CHAPITRE IV
Sainte-Marie
"La cathédrale des sauvages.
New-Westminster possédait la cathédrale pour les blancs et une chapelle pour les indigènes convertis, habitant un des quartiers de la ville ; mais il fallait aussi une sorte de cathédrale pour les sauvages, c'est-à-dire une église plus importante pour eux, où les nombreuses tribus du bas Fraser et même d'autres pourraient se réunir, du moins en certaines circonstances plus solennelles. Elles y entendraient, toutes ensemble, la parole de Dieu, et y feraient de pieux exercices qui laisseraient, dans les âmes et les cœurs, de salutaires souvenirs.
L'emplacement fut choisi avec soin, soit pour la beauté du site, soit pour la commodité de tous.
Quand on remontait le fleuve, au-dessus de New-Westminster, on n'apercevait, alors, que d'immenses forêts, s'étendant à perte de vue, sur les deux rives du Fraser, et, au loin, les dominant, des montagnes élevées, aux sommets toujours couverts de neige.
Çà et là, cependant, apparaissaient quelques villages des sauvages.
Le premier que l'on rencontrait était celui îles Ketsi, sur la rive droite, à dix-neuf kilomètres de New-Westminster.
Avant l'arrivée des Oblats, ces sauvages étaient tous adonnés à la boisson, source de tant de crimes ; mais, grâce au zèle et au dévouement des Pères, ils abandonnèrent leurs erreurs et leurs vices, se soumirent aux prescriptions de la morale évangélique, et demandèrent le baptême. Ils allaient régulièrement à New-Westminster, les dimanches et fêtes, pour assister à la Messe et aux instructions dans la chapelle affectée aux sauvages.
A quatre-vingt-six kilomètres de New-Westminster, le Fraser reçoit les eaux de la rivière Harrisson, aussi large que la Seine, à Paris, et émissaire du lac du même nom. Ce confluent est le commencement de la route fluviale, par laquelle on peut pénétrer très avant dans l'intérieur des terres, et visiter les nombreuses tribus disséminées dans les régions qui s'étendent à l'ouest du Fraser.
Le lac Ilarrisson est une magnifique et grande pièce d'eau. Après l'avoir traversée, on arrive à Port-Douglas ; puis, par un chapelet de petits lacs, entremêlés de portages, jusqu'à Lillouet.
Le lac Ilarrisson.
A cinquante-six kilomètres de New-Westminster et à trente kilomètres du confluent de la rivière Ilarrisson, fut choisi, sur la rive droite du Fraser, l'emplacement pour rétablissement projeté en faveur des sauvages.
Mais, là, comme ailleurs, il fallut, d'abord, conquérir, pied à pied, le terrain sur la forêï envahissante. Avec beaucoup d'efforts, beaucoup <lr peine, e1 non sans danger d'être écrasé par la chute de ces masses énormes, un dut abattre une armée de ces géants du règne végétal, dont nous avons déjà parlé.
Ce long ci rude travail de défrichement achevé, on commença les COnSl ludions.
Ce fuient plusieurs grandes maisons en bois, blanchies à la chaux, et une église assez vaste qu'on décora du nom de cal hédrale des sauvages.
L'ensemble de ces divers bâtiments présentait un aspect agréable,
complété par un beau jardin, dont les arbres fruitiers attiraient tous les regards. On y joignit aussi un jardin potager, non moins utile et non moins remarquable.
Cet établissement sur lecpuel on fondait de grandes espérances pour l'évangélisation de nombreuses âmes, fut mis spécialement sous le patronage de la Mère de Dieu, et appelé Mission Sainte-Marie.
Sainte-Marie.
La Cathédrale des sauvages.
Bien avant que ces constructions et ces aménagements fussent terminés, les sauvages y accoururent en foules compactes.
Au jour de Pâques de l'année 1863, il y en avait trois mille, et ils y avaient passé toute la Semaine Sainte pour purifier leur âme.
Comme il n'y avait pas d'église pour contenir une telle multitude, la Messe fut célébrée en plein air.
Le temps était magnifique : une vraie journée de printemps. - Des milliers de bras s'étaient généreusement offerts pour élever un temple de verdure, sous le dôme azuré des cieux, écrivait le P. Gendre. Au centre était l'autel, orné aussi bien qu'on l'avait pu... Lne vingtaine d'oriflammes, arborées au sommet de hautes et belles perches, lui formaient une demi-couronne aux teintes variées, se balançant gracieusement au caprice d'un doux zcphir. Les chefs avaient tous leurs dra-
peaux qu'ils inclinaient devant l'autel aux moments les plus solennels du saint Sacrifice.
Dans ce décor impressionnant, la Messe fut dite non sans émotion, et elle fut entendue avec un recueillement des plus édifiants.
Quand les voix claires des enfants eurent chanté YAlleluia, tous le répétèrent a l'envi, non seulement durant la Messe, mais ensuite, ;'■ diverses reprises, presque continuellement jusqu'au soir.
— Je puis affirmer, ajoutait le P. Gendre, que chaque sauvage, en ce beau jour, a répété V Alléluia, au moins un millier de fois !... Trois millions d'Alléluia sont donc montés vers le ciel, de cette plage où, quelques mois auparavant, on n'entendait que le chant des oiseaux ou le cri des animaux féroces. Je ne puis vous exprimer les sentiments de bonheur intime qui remplissait mon cœur.
Lorsque, à la Noël précédente, le P. Gendre, nouvellement débarqué en Colombie, avait vu arriver un millier de ces sauvages, il avait été abasourdi, ahuri de leur inimaginable accoutrement.
Comment dépeindre, écrivait-il, le costume et la physionomie de ces Indiens, venus de deux à trois cents kilomètres!... Les deux tiers marchaient pieds nus ; les trois quarts n'avaient d'autre chapeau que la voûte des cieux !... La grande majorité, par une vanité des plus extravagantes et des plus grotesques, prétendaient embellir leur laide figure, en la barbouillant d'une couleur rouge de sang qui les rendait plus liideux et aussi repoussants que ridicules... Avec cela, une chevelure en broussailles : le nez traversé par une baguette de bois, de fer, ou d'os qui perce les narines et déborde de chaque côté !... Pour vêtements, des peaux d'animaux féroces ou des couvertures noires, blanches, rouges, dans lesquelles ils sont drapés de la tète aux pieds. Quant aux sauvagesses, elles portaient, en outre, sur leurs épaules ou sur leur dos, leurs bébés joufflus, solidement ficelés dans un panier... Quelle pittoresque procession !. . .
La pauvreté de leur costume répondait à l'état misérable de leurs habitations, dans leurs campements: des huttes enfumées, sans porte ni fenêtres, niais ouvertes à tous les vents, et dans lesquelles on ne pouvait entrer qu'en se mettant à quatre pâlies, et en rampant sur la terre, comme «les serpents, ou autres reptiles. .. Dans ces taudis, une saleté indescriptible, et la vermine en abondance...
Le P. Durieu l'avail remarqué chez les sauvages du bas Fraser, et ce n'était [tas mieux, ailleurs.
- Dans nos courses apostoliques, disait -il, une des choses qui nous Importunent le plus, c'est la monnaie avec laquelle nos néophytes. payenl la fatigue extrême à laquelle nous nous soumettons, pour aller
jusqu'à eux et les instruire : je veux parler des insectes gros et petits, dont ils nous font cadeau avec une générosité sans pareille... Deux fois par semaine, j'étais obligé de m'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt, pour me débarrasser de cet insupportable fardeau.
Oui. ces sauvages étaient bien dégoûtants, suivant l'expression de l'agent du Gouvernement rencontré par le P. Durieu ; mais, sous ces dehors rebutants, se cachaient des âmes immortelles d'un prix infini, rachetées par le sang d'un Dieu. Pour elles, Notre-Seigneur Jésus- Christ, Fils de Dieu et Dieu lui-même, n'avait pas hésité à donner sa vie.
Comment un Missionnaire, digne de ce nom, reculerait-il devant la souffrance et toutes les privations, pour coopérer au salut de ces âmes qui ont coûté si cher au divin Rédempteur. ?
Dans ces sauvages que les mondains fuient et méprisent, il voit des frères. Il les aime... Par suite de cet amour surnaturel, il marche avec joie, non seulement à travers les épines et les marécages fangeux, mais même à travers la vermine, pour les atteindre et leur apprendre à connaître le Père commun à tous... le Père qui est au ciel...
Par des prodiges de dévouement, les (Jblats réussirent à convertir ces sauvages, à les civiliser... à les proprifier. ..
§ 2 L'école industrielle.
Pour accomplir le bien sur une plus vaste échelle, et surtout pour imprégner plus complètement de l'esprit chrétien les nouvelles générations, Mgr D'Herbomez pensait à établir, à Sainte-Marie, une sorte de réduction modèle.
La fondation d'écoles, non seulement élémentaires, mais aussi industrielles et agricoles, lui paraissait indispensable pour atteindre ce but. Il joindrait, à cette œuvre, des orphelinats qui, après un certain nombre d'années, fourniraient d'excellents catéchistes, des instituteurs et des institutrices, dont l'action bienfaisante propagerait, parmi les tribus les plus éloignées, les principes et l'esprit de la civilisation évangélique.
Une école de ce genre fut ouverte, à Sainte-Marie, au mois de novembre 1863. A ce sujet, le P. Gendre, dans sa correspondance, nous donne des détails intéressants et circonstanciés :
Durant sept mois, je n'ai cessé d'étudier le caractère et les dispositions des enfants que nous avons admis à l'école, et je puis vous clin- que j'ai été ravi au delà de toutes mes espérances. Je craignais, d'abord, que ces enfants qui aiment tant leur chaumière enfumée et
la liberté sans limite dont ils avaient joui jusqu'alors, ne voulussent rester à l'école, et surtout ne consentissent pas à renoncer à leur propre volonté, pour faire celle du directeur... Pas du tout, et que Dieu en soit béni, ainsi que notre Immaculée Mère ! Ces chers enfants sauvages se sont attachés à l'école d'une manière admirable ! Pas un n'a désiré regagner le fover paternel avant l'heure des vacances. Tous se sont soumis, comme des agneaux, aux ordres de celui qu'ils regardent, non comme un maître, mais comme un père.
Dès cette première année scolaire, il y avait quarante-deux pensionnaires, bien différents, comme on le voit, des enfants Pieds-Noirs, élèves de l'école de Dunbow, près de Calgary, dans l'Alberta, qui ne songeaient qu'à s'échapper et prendre la clef des champs, favorisés, en cela, par la connivence de leurs parents et amis.
Quarante-deux, c'était un début plein de promesses. Un plus grand nombre, en effet, seraient venus volontiers partager le bonheur de ces privilégiés, si les ressources, trop restreintes encore, avaient permis de les recevoir, car ils restaient entièrement à la charge des Missionnaires.
Mais comme c'était beau de considérer ces quarante-deux petits sauvages, commençant une vie nouvelle, dans le second berceau de leur enfance : on aurait dit quarante-deux petits novices rivalisant de fidélité à la règle.
A genoux, au pied de l'autel, ils ne s'y ennuyaient pas ; mais ils aimaient à prier et à chanter, de toute leur âme, les bontés de ce Dieu d'amour, qui faisait briller à leurs yeux l'éternel flambeau de la foi.
La classe ne leur était pas pénible non plus. Ils s'y rendaient au son de la cloche et sa durée ne leur semblait pas trop longue. Le plupart montraient de très bonnes dispositions pour apprendre à lire et à écrire. Ils y réussirent, dès la première année, même pour la langue a uglaise.
Assurément, en arrivant à l'école, tous ces enfants n'étaient pas des anges !... On prépara au baptême ceux qui n'avaient pas encore reçu cette grâce, et au sacrement de pénitence ceux qu'un Missionnaire avail autrefois baptisés.
A l'étude se joignait le travail manuel, chose dillicile pour les Indiens, très enclins à la paresse. Mais les enfants de Sainte-Marie, avec quelques hésitations, pourtant, se plièrent sous le joug du travail. Ils aidèrent à défricher le terrain, à l'ameublir et à semer.
- Vers la fin de l'année scolaire, écrit encore le P. Gendre, nous nous sommes occupés, les enfants et moi, pendant trois semaines, moins des travaux de classe, que de ceux de l'agriculture... Nous avons planté des choux, des navets et des pommes de terre. Le chiffre des premiers
est bien de dix à douze mille... Ce sera un vrai régal pour les sauvages, l'hiver prochain, car ils sont friands de la soupe aux choux.
Quelque temps après, Mgr D'Herbomez, lui-même écrivait :
• — Notre école de Sainte-Marie nous donne plus de consolations que nous ne pouvions en attendre : nos enfants font de véritables progrès.
Dix ans plus tard, il s'exprimait en ces termes :
— L'établissement de Sainte-Marie présente un aspect assez imposant pour le pays. Au centre s'élève l'église, la plus vaste du vicariat. Plusieurs fois par an, aux grandes solennités, s'y réunissent des foules nombreuses d'Indiens. A droite de l'église se trouve la maison des Missionnaires. Presque contigus à cette maison sont les bâtiments affectés à l'école : dortoirs, réfectoire, salles de classe ; ateliers pour les divers métiers qui doivent permettre aux élèves de gagner, plus tard, honnêtement leur vie, comme cordonniers, charpentiers, fermiers, forgerons, etc. De l'autre côté de l'église est l'école des filles indiennes, sous la direction des Sœurs de Sainte-Anne. Ces écoles sont destinées à devenir des pépinières de familles chrétiennes.
Il ne manquait rien à l'école industrielle de Sainte-Marie, pas même une fanfare qui acquit, assez rapidement, une certaine renommée dans le pays. Les premiers instruments furent envoyés de France par un condisciple de Mgr D'Herbomez, M. le chanoine Delannoy, alors curédoyen de la paroisse Saint-André, à Lille, et, depuis, évêque d'Aire.
Cette fanfare fut bientôt en état de paraître avec honneur, chaque année, à New-Westminster, devant les autorités gouvernementales à l'occasion de la fête de la reine. Plusieurs fois par an aussi, durant es grandes réunions des sauvages, elle rehaussait, par ses harmonies, l'éclat des cérémonies religieuses.