‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 48 sur 69 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Autres tourments, autres misères

§ 1 Mal de raquettes.

Tout n'est pas dit sur les difficultés de l'apostolat dans l'Extrème- Nord. Les Missionnaires ont dû parcourir des milliers et des milliers de kilomètres, pour atteindre leurs ouailles errantes, et leur porter les paroles de la vie éternelle, au sein des immenses déserts.

Chaque jour, ils marchaient, ou plutôt ils couraient au pas gymnastique, non pas seulement dix ou douze heures, mais quinze ou seize heures consécutives, depuis deux ou trois heures du matin jusqu'à six ou sept heures du soir, entraînant par la voix, le geste et l'exemple, les chiens, parfois paresseux, qui tiraient leur traîneau, et ne s'arrêtant qu'une petite demi-heure pour leur frugal repas.

De telles courses à pied durant des semaines, représentent déjà, à elles seules, une somme respectable de fatigues; mais le froid rigoureux de ces contrées, comme nous l'avons indiqué plus haut, augmentait ces fatigues et les changeait en soulfrances.

La sueur, inévitable avec ces mouvements rapides et continuels, ruisselait sur tout le corps et s'y gelait ; elle imbibait les vêtements. Ceux-ci, en se gelant, se recoquillaient, se solidifiaient, et se transformaient en une sorte d'étau qui obligeait les voyageurs à marcher à demi-courbés.

Sous les pieds, à l'intérieur des souliers, c'était pire encore : la sueur se métamorphosait en aiguilles de glace, ou en granules aux arêtes aiguës, qui produisaient, en abondance, fortes ampoules, et plaies saignantes.

Mais ce n'était pas encore assez : à ce martyre s'ajoutaient d'autres douleurs, parfois atroces : celles du mal de raquettes.

La raquette ou chaussure pour la neige, snow-shoe, se compose essentiellement d'un cadre de bois, en forme d'ovale allongé, un peu relevé à son extrémité antérieure, et se terminant, à l'arrière, en queue de poisson. Ses dimensions augmentent, en proportion de la profondeur

DANS il. .NORD-OIEST CANADIEN

de la neige molle suc laquelle on doit marcher. Cet ovale irrégulier peut donc avoir de un mètre à un mètre et demi de longueur, parfois même déliasser la taille d'un homme, et, alors, il a cinquante centimètres de largeur environ.

Sur ce cadre en bois, on adapte un treillis de lanières de peau.

Une lanière du même genre fixe le pied au milieu de la raquette, «■il passant entre les orteils et s'enroulant autour du talon.

Missionnaire en costume d'hiver, avec les raquettes.

Dans eel accoutrement, on ne peut marcher qu'en écartant les jambes plus ou moins, suivant les dimensions de la raquette, et en balançant, à chaque p;is. et (Tune façon rhytmée, le corps alternativement. de droite à gauche e1 de gauche à droite, plus ou moins aussi, suivant la grandeur de celle singulière chaussure, inventée pour empêcher le voyageur d'enfoncer dans la neige molle.

Chaussure utile, il faul en convenir, mais terrible instrument de supplice.

Après des années d'usage, on ne s'y habitue pas et on en souffre encore.

Quoiqu'il ne fût plus novice dans cet art, puisqu'il le pratiquait depuis huit ans, Mgr Grandin écrivait, le 9 avril 1862 :

- Dès la deuxième journée de marche, j'avais les pieds couverts d'ampoules ; à la fin de la troisième, ils étaient littéralement comme si on eût enveloppé les extrémités, dessus et dessous, avec des mouches vésicantes et perforantes... Quand, le matin, ou même simplement après quelques instants de repos, il fallait se remettre en route, c'était pour moi des souffrances inouïes que je ne pouvais dissimuler. L n bâton m'aurait bien rendu service si nous eussions marché sur la terre ferme ; mais, sur cette neige, il aurait fallu une troisième raquette pour mon bâton... Mon unique soulagement, une fois arrivé au campement, était de me déchausser et de me laver les pieds avec de la neige : il me semblait toujours que je les avais dans le feu.

Ecoutons, maintenant, un des plus intrépides marcheurs et coureurs de l'Extrême-Nord, le P. Petitot :

A deux heures après minuit, je chaussai mes raquettes, attelai mes chiens et partis. Il ne s'agissait de rien moins que de faire de deux cent quarante à deux cent soixante kilomètres à pied... Notre première étape fut de seize heures de marche, c'est-à-dire de deux heures du matin à six heures du soir, sans nous être arrêtés plus de vingt minutes, vers midi... Ce voyage me causa des fatigues incroyables... Ces énormes raquettes suspendues aux orteils par une ligature qui emprisonne la pointe du pied seule, et s'enroule ensuite au talon, causent des douleurs aiguës. Aussi, à la fin de la seconde journée, j'avais les pieds ensanglantés, et, au bout du voyage, mes ongles n'étaient plus en place : je les trouvai dans mes nippes... Quelles souffrances, grand Dieu! de se traîner ainsi !. . .

Le mal de raquette est si douloureux, qu'on ne craint pas d'exagérer en le comparant au tourment que produiraient des tenailles serrant les tendons du pied et du jarret ; puis les tordant par saccades ; ensuite, disloquant les hanches, à cause de la nécessité où l'on est d'écarter les jambes pour marcher, en se balançant continuellement de gauche à droite et de droite à gauche.

Au dégel, le supplice augmente encore : le treillis composé de lanières de peau s'imbibe, et, avec l'eau, retient une plus grande masse de neige fondante. Alors les raquettes, déjà si pesantes, deviennent incomparablement plus lourdes : ce sont de vrais boulets de galérien qu'il faut traîner avec soi.

Imaginées pour faciliter la marche, les raquettes, dans ces conditions, quoiqu'on puisse moins que jamais s'en passer, sont un extrême embarras et une cause de souffrances inexprimables.

§ 2 Maladie des yeux.

Souvent la blancheur de la neige et celle des lacs glacés qui reflètent, comme d'immenses miroirs, en les multipliant, les moindres rayons du soleil, mettent les yeux des Missionnaires dans le plus déplorable état, surtout après des courses un peu longues.

C'est à tel point, qu'ils ont ensuite toutes les peines du monde à les ouvrir en lace du feu, ou d'une lumière, même peu vive.

Dans une lettre du 2 décembre 1869, le P. Gascon raconte un accident de ce genre, dont il se ressentit longtemps :

— ■ Le voyage «lu printemps au fort Raë aurait été assez agréable, si je n'avais pas souffert des yeux... Le troisième jour, ma vue me refusant son service, je fus obligé de me coucher dans le traîneau et de me résigner à fermer les paupières.

A mon arrivée, après la cérémonie d'usage qui consiste à toucher la main à tous, un enfant en danger de mort, déjà ondoyé, requit le secours de mon ministère. Je ne pouvais voir que très difficilement ; mais, craignant de contrister les parents, je fis les cérémonies du baptême, et la lueur de la chandelle acheva de m'entlammer la vue...

Dès lors, il fallut dire adieu à la lumière, fermer les yeux pendant deux jours et trois nuits, et me résigner à souffrir le martyre... Le troisième soir, mes yeux étaient tellement enflammés et me causaient de si grandes douleurs, que je crus réellement perdre la vue. Le moindre mouvement dans la maison, le moindre courant d'air sullisaient pour augmenter mes souffrances. La crainte, en devenant aveugle, d'être désormais incapable de travailler au salut de tant d'âmes délaissées, et df priver tant d'infidèles de la grâce du baptême, m'affecta beaucoup.

Tous les printemps, les sauvages eux-mêmes sont exposés à contracter le mal des veux, Pour ce motif, je redoute beaucoup les voyages en cette saison. Mais, dans ce pays, comment s'en dispenser ?

Pendant plus d'un mois, je continuai à avoir des élancements dans les yeux, e1 j'eus de la difficulté pour offrir le saint Sacrifice...

Une maladie des \eiix. susceptible de dégénérer en cécité complète, pouvait être contractée non seulement au cours des longs voyages

sur la neige et la glace éblouissante, mais aussi à l'intérieur des misérables demeures où devaient habiter les Missionnaires.

Au commencement, la pauvreté les priva longtemps d'un luminaire sutlisant, et ils étaient contraints de réciter leur office ou défaire leurs lectures à la lueur tremblotante du foyer.

- J'ai cru devoir, écrivait Mgr Grandin, abolir cette coutume, •extrêmement dangereuse pour les yeux... Malgré notre pauvreté, qu'on se serve de chandelle, quoique notre misère nous force à n'en brûler qu'une durant la célébration de la sainte Messe.

La question de l'éclairage était capitale pour ces pays aux nuits si longues ; et, pourtant, comment la résoudre d'une façon convenable à ces distances et dans ces déserts ?

Rares étaient les chandelles et bien vite épuisées.

On dut leur substituer des lampes à huile de poisson, qui ne donnaient qu'une flamme faible et fumeuse...

Durant le jour, on ne voyait pas davantage dans ces maisons si primitives.

Pas de vitres aux fenêtres. Comment s'en procurer ?

Il fallait les faire venir d'Europe ou de la province de Québec.

Mais, à la fin de si longs voyages, et après tant de transbordements, quoique très soigneusement emballées, elles arrivaient généralement en miettes.

On les remplaçait donc par des morceaux de parchemin faits de peaux de rennes ou de caribous, imparfaitement préparés, au moyen d'un raclage rudimentaire.

Restés relativement épais et mollement spongieux, ils ne laissaient passer que très peu de lumière et beaucoup de froid.

Pendant dix-sept ans, la maison de Good Hope, par exemple, et son église n'eurent aux fenêtres que ces grossiers parchemins.

La vue du P. Séguin en fut affectée à tel point qu'elle baissa de plus en plus, et il devint presque aveugle.

Inquiets, ses supérieurs l'envoyèrent en France pour consulter les docteurs ; mais les meilleurs oculistes ne réussirent pas à le guérir.

Moustiques, maringouins et brûlots.

Depuis les premiers jours de mai, avant même que les glaces ne fondent, jusqu'à l'automne, pullule une terrible engeance, véritable fléau pour les Missionnaires.

Ce sont des millions et des millions de petites bestioles altérées de sang humain, qu'elles sucent incessamment, et le jour et la nuit.

Moustiques, maringouins et brûlots s'acharnent, pendant des mois entiers, contre la pauvre humanité. Ils sont légions : on a beau en détruire, il en naît toujours, et ils se précipitent en rangs pressés, bataillons innombrables, sur leurs malheureuses victimes.

Les animaux, dans les naseaux desquels ils pénètrent, en deviennent fous et se roulent par terre avec rage...

Les sauvages ne sont pas à l'abri de leurs coups ; mais leur peau est dure et ils en souffrent moins ; pour le même motif aussi, les moustiques les délaissent, quand ces voraces trouvent une nourriture plus appétissante, et que leurs dards peuvent plus facilement entamer.

C'est ce qui vaut aux blancs le privilège d'être choisis.

De loin, ces bourreaux ailés s'aperçoivent de leur présence. Ils accourent, avec des chants de triomphe, une musique monotone et lancinante, et se jettent sur eux avec fureur pour les dévorer.

Quel supplice d'être assailli par ces myriades d'ennemis insaisissables ! Chacun d'eux, en particulier, est la petitesse et la faiblesse même ; mais, considérés en masse, ils sont une puissance, la plus tyrannique el la plus irrésistible qui soit. Ils sont tellement nombreux que, parfois, le ciel en est obscurci.

lin possible de les fuir ; ils vous suivent, vous poursuivent, vous enveloppent, vous harcèlent, vous couvrent le visage et les mains; ils pénètrent dans vos manches, dans vos habits; vous entrent dans le nez, nous piquent à tous les endroits qu'ils peuvent atteindre, vous font continuellement une infernale musique, vous exaspèrent et se gorgenl de votre sang.

C'est, de leur part, une guerre perpétuelle, sans trêve ni merci.

Les [ il us terribles sont les brûlots, dont la petitesse est telle qu'ils peuvent passer à travers les mailles les plus fines des moustiquaires les plus sériées, et même à travers les couvertures et les habits ; mais leur piqûre hrùlr comme un tison aident ; de là vient leur nom.

Où naissent-ils ? on ne le sait ; mais ils surgissent, comme par enchantement, «lu feuillage, des recoins des rochers, de l'écorce des arbres. Ils apparaissent subitement en essaims nombreux, et l'air en est tout rempli. Aussi, en un clin d'œil, les mains, le visage, le cou sont en feu ei en sang.

Pour se préserver de leurs morsures, durant les campements de nuit, mi allume du feu avec certaines herbes mouillées, de manière à produire une Fumée très épaisse; mais les dormeurs en sont autant

incommodés que les moustiques, peut-être même davantage, et ils ont à supporter deux maux au lieu d'un.

D'autre part, sous l'effet du vent qui dissipe la fumée, le feu qu'on a allumé en se couchant, devient plus grand qu'on ne l'avait voulu ou qu'on l'avait prévu, et se communique aux effets des dormeurs.

- Un de mes compagnons, écrit Mgr Grandin, perdit, par un accident de ce genre, une portion de sa couverture, son bonnet de nuit, une partie de sa chemise, et, sans doute, une partie de sa peau. Pour moi. j'avais à regretter une partie de nos provisions détruites par le feu, ce qui, au cours de notre long voyage, allait nous exposer à jeûner.

Que de fois les récits des Missionnaires nous entretiennent de cet affreux tourment !

§ 4 "La vermine.

Tel est le principal, ou plutôt l'unique présent des sauvages aux Missionnaires, en retour des bienfaits précieux, dans l'ordre naturel et surnaturel, que ceux-ci leur apportent, au prix de tant de fatigues et de dangers.

Ce cadeau repoussant, la vermine, est fréquemment renouvelé. Il est offert, imposé même, à tout instant du jour et de la nuit, durant l'hiver comme durant l'été.

- Quand il s'agit de se coucher sur un lit de glace et sous un édredon de neige, disait Mgr Grandin, les rudes vêtements de cuir, les peaux de bêtes n'entretiennent pas la chaleur nécessaire pour dormir. On se met en tas sous les couvertures. J'ai un sauvage à ma droite, un sauvage à ma gauche, et, parfois, il faut introduire aussi dans ce lit les chiens qui traînent les bagages.

Or, rien n'égale la malpropreté des sauvages. Elle est hideuse, infecte... disons le mot : ils sont pleins de poux... Je ne puis leur faire partager mes couvertures qu'en risquant de partager leur vermine. C'est ce qui arrive, et, à la fin d'une course apostolique, j'ai des poux, et en quantité... Je m'en débarrasse dès que je peux... Néanmoins, quand il faut repartir, je repars : je me trouverais coupable, quand le salut des âmes est en jeu, de reculer même devant une armée de poux... Non seulement je ne retarde pas, pour ce motif, le moment du départ, mais, malgré ce genre de mortification que je prévois, j'attends avec impatience le moment de repartir.

Ce n'est pas seulement pendant les campements nocturnes, que les sauvages communiquent leur vermine avec tant de libéralité : mais

aussi pendanl les visites qu'on leur fait ou qu'ils l'ont eux-mêmes... pendanl les sermons qu'on leur prêche... pendant qu'on les confesse .. en un mot, à chaque instant, à chaque contact, à chaque rapprochement . . .

Le Missionnaire qui a la sainte ambition d'arracher les âmes à l'esclavage du démon, de les régénérer et de les enrichir des dons du Christ, n'est pas tenté de compter le nombre des pas qu'il lui faudra faire, ni celui des privations qu'il lui faudra endurer, ni celui des dangers qu'il aura à courir, ni. enfin, même la vermine à travers laquelle il devra passer et qui s'attachera sûrement à lui. Il s'y résigne par avance, puisqu'il ne peut qu'à cette condition atteindre les âmes.

C'est de l'héroïsme pour un homme civilisé, bien élevé et habitué aux délices de la propreté. Cette mortification n'est pas l'une des moindres : au contraire, c'est une de celles qui coûtent le plus à la nal ure.

N'importe ! elle est acceptée, même de bon cœur, le sourire aux lèvres et la joie dans les yeux.

Malgré cette vermine qui le dévore, il sera heureux, car il sauve les âmes et fait l'œuvre de Dieu.

Il détruira cette vermine, dès qu'il en aura la possibilité ; mais il l'entretiendrait avec un soin jaloux, comme un auxiliaire puissant, s'il pouvait avoir la conviction que cette cruelle souffrance, ajoutée aux autres, augmentera le nombre des âmes éternellement sauvées...

Les trafiquants en fourrures s'exposent au froid, aux privations, même à la vermine pour gagner de l'argent. Nul ne songe à les en blâmer. Aux yeux des gens du monde, même les plus délicats, le désir de faire fortune, l'assurance de gagner beaucoup d'argent excuse tout, explique tout, rend tout acceptable...

Et l'on blâmerait, des Missionnaires, on les mépriserait, parce qu'ils s'exposent volontairement à ces tortures et à ces humiliations, non pour acquérir une fortune méprisable, dont ils espéreraient jouir euxmêmes, mais pour procurer aux plus déshérités de la famille humaine les biens infinis et, éternels.

Quel illogisme, et quelle injustice!...

Loin de les blâmer et de les mépriser, on devrait, au contraire, les en estimer davantage, les respecter, les vénérer et les saluer bien bas !...

Quel héroïsme ne faut-il point pour accepter, par amour des âmes, de vivre en contact perpétuel avec des sauvages que la vermine dévore, autant que la saleté les couvre!...

Autrefois, ils ne se lavaient jamais... Qu'on juge, par ce détail, de leur étal de malproprel é inimaginable!... S'ils se nettoyaient parfois

les mains et le visage, c'était en les frottant avec de la graisse huileuse, ou avec un morceau de poisson faisandé, ce qui. selon eux. valait mieux encore, quoiqu'en fût augmentée l'odeur infecte qui se dégageait de leur corps.

Non seulement les sauvages étaient remplis de poux, des pieds à la tête, et ne s'en inquiétaient guère, car leur rude peau était peu sensible à leurs piqûres, mais, horreur ! ils les mangeaient gloutonnement et en faisaient leurs délices.

Souvent ces [toux étaient une cause de dispute dans les ménages... non pas que le mari se plaignît que sa femme en eût trop ou réciproquement ; mais parce qu'il s'apercevait que sa femme mangeait les poux qu'elle trouvait sur ses vêtements à lui... C'était, là, à ses yeux, une criante injustice, un véritable larcin, et il réclamait pour lui ce gibier comme capturé sur son propre domaine, et, par suite, lui appartenant incontestablement... de plein droit.

In jour, durant une visite pastorale qu'il faisait au fort Kaë, Mgr Clut vit venir à lui. pendant son repas, un chef de tribu.

Sans autre préambule, le chef lui demanda la solution d'un cas de conscience qui ne se trouve exposé, explicitement du moins, dans aucun Traité de théologie morale :

- Est-ce que manger des poux rompt le jeûne eucharistique ?... Mgr Clut pria le sauvage de remettre sa question à un autre moment.

- Les Blancs, dit-il, n'aiment pas à s'entretenir de pareils sujets, quand ils prennent leur repas.

Stupéfaction du chef, qui ne pouvait en croire ses oreilles, lui qui, si souvent, s'était délecté à croquer ce fin gibier.

Il tint donc moi-dicus, et ne s'en alla que lorsqu'il eut reçu la réponse désirée.

"Famine et lutte pour la vie.

A tant de souffrances précédemment décrites, vient, trop souvent, s'ajouter le tourment de la faim. Ce pays, terriblement froid, ne produit presque rien. Quand manquent les produits de la chasse ou de la pêche, tout manque... Alors, c'est la famine... l'horrible famine dans toute la force du mot.

Dans ces Missions, les plus pauvres du monde, les soucis angoissants de la vie matérielle ne laissent pas aux Missionnaires un seul instant de répit. Au milieu du froid, de la neige, des frimas, au sein

d'espaces immenses et au cours d'incessants déplacements, c'est toujours le combat pour la vie : struggle for life. Il faut le livrer continuellement, et pour soi et pour les autres.

Les Pères n'ont dû qu'à leur énergie et à leur travail ininterrompu de n'être pas morts de faim. Sans eux, les sauvages aussi auraient bien des l'ois péri d'inanition, et ceux-ci se sont habitués à considérer les Missionnaires comme leur Providence visible.

Écoutons le 1'. Petitol nous raconter ses privations, durant une de ses expéditions apostoliques auprès d'un camp de sauvages, toujours en nions cnieiit :

- Les moindres journées sont de quatorze heures de marche, et quelle marche!... quels chemins!... Nous ne sommes plus sur la surface unie du lac ; mais il nous faut grimper par des rampes étroites et glissantes, descendre des pentes abruptes, nous faufiler dans des gorges à travers des bois épais, dont les branches nous fouettent constamment le visage.

Et quelle est la nourriture qui nous soutient dans ces longues et si rudes fatigues ?

Pendant quatre jours, j'ai pu manger de la viande sèche et crue; mais, au bout de ce temps, il ne me restait plus rien : mes sauvages avaient tout dévoré.

Le matin de la cinquième journée, après avoir traversé les montagnes dont je viens de parler, le chef de la tribu consentit à me donner une poignée de viande pilée et un morceau de graisse de renne... Le soir, je reçus la même portion, et ce fut tout ce que je pus prendre ce jour-là.

Le lendemain, nous marchâmes toute la journée, mais, cette fois, complètement à jeun... Toute notre espérance, après Dieu, était dans le canon de nos fusils... Malheureusement, aucun gibier ne se présenta, et, le soir, je ne pus me nourrir que d'un bout de chandelle... La faim qui me torturait me faisait prendre tant de plaisir à absorber cette graisse nauséabonde, que je la suçai avec toute la délectation qu'aurait pu y trouver un cosaque.

Le surlendemain, nous marchâmes encore toute la journée; mais nous étions harassés de fatigue et épuisés par la faim. Presque tous mes sauvages souffraient du mal de raquettes, et je ressentais moi-même ce mal au eou-de-pied gauche, de sorte que je ne pouvais marcher qu'avee peine, d'une seule raquette. Nos chiens qui, depuis le départ du fort, c est -à-dire depuis sept jours, n'avaient eu, pour toute pâture, que quelques morceaux de parchemin passés à la flamme, ressemblaient à îles ombres... Nous nous assîmes tristement, un instant ; puis il fallut nous résigner à marcher encore, sans savoir où aboutiraient nos

pas, et si nous rencontrerions quelque autre camp sauvage qui pourrait nous secourir un peu dans notre détresse.

Depuis trois jours, j'étais presque à jeun et je l'étais complètement depuis la veille !. . .

Enfin, dans la soirée, nous découvrîmes des pistes d'hommes ; nous les suivîmes et nous arrivâmes à un campement nombreux.

Toute la peuplade était réunie comme une fourmilière grouillante... De longues files de sauvages descendaient des rochers pour venir audevant de moi... Mon humble personne fut littéralement prise d'assaut ; c'était à qui me secouerait la main le plus fort... Après cette réception chaleureuse, je dus subir un examen minutieux de tout mon être .. On s'extasiait sur ma barbe rousse, sur mes lunettes, sur tout mon costume, principalement sur ma croix. Chacun faisait tout haut ses réflexions sur mon compte : c'était un tohu-bohu à casser la tête la plus dure. Je fis signe que je voulais parler, et aussitôt un vieillard corpulent, grand chef de cette tribu, fit asseoir tout le monde sur la neige. Je leur parlai assez longuement de religion, et tous témoignèrent par la voix et le geste, à de très nombreuses reprises, qu'ils étaient contents de mon discours, et seraient fidèles à observer les commandements de Dieu.

Cependant, si chacun cherchait à rassasier sa curiosité, en examinant à satiété ma personne, nul ne songeait à rassasier ma faim qui devenait intolérable.

Je dus exposer au vieux chef l'extrême besoin que j'avais d'un peu de nourriture... J'en reçus, pour toute réponse, la nouvelle qu'on n'avait rien dans le camp, mais que l'on attendait, pour le lendemain, l'arrivée de plusieurs jeunes gens envoyés, depuis deux jours, les uns à la chasse du caribou, les autres à la pêche...

Cette réponse si froide sembla redoubler ma faim... 11 me trouvait l'estomac suffisamment lesté par le morceau de chandelle que j'avais mangé la veille, au matin !...

Pour tout repas, je dus converser encore deux heures avec les sauvages, exposé, sans feu, à une neige abondante... Ce ne fut que vers neuf ou dix heures du soir qu'il me fut possible d'avaler quelques bouchées, grâce à une queue de castor et à quelques bribes de poisson... Le lendemain, quelques rennes s'approchèrent de nous. On les tua et cette bonne fortune nous empêcha, pour cette fois, de mourir réellement de faim.

Ce récit nous montre à quelles privations extrêmes pouvaient se voir réduits les Missionnaires, durant leurs pénibles voyages à la recherche des âmes errantes.

.\\'l DANS LK NORD-OUEST CANADIEN

La famine, cependant, ne les poursuivait pas seulement dans leurs interminables courses à travers les déserts glacés. Elle venait, parfois, et trop souvent, les surprendre dans leur demeure, et, pendant de longs mois, s'asseoir à leur foyer.

Épuisé par les fatigues et les privations, le P. Grollier disait, peu avant d'expirer, à la Heur de l'Age :

Si j'avais quelques pommes de terre et un peu de lait, il me semble « | ur je pourrais me rétablir.

Mais comment lui offrir cette modeste nourriture ?... Pour la lui procurer, il aurait fallu alors un voyage de cinq à six mois.

Le voyanl si fatigué, Mgr Grandin, en passant à Good Ilope, lui avait proposé de l'envoyer dans une Mission moins dénuée de tout :

Monseigneur, lui répondit-il, je vous supplie de me laisser mourir ici. .le pourrai encore me rendre un peu utile, en prêchant et catéchisant, quand mon compagnon voyagera. 11 m'en coûterait trop d'abandonner mes sauvages. Autant mourir ici qu'ailleurs. Lorsque mon heure sonnera, je partirai de ce monde sans regret et sans retard...

l'eu avant qu'il expirât, le P. Séguin lui manifesta son intention de placer son corps à l'endroit où l'on se proposait de bâtir la future église.

Non. non, répondit-il, enterrez-moi avec les sauvages, entre les deux derniers qui sont morts, le visage tourné vers la croix, que j'ai été si heureux de planter dans ces contrées lointaines.

H mourut, le \ juin 1864, à la fleur de l'âge, dans ces beaux sentiments, à la suite de tant de privations héroïquement acceptées pour l'amour de Dieu et le salut des âmes les plus abandonnées.

Son tombeau devint un lieu de pèlerinage très fréquenté par les indigènes, frappés de tant de vertu. Ils s'y agenouillaient et priaient à leur arrivée et à leur départ. Mgr Faraud le constatait, plusieurs années après :

- La tombe du I'. Grollier, que les sauvages ne manquent jamais de visiter, écrit-il, continue à leur parler : defunctus adhuc loquitur. les fidèles y réchauffent leur zèle; les païens s'y convertissent.

Trente ans plus tard, la dévotion des Indiens pour le P. Grollier n'avait pas diminué, et son tombeau était toujours visité par eux, avec des sentiments d'une piété manifeste.

Si les années, en se succédant, n'enlevèrent rien à la vénération des sauvages pour le I'. Grollier, elles n'amoindrirent pas, non plus, les privations que les Missionnaires devaient endurer. La disette, la famine

même, se faisait toujours sentir en quelcjue endroit, et souvent, en même temps, presque partout.

Vers la fin du mois de mars 1881, Mgr Clut arrivait, harassé de fatigue, à la Mission Saint-Charles du fort Dunvégan, pour la visite pastorale.

Ordinairement l'apparition de l'Évêque est l'occasion d'une joie toute filiale de la part de ceux qui le reçoivent. Mais les Pères de cette Mission étaient dans une telle misère, que le prélat s'aperçut aussitôt du surcroît que sa présence allait ajouter à leurs privations déjà excessives. Il ne leur restait plus que quelques pommes de terre.

Parlant de ses nombreux voyages, Mgr Clut disait : - Je dois avouer que j'ai, parfois, cruellement souffert de la faim, et mon pauvre estomac en est tout délabré... Une nuit, la souffrance fut telle, que je dus me lever pour prendre le seul petit morceau de chocolat qui se trouvait au fond de mon sac.

Que de faits de ce genre nous aurions à citer !...

§ 6 La soif au milieu des frimas.

Aux tourments précédemment décrits, il faut en ajouter un autre qu'on ne s'attendrait pas à rencontrer dans les glaces du nord, et qui ■est peut-être le plus terrible de tous : celui de la soif.

Les longues courses à la raquette qui, malgré le froid si rigoureux, couvrent le corps de sueur, échauffent aussi le sang, le calcinent, pour ainsi dire, et causent une soif dévorante. C'est un vrai supplice de Tantale, car, pour l'apaiser, on voudrait, à chaque instant, se jeter sur la neige alléchante. Or, ce remède serait pire que le mal. Manger ou sucer de la neige, dans ces conditions, est fatal à la santé. Loin d'étaneher la soif, la neige l'excite. Bien plus, les forces tombent aussitôt, la fatigue augmente, les entrailles sont bouleversées, on est à bout... exténué... épuisé !...

Peu avant de mourir, un de nos Missionnaires disait, dans une minute d'épanchement :

J'ai connu le mal de raquettes, autant que personne, je crois

Mais tout cela, et le reste, je l'ai enduré : je le pouvais, j'étais jeune, j'étais fort... Ce à quoi je n'ai pu me faire, c'a été la soif... Oui, la soif, la pire des tortures... Ah ! que j'ai donc souffert, durant ces longues heures, où l'on ne pouvait s'arrêter pour faire fondre un peu de neige, et où il était impossible de casser une glace trop épaisse!... Que j'ai donc envié le sort des chiens, happant la neige pour se désaltérer ! Mais aussi.

il fallait voir, lorsqu'on apercevait un endroit où l'on supposait qu'un emirant plus rapide amincissait la glace... Deux coups de hache faisaienl jaillir l'eau vive... Je pouvais boire... Pourtant, que cette eau cl ait froide ! A la première gorgée, il semblait qu'une boule de glace prenait la place du cerveau... 11 a fallu bien aimer le bon Dieu et les pauvres à mes. pour supporter cela ! La soif, la soif dans les courses de l'hiver, ce fut le vrai sacrifice de ma vie de Missionnaire. Le seul, car, en comparaison de celui-ci, les autres ne comptent pas.

Puisse le bon Dieu qui va me juger bientôt, l'avoir eu pour agréable ! Je le lui ai offert, tant de fois, en union avec le sitio du Calvaire !...

Dans une de ses lettres. Mgr Clut nous raconte de quelle singulière façon il s'y prenait, pour étancher cette terrible soif.

La neige tombait avec abondance, et le vent soufflait avec rage. Néanmoins, malgré l'intensité du froid, le mouvement que je me donnais, dans cette course à la raquette, me mettait en nage, et j'étais dévoré de soif. . .

Dépourvu de chaudière pour faire fondre la neige, je pris un bloc de glace, je V embrochai, le plaçai devant le feu que je réussis à allumer, e1 posai ma soucoupe dessous.

Elle fut vite pleine, je la vidai plusieurs fois avec délices, et il me semblait que je n'avais jamais rien bu d'aussi bon, dans toute ma vie...

I ii quartier de glace à la broche!... Voilà bien, assurément, cequ'on ne \oit que dans l'Extrême Nord... Jamais cuisinier ni cuisinière de nos pays civilisés n'ont songé à préparer un pareil plat ! ou mieux un semblable régal !. . .

Aurores boréales et mirages polaires.

Le but principal de la vie du Missionnaire, celui auquel il doit tout sacrifier, et qu'il cherche avant tout à atteindre par ses fatigues innombrables et son immolation de chaque instant, est la gloire de Dieu par le salut éternel des âmes les plus abandonnées.

Cette vocation qui impose tant d'actes du plus pur héroïsme, et qui est si déterminée dans sa fin essentielle, n'empêche pas qu'au cours de ses longues pérégrinations dans des régions très reculées, dont souvent il est le premier explorateur, l'apôtre ne puisse faire bien des constatations qui sont de nature à étendre les limites du savoir humain.

Il peut ainsi favoriser les progrès scientifiques, et, par une suite logique, contribuer à la gloire de Dieu, en faisant mieux connaître l'œuvre admirable du Créateur, par conséquent Dieu Lui-même, comme l'enseigne saint Paul : Invisibilia enim ipsius, a creatura mundi, per ea quse facta ■sunt, intellecta conspiciuntur ; sempiterna quoque ejus virtus et divinitas (Rom., i, 20).

C'est en nous mettant à ce point de vue que, dans cette Histoire de l'Apostolat de notre chère Congrégation, nous ne croyons pas inutile d'insérer ce chapitre, qui, par son titre, semblerait mieux à sa place dans un ouvrage d'allure plus strictement apologétique. Il n'est pas, cependant, hors de propos ici, puisqu'il relate des observations faites par les Oblats eux-mêmes dans l'Extrême-Xord : observations personnelles sur des phénomènes incomplètement et imparfaitement étudiés par ceux qui oihciellement se disent savants, mais qui, ayant surtout écrit en chambre, pourraient tirer profit de l'expérience d'autrui.

En ces matières, se réalise aussi le vers de La Fontaine :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

Dans cet ordre d'idées, notons d'abord les constatations faites par nos Missionnaires au sujet des aurores boréales et des mirages polain Les particularités qu'ils ont remarquées ont leur importance scientifique.

Par une atmosphère froide et sèche, en effet, les aurores boréales sont accompagnées d'un bruissement singulièrement intense, comme le sifflement du vent dans les cordages d'un navire.

Les auteurs qui, ex professo, traitent des aurores boréales, nient ou taisent cette particularité, ou la présentent comme hypothétique.

Que de fois pourtant, elle a été constatée par nos Missionnaires, qui, en cette occasion, comme en plusieurs autres, quoique travaillant principalement au salut des âmes abandonnées, ont apporté un précieux concours aux recherches scientifiques, et ont contribué à fixer certains points discutés entre savants.

Ce bruissement est bien une confirmation de la théorie qui assigne une origine électrique à ces phénomènes, les plus beaux qu'il soit accordé à l'homme de contempler ici-bas.

N est-il pas le résultat de la résistance opposée par l'air aux radiations électro-magnétiques, qui se dégagent de la terre dans le voisinage du pôle, et causent ces splendides illuminations ?

Notons également les constatations faites par nos Missionnaires au sujet des effets des mirages, non moins surprenants dans ces régions de l'Extrême Nord que dans les déserts du Sahara, aux sables surchauffés.

Lorque, après la longue nuit, le soleil verse une claire lumière sur les | dai nés neigeuses, ou à la surface des lacs glacés, on découvre devant soi, tout près, ce semble, des paysages fantastiques.

On s'imagine pouvoir arriver vite à des places de campement ou à des îles boisées que l'on aperçoit très distinctement à peu de distance. On les louche presque du doigt; mais elles reculent, à mesure qu'on avance. Elles finissent par disparaître complètement, ou, du moins, on ne les atteint que fort longtemps après.

Les auteurs qui ont parlé des mirages dans les contrées septentrionales, n ont enregistré, en général, que ceux qui ont lieu sur la mer redevenue liquide, mais non ceux qui se produisent en hiver sur les champs de neige, ou sur les grands lacs glacés.

En ce point encore, les savants en chambre, si fiers de leurs connaissances incomplètes, auraient trouvé avantage à consulter les Missionnaires. L'apostolat, qui peuple le ciel d'âmes régénérées, peut fournir à la terre des renseignements précieux pour le progrès des sciences h n maines.

Il est évidemment plus COl ode, mais aussi moins instructif, de

disserter tranquillement au coin du feu, les pantoufles aux pieds.

Les phénomènes glaciaires sur les grands lacs de l'Extrême Nord, et les stratifications de Vécorce terrestre, durant les périodes géologiques.

L'épaisseur de la glace, à la surface des grands lacs, est de trois à quatre mètres, et même davantage au large.

Un phénomène sur lequel nous croyons devoir attirer en premier lieu l'attention du lecteur, car il n'est nulle part signalé, pas même dans les ouvrages les plus spéciaux ou les plus récents en ces matières, c'est que cette glace si épaisse se compose fréquemment de diverses couches, séparées par des nappes liquides ou par des gaz emprisonnés.

Pour nous en tenir d'abord à ce qui concerne les nappes d'eau liquides, il est clair que celles-ci finissent par se solidifier, en se congelant à leur tour ; mais elles gardent, alors, une couleur et une contexture particulières, qui permettent aisément de les distinguer.

En outre, l'orientation optique de leurs molécules et la direction des axes cristallographiques les caractérisent aussi.

C'est comme une suite de stratifications différentes, rappelant d'une manière frappante celles que Von remarque si souvent dans Vécorce terrestre, et qui se sont produites aux époques primordiales, quand le noyau de notre globe, encore fluide ou incandescent, commençait à se refroidir, et se revêtait d'une croûte solide.

Les phénomènes des couches multiples, et, jusqu'à un certain point, hétérogènes, étagées dans l'épaisseur de la glace des grands lacs américains de l'Extrême Nord seraient donc une répétition, en petit, mais singulièrement instructive, de ceux dont fut le théâtre, sur une plus vaste échelle, la surface de la terre à l'origine de notre monde.

Les uns, plus récents, nous éclairent sur la nature des autres, plus anciens, d'autant plus que les récents, comme les anciens, sont la conséquence du froid ou du refroidissement.

Plusieurs causes contribuent à la superposition de ces couches diverses dans la glace.

Outre la rivière Athabaska et celle des Esclaves, ces lacs en reçoivent une foule d'autres, de moindre importance, il est vrai, mais, néanmoins, assez considérables, descendant le long des vallées, parfois très escarpées, et venant de loin.

Il sullit, en hiver, de quelques jours de clair soleil (ce qui n'est pas rare), pour que la température s'élève d'une façon appréciable. Cet afflux de chaleur n'est pas capable assurément d'entamer l'épaisse glace qui

recouvre le lac ; mais il est très apte à faire fondre, en quantité notable, la neige accumulée sur le flanc des collines, surtout quand celles-ci sont peu boisées.

L'eau, alors, coule de toutes parts, en innombrables ruisseaux et cataractes, pour se réunir dans le lit des rivières qui, subitement transformées en torrents fougueux, se précipitent violemment sur le lac, et étalent au large, à sa surface, d% grandes nappes d'eau.

Que la température s'abaisse (ce qui ne tarde guère), et ces nouvelles nappes d'eau commencent îj se congeler. Leur couche de glace est d'abord très mince. Elle ne suffirait pas, comme celle qui est plus bas, .1 porter un homme, moins encore son traîneau et ses bagages ; mais progressivement l'épaisseur augmente.

Plusieurs fois, dans le cours de ces longs hivers du Canada septentrional, le phénomène se réitère.

Au début, chaque nouvelle couche de glace est très lisse et excessivement glissante, comparativement à la précédente qui s'était recouverte de rugosités, comme nous l'avons dit plus haut. C'est ce poli exceptionnel qui met en éveil le voyageur soucieux d'éviter un accident ou une catastrophe.

Ce miroir luisant l'invite à s'arrêter ou à changer de direction : car s'il continuait à s'avancer imprudemment, il sentirait bientôt cette glace neuve fléchir sous son poids, onduler, gémir, se craqueler et s'ouvrir sous ces pieds, l'exposant ainsi à un bain froid, très désagréable en cette saison.

Quelquefois le danger ne serait pas grave, quand l'eau n'est pas profonde, l'ancienne glace très résistante étant tout près : on en serait quitte pour être mouillé jusqu'aux genoux ou à la ceinture; mais, eu d'autres circonstances, le plongeon aboutirait à une noyade.

Il arrive aussi qu'entre les deux couches de glace, il n'y a pas d'eau. L'accident, en ce cas, se réduirait à une chute plus ou moins rude. Des espèces de cavernes, en effet, se rencontrent parfois entre deux couches • le glace : suit quand la couche inférieure s'aifaisse, au point que la quantité d'eau n es1 plus suffisante pour remplir le vide ; soit lorsque, dans la couche inférieure, s'engendrent des fissures par lesquelles l'eau s écoule.

Dans I un cl I autre cas, la couche supérieure reste suspendue comme une voûte.

Cependant, ces suites de cavernes, qui correspondent à celles que l'un trouve encore de uns juins, si souvent, au sein de l'écoree terrestre.

ne persistent pas longtemps, à moins que la couche supérieure de glace ne devienne extraordinairement épaisse.

En dehors de cette hypothèse, la voûte, même sans l'intervention d'un choc ou d'une masse étrangère s'appuyant sur elle, finit, grâce à la pesanteur, par s'affaisser dans sa partie centrale, tandis que les parties extrêmes, par répercussion du mouvement central, ont une tendance à se relever.

11 en résulte une suite de collines en miniature, bordant, de côté et d'autre, des vallées ou des conques, qui se creusent entre ces chaînes de mamelons, hérissés de pics et d'aspérités : nouvelle ressemblance entre les phénomènes qui se passent dans la croûte glacée des grands lacs, et ceux qui eurent lieu dans l'écorce terrestre, durant les périodes géologiques.

Nous avons déjà dit que l'intervalle entre deux couches de glace est, quelquefois, rempli par des gaz emprisonnés.

Au fond des grands lacs, en effet, se trouvent toujours en quantités notables des matières organiques, végétales ou animales, en décomposition.

Les gaz résultant de cette fermentation putride, ou ceux qui proviennent de sources minérales débouchant dans l'intérieur du lac. ne pouvant plus se dissiper dans l'atmosphère, dès que la surface du lac est congelée, s'arrêtent sous la voûte solide, et s'y accumulent dans des poches d'eau, transformées bientôt en poches de glace.

Quand leur tension est considérable, et que la voûte, suffisamment forte pour opposer un obstacle invincible à leur sortie, ne l'est pas, cependant, assez pour rester indifférente à leur pression croissante, ils la secouent, l'agitent et lui impriment des oscillations en tous sens, accompagnées de mugissements sous-lacustres, analogues aux bruits souterrains qui précèdent ou accompagnent les tremblements de terre et les éruptions volcaniques. On dirait, parfois, les détonations prolongées d'armes à feu et le fracas du tonnerre.

Ces grondements retentissants sont aussi causés par la pression même de la glace sur les gaz et par les déplacements qu'elle leur impose, lorsque, non encore immobilisée par son épaisseur, elle a, sous l'action du vent, des ondulations semblables à celles de la houle.

Bizarre phénomène d'acoustique!... Il se continue pendant plusieurs semaines, et, chose étrange, rejoint, durant la nuit, son maximum de fréquence et d'intensité.

Ni en Europe, ni ailleurs, rien de semblable n'a été signalé encore.

En certains endroits, par suite d'une plus violente pression des gaz e1 d'une inoindre résistance de la glace, celle-ci est subitement soulevée en forme de petits pics volcaniques. On les rencontre très nombreux et de dimensions remarquables, nous l'avons dit précédemment, à la surface gelée du Mackenzie, vu la pression énorme que les coucl.es sous-jacentes liquides exercent contre la carapace de ce fleuve géant. Il \ en a là une multitude qui ont jusqu'à trois et quatre mètres de hauteur.

Par leur cratère, le gaz s'échappe, détonne parfois au contact do l'air, mais, néanmoins, rarement s'y enflamme de lui-même.

Jamais en Europe n'ont été observées ces boursouflures d'aspect volcaniques, ni ces grondements caractéristiques qui les accompagnent.

Mais, n'est-ce pas. en miniature, une image de ce qui s'est passé sur une très grande échelle, durant les périodes géologiques, sur toute la surface de la terre, quand surgirent tant de montagnes couronnées par de si nombreux volcans, dont quelques-uns seulement, à notre époque, restent encore en activité ?

La superposition de strates glaciaires ne se produit pas uniquement par l'apport extérieur de nouvelles masses d'eau qui se congèlent ensuite, mais également par des afflux de la couche inférieure encore liquide.

Sous les attaques d'un froid de plus en plus vif, la voûte de glace, forcée à se dilater, se fendille, puis se déchire bruyamment.

Des crevasses longues, anguleuses et irrégulièrement ramifiées, apparaissent. Dans ces ouvertures, l'eau du lac se précipite et ne tarde pas à se congeler, déterminant ainsi, dans la masse glaciaire, de nouvelles sédi montai ions ayant leurs caractères distinctifs, et affectant parfois la forme dos veines dons le marbre, ou des filons minéraux au soin dos terrains.

Ces nouvelles sédimentations sont produites, assez souvent aussi, par des sources thermales débouchant au fond du lac, ou dans la partie submergée de ses rives.

En vertu de leur légèreté spécifique, ces ondes chaudes montent. jusqu'à la glace, la rongent, la fouillent et s'y introduisent.

Dans les longs boyaux ou cavernes qu'elles creusent, elles s'installent, mais s'\ attiédissent, pour se refroidir bientôt et se congeler.

Commenl ne pas voir encore, dans ces phénomènes, une analogie frappante avec ceux qui se sont réalisés, à l'origine, dans l'écorce terrestre, «'i 'pu "ni entassé, mêlé, amalgamé, dans son sein, si capricieusement, au hasard, ce semble, et dans une extrême confusion, tant. d'éléments divers .'

"La durée attribuée aux périodes géologiques n'a-t-elle pas été considérablement exagérée ?

C'est vraiment surprenant de constater avec quelle rapidité, aux endroits où la rivière Athabaska et celle des Esclaves se jettent dans les lacs des mêmes noms, surgissent des îlots, puis des îles, puis de nouveaux terrains, à cause de la grande quantité de matières sédimenteuses et de bois charriés par ces puissants cours d'eau.

On peut dire qu'en ces endroits le paysage change d'aspect presque à vue d'œil. Après quelques années, on ne le reconnaît plus.

C'est d'abord un bourbier mouvant et fluctuant au gré des vagues qui ne le recouvrent plus que de quelques centimètres d'eau. Malheur à la barque qui s'y aventurerait, car elle irait s'enliser dans cet égoût de la nature. Elle y demeurerait empâtée, comme ces innombrables troncs d'arbres entraînés jusque-là par ces rivières qui les entassent les uns sur les autres, entremêlant leurs branches de mille et mille façons. On voit leurs têtes chenues, émergeant des eaux limoneuses, sur des espaces immenses.

Mais, quelques années après, le voyageur étonné découvrira de nouvelles îles sur ces bancs meubles, que les gelées d'un hiver de neuf mois tendent toujours à tasser, à resserrer et à solidifier davantage.

Puis la végétation ne tardera pas à envahir ces nouveaux terrains : d'abord, des joncs, des prèles et d'autres plantes aquatiques ; ensuite, quelques représentants, moins flexibles et plus résistants, du règne végétal.

Un phénomène analogue se produit quotidiennement sur tout le parcours du vaste système fluvial, constitué par l'Athabaska, la rivière des Esclaves et le Mackenzie, depuis la source de l'Athabaska, au mont Brown, dans les montagnes Rocheuses de l'Alberta, jusqu'à l'embouchure du Mackenzie dans l'océan Glacial Arctique, quatre mille kilomètres plus au nord.

Ce phénomène se reproduit aussi sur les bords des multiples et volumineux affluents de l'Athabaska-Mackenzie, tels que la rivière La Paix, la rivière aux Liards, la rivière aux Foins, la Peel, etc.

Tout le long de ces nombreuses rivières qui, à l'exception du Mackenzie proprement dit, n'ont pas de rivages praticables aux piétons, les berges sont à pic et souvent presque en demi-voûte, car les eaux courantes ne cessent pas de les ronger à la base.

Aussi les éboulements y sont-ils très fréquents.

Des masses de terre, en glissant, laissent voir parfois d'importants dépôts de glace, sorte de glaciers souterrains, et, en se précipitant jusqu'au bas. élargissent le lit de la rivière d'un côté, pour le rétrécir de l'autre.

L'eau, en effet, après avoir englouti ces terrains, les délaye et va les déposer ailleurs sous forme de sédiments.

D'antres luis, elle entraîne sans la dissocier toute la masse tombée, avec son revêtemenl de verdure; puis l'abandonne en l'immergeant plus ou moins, selon la profondeur de son lit en cet endroit.

La vase qui s'y amoncelle successivement tout autour, arrête bientôt au passage d'autres arbres que le courant fougueux charrie sans cesse en grande quantité. Ceux-ci enlacent mutuellement leurs branches, consolidant ainsi et immobilisant la base limoneuse.

L'année suivante, de nouveaux apports de sédiments feront atteindre à ce dépôt le niveau de la rivière, puis le lui feront dépasser. Là encore naîtra une jeune végétation vigoureuse : d'abord des prêles et des joncs ; puis des saules, puis des peupliers, des trembles, etc.

En se pressant et s'enchevêtrant, les racines de ces arbres achèvent de constituer à tout jamais un terrain émergé, capable d'imposer au courant une très sensible déviation.

Il ne faut pas un grand nombre d'années pour faire apparaître ces îles nouvelles, et déterminer ces changements considérables.

Bien des Missionnaires ont pu bivouaquer et prendre leur repas, sur des îles boisées de jeunes arbres touffus et élancés, là où, peu auparavant, leur barque avait passé sans difficulté aucune.

En Europe, les savants n'ont pas occasion de contempler d'aussi prodigieux entassements d'arbres de toute grosseur et de toute dimension, que le fleuve Athabaska-Mackenzie et ses nombreux affluents entraînent et accumulent constamment, en mille endroits différents, durant les trois mois qui s'écoulent depuis la débâcle jusqu'à la reprise des glaces.

Si ces savants avaient pu se familiariser avec les faits de ce genre, ils modifieraient très probablement plus d'une opinion communément reçue, plus d'une théorie ingénieuse, plus d'une hypothèse peu fondée, d'après lesquelles des milliers et des milliers d'années sont nécessaires

I r la formation d'une houillère ou d'un terrain stratifié : théories

et hypothèses «pu. même vraies, ne sauraient porter aucune atteinte aux révélations de la loi : mais théories et hypothèses qui, loin d'être des notions scientifiques démontrées, sont, au contraire, des assertions liés discutables.

Ces causes d'érosions, de sédimentations, de formations de terrains nouveaux, qui opèrent si énergiquement, de nos jours, dans le bassin de l'Athabaska-Mackenzie, sont cependant très faibles, par rapport à celles, incomparablement plus violentes, des temps primordiaux.

Et si ces causes actuelles, quoique relativement faibles, changent si rapidement l'aspect d'un paysage, combien plus rapidement ont pu le transformer les causes autrement puissantes qui agissaient au commencement ?

Ces considérations n'invitent-elles pas les esprits réfléchis à admettre que les périodes géologiques n'ont pas eu cette durée de milliers de siècles qu'on leur a si généreusement concédés ?

Pour rester dans le vrai, ne faudrait-il pas les réduire sensiblement ?...

On arrive aux mêmes conclusions en méditant sur les cataclysmes qui se produisent, l'hiver, à la surface congelée du Mackenzie ou des grands lacs.

Nous avons déjà parlé de ces chaînes de montagnes de glace qui se forment par l'effet du froid progressif, et qui font tout naturellement penser aux soulèvements successifs de la croûte terrestre primitive, à cause de la similitude parfaite entre l'aspect de ces collines de glace et celui des chaînes de montagnes dont le globe terrestre est hérissé.

Mais que dire des prodigieux travaux de sauvage architecture produits par la débâcle, le long du Mackenzie, alors que des banquises gigantesques se poussent, se pressent, se soulèvent comme d'immenses monolithes, pour retomber avec fracas les unes sur les autres, en brisant et broyant tout ce qu'elles rencontrent, tandis qu'en se compénétrant et se soudant les unes les autres, elles se disposent en étages d'une hauteur stupéfiante!... Elles forment alors, le long du fleuve, de gigantesques murailles si solidement cimentées et d'une telle épaisseur, que les ardeurs du soleil ne peuvent les liquéfier qu'après un mois de travail.

N'est-ce pas d'une manière analogue que se sont produits, au commencement des temps, les soulèvements de l'écorce terrestre brisée, disloquée, tourmentée par les forces indomptées de la nature primitive ?

Ces phénomènes modernes dont le Mackenzie est encore le théâtre, semblent expliquer, avons-nous remarqué plus haut, la raison de cet amalgame extraordinaire de matériaux si différents, et de cette succession, en apparence capricieuse, de ces divers terrains qu'on observe avec étonnement dans l'épaisseur de la croûte terrestre.

Mais aussi la rapidité, parfois foudroyante, avec laquelle s'accom-

plissent ces amoncellements de blocs énormes sur le Maekenzie, n'incline-t-elle |>as l'esprit à penser que souvent un cataclysme instantané a dû suffire pour réaliser des ell'ets grandioses, que l'on s'est habitué à considérer comme le résultat de périodes extrêmement longues, parce qu'on ;i attribué ces effets à des causes faibles et lentes ?

Or, on ne peut en douter : les forces qui agirent aux époques primordiales dépassèrent incomparablement, en puissance, celles qui s'exercent encore de nos jours, maintenant que l'écorce terrestre a trouvé presque partout son assiette ordinaire, et que la plupart des volcans sont éteints.

Notre globe, après les agitations indescriptibles de sa jeunesse planétaire, est entré maintenant dans une période de calme et de repos pelai ils.

Ont-ils suffisamment tenu compte de cette circonstance fondamentale ceux qui supposent aux périodes géologiques des milliers de siècles et des millions d'années ?

§ 4 Communication souterraine des lacs.

Entre le Grand lac des Ours et les rivages de l'océan Glacial arctique, se trouvent un certain nombre de lacs, aux dimensions même considérables, et qui sont le théâtre de curieux phénomènes généralement peu connus, car nos Missionnaires ont été des premiers à les consl ater.

Plusieurs de ces lacs ne reçoivent apparemment aucun cours d'eau et ne donnent naissance à aucun déversoir.

Leurs eaux, cependant, éprouvent des mouvements de hausse et île baisse assez sensibles.

'Bien plus, à la surface de quelques-uns, se montrent parfois, et d'une manière subite, des pièces de bois flottants, sans que les Indiens qui lia hit eut dans les environs puissent deviner d'où elles viennent.

Ces lacs ont des rivages étendus en pente douce, couverts de galets roulés et de sables, ce qui autorise à supposer qu'ils occupaient autrefois une étendue bien plus vaste, et faisaient même probablement partie alors du Grand lac des Ours, dont les rivages présentent les mêmes part icularit es.

(.et ensemble de circonstances semble une preuve certaine du retrait graduel des eaux dans ces lacs de l'Extrême Nord.

De nos jours encore, ce recul de l'élément liquide se poursuit, et le

niveau baisse, d'année en année. Les rivages se retirent en proportion, parfois d'une quarantaine de mètres par an.

Dans d'autres lacs on remarque, durant, l'hiver, que le niveau des eaux tend à monter de six à sept mètres, et cela avec une telle énergie, que la glace, quoique fort épaisse, se déchire et se brise, sous l'eiïet d'une irrésistible pression venue d'en bas.

Enfin, dans ces lacs se rencontrent des îles plates, dénudées, couvertes de galets granitiques de toutes dimensions, ce qui démontre incontestablement qu'elles ont été récemment émergées.

Comment expliquer ces phénomènes multiples sans admettre que ces lacs sont en communications invisibles, soit entre eux, soit avec la rivière Anderson et quelques autres, par des gaves ou conduits souterrains ?

Or, que par ces galeries cachées de la nature ces lacs perdent une grande partie de leurs eaux, c'est ce que l'examen attentif de ces lieux permet d'affirmer, sans l'ombre d'un doute.

Quelques-uns de ces lacs sont maintenant entièrement à sec. Or, on aperçoit sur leurs parois qui, auparavant, en constituaient les bords, une ouverture béante, en forme d'entonnoir ou de grotte, qui a reçu leurs eaux et dans laquelle s'enfile encore un petit ruisseau venu d'ailleurs, et par lequel s'écoulent les eaux de lacs plus éloignés.

En peu d'années, ceux-ci seront vidés également, et de tristes vallons, pleins de galets et de vase, remplaceront ces lacs condamnés à disparaître, dans un avenir relativement prochain.

La vue de ces gouffres, ouverts, non pas au fond des lacs, mais contre leurs parois, ne suggère-t-elle pas l'idée que les cavernes à ossements des autres pays, et la généralité des grottes qui recèlent encore des mares d'eau, ou laissent échapper des ruisseaux fugitifs, pourraient bien avoir une origine identique.

Ne les voit-on pas, en effet, disposées le plus ordinairement dans les vallées, le long des gorges, dans l'épaisseur de terrasses naturelles, formées en retrait par l'abaissement successif du niveau des eaux primitives ?

Pourquoi donc ces ouvertures plus ou moins larges, continuées par des boyaux dont la longueur est inconnue aux géologues, et qui. en outre, contiennent souvent des puits naturels dont la profondeur, souvent, n'a pu être mesurée, n'auraient-elles pas servi, durant les périodes préhistoriques, à favoriser l'étanchement plus rapide des eaux qui remplissaient alors les vallées ?

Autre similit ude.

Ces sombres et humides couloirs par lesquels tant de lacs de l'Extrême- Nord se transvasent et s'épuisent, recèlent des dépôts d'ossements anciens, semblables à ceux des cavernes d'Europe, mieux étudiées par 1rs savants, parce qu'elles étaient mieux à portée de ceux dont 1rs travaux on1 contribué à fonder la géologie.

Oui. dans des grottes voisines des bords de l'océan Glacial, se trouvent tles ossements de Yelephas primigenius et d'autres grands animaux antédiluviens. C'est là que les Esquimaux vont chercher l'ivoire qu'ils taillent et façonnnent.

Au cours de ses nombreux voyages, le P. Séguin, lui-même, a vu beaucoup de ces ossements.

Contemporanéité des âges de la pierre taillée,

de la pierre polie, de l'âge du cuivre, du fer, etc.

Ce paragraphe est une petite incursion dans le domaine de la paléontologie.

A notre époque, de prétendus savants incrédules, beaucoup plus incrédules que savants, dans la fausse espérance d'éliminer Dieu de la nature, car Dieu est très gênant pour les passions humaines, tâchent d'expliquer la création de l'homme par la simple évolution de la matière.

Selon eux. la vie dans ses premières manifestations rudimentaires, aurait apparu par génération spontanée, ce qui est absolument antiscientifique, comme l'ont démontré les célèbres expériences de Pasteur. 11 est prouvé, archi-prouvé que la vie ne vient que de la vie : omne vivum ex vivo.

Oui, mais, alors, il faut de toute nécessité admettre, à l'origine des choses, un Dieu créateur, un Dieu éternellement vivant, infiniment vivant, ex i/m> omnia, per quem omnia, in quo omnia.

La vraie science aboutit inéluctablement à cette conclusion inévitable ; mais ces prétendus savants incrédules, beaucoup plus incrédules que savants, pour maintenir, coule que coûte, leur incrédulité, répudient les laits les plus incontestablement démontrés par la science. Périsse lu science, pourvu que survive Vincrédulité !... La science démontre très clairement qu'il n'y a pas de génération spontanée... .N'importe, ces prétendus savants continueront à admettre la génération spontanée, parce que. sans elle, il leur est impossible d'étayer leur système de mai érialisme ai liée.

Ah ! si les catholiques, pour soutenir les dogmes de la foi, faisaient ainsi fi des enseignements de la science et s'insurgeaient contre elle, que de sarcasmes, que de railleries méprisantes, que d'injures contre leur moyenâgeuse ignorance!... On en remplirait des valûmes!

Au contraire, les catholiques ont démontré qu'il n'y a aucune opposition réelle entre les enseignements de la vraie science et les données de la Révélation divine. La Foi est au-dessus de la raison ; niais elle n'est pas contre la raison. Foi et raison sont des lumières qui émanent du même foyer : Dieu, quoique à des degrés différents.

Les incrédules ne peuvent pas en dire autant : sous des apparences qu'ils veulent rendre le plus scientifiques possihle, leur incrédulité est toujours antiscientifique.

C'est incontestable pour l'origine de leur système matérialiste : la génération spontanée. Ce n'est pas moins vrai pour la suite du système : l'évolution et le transformisme.

Non seulement les incrédules accordent, généreusement et sans preuve, à la matière le pouvoir de produire la vie, pouvoir qu'elle n'a pas ; mais ils lui accordent, avec la même générosité et avec la même absence de preuves, le pouvoir de perfectionner la vie, et de la transformer, en la faisant évoluer dans des sphères de plus en plus parfaites, au point de produire, par elle-même, les innombrables espèces végétales et animales qui remplissent l'univers.

Si le Darwinisme et le Transformisme étaient scientifiquement démontrés, ils ne gêneraient nullement notre foi : l'Apologétique chrétienne l'a bien établi. Mais il est incontestable que le Darwinisme et le Transformisme, loin de s'appuyer sur la science, lui sont plutôt contraires.

De nos jours, soixante-dix ans après l'apparition du livre de Darwin, auquel l'incrédulité, par intérêt de parti, lit une si tapageuse réclame, les recherches les plus approfondies de la science impartiale ont montré la fausseté des mauvais arguments sur lesquels s'appuyait le Transformisme, et son impuissance radicale à expliquer la formation du iiMiiide vivant.

L'univers est un ensemble immense et merveilleux produit non par le hasard, ni par les forces brutales d'une matière aveugle, évoluant sans direction et sans but; mais par une intelligence omnipotente, affirmant, à chaque instant et dans les moindres détails, sa présence, car il est manifeste qu'elle a tout prévu avec une incomparable sage tout coordonné avec une puissance sans bornes et tout voulu dans ses décrets éternels. C'est sa volonté qui a donné la vie à la création ; i

sa volonté qui la lui maintient. Ordinatione tua persévérât dies, quia omnia serviunt tibi (Ps. cxvm, 91).

Selon un mot de l'illustre Cuvier, « la naissance des êtres organisés, leur croissance et la continuation de leur existence sont parmi les plus impénétrables mystères de toute la nature». Pasteur, que ses remarquables découvertes ont immortalisé, parlait de même.

La science, laissée à ses seules ressources, a pu inventer les chemins de fer et la machine à vapeur ; les tramways électriques, la télégraphie sans fil et la radiophonie ; elle a pu calculer et évaluer, en milliers d'années de lumière, les formidables distances qui nous séparent de la constellation d'Orion, de celle de Cassiopée et de tant d'autres; mais, touchant le problème capital de nos origines et de nos destinées, elle ne sait rien... absolument rien...

Elle ne sait ni d'où vient, ni où va l'humanité, dans sa marche si mouvementée à travers les siècles... Les plus grands savants ne rougissent pas de confesser leur ignorance à ce sujet.

Non ! la science, la vraie science, n'a jamais dit et ne dira jamais, car par elle-même elle ne peut le savoir, quelle place tient l'homme, dans l'infini de l'espace et du temps, qui l'entoure et l'enserre de toutes parts. A cette question si importante pour nous elle ne répond pas, car cette question l'embarrasse... Bien plus, elle est frappée de vertige, au sein de cette troublante immensité, et recule d'épouvante devant le mystère insondable de l'an delà, bien plus insondable encore, et, sans comparaison aucune, bien plus eiîrayant que le mystère du passé.

Scientifiquement, le Darwinisme et le Transformisme ont vécu (1).

Si donc les catholiques invoquaient le Darwinisme et le Transformisme en laveur de leurs croyances, il y aurait longtemps qu'au nom de la science, les incrédules auraient relégué le Darwinisme et le Transformisme au rang des hypothèses surannées et ridicules, dont un savant, digne de ce nom, aurait honte de se dire le partisan.

Mais le Darwinisme et le Transformisme sont utiles à l'incrédulité ; bien plus, ils lui sont indispensables pour éliminer Dieu de son œuvre :

(lj Cf. Louis Vialleton, V Illusion transformiste, in-8°, Paris, 1930, ouvrage de quatre cents pages, extrêmement rernari jii;i lilc, cl dénotant une très vaste érudition. L'auteur, professeur d'histologie à la rélèl>re Faculté de médecine de .Montpellier, possède, en ces matières, une compétence toute spéciale acquise par ses études personnelles, développée parle caractère de son enseignement, il officiellement reconnue par l'Académie des Sciences de Paris qui lui a décerné le grand pria 'I embryologie. Il irailela Ihèse de l'origine de la vie avec toute l'ampleur qu'elle comporte. \ près ;i\ oir i\ ;i mine presque tous les èlres vivants, il montre que partout manque le eli ainon qui indiquerait le pass.i-i- d'une espèce à une autre. Il prouve ensuite clairement que l'illusion transformiste est condamnée absolument par les faits, par les données les plus certaines de l'Histoire naturelle, par celles de l'embryologie el par les travaux les plus récents des biologistes les plus distin'j'iié.>.

donc les incrédules défendront ces systèmes avec une opiniâtreté inébranlable et ils invoqueront, pour les soutenir, la science qui n'en peut mais, ou qui plutôt leur est contraire.

N'importe, une fois encore : Périsse la science, pourvu que survive l'incrédulité.

D'évolution en évolution, de transformation en transformation, nous arrivons maintenant au chef-d'œuvre du matérialisme athée. Un des animaux formés par la matière seule, le singe, a eu le privilège et l'honneur d'être l'ancêtre de l'homme, ou, plutôt, l'homme a l'insigne honneur d'être le petit-fils du singe !...

Oh ! science matérialiste, à quelle humiliation n'entraînes-tu pas la pauvre humanité!...

La foi chrétienne nous apprend cpie l'homme est fils de Dieu : Pater noster qui es in eœlis !... la science matérialiste voudrait nous persuader que l'homme est fils du singe !... Comme le démon jaloux se montre sous les belles phrases de ces faux savants !... et comme il doit rire de la profonde bêtise de ceux qui, orgueilleusement, se proclament les seuls dépositaires de la vérité.

Ils conviennent que, dans les commencements de cette extraordinaire transformation de la matière, par les forces seules de la matière, l' homme-singe ne se distinguait guère du singe « tout court ».

Combien de temps n'a-t-il pas fallu à l'homme-singe pour devenir homme ?... Des siècles, par centaines et par milliers !...

Et la science incrédule que rien ne déconcerte en fait d'énormités, prétend nous faire accroire que, pendant des siècles et des milliers d'années, l'homme, pour se procurer les instruments ou les outils dont il avait besoin, ne sut faire autre chose que de ramasser des morceaux de pierre, et, en les frappant l'un contre l'autre, de les casser et de les tailler plus ou moins parfaitement pour leur donner, soit une extrémité pointue, soit une arête un peu tranchante.

C'est ce que ces savants prétendus appellent triomphalement : l'Age de la pierre taillée ou paléolithique...

Ensuite, pendant des siècles et des milliers d'années, vint l'âge de la pierre polie, ou néolithique, durant lequel l'homme primitif, évoluant de plus en plus, fut capable de donner un certain poli aux grossiers instruments de l'ère précédente.

Puis vint l'âge des métaux, âge auquel nous avons la bonne fortune d'appartenir, par le bienfait de la matière évoluante. Cet âge ou cette période se chiffre également par siècles et par milliers d'années.

Au commencement très lointain de cette troisième période, l'homme

évoluant de plus en plus, s'aperçut qu'il n'y avait pas seulement des pierres dans le monde. 11 découvrit quelques morceaux de métal : du cuivre suit oui. qui peut plus facilement se trouver à l'état natif, presque à la surface du sol.

Après l'âge de la pierre polie, il y eut donc l'âge du cuivre, puis l'âge tlu bronze, puis l'âge du fer.

Combien de temps a-t-il fallu pour que l'homme arrivât de l'âge de la pierre taillée, ou paléolithique, jusqu'à l'âge du 1er ?

Mans son humilité, la science incrédule n'ose pas dire, au juste, le nombre exad d'années (admirez sa réserve !) mais, dans son arrogance, elle affirme crânement qu'il a fallu des milliers de siècles, c'està-dire au moins de deux cent mille à deux cent cinquante mille ans, comme l'assurent, sans sourciller, M. de Mortillet, M. Hansen et d'autres.

Or, l'expérience démontre que ces divers âges de la pierre brute e1 polie, comme les âges des divers métaux, peuvent parfaitement coexister, et c'est ce que nos Missionnaires ont constaté, bien des fois.

Les Esquimaux, par exemple, et les Loucheux du bas Mackenzie en étaient encore à l'âge de la pierre taillée, car c'est avec des fragments d'une espèce d'ardoise grise et dure qu'ils fabriquaient des couteaux, des pointes de llèches, des grattoirs, des lancettes, des haches et des marteaux.

Leur fabrication très grossière indiquait une grande infériorité de goûl et d'industrie ; mais ces objets sont, en tout, conformes aux spécimens réunis dans les collections du Musée de Saint-Germain-en- Lave, près Paris, et qui sont cotés comme appartenant à l'âge de la pierre l aillée des hommes primitifs ayant vécu à une époque très reculée.

En même temps que ces Esquimaux et ces Loucheux n'étaient encore qu'à l'âge de la pierre taillée, d'autres tribus voisines, celles des Couteaux-Jaunes e1 des Chippewyans, qui avaient avec eux des relations commerciales, en étaient à l'âge de la pierre polie.

Ainsi est démontrée la contemporanéité de l'âge delà pierre brute, ou grossièrement taillée, et de l'âge de la pierre polie, chez des peuplades qui u'étaicnl p;is bien éloignées, les unes des autres, et qui même se voyaient assez fréquemment.

Pas n'csl besoin doue d'un nombre incalculable de siècles, pour passer de I âge de la pierre taillée à l'âge de la pierre polie.

Bien plus, à la même époque, les Couteaux-. Jaunes et les Plats-Côtésde-Chiens connaissaient l'usage du cuivre natif qu'ils trouvaient sur

les bords de la rivière Coppermine (ou mine de cuivre). Ils s'en fabri-

([uaient des couteaux, d'où leur nom ; mais ils faisaient, en même temps, usage d'instruments en pierre polie.

Nous avons donc ici la contemporanéité de l'âge de la pierre brute, de l'âge de la pierre polie et de l'âge du cuivre.

De leur côté, les Peaux-de-Lièvres, qui ignoraient le cuivre et qui ne se donnaient pas la peine de polir leurs instruments de pierre brute, avaient découvert, sur les bords du Mackenzie, du fer oligiste, ou oxyde naturel de fer.

Ils en fabriquaient des aiguillettes, des poinçons et des alênes de dix à douze centimètres de longueur, qu'ils troquaient, avec des tribus des montagnes Rocheuses, contre des peaux d'élans, à raison de dix peaux pour une alêne.

Néanmoins, il ne se servaient pas du fer pour tailler leurs pierres, et ils se contentaient d'enlever par frottement les aspérités de leurs haches granitiques.

D'autres Esquimaux que ceux du bas Mackenzie ne connaissaient ni le cuivre, ni le fer, et, cependant, on rencontrait chez eux les plus beaux spécimens de pierres dures, d'os et d'ivoires très bien façonnés et polis.

Donc, dans le même pays, à la même époque, chez des tribus voisines, en communications fréquentes les unes avec les autres, nos Missionnaires ont constaté la contemporanéité des âges de la pierre brute et de la pierre polie, et des âges du cuivre et du fer.

Que deviennent les deux cent mille ans et plus exigés par M. de Mortillet et consorts, pour la prétendue évolution de l'humanité, à partir de l'âge de la pierre brute jusqu'à l'âge du fer ?

Pauvre science matérialiste!... Que d'extravagances et d'énormités elle est obligée d'admettre, pour tout expliquer par les seules forces de la matière, en s'acharnant à nier l'esprit, et en tâchant, coûte que coûte, d'écarter Dieu !. . .

Si M. de Mortillet et ses semblables eussent fait des fouilles dans l'Extrême-Xord de l'Amérique, et qu'ils eussent découvert, par hasard, quelques-uns des instruments dont nous venons de parler, ils auraient, déclaré, sur le ton le plus péremptoire, que les Esquimaux des bouches du Mackenzie avaient incontestablement vécu deux cent mille ans avant les Couteaux-Jaunes, et deux cent cinquante mille ans avant les Peaux-de-Lièvres et les Plats-Côtés-de-Chiens.

Et, cependant, tous ces sauvages sont bel et bien contemporains...

Allez donc croire aveuglément, maintenant, aux allirmations autoritaires et arrogantes de cette fausse science orgueilleuse qui, en commet-

tant de si colossales erreurs, prétend avoir le monopole de la vérité, et se flatte de résoudre, sans Dieu, le problème de nos origines !...

Certains catholiques ont un grand tort : celui de prendre au sérieux ces gens-là.

On leur fait bien trop d'honneur de les écouter...

Le peuplement de l'Amérique avant Christophe Colomb et l'unité de l'espèce humaine.

La découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, en 1492, fut, mais longtemps après lui, pour les matérialistes du xvme siècle, l'occasion d'attaquer le dogme catholique de l'unité de l'espèce humaine.

Nous savons, en effet, par la Bible inspirée de Dieu, que tous les hommes descendent d'un couple primitif, et que, ayant tous péché <l;ms le premier Adam, ils ont tous été rachetés par le second Adam, le Christ- Rédempteur, vrai homme et vrai Dieu, Fils de Dieu.

Ce dogme de l'unité de l'espèce humaine renferme donc, en germe, toute l'économie de la Rédemption.

On comprend que les matérialistes aient multiplié leurs efforts contre ce dogme de l'unité de l'espèce humaine, bien convaincus que, s'ils réussissaient à l'ébranler et à le détruire, ils saperaient dans sa base et détruiraient, du même coup, toute la religion catholique.

Une parole ridicule, tombée des lèvres sarcastiques de Voltaire, devint comme leur mot d'ordre et leur argument favori :

- Du moment que Dieu a pu créer des mouches en Amérique, pourquoi n'aurait-il pas pu y créer des hommes ?

Assurément Dieu pouvait créer des hommes en Amérique, mais la divine Révélation nous apprend qu'il ne l'a pas fait, et que, dans les décrets de sa sagesse, pour mieux manifester sa justice, son amour et sa miséricorde, il a préféré les faire tous descendre du premier Adam, et, prévoyant la chute originelle, les faire tous racheter par son divin Fils, devenu, par son incarnation, le nouvel Adam.

Néanmoins, la fausse science matérialiste croit trouver un argument irréfutable, d'après elle, contre ce dogme de l'unité de l'espèce humaine : c es1 que I Amérique étant un vaste continent absolument distinct et isole de l'Ancien Monde, ceux qui l'habitaient, à l'époque de sa découverte, ne peuvent, en aucune manière, être considérés comme fils d'Adam. Ils sont une race autochtone, c'est-à-dire dont les premiers

ancêtres sont nés dans le pays même. Non pas Dieu, que les matérialistes n'admettent pas, mais la nature les a créés là, comme elle a créé ailleurs les autres hommes, par génération spontanée, puis par évolutions successives à travers les espèces animales, en passant finalement par le singe, ce respectable ancêtre du genre humain.

Nous ne reviendrons pas sur les faussetés antiscientifiques de la génération spontanée et de l'évolutionnisme, dont nous avons parlé plus haut ; mais l'objection d'ordre géographique soulevée par le matérialisme contre l'unité de l'espèce humaine, est réellement une objection enfantine.

En vérité, il faut que le matérialisme soit totalement aux abois, pour s'appuyer sur un si piètre argument, comme sur une planche de salut.

Elle est bien fragile, cette planche !... et ceux qui n'en ont pas d'autre sont sur le point de se noyer !

Cette objection ne repose que sur l'ignorance, en fait de géographie, des premiers matérialistes qui l'ont formulée ; et leurs successeurs, malgré la faiblesse et l'inanité de cette preuve, s'y sont cramponnés, faute de mieux.

Ce n'est qu'en 1728 que fut découvert le détroit de Behring, par un navigateur danois qui l'appela ainsi de son propre nom.

Voltaire, dans sa fatuité de philosophe, n'accordait aucune importance aux connaissances géographiques. Ce superbe dédain lui permit d'émettre cette énormité que le Canada, pourtant aussi grand que l'Europe, ne représentait que quelques pauvres arpents de neige. En outre, il n'a pas su, ou, par entêtement, n'a pas voulu convenir, que le détroit de Behring ne pouvait opposer un obstacle infranchissable aux peuplades de l'Asie septentrionale, pour s'avancer vers le nord de l'Amérique, s'y établir et s'y propager au loin.

Le détroit de Gibraltar a-t-il empêché les Maures d'envahir l'Espagne et de s'y fixer ?

Or. le détroit de Behring oppose à la marche des peuples un obstacle encore moins grand, attendu que, durant de longs mois, entièrement pris par la glace, il se confond avec la terre ferme. Pendant tout l'hiver polaire, c'est-à-dire pendant plus de la moitié de l'année, il est connue un prolongement naturel de l'Asie vers l'Amérique et de l'Amérique vers l'Asie.

Voilà ce qu'ignorait l'orgueilleux Voltaire.

Voilà aussi ce dont les matérialistes modernes qui ne peuvent 1 ignorer, ne veulent, cependant, tenir aucun compte.

iili't DANS LÉ NORD-OUEST CANADIEN

C'est toujours, chez eux. le même système, ou plutôt le même cri de rage :

- Périsse la science, pourvu que survive l'incrédulité.

Mais, nous le répétons, leur objection est enfantine.

Quelques kilomètres d'eau glacée ou liquide ne sauraient être un obstacle pour des Indiens qui. comme l'ont remarqué mille et mille lui- nos Missionnaires, franchissent encore de nos jours des centaines de lieues à pied, à la raquette, en canots d'écorce ou en radeaux, simplement pour aller vendre aux traiteurs leurs pelleteries.

Pour fermer les yeux à cette évidence, il faut vraiment vouloir s'aveugler volontairement.

Conscients, malgré eux, et sans vouloir l'avouer, de la nullité absolue d'une pareille preuve, les matérialistes ont cherché autre chose. Ils ont donc allégué qu'il n'y avait, entre les peuplades de l'Asie septentrionale et celles du nord de l'Amérique, aucune analogie ou ressemblance, si petite fût-elle, que l'on pût invoquer en faveur de leur commune origine.

C'est sur ce point spécial que les études et les observations de nos Missionnaires de l' Extrême-Nord ont apporté un argument décisif pour tout homme de bonne foi.

Les écrits du P. Petitot, en particulier, démontrent par une foule de faits recueillis sur place, parmi les tribus du Mackenzie, que celles-ci, par leurs mœurs, leurs coutumes, leurs croyances, leurs traditions, leur langage, leurs armes et même par les traits du visage, sont incontestablement apparentées aux Asiatiques, et ont avec eux une commune origine ; d'où l'on peut conclure à l'inanité de l'objection proposée, à leur sujet, contre l'unité de l'espèce humaine.

Comment la fausse science cherche et accueille la vérité, quand celle-ci lui déplaît.

I n congrès de prétendus savants se tint à Nancy, du L9 au 22 juillet L875, pour étudier cette question de l'unité de l'espèce humaine, ou, plutùt, pour déclarer officiellement, en se basant sur le cas de l'Amérique, que cette unité n'existait pas. car cette non-unité était, selon eux, un dogme scientifique, devant lequel les dogmes de la foi chrétienne ilc\ aient disparaîl re à jamais.

Telle fut la thèse développée avec jactance par M. de Rosny, professeur à Paris ; soutenue par M. Madier de Montjau, avocat, député de la Drôme, matérialiste notoire ; et par quelques autres personnages, très fiers de leur haute situation dans l'aristocratie intellectuelle.

Catholiques convaincus, les habitants de Nancy qui, sur l'appel du comité, étaient venus assister aux séances du congrès, souffraient de la tournure que prenaient les délibérations.

Evidemment, les organisateurs avaient choisi un programme antichrétien, sans l'avoir dit clairement aux invités. Ils avaient accumulé des raisonnements d'une apparente érudition, et, dans l'auditoire pris au dépourvu, nul n'était prêt à leur répondre.

D'ailleurs, comment avoir le courage d'entreprendre de réfuter, en public, des professeurs d'université habiles à îuanier la parole et plus encore le sophisme ?

L'auditoire souffrait, se demandant avec angoisse si personne ne défendrait la bonne cause, quand un homme se leva.

Cet homme était, le P. Petitot.

Il était justement venu en France pour faire imprimer des dictionnaires de diverses langues sauvages, composés par lui, et l'annonce du congrès qui devait se tenir à Nancy, sur une question qu'il connaissait plus que personne, l'avait amené dans cette ville.

- Messieurs, dit-il modestement aux membres du bureau, parce que vous n'avez, en Europe, aucun document pour attester que les premiers habitants de l'Amérique sont venus de l'Asie, ne vous hâtez pas de conclure par la négative. J'arrive, moi, des régions baignées par l'océan Glacial arctique, que j'ai parcourues pendant treize années. J'ai donc eu largement le temps de connaître pleinement leurs habitants. Si l'on veut me donner jusqu'à demain, pour classer mes notes, j'apporterai, ici, mes preuves, et l'on jugera.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette proposition.

Mais M. de Rosny qui, par ses belles phrases, son apparente érudition et son aplomb de professeur parisien, avait cru enlever la place d'assaut et rester, sans conteste, maître du terrain, s'écria, en proie à une violente colère qu'il ne pouvait maîtriser :

- Le Révérend Père veut la guerre : eh bien, la guerre est déclarée !... Voilà avec quelle impartialité les matérialistes cherchent la vérité,

et quel accueil ils sont prêts à lui faire, quand elle leur paraît ne devoir pas être de leur goût :

- Guerre à la vérité, si elle n'est pas ce que nous voulons qu'elle soit...

A la séance du lendemain, M. de Rosny qui, la veille, avait parlé avec tant d'assurance, mais qui avait épuisé tout son savoir, fut déconcerté en voyant arriver son adversaire avec une grosse liasse de papiers sous le bras.

*f*Ês

Le P. Petitot.

- Voici, dit-il à un de ses voisins qui le répéta ensuite, voici le P. Petitot armé de ses documents, et je n'ai rien à lui répondre...

On le vit aussitôt sortir à la hâte, fuyant en quelque sorte la bataille qu'il avait provoquée. Il ne rentra que lorsque le Missionnaire avait lu déjà une partie considérable de son rapport.

En entrant, il s'aperçut, à sa confusion, que l'auditoire ne ménageait pas les applaudissements au conférencier.

I n docteur de Paris s'était fait inscrire, depuis longtemps, pour donner des renseignements sur les Esquimaux et leurs croyances. Mais ce savant de cabinet avait compté sans la présence d'un Missionnaire fraîchement arrivé des régions arctiques.

Aussi crut-il plus sage de ne pas répondre à l'appel du président, et « D'imiter de Conrart le silence prudent ».

Dès le début, le P. Petitot s'était attiré la sympathie la plus bienveillante de tout l'auditoire.

Après avoir rappelé qu'il avait passé treize ans dans les régions arctiques, il promit de ne rien dire qu'il n'eût vu de ses yeux, ou entendu de ses oreilles.

Ah! s'écria un des auditeurs, enfin!... Voilà qui est positif et non un roman fantaisiste, ni des hypothèses en l'air, connue celles qu'on voudrait nous imposer, au nom d'une prétendue science...

Avec une logique irréfutable, le P. Petitot prouva fort bien par les traditions, les mœurs, les croyances, le langage, les armes, la physionomie même des Esquimaux et des autres tribus de l'Amérique septentrionale, que les uns et les autres ont une origine commune avec les Asiatiques et que, par conséquent, ils ne sont pas autochtones.

On l'écouta avec la plus vive attention, et, à de nombreuses reprises, il fut très applaudi.

Ce triomphe éclatant du Missionnaire et de la vérité catholique n'était manifestement pas du goût des matérialistes et libres penseurs qui avaient organisé la réunion e1 siégeaient au bureau. Ils voyaient avec dépit que la faveur du public leur échappait.

Pour éviter à leur parti une catastrophe plus grande, ils ne trouvèrent pas d'autre moyen que de suggérer au président d'enlever la parole au P. Petitot, sous prétexte que le temps pressait, et qu'il fallait s'occuper d'autre chose.

Toujours le même système :

(iuerre à la vérité, si elle n'est pas ce que nous voulons qu'elle soit... Empêchons-la de se montrer, et jetons sur elle un voile!—.

Donc, à l'instigation, ou plutôt sur l'injonction de M. Madier de Montjau, le président agita sa sonnette, et pria l'orateur de céder sa place à un autre.

Ainsi mis en demeure de se taire, le P. Petitot s'excusa d'avoir peutêtre, par des longueurs qui, pourtant, lui paraissaient nécessaires, abusé de la si bienveillante attention du public et se retira.

A peine avait-il regagné sa place, qu'un homme se leva, du milieu de l'assemblée, et, s'adressant au bureau, s'écria :

- Messieurs, nous avons écouté, pendant plus d'une heure, et jusqu'au dont, la dissertation de M. de Rosny : ce serait justice d'entendre aussi le P. Petitot. Je crois me faire l'interprète de l'auditoire, en deman-

.'.IiS DANS LE NORD-OUEST CANADIEN

liant que le R. Père Missionnaire veuille bien achever la lecture de son rapport, qui nous a déjà si grandement intéressés.

Une salve d'applaudissements accueillit cette réclamation.

A leur cœur défendant, les membres du bureau ne purent faire autre chose que d'inviter le zélé Missionnaire à donner satisfaction au vœu si chaudement exprimé par toute l'assistance.

Son retour à la tribune fut salué par un tonnerre d'applaudissements.

Il continua donc son discours, et, à la lin, tira la conclusion logique de ses arguments irréfutables : communauté d'origine entre les peuples d'Asie et ceux d'Amérique : par conséquent, unité de l'espèce humaine.

Quand il eut terminé, de nombreux assistants vinrent le féliciter et le remercier d'avoir mis en claire lumière la vérité injustement attaquée.

La foi chrétienne obtenait ainsi gain de cause, dans ce congrès convoqué pour la battre en brèche. Elle était hautement affirmée, prouvée, démontrée devant les incrédules matérialistes réduits au silence. Leurs efforts réitérés pour fermer la bouche au vaillant apôtre, accentuaient encore leur propre défaite.

En organisant cette réunion, les voltairiens et libres penseurs qui avaient affiché, au début de la première séance, des allures si antichrétiennes, n'avaient pas prévu un tel résultat. Ils en furent d'autant plus morfondus qu'ils s'y attendaient moins.

lue fois encore, se réalisait la formule: l'homme propose et Dieu dispose.

Eux qui se donnaient comme les mandataires de la science officielle, et qui, à ce titre, se targuaient de saper les fondements de la révélation, avaient vu leur congrès contribuer à l'affermissement de la religion qu'ils voulaient détruire.

l'ouï' confondre leur fausse science et leur fol orgueil, le Seigneur s'était servi d'un humble religieux, Oblat de Marie Immaculée, Missionnaire des sauvages de l'Extrème-Nord.

Dieu ne change pas de méthode. Toujours sera vraie la parole de saint Paul : Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia (I) !

(1) I Cor., i, 2'

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