organiques, végétales ou animales, en décomposition. Les gaz résultant de cette fermentation putride, ou ceux qui proviennent de sources minérales débouchant dans l'intérieur du lac ou du fleuve, ne pouvant plus se dissiper dans l'atmosphère, dès que la voûte est congelée, s'arrêtent sous la voûte solide et s'y accumulent.

Il en résulte souvent un bizarre phénomène.

En certains endroits, en eifet, par suite d'une plus violente pression de ces gaz et d'une moindre résistance de la glace, celle-ci est subitement soulevée en forme de cône avec un orifice, au sommet, par lequel le gaz s'échappe, en détonnant parfois au contact de l'air: pics volcanique^ eu miniature.

Ils sont très nombreux et de dimensions remarquables à la surface gelée du Mackenzie, vu la pression énorme que les couches sous-jacentes. encore liquides, exercent contre la carapace de ce fleuve géant.

Le regard étonné en découvre, là, une multitude qui ont jusqu'à trois et quatre mètres de hauteur. C'est curieux, surprenant, extraordinâire : niais que d'obstacles à la marche présentent ces multitudes de pics !...

Fréquemment aussi, sa surface se hérisse de nouvelles montagnes de glace.

Dés que la température s'adoucit un peu (ce qui arrive même en hiver), la force du courant brise la voûte qui s'est un peu amincie. Par ces crevasses l'eau, furieuse, se précipite, s'étend, mais se gèle également bientôt, entassant glaçons sur glaçons. Ceux-ci finissent par boucher toutes les fentes, ou édifient, un peu en aval, une digue formidable, opposant une barrière infranchissable aux flots qui s'arrêtent et se gèlent devant elle.

Après quelques jours très froids, en surviennent d'autres qui le sont moins. La croûte solide qui emprisonne le fleuve s'entr'ouvre encore. Les ondes écumantes se précipitent, échafaudant de nouveaux glaçons sur ceux précédemment formés. Et ainsi de suite, à diverses reprises.

Ce chaos de blocs de glace amoncelés les uns sur les autres, dans un désordre inexprimable, ne le cède en rien, pour la confusion et l'horreur, à celui qui s'étale à la surface des grands lacs gelés.

Dès la mi-octobre, le Mackenzie roule d'énormes glaçons, tandis que la neige tombe au-dessus en tourbillons épais. La surface du fleuve se gèle d'abord du côté de chaque rive, sur une largeur qui atteint rapidement un kilomètre et même davantage. 11 ne reste bientôt plus, au milieu, qu'un étroit chenal navigable, lequel, à son tour, ne tarde pas à se couvrir d'une voûte solide.

Pendant Imii mois, c'est-à-dire jusqu'à la fin de juin ou au commencement de juillet, le lleuve géant demeure ainsi obstrué.

"Egarés sur le lac glacé.

I n exemple, mieux que toute considération théorique, fera comprendre à quels terribles accidents sont exposés les Missionnaires durant leurs courses d'hiver entreprises pour le salut des âmes.

Le soir du I \ décembre L863, Mgr Grandin, parti de la Providence, une semaine auparavant, avait presque entièrement traversé le Grand lac des Esclaves et se trouvait en vue de la Mission Saint-Joseph, au but Résolution, dont il n'était plus séparé que par une distance de

quinze cents mètres environ. A côté de lui marchait son jeune serviteur, Jean-Baptiste Pépin.

La route avait été très pénible, car il avait fallu franchir de nombreux bancs de glace ; la fatigue était extrême, mais la certitude d'être près du terme soutenait les voyageurs.

Tout à coup, un vent très violent s'éleva. Il fit voler en épais tourbillons la neige dont le lac était recouvert, et la mêla à celle qui tombait en abondance.

Un voile blanc, impénétrable au regard, s'étendit de tous côtés, empêchant de rien distinguer. La Mission elle-même avait disparu : on ne pouvait plus que s'avancer au hasard, mais sans que le moindre accident de terrain permît de s'orienter.

Comme le vent venait précisément du côté où était la Mission, on alla contre le vent, dans l'espoir d'être ainsi dans la direction vraie.

Mais rien n'est variable comme le vent, surtout en ces endroits et à cette époque de l'année.

Nous marchâmes plusieurs heures au milieu d'une nuit très obscure, criant et écoutant si on répondait à nos cris, racontait, plus tard. Mgr Grandin ; mais seule la tempête se faisait entendre... Pensant que nos chiens, guidés par leur instinct, nous conduiraient vers un lieu sûr, nous les abandonnâmes à eux-mêmes ; mais toujours le lac se déployait devant nos pas, sans aucun horizon.

Comprenant que plus ils avançaient, plus ils s'exposaient à s'égarer davantage, les voyageurs, à bout de forces, résolurent de camper sur la glace en attendant le jour. Durant ces heures mortelles, ils essayèrent de se protéger contre le froid ; mais en vain : ils sentaient que le froid les envahissait... un froid de plus de quarante degrés centigrades !...

— - Assis sur la glace, le dos appuyé contre le traîneau, continue Mgr Grandin, mon petit garçon assis sur moi et appuyé contre moi, tous deux enveloppés de nos couvertures que le vent soulevait, malgré toutes nos précautions, nous nous préparâmes à la mort, le pauvre enfant en se confessant à moi. et, moi, en faisant des actes de contrition et de soumission à la volonté de Dieu.

Le froid les gagnant de plus en plus, ils se relevèrent, quelque temps après, pour se réchauffer, en marchant, et fuir cette mort qui les poursuivait.

Ils s'avancèrent ainsi longtemps, s' arrêtant quand la fatigue devenait trop forte, et qu'ils étaient un peu réchauffés ; puis, reprenant leur marche, pour s'arrêter de nouveau bientôt après.

Ainsi se passa toute cette nuit affreuse, à lutter contre le froid, contre la fatigue, contre la mort envahissante...

AU C\N\n\. — TOME IV. — 21

Pendant ce temps, les Pères de la Mission Saint-Joseph étaient dans de cruelles angoisses. Des sauvages qui précédaient Mgr Grandin, et qui, moins fatigués que lui, avaient pu arriver à la Mission avant que la poudrerie éclatât, leur annoncèrent que le prélat et son petit serviteur étaient encore sur le lac.

Cette nouvelle lut pour eux un coup de foudre... et, à mesure que les heures s'écoulaient, leurs alarmes grandirent. Ils ne se faisaient aucune illusion, sachant trop bien qu'être égaré sur le lac, avec une pareille température, un vent qui dégénérait en tempête, une poudrerie épouvantable, une nuit des plus sombres, c'était être voué à une mort certaine.

Aliénés à cette pensée, mais non découragés, ils s'élancèrent sur le lac avec quelques sauvages employés au service de la Mission. Ils coururent longtemps à travers les bourrasques de neige, brandissant «les lisons enflammés pour être vus des pauvres égarés ; puis, poussant de temps en temps de fortes clameurs, tirant même de nombreux coups de fusil pour être mieux entendus, tandis qu'auprès de la Mission on allumait de grands feux, en guise de phares, pour indiquer où était le port, et où était le salut...

Vains efforts !... rien ne répondit... rien ne se montra...

Après deux heures d'attente et de souffrances sous la tempête qui soufïïail avec rage ; après deux heures d'espérances déçues, il fallut reprendre tristement le chemin de la Mission sans avoir rien aperçu.

Cette nuit, on ne dormit pas à la Mission Saint-Joseph. Ce fut une nuil d'angoisse impossible à décrire... Comment espérer encore après tanl d'inutiles efforts ? Camper en plein lac, au mois de décembre, et sans l'eu, était regardé par tous les gens du pays expérimentés, non seulement comme un danger imminent de perdre la vie, mais comme la cause certaine d'une mort inévitable.

Après de longues heures d'insomnie, les Pères montèrent à l'autel, pour offrir le saint Sacrifice, avec la double intention de l'appliquer pour le repos de rame des malheureux égarés s'ils étaient morts, comme on n'avait que trop de motifs de le craindre; ou bien (faible espoir) pour leur saint, s'ils étaient encore vivants.

En même temps, les employés de la Mission s'élancèrent de nouveau sur le lac, se dispersant dans toutes les directions, pour découvrir les agonisants ou les cadavres...

Par une protection toute spéciale de Dieu, Mgr Grandin et son petit compagnon vivaient encore, quoique très épuisés par le froid, la fatigue et la faim, n'ayant rien pu prendre depuis l'avant-veille.

On les rencontra... ils étaient sauvés...

Au moment où ils arrivèrent à la Mission, les Pères achevaient de célébrer la Messe pour eux.

Tous les gens du pays regardèrent le fait comme miraculeux, car, humainement, égarés sur le lac en de telles circonstances, ils auraient dû, certainement, dix fois périr...

Cette tragique scène ne fut pas un cas unique. Nous pourrions en raconter beaucoup d'autres à peu près semblables. Mais il faut savoir se borner... Des volumes n'y sulliraient pas.

Il est, cependant, un autre inconvénient de ces climats rigoureux, et dont il convient que nous disions ici un mot : c'est la transpiration coexistant avec le froid, durant les longues marches précipitées auxquelles on se condamne pour se réchauffer un peu.

Retournant du fort Kaë et traversant le Grand lac des Esclaves, Mgr Clut, dans la nuit du 27 au 28 décembre 1884, eut à supporter un froid de quarante-huit degrés centigrades. Quoique enveloppé de couvertures, sentant sur son traîneau le froid terrible l'envahir, il prit le parti de marcher et très rapidement, pour se réchauffer un peu et échapper à la mort.

Cette marche, ou plutôt cette course très accélérée, l'ayant mis en transpiration, la sueur se gela sur son corps. Arrivé au campement, le soir, il se plaça près d'un grand feu : mais il brûlait d'un côté et gelait de l'autre. Ses habits, eux-mêmes, étaient imbibés d'une sueur qui se transformait en frimas. C'est par miracle que, lui aussi, échappa à la mort.

§ 5 Débâcle et printemps.

Quand, à la fin de mois de juin, la débâcle est sur le point de se produire sur le Mackenzie, des grondements sourds, puis des craquements sonores éclatent de toutes parts. De vraies banquises se détachent de la masse commune, se heurtent, se soulèvent, les unes sur les autres, dans un effort irrésistible, et retombent en se brisant en mille pièces avec un fracas épouvantable, semblable aux détonations réitérées de puissantes batteries d'artillerie pesante.

Malheur à qui se risquerait dans le voisinage. Entraîné par les colonnes d'air qu'elles déplacent, il serait saisi par un tourbillon, projeté sur le théâtre de ces titanesques combats, et écrasé comme un fétu de paille. Ces masses broient tout ce qu'elles rencontrent.

Se pressant les unes contre les autres, se compénétrant mutuellement, elles se soudent entre elles, et, en s'accumulant aux deux côtés du fleuve, y forment des murailles hautes de dix à douze mètres, constituées de moellons glacés de deux à trois mètres d'épaisseur chacun. Cette bâtisse qui, parfois, s'élève jusqu'au dessus des falaises-remparts, est si solide, qu'il Tant plus d'un mois aux rayons du soleil pour la dissoudre.

Du moment où commence la débâcle, le Mackenzie charrie incessamment d'énormes blocs de glace.

I h fait curieux et à noter, c'est que, lorsque la température s'adoucit un peu, le charriage des glaçons diminue. Il semble que cette chaleur, en fondant les couches superficielles de ces glaçons, les fasse adhérer davantage aux anfractuosités des rives, dont ils épousent mieux toutes les sinuosités ; ou encore les soude les uns aux autres, de manière qu'ils opposent une plus ferme résistance à la force du courant.

Quand revient la fraîcheur, cette adhérence s'affaiblit ; des fissures se produisent ; les gros blocs se subdivisent, et leurs fragments sont de nouveau entraînés par le courant, tandis que d'autres morceaux

Mission du Saint-Nom de Marie, reconstruite sur de très hautes berges, pour être mise à l'abri des grandes crues de quinze à dix-sept mètres.

tombent du haut des rives, sur le versant desquelles ils étaient suspendus.

Les mêmes phénomènes se reproduisent sur les affluents du grand fleuve.

A mesure que la belle saison approche, les glaçons arrondissent leurs angles par la fusion, quoique gardant encore des dimensions considérables.

Durant la dernière période de la débâcle sur le Mackensie, ce fleuve géant refoule encore sur ses rives des blocs de glace de sept à huit mètres de hauteur. Ils arrivent jusqu'aux arbres qui croissent sur le sommet des berges.

Par suite de la liquéfaction progressive des glaces, les eaux montent de quinze à dix-sept mètres. La Mission du Saint- Nom de Marie, située au confluent du Mackenzie et de la rivière Rouge arctique, par H7° 27' de latitude nord, à plus de cent kilomètres en dedans du cercle polaire, a dû être déplacée et reconstruite sur une éminence, pour être mise à l'abri de ces crues diluviennes.

Le printemps a donc, lui aussi, ses dangers spéciaux, à cause des phénomènes différents, mais non moins curieux, qui précèdent, accompagnent et suivent la débâcle.

Quand, par suite de la fonte des neiges qui répand sur les lacs une eau moins froide, et surtout par l'effet des rayons du soleil déjà chaud, la glace commence à perdre un peu de sa solidité, elle se perfore d'abord comme un tamis, et en arrive ensuite à ne plus se composer, sur de larges étendues, que de fines aiguilles entièrement disjointes, mais tellement enchevêtrées que l'ensemble offre encore assez de résistance pour que l'on puisse marcher dessus.

Seulement ce réseau aux mailles innombrables acquiert un tel degré de flexibilité, qu'il ondule sous les pieds du voyageur.

Ces mouvements de hausse et de baisse ne manquent pas d'être inquiétants.

En outre, les algues et autres plantes aquatiques, sortant de leur torpeur, lancent, à travers ce plancher mobile, leurs tiges verdâtres, longues et minces.

Assoiffées d'air et de lumière, elles percent, avec une étonnante facilité, des masses de glace qui ont encore de un à deux mètres d'épaisseur, et agrandissent les interstices entre les aiguilles dont le nombre se multiplie.

Les trous du tamis s'élargissent aussi, au point de devenir des gouffres béants, sur les bords desquels il serait bien dangereux de se risquer.

IMus menaçant encore est le péril dans les parties occidentales du lac Athabaska et du Grand lac des Esclaves, traversées par les rivières du même nom, prolongation l'une de l'autre. Les eaux courantes minent la glace par-dessous en s'ouvrant un chemin. C'est en ces endroits que la glace amincie commence plus tôt à onduler ; puis, elle se brise, e1 de lourds glaçons descendent à la dérive, se heurtant avec bruit.

Ce printemps du Grand Nord serait donc considéré comme un hiver fort triste et très rigoureux, dans les pays au climat tempéré.

Durant la seconde quinzaine d'avril, par exemple, et tout près de ce qu'on appelle le « beau mois de mai », il n'est pas rare que, sur le Grand lac des Esclaves, la neige fonde en plein midi, mais que, soir et matin, elle se recouvre d'une couche de glace qui n'est pas, cependant, assez résistante pour supporter le poids d'un homme.

Si alors on est obligé de voyager, on enfonce dans une neige molle qui mouille désagréablement les pieds. En outre, généralement, à cette époque, s'élèvent de la terre de légers brouillards qui bornent l'horizon, et on a, par suite, l'impression de s'avancer dans un océan de neige et de glace, sans rivage, comme la haute mer.

Puis, trop souvent, cette brume légère se change en nuages noirs qui laissent tomber sur les voyageurs, non pas la pluie, mais une neige abondante.

Soleil, nuages, horizon, tout alors disparaît : la surface du lac se confond avec le ciel aussi blanc qu'elle. LIne vraie poudrerie éclate et l'on s'égare sous le vent glacé qui fouette le visage, en changeant à chaque instant de direction.

Même à la lin du mois de mai, de pareils accidents peuvent se produire.

Nous trouvons de nombreuses descriptions de ce genre dans les écrits de nos Missionnaires.

Le dégel commença après Pâques, raconte Mgr Clut, dans son Journal. Aussitôt l'épaisse couche de neige qui recouvrait la glace du lac se transforma en eau boueuse. Les traîneaux ne glissaient plus et uns pauvres chiens s'essoufflaient à les tirer. Ajoutez à cela un soleil :inl('iit et une chaleur excessive, succédant sans transition au froid rigoureux, e1 vous aurez une idée de nos fatigues. J'étais souvent obligé, pour soulager un peu mes malheureux coursiers qui ne couraient pas il h tout, de descendre et de marcher dans l'eau glacée. Des barques ou des pirogues nous auraient été plus utiles que des traîneaux...

§ 6 Campements nocturnes.

Après des journées si laborieuses, pouvait-on, du moins, espérer un peu de repos durant la nuit ?

Ce repos si nécessaire commençait d'abord par de nouveaux travaux bien pénibles qui achevaient d'épuiser les forces : c'était le coup de grâce de la journée ; une fin digne de tout ce qui précédait. On pouvait dire en toute exactitude : finis coronat opus, et la fatigue arrivait à son comble.

Il fallait abattre une vingtaine de gros sapins, creuser dans la neige avec la pointe des raquettes un trou profond et assez large pour y loger tous ceux qui faisaient partie de la caravane : hommes et chiens.

En hiver, la neige était fort dure. Soit pour la creuser, soit pour abattre les arbres à coups de hache, on était vite en transpiration, et l'on suait tout en gelant.

Avec des branches de sapin toujours vertes, on improvisait un lit au fond de la fosse ; puis, après les avoir détachées, toujours à coups de hache, on transportait, à dos, ces énormes troncs, et on les empilait à une des extrémités du campement pour y mettre le feu.

Ce feu, où brûlaient des arbres entiers, ne suflisait pas toujours à donner aux dormeurs, ou du moins à ceux qui voulaient dormir, une température convenable.

Entouré de peaux de caribou et d'épaisses couvertures, couché entre des sauvages et serré contre eux pour se mettre mieux à l'abri du froid, on ne réussissait pas toujours à se réchauffer. On en était réduit, alors, à se traîner vers les cendres du foyer ; mais cet expédient n'aboutissait qu'à augmenter le mal et à multiplier la souffrance, car, tandis que du côté du feu, les vêtements de peau se recoquillaient et se brûlaient presque, on gelait du côté opposé.

Quelquefois, durant ces nuits sans beaucoup de sommeil, se produisait une étrange et désagréable surprise.

La neige qui était du côté du feu se fondait, et, en se liquéfiant, abaissait tellement le niveau du sol factice que, bien qu'on te fût couché dans une fosse, on se trouvait, au bout de quelques heures, sur une éminence, exposés à la bise glaciale qu'on avait cru éviter, en se terrant aussi profondément que possible. Le sépulcre devenait un piédestal sur lequel on recevait constamment, et bien malgré soi, les douloureuses caresses de l'aquilon.

Mais si, par aventure, on ne trouvait ni sapin, ni épinette, ni bouleau pour préparer ce lit rudimentaire, alors comment fermer l'œil ?

Dans sou Journal, Mgr Clut parle d'une de ces nuits terribles :

Nous dûmes camper, épuisés de fatigue, dans un terrain brûlé, et nous nous enveloppâmes de notre mieux dans nos couvertures, car il faisait un vent violent et un froid rigoureux de quarante-huit degrés centigrades... Le maigre feu que nous avions pu allumer n'était alimenté que par de la mousse. Il creusait le sol, s'y enfonçait continuellement et ne nous chauffait pas ; mais, en revanche, il nous envoyait une fumée si épaisse, qu'on ne pouvait rien distinguer et qu'on respirait à peine.

Si pénétrant était le froid que nul de nous ne put dormir. C'était à qui mieux mieux pousserait des gémissements, tout en grelottant des pieds à la tête... Personne ne pouvant plus y tenir, on se leva de bonne heure, à neuf heures et demie du soir, et l'on s'empressa de quitter ce campement horrible...

De telles nuits n'étaient pas de nature à réparer les forces...

Il fallait bien, cependant, bon gré, mal gré, continuer la route si on ne voulait pas s'exposer au péril de mourir de faim.

Les provisions qu'on pouvait porter sur un traîneau tiré par des chiens n'étaient pas, en elfet, bien considérables. On en voyait vite la fin. Et, pourtant, les distances à parcourir étaient si grandes, et, par suite, les voyages si longs !...

On recueillait donc toutes les forces qui restaient encore, quoiqu'on se sentit épuisé ; on prenait son courage à deux mains;... souvent une bonne partie des bagages sur le dos... et l'on tâchait d'aller encore en a \ a ut. . .

Ainsi, à la fatigue de la veille, s'ajoutait celle du lendemain. .. celle de chaque jour...

Le lecteur se demandera, sans doute, comment l'organisme humain peut résister à pareil genre de vie !...

Les Missionnaires se le demandaient eux-mêmes, sans pouvoir fournir une autre explication que celle d'un secours tout spécial de la Providence

Dieu ne manque jamais à ceux qui espèrent en Lui et qui se sacrifient pour Sa gloire.

Quand humainement tout est perdu, Il est encore là... et, Lui, supplée à t < m 1 1 .

C'est Lui qui renouvelle les forces épuisées de ses serviteurs... Lui

qui les décuple et les multiplie, comme, du néant, Il tire des mondes innombrables.

C'est ce que remarquait Mgr Grandin, au cours d'une immolation qui dura un demi-siècle :

- J'ai à remercier le Seigneur, disait-il, de ce que, malgré tant de difficultés, ma santé et mes forces me soient conservées. On dirait que les forces et la santé qui, quelquefois, m'abandonnent, sont cependant à ma disposition, puisque j'en ai toujours assez pour m'acquitter de la charge que le bon Dieu m'a confiée. Plus d'une fois, épuisé de fatigue et presque découragé, je me disais à moi-même : « Oh ! maintenant, c'est fini... bien fini... je n'en puis réellement plus !... » Or, l'expérience m'a convaincu qu'on en peut encore, et beaucoup... même lorsqu'il semble qu'on n'en peut plus...

§ 7 Longueur extraordinaire de ces voyages.

Et quelle fut la longueur de ces voyages si durs ?... On a peine à l'imaginer, tant les chiffres vrais dépassent la vraisemblance!...

A son retour du concile du Vatican, Mgr Clut voulut visiter le vicariat apostolique dont il était chargé. Il y employa cinq ans, sans manquer aucune occasion favorable ; et, cependant, en ces cinq années, il n'eut pas le temps d'aller jusqu'aux Missions établies dans le haut de la rivière La Paix.

Durant l'hiver de 1881 à 1882, dans un seul voyage, Mgr Clut se rendit du fort Dunvégan au fort Vermillon, puis à la Mission de la Nativité, sur le lac Athabaska, et, de là, à la Mission de la Providence, sa résidence ordinaire. Il parcourut ainsi mille huit cents kilomètres, soit trois mille six cents pour l'aller et le retour.

Dix ou onze randonnées de ce genre sufliraient pour achever tout le tour de la terre. Or, Mgr Clut en a fait plus de dix et de douze...

Quant à Mgr Grandin, qui fut chargé non seulement du Mackenzie, mais de tout le Nord-Ouest Américain, avant que ce pays immense ne fût divisé en plusieurs vicariats apostoliques, ce fut, dans toute la force du terme, un voyageur géant, un des plus grands voyageurs qui aient jamais existé...

On a calculé que, si l'on mettait bout à bout toutes ses expéditions sur terre et sur l'eau, en raquettes ou en traîneaux à chiens et en canot d'écorce, on obtiendrait un nombre de kilomètres équivalant, huit ou neuf fois, à celui du tour du globe terrestre...

Ses collaborateurs, ceux de Mgr Clut et de Mgr Faraud étaient dignes de tels chefs ! Ils rivalisaient d'endurance, de persévérance et de dévouement.

Malgré les nuits si pénibles et si peu reposantes dans les campements sur la neige et la glace, les jours étaient si courts, en hiver, et les disla nées à parcourir si considérables, qu'il fallait se lever de très bonne heure, généralement vers trois ou quatre heures du matin.

Après la prière et un modeste repas, on marchait, depuis quatre ou cinq heures du matin, jusqu'au soir, de manière à pouvoir, avant la nuit elose. achever le campement. Or pour abattre les sapins, en détacher les branches, creuser la neige, tapisser le fond de la fosse de branchettes et de verdure, accumuler, les uns sur les autres, des arbres entiers pour que le feu durât toute la nuit, souvent, une heure ne suffisait pas... Quelquefois il en fallait deux, même trois...

Ce qu'il y avait de plus pénible encore que ces immenses déserts de glace, c'était le désert des âmes. La population, en effet, était loin de répondre, par le nombre, à l'étendue des espaces. Les sauvages vivaient, non pas agglomérés en villes ou villages, mais dispersés partout, à tel point que le rapport de la population à la superficie indiquait seulement un habitant par deux cent cinquante kilomètres carrés !...

C'est ce qui imposait à tous les Missionnaires des fatigues inouïes pour l'évangélisation de ces peuplades nomades, constamment en mouvement. Afin de les atteindre et les instruire des vérités de la religion, il fallait être perpétuellement en route, l'hiver comme l'été.

Dans son Journal, Mgr Clut le remarquait, non parfois sans une pointe de mélancolie et de tristesse, relevée bien vite par des considérations d'ordre surnaturel :

- Ici, dans ces déserts du Nord, écrit-il, si le pays est vaste, immense, la population est presque nulle. Nous passons une grande partie de notre temps à courir après quelques âmes très abandonnées, disséminées eà et là... J'espère que le bon Dieu tiendra compte aux Missionnaires, i[in se dévouent dans ces pays, de tous leurs sacrifices, de leurs privations sans nombre et de leurs peines de cœur, en présence de l'ingratitude de la plupart de leur ouailles... Notre joie et notre récompense assurément ne sont pas de ce monde. Nous les espérons dans l'autre... A m m- h !.. .

Ailleurs. Mgr Clut. fait encore les réffexions suivantes :

lous nos Missionnaires sont bien dignes d'éloges et de remereieineiits. Malgré leurs privations de tout genre, même celle du pain et du vin : malgré l'insuffisance d'une mauvaise nourriture, ils sont, néan-

moins, tous contents et fortement attachés à leur vocation. Ils ne voudraient pas, pour tout au monde, échanger leur mission en ces pays inhospitaliers, pour des résidences en pays civilisés où ils auraient moins à souffrir. S'ils étaient mis en demeure de choisir, ils n'hésiteraient pas et demanderaient à continuer à se dévouer, au même poste jusqu'à la mort...

§ 8 Ingratitude.

Dans un passage cité plus haut, Mgr Clut gémit sur la noire ingratitude de beaucoup de sauvages. On se dévouait jour et nuit pour eux ; on se privait de tout pour leur faire du bien ; mais, eux, n'auraient pas remué un doigt pour venir en aide à leurs Missionnaires. Au contraire, quand ils les voyaient dans l'embarras, ils les quittaient, ou profitaient de cette circonstance pour leur faire payer très cher le moindre service.

— Nous ne saurions trop demander des Frères convers, écrivait Mgr Clut, car nous en avons le plus pressant besoin. Il est presque impossible, au Mackenzie, de se procurer des serviteurs. Lorsqu'on en trouve, ils ont femme et enfants ; il faut donc loger et nourrir toute la famille. Aussi à quelles dépenses et à quels inconvénients cela conduit!... Si on en rencontre, parfois, qui ne soient pas mariés, il faut leur donner des prix énormes, et cependant ils sont généralement paresseux, indépendants et très exigeants... Alors, nos pauvres Pères s'en passent et travaillent comme des mercenaires. Ils préparent leurs aliments, coupent du bois, défrichent la terre, raccommodent leurs habits, lavent leur linge, bâtissent, etc.

Pourtant ces Pères si dévoués auraient bien eu besoin de leur temps, simplement pour apprendre les langues sauvages, si nombreuses, si différentes les unes des autres, et si difficiles !...

Mais comment étudier quand on doit travailler sans cesse de la hache et de la pioche, de la scie et. même de l'aiguille ?...

Et Mgr Clut continue sur ce sujet :

— Tous nos Pères réclament, à grands cris, un Frère convers. Je ferais la même demande pour moi-même. S'il le fallait, je me mettrais à genoux, pour en obtenir un qui pût m'accompagner durant mes nombreux voyages...

Depuis sa consécration épiscopale, le 15 août 1807, jusqu'à l'époque où il écrivait ces lignes, en 1879. donc pendant douze ans, il n'avait jamais eu de Frère pour l'aider un peu, si ce n'est une fois, pendant six semaines...

Après cet exposé lamentable, il ajoute :

Mais, me direz-vous, il y a des Frères dans votre vicariat, pourquoi n'en prenez-vous pas un à votre service ?... Je vous réponds : Ah ! j'ai eu souvent la tentation d'en agir ainsi ; mais, me sentant plus robuste que la plupart de nos Pères, et sachant, du reste, que je causerais un grand tort à la résidence dans laquelle je ferais mon choix, j'ai préféré m'en passer jusqu'ici, et, par suite, j'ai été, plusieurs fois, exposé à mourir de misère et de faim, ayant été abandonné par de vils mercenaires, durant mes longs voyages, aux moments les plus critiques... Sans une providence toute spéciale, j'aurais dû périr dans maintes circonstances, et uniquement parce que je n'avais pas avec moi un homme dévoué...

Faisant écho à ces paroles de son Évèque, un Missionnaire exprimait ces sentiments édifiants que tous ses confrères éprouvaient comme lui : - 11 n'y a pas que triomphe dans nos Missions... Que d'amertumes à dévorer !... que de peines à supporter aussi !... Fasse le ciel que les unes et les autres servent à notre sanctification et au salut de ces pauvres sauvages!... Pour m'encourager, je me dis qu'une âme est quelque chose de si précieux, que ce n'est pas trop d'en acheter trois ou quatre au prix de tant de sacrifices, le Fils de Dieu lui-même ayant donné sa propre vie pour elles... Peut-être entre-t-il dans les desseins de Dieu que la régénération de ces pauvres sauvages ne s'opère qu'à ces conditions difficiles... Fiat!... fiât!...

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