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CHAPITRE VIII

Progrès de la foi

§ 1 'Elévation du P. Durieu à l'épiscopat.

L'étendue si vaste du territoire confié au zèle des Oblats, dans la Colombie britannique, et la santé chancelante de Mgr D'IIerbomez poussèrent ce vénéré prélat à demander un coadjuteur. Consultés, les évêques du Nord-Ouest Américain désignèrent le P. Durieu, qui, avec l'agrément du T. R. Père Supérieur général, fut présenté au choix du Souverain Pontife.

Préconisé dans le consistoire du 2 juin 1875, le P. Durieu reçut le titre d'évêque de Marcopolis, in partibus.

Devant une très grande aflluence de fidèles et même de protestants, le sacre eut lieu, le 24 octobre 1875, dans la cathédrale de New-Westminster, magnifiquement décorée.

Mgr Taché n'ayant pu accepter l'invitation qui lui avait été adressée de présider cette cérémonie, Mgr D'IIerbomez, entouré de Mgr Seghers, évêque de Victoria, et de Mgr Loatens, vicaire apostolique de l'Idaho, communiqua, lui-même, la plénitude du sacerdoce à son bien-aimé coadjuteur.

Les rites liturgiques s'accomplirent avec solennité ; les nombreux assistants, catholiques blancs et sauvages des environs, ainsi que les protestants, en gardèrent longtemps le précieux et salutaire souvenir.

§ 2 Les grandes réunions chez les sauvages du bas Traser.

Nous avons déjà dit comment les sauvages du bas Fraser, dès les premières années, se montrèrent dociles à la voix de leurs Missionnaires. Reaucoup, après avoir largement profité, pour leur âme, des visites régulières que les Pères faisaient aux divers campements de chaque tribu, prirent l'habitude de se rendre, chaque année, plusieurs fois, à notre établissement de Sainte-Marie, pour se préparer, par des retraites

de plusieurs jours, à la célébration solennelle des principales fêtes et à la réception des sacrements.

Leur amour tendre et profond pour la sainte Eucharistie donna naissance à ces réunions imposantes, pleines d'édification, fertiles en consolations surnaturelles et en fruits de salut.

Mgr Durieu.

\i pouvant avoir le prêtre constamment chez eux, ces enfants des bois, brûlant du désir de s'unir au divin Maître par la communion sacramentelle, quoiqu'ils lissent, chaque jour, la communion spirituelle, accouraient, à des époques déterminées d'avance. Ils s'approchaient de la sainte Table, et honoraient tous ensemble Notre-Seigneur, dans son sacrement d'amour, par des processions et des cérémonies, en plein air, impressionnantes et remplissant les cœurs des plus suaves émotions.

En ces occasions, les Missionnaires avaient des semaines du plus

rude labeur. Ils devaient prêcher en sept ou huit langues différentes, et entendre des milliers de confessions, car tous ces fervents néophytes demandaient à communier, plusieurs fois par semaine, et multipliaient, dans ce but, leurs confessions. Mais, si le travail était grand, la joie surabondait dans les âmes.

Une des cérémonies qui touchait davantage l'esprit et le cœur des sauvages, était la procession représentant la passion et le crucifiement de Xotre-Seigneur Jésus-Christ. Elle avait pour but d'exciter une vive douleur et un profond regret des fautes commises, avec la ferme résolution de ne plus pécher à l'avenir. Dans ce but, on avait appris aux indigènes un cantique rappelant toutes les souffrances du divin Rédempteur, cantique que chaque tribu devait chanter en sa propre langue.

Au signal donné, la procession déroulait sa chaîne vivante, chaîne interminable à travers la prairie et sous les bois. Les tribus marchaient à la file, les unes après les autres, conduites chacune par leur Missionnaire respectif.

L'air retentissait, tour à tour, du chant du Miserere, du cantique Mon doux Jésus, enfin, i'oici le temps, et du cantique de la passion : Au sang qu'un Dieu va répandre, en sept idiomes différents. L'àme en était remuée jusqu'à ses plus intimes profondeurs.

Cette longue procession se dirigeait vers un calvaire monumental : mais, le long du chemin, de distance en distance, on rencontrait des groupes vivants, représentant les diverses scènes de la passion.

Ici, c'était Jésus, les mains garrottées de cordes tenues par deux soldats, et qui comparaissait devant Ponce-Pilate, entouré de licteurs romains, et assis à son tribunal.

Puis venait la scène de la flagellation. Notrè-Seigneur apparaissait aux regards attaché à une colonne, les vêtements rougis de sang, tandis que deux bourreaux, armés de fouets, élevaient les bras comme s ils allaient frapper...

On voyait ensuite successivement Jésus couronné d'épines et tourné en dérision par les soldats ; Jésus portant sa croix, et tombant sous le poids qui s'écrase : la pieuse Véronique, essuyant le visage auguste du Sauveur tout couvert de sang.

A la vue de Xotre-Seigneur ainsi maltraité, bien des larmes coulaient, et, plus d'une fois, les tribus suspendaient leurs chants, la voix étouffée par l'émotion et les sanglots.

Enfin, on arrivait au Calvaire.

Sur une estrade très haute, afin que toute la foule pût le voir, en même temps, était plantée une grande croix, avec un Christ de gran-

deur naturelle. Au pied de la croix, Marie-Madeleine prosternée, abattue, les cheveux épars, les yeux baignés de pleurs, étreignait de ses bras, avec force et amour, la croix sanglante.

Tout autour, la sainte Vierge debout ; saint Jean, à côté d'elle ; les saintes femmes éplorées ; le soldat Longin avec sa lance.

La foule immense se groupait autour du calvaire et restait à genoux ; mais, soudain, le sang jaillissait des plaies du Christ ; il descendait du front, du cœur, des mains, des pieds...

Un Missionnaire, à la voix prenante, commentait cette scène en faisant remarquer que ce sont les pécheurs qui ont cloué Jésus-Christ à la croix. On écoutait dans le recueillement... on méditait... un silence profond planait sur l'auditoire... ; puis, un acte de contrition prononcé à haute voix par chaque tribu, en sept langues différentes, terminait cette impressionnante cérémonie.

Le soir, les confessions étaient plus nombreuses ; et, le lendemain matin, les communions plus ferventes.

Ces grandes assemblées, si édifiantes et si sanctifiantes, se clôturaient par deux processions très solennelles : l'une en l'honneur du Saint- Sacrement, l'autre en l'honneur de la Sainte Vierge.

De magnifiques reposoirs étaient dressés, de distance en distance.

La procession en l'honneur du Saint-Sacrement avait lieu le matin, à neuf heures, après la messe. Les tribus, chacune à leur place, marchaient sur deux rangs, précédées par les longues files d'enfants : les garçons costumés en rouge, et les filles en bleu.

Des fanfares, répandues un peu partout, soutenaient, de leurs accords puissants, les cantiques chantés par la foule en l'honneur de la sainte Eucharistie.

Sous un magnifique dais, l'évêque portait le Saint-Sacrement.

A droite et à gauche, une vingtaine de prêtres l'entouraient. Au devant, de nombreux thuriféraires et fleuristes, en surplis, faisaient monter des nuages d'encens et descendre une pluie de fleurs.

Dans l'après-midi également, à la procession, le chant des cantiques alternait avec la voix des fanfares. La Sainte Vierge, escortée par les statues des saints des différentes tribus et des campements, apparaissait comme une Reine au milieu de sa cour, venant visiter son peuple bien-aimé.

Le soir, illumination féerique. Des guirlandes de lanternes vénitiennes et japonaises couraient d'arbre en arbre, le long des allées, et même dans la profondeur des bois. Les reposoirs dressés pour la procession du matin n'étaient plus qu'un bouquet ravissant de gerbes de lumières.

Près de la grève, au bord de l'eau, sur un trône resplendissant de mille feux que reflétaient les eaux tranquilles, la statue du Sacré-Cœur étendait ses bras bénissants. Devant elle, comme une escadrille, défilaient de nombreux canots, ornés, eux aussi, de lanternes vénitiennes.

Parallèlement, sur le rivage, se déroulait une procession aux flambeaux. La fusillade éclatait en signe de joie intense ; le canon même grondait, les fanfares jouaient leurs plus beaux morceaux ; des milliers d'indigènes chantaient les louanges du divin Cœur, auquel les chefs venaient, ensuite, consacrer leurs tribus respectives par un Acte solennel d'offrande totale, prononcé à haute et intelligible voix.

Ces grandes réunions, si bien préparées et organisées par les Pères, laissaient une impression ineffaçable dans le cœur des sauvages. Elles jetaient, en même temps, dans leur esprit, des semences qui n'étaient pas perdues, mais qui, germant sous l'influence de la grâce, produisaient, en abondance, des fruits de conversion, de sanctification et de salut.

Un vieux chef qui, adonné à tous les vices, avait résisté à tous les arguments et n'avait jamais consenti, même en danger de mort, à recevoir le baptême, ayant assisté, après sa guérison, à une de ces inoubliables cérémonies, dit au Missionnaire :

- Père, que je suis heureux d'être venu ici. Je ne regrette ni mon temps, ni mon argent. Je ne donnerais pas pour mille piastres le bonheur que j'ai eu de voir ce que j'ai vu. Quand tu retourneras chez moi, nous causerons, cette fois, pour tout de bon.

Les protestants eux-mêmes, témoins de ces choses, ne revenaient pas de leur étonnement.

Un ministre presbytérien s'écria, dans sa stupéfaction :

— ■ Je n'ai jamais rien vu de pareil, en fait de démonstration religieuse !

Plus d'une fois aussi, des journaux protestants publièrent des comptes rendus très élogieux, exaltant l'extraordinaire ascendant que les Pères avaient su acquérir sur ces sauvages, autrefois si grossiers et si vicieux, et maintenant, grâce au zèle des Missionnaires, devenus chrétiens et civilisés.

Citons, en particulier, le News Advertiser, journal protestant de la cité naissante de Vancouver. Dans son numéro du 22 juin 1888, il s'exprimait ainsi :

- Tous ceux qui ont eu affaire avec les Indiens, savent de quel succès a été couronnée l'action de l'Eglise catholique dans ses rapports avec eux, et quels progrès remarquables ces sauvages ont réalisés sous la tutelle de leurs guides spirituels. Un nouvel exemple de cette toute puissante influence vient d'être mis sous nos yeux.

Après cet exorde si sympathique, l'écrivain, en termes pleins d'admiration, décrit l'une de ces fêtes religieuses, et termine par ces considérations :

- On a rarement vu un spectacle plus frappant. Les multitudes de fidèles rangés à genoux ; l'autel resplendissant d'une infinité de lumières dans la pénombre du crépuscule ; les riches ornements du pontife et de ses assistants : tout se combinait pour former un tableau digne du pinceau d'un Rembrandt ou d'un Murillo. L'effet produit par les chants était également grandiose. Le soprano aigu des femmes et des enfants, alternant avec la basse puissante des hommes, avait quelque chose de solennel et de saisissant. Ensuite, venait le tour des fanfares, et, après elles, les sauvages reprenaient des strophes sur ces mêmes airs. C'était merveille que ce dialogue dans le silence de la nuit !...

§ 3 Les Sischelles.

Quatre-vingt-dix kilomètres à l'ouest de New-Westminster, se trouve la presqu'île de Sischelle, ou Seechelt. Placée au pied de montagnes dont les sommets s'élèvent jusqu'à deux mille mètres, elle ne tient au continent que par une langue de terre très étroite. Autour d'elle une pléiade d'îles, de toutes grandeurs et de toutes formes, se baignent dans les eaux du Pacifique.

Sur cette presqu'île, la tribu sauvage des Sischelles avait fixé sa résidence. L'une des premières à se convertir à la foi chrétienne, grâce au zèle des Oblats, elle fut une des premières aussi à entrer, sur leurs conseils, dans la voie de la civilisation.

En peu d'années, elle remplaça ses huttes traditionnelles de branchages et d'écorces d'arbres, par de jolies maisons en bois, rangées sur les bords d'une baie charmante au sud de la presqu'île. . .

Vu de cette baie, le village offre une gracieux tableau.

Dans le lointain, se perdant dans l'azur du ciel, les pics neigeux des montagnes Rocheuses, avec leurs contreforts profondément taillés et couverts, ça et là, de bouquets de cèdres et de sapins.

Plus près, en arrière du village, une forêt d'arbres géants forme comme un large rideau de verdure, sur lequel se détache la couleur blanche d'une centaine de maisons, alignées sur deux rues.

Au centre est une belle et grande église, construction romane avec deux tours qui couronnent sa façade, et, à l'intérieur, des peintures représentant les principaux faits de la vie de Notre-Seigneur et de la Sainte Vierge.

Elle fut solennellement bénie par Mgr Durieu. A cette occasion, eut lieu une de ces grandes réunions de sauvages de diverses tribus. Il en arriva de Lillouet, de la vallée de la rivière Thompson, des bords du lac Shoushouape, du lac William, du lac Stuart, même de la contrée des Chilcotins.

Église des Sischelles.

La plupart de ces sauvages appartenant à des tribus lointaines, n'avaient encore jamais rien vu de semblable. Ils en étaient dans l'admiration la plus vive. On espérait que leur contact avec les pieux Indiens du littoral et du bas Fraser, durant ces belles fêtes, contribuerail beaucoup à les animer d'une pieuse rivalité pour les pratiques religieuses.

Ces grandes réunions, où les bons sauvages se rencontraient, s'encourageaient et s'édifiaient mutuellement, avaient, en outre, pour résultat, de relever notre sainte religion dans l'esprit des pauvres sauvages moins fervents, ou encore infidèles. Retournés chez eux, ils parlaient avec enthousiasme de ce qu'ils avaient vu ; dépeignaient avec emphase ces scènes extraordinaires, comme quelque chose de merveilleux. Le souvenir réveillait en eux les profondes émotions ressenties et les rendait meilleurs. Sans le savoir, ils se transformaient en apôtres, et faisaient germer dans le cœur de leurs auditeurs plus d'un bon désir, accompagné de généreuses résolutions.

"Les Squamish.

Dignes émules des Sischelles, les Squamish habitaient la rive septentrionale de Burrard Inlet. Leur village s'élevait juste en face de l'endroit choisi pour être le point terminus du chemin de fer transcontinental, là où allait croître avec tant de rapidité la ville de Vancouver, destinée à devenir la Marseille du Pacifique.

Il n'en était séparé que par un bras de mer, large de quatre à cinq kilomètres.

Frère de celui des Sischelles, le village des Squamish vu de la baie offre un coup d'œil charmant. Adossé à une forêt séculaire qui le protège contre le vent du nord, il se prolonge jusqu'au bord de l'eau. Toutes les maisons, bien alignées et peintes en blanc, ont un air de coquetterie et de propreté qui charme le regard.

Ce qui frappe surtout, c'est l'église surmontée d'un magnifique clocher. Entourée d'une verte pelouse, elle occupe le milieu du village.

Les rues sont régulières, avec des trottoirs en planches. De distance en distance, on rencontre des réverbères.

Dans l'intérieur de l'église, sur le maître-autel, une belle statue du Sacré-Cœur. Sur les deux autels latéraux, les statues de la Sainte Vierge et de saint Joseph. Sur le parvis du santuaire, un tapis aux vives couleurs. De la voûte descend une jolie lampe jusque en face du tabernacle. Elle donne une douce lumière, très aimée des Indiens. Un grand chemin de croix décore les murailles.

Au bas de l'église, au-dessous de la tribune, un confessionnal, un baptistère, et un bénitier formé d'un piédestal sculpté soutenant une vasque marine.

Si l'on entre dans les maisons, on est agréablement surpris de constater l'ordre et la propreté qui régnent partout. Chacun est habillé convenablement à la mode des blancs. Les enfants ont les cheveux bien peignés et le visage lavé. Le poêle est luisant, la table recouverte d'une toile cirée, le parquet balayé avec soin, chaque objet à sa place. On ne voit rien traîner.

Dès que le prêtre paraît sur le seuil de la porte, tous se lèvent par respect, vont à sa rencontre, pour lui toucher la main, et se disputent l'honneur de lui présenter une chaise.

Ces menus détails ont leur importance. Ils montrent ce que sont devenus, sous l'influence bienfaisante des Missionnaires, ces sauvages naguère errants dans les forêts, sur les lacs et les rivières, vivant sans gîte et au jour le jour.

Quel merveilleux changement s'est opéré, depuis l'apparition du premier Oblat parmi eux!... La transformation est si grande et si complète, que ceux qui les avaient connus auparavant, avaient peine à en croire leurs yeux. Oui, ces sauvages, autrefois si grossiers, si vicieux même, étaient vraiment civilisés et surtout foncièrement chrétiens.

Ou en jugera par la façon dont ils recevaient leur évêque, quand il venait les visiter.

Une flottille de cinquante canots, disposés en demi-cercle, et tous ornés à profusion de drapeaux, de rubans, de banderoles et d'oriflammes de diverses couleurs, s'avançait à sa rencontre.

Au devant de la flottillle, voguaient quatre gros canots, avant-garde de cette pacifique armée navale. L'un était monté par des groupes de jeunes lilles costumées en bleu ; l'autre par des garçons revêtus de rouge ; le troisième portait la fanfare ; le dernier, dans lequel se trouvait un siège d'honneur réservé pour Sa Grandeur, amenait les chefs et les souschefs de la tribu.

L'ensemble constituait un tableau des plus pittoresques, et les habitants de la ville naissante de Vancouver accouraient en grand nombre sur le quai, pour être témoins de ce curieux et touchant spectacle.

Au moment précis où l'évêque mettait le pied dans le canot qui lui était destiné, un coup de canon partait du village indien, et ébranlait tous les échos de la vaste baie. Aussitôt, dans le canot voisin, la fanfare attaquait un de ses meilleurs morceaux, et la flotte entière se dirigeait vers le village avec une lenteur majestueuse.

Durant le temps de la traversée, un coup de canon retentissait, toutes les cinq minutes. Quand l'évêque accostait au rivage, trois nouveaux coups de canon le saluaient.

Sur le rivage, un arc de triomphe avait été dressé avec un trône pour le prélat et des chaises pour les prêtres, ses assistants. Tous les habitants défilaient, alors, courbant respectueusement les genoux devant le premier pasteur pour baiser son anneau, et se relevaient ensuite pour toucher la main des prêtres. Cette cérémonie durait longtemps ; mais elle était chère aux sauvages qui y tenaient beaucoup. Personne n'aurait voulu manquer ; depuis les enfants jusqu'aux vieillards, tous \ •liaient à la lile, heureux de montrer ainsi à l'envoyé de Dieu leur vénération profonde et leur filial amour.

Quand tous, par cette démonstration extérieure, avaient satisfait les désirs si légitimes de leur cœur, on se rendait à l'église pour adorer ensemble la divine Eucharistie et recevoir la bénédiction du Très Saint, Sacrement.

Fait-on mieux dans les villes (fui se croient les plus civilisées ?

§ 5 Chez les autres tribus.

Des réunions dans le genre de celles des sauvages du bas Fraser et du littoral eurent lieu également, dans la suite, sur le territoire d'autres tribus : chez les Shoushouapes, chez les Kamloops et jusque chez ceux qui habitaient plus loin encore, autour du lac Stuart.

Nous croyons inutile de les décrire ici, afin d'éviter les redites ; mais ce furent partout le même entrain, les mêmes joies surnaturelles, la même piété, les mêmes résultats consolants pour la conversion des infidèles, l'amélioration des tièdes, le raffermissement des bons.

§ 6 Maladie et sainte mort de Mgr D'Herbomez.

Pendant l'année 1882, Mgr D'Herbomez fit, pour la dernière fois, la visite générale du vaste vicariat apostolique confié à sa vigilance. Cette visite le remplit de consolations, tant il aimait les âmes, et tant il se réjouissait de leurs progrès clans les voies de la vertu ; mais, comme sa santé se trouvait déjà bien ébranlée, les fatigues inévitables, au cours d'un voyage de plusieurs mois, dans des contrées si montagneuses, lui furent particulièrement pénibles, et il s'en ressentit longtemps.

Néanmoins, il n'hésita pas à traverser l'océan et à se rendre en Europe, pour assister au Chapitre général de la Congrégation, tenu à Rome, en 1887. Rentré en France, après les assises capitulaires, très indisposé par le voyage et la chaleur, il reprit la mer, dès qu'il eut espérance de supporter la traversée sans mourir en route.

Mais, en arrivant à New-Westminster, sa faiblesse était telle qu'il ne s'en releva plus. Il resta près de trois ans dans un état voisin de l'agonie, achevant de se sanctifier dans la souffrance et la prière.

C'est sur son lit de douleurs qu'il célébra, le Ier juillet 1889, ses noces d'argent, à l'occasion de ses vingt-cinq ans d'épiscopat. Mgr Grandin et le P. Lacombe vinrent d'au delà des montagnes Rocheuses, pour prendre part à cette fête de famille. Presque tous les Missionnaires de la Colombie britannique étaient réunis à New-Westminster, pour leur retraite annuelle que leur prêcha le P. Célestin Augier, provincial du Canada.

Mgr Durieu, coadjuteur, Mgr Grandin, tous les Pères et Frères présents passèrent successivement devant le vénéré malade, toujours alité, se mirent à genoux, lui prirent la main, baisèrent son anneau pastoral et furent bénis par lui.

11 n'y eut pas de discours, mais les larmes des visiteurs parlèrent avec éloquence.

Quelqu'un, cependant, à travers les sanglots, émit des vœux pour la guérison du prélat.

Non, non, répondit-il, ne demandez pas mon retour à la santé. Demandez seulement que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi et rien autre chose.

Le lendemain matin, Mgr Grandin célébra une Messe solennelle, à laquelle assistèrent de nombreuses personnes et beaucoup de sauvages accourus de loin, pour donner cette marque de reconnaissance et d'amour à celui qu'ils chérissaient comme leur père. Tous communièrent à son intention.

Mais leur piété filiale n'était pas satisfaite. Ils voulurent revoir, une fois encore, leur évêque malade. N'étaient-ils pas, eux, sa famille d'adoption ?... N'était-ce pas pour eux, que, jeune prêtre, il avait laissé ses parents, sa patrie, pour leur apporter la lumière de la foi et les saintes espérances du ciel ?

Toujours bon, et malgré l'extrême fatigue qu'il devrait en éprouver, Mgr D'IIerbomez acquiesça au désir de ses enfants bien-aimés.

Soutenu par Mgr Durieu et par le R. P. Lejacq, il sortit de sa chambre et s'avança, à pas pénibles et lents, dans la cour du collège que les sauvages avaient ornée de verdure et d'arbustes tirés de la forêt voisine.

Trois tribus étaient là : celle des Sischelles, celle des Douglas, et celle des Stalos, hommes, femmes et enfants, attendant, avec impatience, l'arrivée de leur Père. Dès qu'il parut, les fanfares le saluèrent de leurs plus belles harmonies.

Le jubilaire prit place sur une estrade, et autour de lui se rangèrent les évêques, le P. Augier provincial, tous les Pères et tous les Frères qui avaient assisté à la retraite.

Alors, un chef sauvage se détacha de la foule, s'approcha de l'estrade, et, avec une gravité qui en imposait, parla au nom de tous :

Notre bon Père l'évêque, dit-il, vois tes enfants réunis, ici, en grand nombre... Ils sont accourus pour te voir encore une fois, et te remercier pour tout le bien que tu leur as fait... C'est à toi, bon Père, * I in* nous devons de connaître Dieu et sa parole. Malgré tes incessantes souffrances, tu t'es dépensé pour nous rendre bons. Tes fatigues n'ont pas été \;iines. Regarde tes enfants, ici présents ; vois comme ils sont l)ien vêtus et tenus proprement. Nous n'étions pas ainsi, quand tu es venu au milieu de nous, pour la première fois. C'est toi qui nous as transformés, e1 nous as amenés à être propres comme les blancs. Nous le remercions pour tout le bien que tu nous as fait. Nos cœurs sont à

toi. C'est pour toi que nous avons prié et communié, ce matin. Nous avons voulu te rendre un peu de ce que tu nous a donné si largement... O Père bien-aimé, bénis encore une fois tous tes enfants, afin qu'ils se maintiennent dans ce bien que tu as commencé... Que Dieu te garde longtemps à notre amour ; mais, quand le Maître du ciel t'appellera près de Lui, continue ton ouvrage, là-haut, et attire-nous près de Dieu, dans la céleste patrie.

A ce discours, Mgr Durieu répondit, au nom du malade, trop faible pour répondre lui-même... Il les remercia de leurs sentiments de si filiale affection. Puis, il leur dit que le meilleur moyen de réjouir le cœur de leur Père souffrant, était de l'assurer de leur ferme volonté, de continuer à être d'excellents chrétiens, et d'avancer dans les voies de la civilisation.

— Ce que vous êtes aujourd'hui, ajouta-t-il, prouve que vous pouvez monter plus haut encore... Ces beaux airs que vos deux fanfares viennent de jouer, montrent que vos jeunes gens sont capables de réussir dans ce qu'ils entreprennent... Votre Père bien-aimé les remercie d'avoir si bien joué pour lui. Selon vos désirs, il va vous bénir, et vous toucher la main, comme témoignage qu'il ne cessera jamais de vous aider à être bons, et à gagner le ciel où il vous donne rendez-vous.

A ces mots, les fanfares reprirent de plus belle, tandis que les sauvages, sans aucune exception, vinrent tous successivement serrer et baiser la main de leur évèque. Les hommes, d'abord ; puis, les femmes.

Les plus vieilles arrivaient avec un bâton sur lequel elles s'appuyaient en tremblant. Les plus jeunes marchaient, escortées de leur progéniture, plus ou moins nombreuse. Une mère portait un bébé dans un berceau de paille tressée ; une autre soutenait, de ses deux mains, les pas chancelants des tout petits, et ceux-ci n'étaient pas les moins empressés à baiser la main du prélat.

En rentrant dans ses appartements, Mgr D'Herbomez, attendri, avait les larmes aux yeux.

■ — Je ne regrette pas de mourir, disait-il ; mais, si une chose pouvait me coûter, ce serait de me séparer de ces chers enfants des bois, qui se montrent si affectueux et si reconnaissants.

Ces noces d'argent d'épiscopat, célébrées au bord de la tombe, sans éclat et sans pompe, mais avec des larmes de gratitude et d'amour. ne sont-elles pas, au plus haut degré, touchantes et belles ?...

Vers dix heures du matin, le 3 juin 1890, le premier vicaire apostolique de la Colombie britannique rendait sa sainte âme à Dieu, après avoir édifié tout son entourage par sa piété, sa patience admirable et

sa résignation, pendant trois ans de continuelles souffrances. Il allait recevoir la récompense due à ses labeurs et à ses vertus.

Durant quarante ans, il avait dépensé sa vie et versé ses sueurs sur une terre qu'il avait trouvée plongée dans les ténèbres de l'infidélité.

Auprès vingt-cinq ans d'épiscopat et quarante ans d'un dévouement ininterrompu; il laissait un vicariat relativement florissant, avec un collège pour les garçons et un pensionnat pour les jeunes filles à New- Westminster ; une dizaine de résidences fixes ; soixante-dix églises ou chapelles ; des écoles élémentaires dans toutes les stations occupées par ses Missionnaires ; plusieurs écoles industrielles pour les Indiens ; un hôpital dans sa ville épiscopale, et plusieurs autres œuvres de zèle.

Les sauvages qui, à son arrivée, étaient païens, à demi cannibales, avides de sang humain, toujours empressés au meurtre, au pillage, à la rapine, étaient, maintenant, complètement changés, presque tous chrétiens, et marchaient résolument dans la voie de la civilisation.

Trois mois après sa mort, le 2 septembre 1890, le souverain Pontife Léon XIII, érigeait en diocèse le vicariat apostolique de la Colombie britannique, qui, désormais, devenait le diocèse de New-Westminster. Cette érection était comme le témoignage officiel de la satisfaction du Saint-Siège pour tout le bien accompli dans ces régions, où naguère dominaient les plus grossières erreurs et les vices les plus abominables.

C'était un honneur décerné aux Missionnaires qui avaient ainsi étendu les frontières du royaume de Dieu ; mais cet honneur remontait vers celui qui les avait quittés, depuis peu, pour un monde meilleur, et qui, pendant si longtemps, les avait guidés, éclairés, encouragés, soutenus. C'était comme une palme déposée sur la tombe du défunt par la main même du Vicaire de Jésus-Christ.

Le gouvernement de Mgr D'IIerbomez fut empreint d'un caractère de bonté qu'on aurait été porté, parfois, à regarder comme excessive, si on ne s'était pas rappelé qu'elle était essentiellement paternelle. Il savait, par expérience, combien est vrai l'axiome : plus fait douceur que violence ; et il avait souvent médité la parole du Maître, affirmant que les doux posséderont la terre (Matth., v, 4).

Malgré son amabilité habituelle et cette douceur inaltérable qui réglait tous ses rapports avec le prochain, il y avait, cependant, une limite de tolérance qu'il ne franchissait pas. Quand sa conscience l'y obligeait, il admonestait avec une loyale franchise; il parlait ou écrivait avec une autorité ferme ; mais, même quand il lui fallait être sévère, on sentait vibrer son cœur, et, s'il était contraint d'adresser quelque reproche, il le faisait toujours avec bonté; on pourrait dire avec tendresse.

Dès que Mgr D'IIerbomez eut exhalé le dernier soupir, son corps fut exposé dans un appartement de sa modeste demeure transformé en chapelle ardente. Mais ce local était trop étroit pour satisfaire la piété filiale des sauvages chrétiens, accourus en très grand nombre à la nouvelle de sa mort. Ils le transportèrent dans leur propre église, et y passèrent la nuit, en le veillant, ne cessant de prier pour lui, avec tous les témoignages d'une douleur qu'il serait difficile d'exprimer.

Plusieurs tribus étaient justement alors réunies chez les Sischelles. La triste nouvelle s'étant rapidement répandue jusque-là, y produisit les mêmes regrets. Les larmes étaient dans tous les yeux ; le deuil sur tous les visages, les gémissements sur toutes les lèvres, et l'affliction dans tous les cœurs. C'étaient vraiment des enfants pleurant un Père bien-aimé.

Il ne leur suffit pas de le pleurer. Malgré la distance, ils vinrent, en foule, assister à ses obsèques qui eurent lieu le lendemain. On transporta le corps de l'église des sauvages à la cathédrale, dont les murs disparaissaient sous les draperies noires et les guirlandes de verdure. Catholiques et protestants, blancs et sauvages se pressaient et formaient, une véritable multitude. A des places réservées, on remarquait le premier ministre de la province, le maire de la ville, des juges et autres personnages de distinction.

Après l'Évangile, le K. P. Dontenwill, directeur du collège, monta en chaire, et prononça, en anglais, l'oraison funèbre du prélat. Il lit ressortir le zèle admirable et le dévouement sans bornes dont le pontife défunt avait donné tant de preuves, durant sa vie d'apôtre. En termes émus il raconta les longues souffrances de sa dernière maladie, parla de sa patience inaltérable, de son esprit de sacrifice et de son détachement absolu des choses d'ici-bas.

D'autres, comme lui. s'écria l'orateur, avaient traversé l'océan, et étaient venus de fort loin, dans ces contrées ; mais c'était pour chercher de l'or dans les sables de la Californie, ou dans le sein des montagnes Rocheuses... Combien, dans ce dur travail, ne trouvèrent que la misère, la maladie et la mort !... Le vénéré pontife, lui aussi, venait de très loin, d'au delà des mers. Il avait laissé sa patrie, ses parents, ses amis : tout ce qu'il avait de plus cher. Ce n'était pas pour chercher de l'or qu'il dédaignait, mais pour chercher des âmes infiniment plus précieuses que l'or. Ces âmes désirées, il les trouva nombreuses, mais plongées dans les ténèbres de l'infidélité. Il fit luire à leurs yeux la lumière divine, les baigna dans l'eau du baptême, les purifia de toutes leurs souillures, les régénéra et les enfanta à la vie surnaturelle. Maintenant, elles sont là, accablées de tristesse autour de ses restes inanimés;...

plus tard, elles seront pour lui une couronne resplendissante dans le ciel éternel.

Au sortir de la cathédrale, les principaux citoyens de la ville se disputèrent l'honneur de porter le cercueil magnifiquement orné. Le cortège était des plus imposants. Trois fanfares de tribus différentes, échelonnées de distance en distance, remplissaient l'air des mélancoliques accords de leurs marches funèbres.

Pour le lieu de sa sépulture, Mgr D'Herbomez avait choisi la Mission Sainte-Marie. Il n'avait pas voulu être séparé, après sa mort, de ses chers enfants des bois pour lesquels il avait tout quitté. C'est là, qu'il repose, dans un humble caveau, en attendant la résurrection glorieuse.

§ 7 Mgr Durieu et sa méthode d'évangélisation.

Successeur de Mgr D'Herbomez, et, depuis quinze ans, son coadjuteur, Mgr Durieu, à cause de la longue maladie de son prédécesseur, administrait, en fait, depuis plusieurs années, le vicariat apostolique de la Colombie britannique avec, du reste, une clairvoyance et une sagacité remarquables, unies à un réel talent d'organisation.

Son influence sur les Indiens fut prépondérante, et très grands les fruits de son ministère auprès d'eux.

L'incontestable succès qui couronna ses efforts tient, en majeure partie, à la méthode d'évangélisation qu'il adopta, pour transformer, en parfaits chrétiens et en peuple civilisé, ces sauvages, autrefois si vicieux et si rustres.

( )n peut le considérer comme le principal créateur de cette méthode si féconde en heureux résultats ; non pas qu'il en ait trouvé lui-même tous les éléments, mais parce qu'il les a réunis dans un ensemble coordonné, en profitant de l'expérience de ses devanciers, à laquelle il ajouta la sienne propre.

Cette méthode était basée sur la connaissance profonde de la nature des indigènes, de leur caractère, de leurs défauts, de leurs aptitudes.

Le principe primordial était que les Indiens diffèrent des blancs, plus encore par leur mentalité que par leurs apparences extérieures. Ils ont des manières de voir et de juger très dissemblables des nôtres. Prétendre les conduire comme les prêtres chargés de paroisses, depuis longtemps constituées, dirigent leurs fidèles, serait s'exposer à un échec certain.

Les sauvages, à tout âge, sont encore des enfants. Les raisonnements les plus décisifs pour un homme intelligent, n'ont aucune prise sur eux.

La logique leur est presque totalement inconnue, et ses conclusions les plus irréfutables ne s'imposent nullement à leur esprit.

Pour les convaincre, il faut, avant tout, frapper leur imagination et toucher leur sensibilité. L'axiome, si souvent répété par la scolastique, que, chez l'homme, rien ne vient dans l'intelligence qui n'ait passé, d'abord, par les sens, nihil in intellectu quin fuerit prius in sensu, est surtout vrai des sauvages, qui sont des êtres incomparablement plus matériels que le commun des hommes civilisés.

Non seulement les sauvages ont besoin de se servir des sens pour comprendre, mais, chez eux, les sens comprennent mieux que l'intelligence. Avec eux, l'éloquence la plus élevée, qui, ailleurs, électriserait des foules, est une arme absolument impuissante, et les meilleurs raisonnements ne sont que le vain bruit de cymbales retentissantes qui peuvent ébranler leur tympan, mais n'arrivent nullement à leur cœur.

Il est même à craindre que, par cette mentalité si défectueuse, ces grands enfants des bois tirent, de principes certains, ou de notions très justes, des conclusions absolument fausses, renversantes et déconcertantes pour un esprit cultivé.

Enfant jusque dans la vieillesse, le sauvage doit donc être l'objet d'une surveillance attentive et de chaque instant. Pour ce motif, il faut à celui qui a la mission de le former, une grande bonté et une patience inaltérable, sans doute, mais aussi une fermeté qui ne fléchisse pas, unie à la perspicacité, à la prévoyance, à la prudence et à l'observation des moindres détails.

Tels furent les traits essentiels de la méthode de Mgr Durieu.

Personne ne fut plus vigilant que lui, et d'une vigilance qui allait jusqu'à là méfiance. Personne, non plus, ne fut plus ferme dans la bonté, ni plus attentif aux moindres détails qui, peu importants en apparence, pouvaient trop souvent entraîner des conséquences les plus répréhensibles.

La vigilance primait toutes les autres qualités. Elle était nécessitée, en effet, par la faiblesse native de l'indigène qui répugne à tout effort, et a horreur de tout ce qui gêne la nature. Même quand il a conquis les prescriptions de la morale chrétienne et qu'il en apprécie la beauté, il lui en coûte trop de faire ce qui est bien et d'éviter ce qui est mal.

Pour traduire en actes ses convictions, il a besoin d'être stimulé par la présence du maître. C'est bien à lui que, dans toute la rigueur des termes, s'applique la parole de saint Paul « ad oculum sen'iens »

Avec sa perspicacité, Mgr Durieu avait saisi ce faible, et il dirigea contre lui ses principaux efforts.

- Autant que possible, il cherchait à se rendre compte de tout ce qui se passait dans les camps ou les villages. Mais comment, à lui seul, parvenir à tout connaître ? C'était d'autant plus difficile que le Missionnaire, ayant beaucoup de postes à visiter, ne restait que peu de temps dans chacun.

Pendant son absence, que se passait-il ? Avait-on été fidèle aux règlements promulgués ? Les prières publiques du matin et du soir se faisaient-elles, en commun, après que la sonnerie de la cloche avait annoncé l'heure du lever et du coucher ? Les réunions pour les répétitions du catéchisme avaient-elles lieu régulièrement, ainsi que celles de la coulpe, où l'on devait s'accuser des fautes extérieures, et recevoir du chef une pénitence proportionnée ?

Comment savoir tout cela, attendu que le sauvage, par sa nature dégradée, est essentiellement menteur ?

Pour obvier à cet inconvénient, Mgr Durieu choisit, dans chaque village, ou campement, un homme de confiance qu'il institua watchman, c'est-à-dire gardien ou surveillant.

Si le chef civil du groupe était recommandable par sa conduite et par sa piété, le prélat le choisissait pour cette fonction ; sinon, il n'hésitait pas à paraître l'ignorer, et lui préférait un simple particulier présentant les garanties désirables.

Par ce choix de l'évêque, le watchman devenait une sorte de chef spirituel, à la fois surveillant, guide et censeur moral du camp.

A lui incombait la tâche de répéter le catéchisme et les instructions que le Missionnaire avait données, lors de sa dernière visite. Il devait aussi veiller à ce que les pénitences publiques précédemment imposées à certains coupables, fussent exactement accomplies. Il avait le droit d'en imposer lui-même, si, en l'absence du prêtre, certaines fautes plus graves étaient commises.

Au retour du Missionnaire, le premier devoir du watchman était de venir lui rendre un compte fidèle de tout ce qui s'était passé depuis son départ.

Par surcroît de prudence et de méfiance, afin d'écarter la possibilité d'être trompé par le watchman lui-même, Mgr Durieu avait établi, à son égard, un contrôle perpétuel, par l'institution d'un agent secret, chargé de le renseigner sur la conduite du watchman. Cet agent secret était, parfois, une femme dont la conduite était irréprochable.

Combien de désordres furent ainsi révélés à Mgr Durieu, quoique les sauvages se fussent bien proposé de les lui cacher absolument!... Aussi, quand on se fut aperçu qu'il connaissait tout, on craignit de

le tromper. Les watchmen eux-mêmes avaient cette crainte salutaire à un haut degré, car ils savaient que l'évêque casserait impitoyablement de leurs fonctions ceux qui auraient abusé de sa confiance, et jamais plus il ne les choisirait pour un emploi de ce genre.

Au watchman Mgr Durieu donnait des aides dont le rôle était de faire la ronde du village, surtout la nuit, pour constater si tous étaient bien dans leur habitation, car nul ne devait sortir après le couvre-feu. Ces aides watchman avaient été nommés « coureurs ». Dans une ville moderne on les appellerait la brigade mobile. Ils renseignaient le chef watchmen et exécutaient ses ordres.

Par ces moyens, Mgr Durieu et ses Missionnaires pouvaient, en pleine connaissance de cause, combattre tous les désordres, déraciner tous les abus et porter remède à tous les maux.

En outre, pour les diverses classes : catéchumènes, néophytes et parfaits chrétiens, Mgr Durieu avait édicté des règlements très minutieux, dans le détail desquels le cadre de cet Ouvrage ne nous permet pas d'entrer, mais dont les résultats furent des plus heureux pour la réforme des mœurs et le progrès dans la vertu.

§ 8 Le Canadien-Pacifique.

Malgré son éloignement, la Colombie britannique allait participer à la prodigieuse transformation opérée dans tout le Canada par le chemin de fer transcontinental, à mesure qu'il progressait vers l'ouest.

Tandis que les Oblats de l'Alberta, comme nous l'avons raconté, se dévouaient généreusement à l'évangélisation des nombreux ouvriers travaillant à la construction de la ligne, depuis Calgary jusqu'aux montagnes Rocheuses, les Pères de Kamloops déployaient le même zèle en faveur de ceux qui étaient disséminés, sur des centaines de kilomètres, depuis le versant occidental des montagnes Rocheuses jusqu'à la vallée si accidentée du Fraser.

Les courses apostoliques de ce genre présentaient d'énormes difficultés, et n'avaient des résultats consolants qu'au prix d'extrêmes fatigues.

On n'arrivait aux campements des ouvriers, espacés de distance en distance, que par des sentiers à peine tracés, sur les déclivités abruptes des contreforts escarpés de la grande chaîne de montagnes, et en côtoyant des précipices elïrayanls.

Dans ces campements, on trouvait des irlandais, des anglais, des américains des États-Unis, des italiens, des polonais, des suédois, des autrichiens, des allemands, etc. Il fallait savoir diverses langues pour être compris de la majorité.

Ces hommes étaient généralement aigris par le dur travail qu'on leur imposait, le jour et la nuit, même le dimanche. Ils étaient aussi démoralisés par les graves dangers auxquels ils étaient constamment exposés. Beaucoup de leurs camarades avaient péri, victimes de la fièvre typhoïde, ou écrasés par des blocs de rochers projetés par l'explosion de la dynamite, employée en quantités considérables pour chaque mine.

Les survivants étaient logés, ou, plutôt, entassés par vingtaines, dans des espèces de tanières si basses qu'un homme avait souvent peine à s'y tenir debout.

Les unes étaient construites en grosses pièces de bois arrondies, placées les unes sur les autres. Ln peu de boue, en guise de mortier, bouchait, tant bien que mal, les interstices. Quelques-unes de ces tanières étaient creusées dans le flanc de la montagne ; d'autres avaient pour parois deux ou trois gros rochers, et pour toit quelques planches recouvertes de cinquante centimètres de terre, pour empêcher l'eau de pluie de passer, et pour arrêter les violents courants d'air.

Si ces tanières différaient entre elles par le mode de construction, elles se ressemblaient toutes par le genre d'ameublement et par l'absence de fenêtres. Les tables et les lits étaient formés de quelques planches grossières taillées à la hache et soutenues par des piquets.

La misère de ces pauvres ouvriers était si grande et si générale, qu'on n'entendait presque partout que des plaintes et des regrets amers d'avoir quitté sa famille et son pays, où, sans être riche, on vivait, du moins, heureux et tranquille ; tandis que, dans ces montagnes, loin des parents et des amis, on souffrait, et souvent on mourait sans aucun soin, sans aucune assistance, sans consolation d'aucune sorte. En entendant ces plaintes si motivées, les Pères s'efforçaient de remonter le courage de tous par des paroles d'espérance, et bientôt ils avaient gagné la confiance de ces malheureux. Ils en profitaient pour faire du bien à leurs âmes, les purifier par le sacrement de pénitence, et les fortifier par la réception de la divine Eucharistie, le Pain vivant. Combien de retardataires qui n'avaient pas communié depuis de nombreuses années, furent ainsi réconciliés avec leur Dieu et remis sur le chemin du ciel !...

■ — Le dévouement du prêtre catholique fait notre admiration,

disaient les protestants eux-mêmes. Il n'y a que lui que nous voyons, dans ces pays affreux, apporter le bonheur par sa présence et par sa franche gaîté.

Ce ne fut, en effet, qu'après l'achèvement du chemin de fer et l'installation de stations confortables, qu'on aperçut les ministres de toutes les sectes, visitant ces contrées en touristes, et cherchant s'il n'y avait pas quelque argent à ramasser.

§ 9 "La ville de Vancouver.

Sur le bord méridional du magnifique golfe appelé Burrard Inlet, s'élève actuellement la grande ville de Vancouver, le long d'une vaste presqu'île, entourée, de trois côtés, par la mer.

Jusqu'en 1885, il n'y eut, en cet endroit, que deux scieries mécaniques, occupant un certain nombre d'ouvriers ; mais, dès que ce lieu fut choisi pour être le terminus du chemin de fer Canadien-Pacifique, une agglomération plus importante commença à s'y former.

Durant l'été de 1886, cette ville naissante avait déjà plus de six cents habitants, quand elle fut totalement détruite par un terrible incendie. Le feu, sorti de la forêt voisine, et poussé par un vent impétueux, progressa avec une telle rapidité, qu'en moins de deux heures, la ville entière, dont les maisons étaient en planches, ne fut plus qu'un brasier ardent.

Surpris par les flammes, les habitants ne purent sauver que les vêtements qu'ils portaient sur eux.

Néanmoins, malgré l'immensité du désastre, la ville, semblable au phénix de la Fable, ne tarda pas à renaître de ses cendres, pour croître sans arrêt, et devenir, sur les rives du Pacifique, la rivale de San Francisco qui avait été également, plusieurs fois, la proie du feu, jusqu'à ce (pie les ingénieurs, instruits par cette douloureuse expérience, eurent pris la résolution de construire les maisons, non pas en bois, mais en briques.

Il en fut ainsi pour la nouvelle ville de Vancouver, que l'on rebâtit à l'épreuve du feu.

Un an après, à l'automne de 1887, elle comptait déjà quatre mille habitants ; en 1888, de huit à neuf mille ; en 1.891, plus de treize mille. File n'allait cesser de grandir dans des proportions étonnantes. En peu d'années, la population montait à cinquante mille âmes, avec une tendance à toujours augmenter.

Par un désintéressement qu'on ne saurait trop admirer, Mgr D'Herbomez, ne voulant pas retirer ses Missionnaires des postes difficiles où ils se sacrifiaient et où nul ne les aurait remplacés, avait d'abord confié cette paroisse naissante à un prêtre irlandais, M. Fay ; mais bientôt la charge de tant d'âmes devint trop lourde pour un seul, et les Oblats trouvèrent, dans cette ville toujours grandissante, un vaste champ d'action pour leur zèle et leur dévouement.

Nous aurons à le raconter plus tard. Disons seulement, ici, que le siège épiscopal, vu ces circonstances, fut transféré par le Souverain Pontife, de New-Westminster à Vancouver, peu après érigé en archevêché, dont Mgr Dontenwill, coadjuteur et successeur de Mgr Durieu, fut le premier titulaire.

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Ville de Vancouver. - — Hôtel des postes.

Table des Illustrations

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