‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 2)Chapitre 61 sur 69 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Vers le nord

§ 1 Au lac William.

Dès L861, les Oblats s'étaient avancés jusqu'au lac William, William'* lake, cinq cents kilomètres au nord de New-Westminster ; mais, en L866, ils réussirent à y fonder une Mission permanente, pour l'évangélisation des sauvages du haut Fraser, et pour celle des blancs attirés vers ces régions lointaines, par l'espérance aléatoire de s'enrichir, en travaillant aux mines d'or, récemment découvertes dans le district du Caribou.

Pour y parvenir, la route était des plus difficiles et des plus accidentées.

Après avoir remonté le Fraser jusqu'à Yale, où il cesse d'être navigable, on s'engageait sur un chemin étroit, le seul existant, à peine tracé sur le flanc de montagnes très escarpées, au-dessus de précipices béants.

On longeait ainsi le lit tortueux du Fraser, creusé à pic dans le roc, entre des falaises qui avaient jusqu'à trois ou quatre cents mètres de hauteur.

Non seulement à cause des effrayants abîmes que l'on côtoyait, niais pour d'autres motifs, la marche, en ces lieux, était dangereuse. Des blues de rocher, ou des avalanches pouvaient soudainement se détacher des sommets de ces montagnes couronnées de neiges perpétuelles, et jeter, dans les eaux du fleuve mugissant, charrettes, chevaux et voyageurs.

Parfois, cette unique voie de pénétration était obstruée par des amas d'arbres déracinés par des tempêtes, renversés, enchevêtrés et entassés pêle-mêle, les uns sur les autres.

Tel était le chemin entre Yale et Lytton, où l'on quittait la vallée du Fraser pour suivre celle de la rivière Thompson, dont le courant est extrêmement rapide, puis celle de la rivière Bonaparte. L'aspect du paysage changeait. Moins grandiose, mais un peu plus agréable, il

offrait au regard une multitude de mamelons couverts de verdure et ressemblant, de loin, à de riants jardins.

Après de rudes journées, on prenait, le soir, un modeste repas, et, la prière faite, on couchait à la belle étoile, laissant aux chevaux qui avaient porté les bagages et les provisions, le soin de trouver leur nourriture dans les bois environnants, où on allait les rechercher, le matin.

Dans ces conditions, il fallait plus de quinze jours, pour arriver, de New- Westminster, aux bords du lac William.

Dédiée à saint Joseph, la nouvelle Mission fut établie entre deux collines plantées d'épinettes blanches. Au fond du vallon serpentait une petite rivière fournissant de l'eau en abondance. Site charmant, en vérité.

En f868, néanmoins, les Oblats n'y possédaient encore qu'une humble hutte, servant, à la fois, d'église et d'habitation; niais les Indigènes se montrèrent assez accessibles et profitèrent de leurs enseignements. - J'ai été souvent en course, écrivait l'un des premiers Missionnaires, le L2 septembre 1869 ; j'ai voyagé à cheval, en berge, en canot, à pied... j'ai eu froid, j'ai eu chaud: ... j'ai été malade et dans la disette;... je me suis égaré dans les forets, et j'ai été renversé de ma monture ; mais, partout, j'ai trouvé de bons sauvages, avides de la parole de Dieu, heureux de voir le prêtre et respectueux de sa personne... Que ne feraiton pour de tels sauvages, et quels obstacles seraient capables d'arrêter l'apôtre de ces pauvres enfants des bois, qui demandent à connaître le chemin du ciel ? Mais, dans ces conditions, tous les jours, avec leur cortège de misères, ne sont-ils pas des jours de fête ?... Aussi, au retour de mes longs et pénibles voyages, je paraissais plus fort, plus frais, plus jeune qu'à mon départ !...

Quelques années après, le P. Guertin écrivait : - Les sauvages de ces contrées se civilisent de plus en plus. Beaucoup parlent le français, et presque tous l'anglais. Ils vivent, autant qu'ils le peuvent, comme les blancs qu'ils voudraient imiter en toul : mais, hélas ! l'imitation souvent ne vaut pas grand'chose. Ils ont, en elfet, un grand défaut : la paresse. Ils travailleront bien, quelques jours, mais après, ils ne peuvent résister au plaisir d'aller se promener, à cheval, avec leurs familles. . .

Au mois de septembre 1871, les Pères prirent possession de leur nouvelle maison, qui leur avait coûté plus de deux ans de pénible travî

Les années suivantes, ils en construisirent deux autres, assez grandes, pour servir d'écoles-pensionnats, l'une pour les garçons, l'autre

les jeunes filles. Celle des garçons fut ouverte, le 9 décembre 1873 ; celle des filles, au mois de septembre I87(i, et confiée aux Sœurs de Sainte-Anne.

Les élèves, non seulement pour l'instruction et l'éducation, mais aussi pour la nourriture, l'entretien et même le vêtement, étaient entiurement à la charge des Pères, car les parents ne pouvaient ou ne voulaient rien donner.

Mission Saint-Joseph, an lac William (William's lake).

Ces deux établissements constituaient donc une très lourde charge pour la Mission ; mais il n'y avait pas de sacrifice qu'on ne fût prêt à faire pour les soutenir, car ils étaient considérés comme une pépinière de familles chrétiennes.

Ces enfants, en général, par leur docilité, leurs progrès, leur régularité, et la pratique des devoirs religieux, répondirent aux soins assidus qu'on leur prodiguait avec tant de dévouement et d'intelligence. Tous se confessaient, chaque mois ; un bon nombre, tous les quinze jours ; quelques-uns, chaque semaine.

Outre l'instruction primaire qu'ils recevaient, les garçons apprenaient divers métiers on l'agriculture, suivant leurs aptitudes; les (illes étaient formées aux travaux de couture et de ménage.

Quand ces enfants nous arrivent, écrivait le P. Guertin, ils ne savent rien absolument, et cela se conçoit, car ils ont vécu jusque-là, en pleine liberté et sans contrainte aucune, comme des perdreaux dans la campagne: mais ils ont des qualités qui les rendent vraiment

aimables. Leur obéissance, par exemple, est constante et à toute épreuve. Il a pu m' arriver, par erreur, d'en punir injustement. Ils m'ont regardé avec surprise, mais ils n'ont jamais laissé échapper une plainte... Ils ont le désir de bien faire et tiennent à honneur de servir la Messe. Si vous voyiez comme ils soupirent après les jours de communion, vous avoueriez, comme nous, qu'ils ne se montrent ni ingrats, ni indignes des soins dont nous les entourons... Si, maintenant, vous considérez ce qu'ils étaient avant de venir chez nous, vous comprendrez quel bien immense nous pouvons accomplir avec notre collège.

Les Sœurs de Sainte-Anne obtenaient les mêmes résultats consolants auprès de leurs élèves. Quand ces jeunes filles leur arrivaient, elles avaient passé les huit ou les quinze premières aimées de leur existence à faire toutes leurs volontés, ne connaissant d'autre loi que leurs caprices, allant et venant sans contrainte ni surveillance, exposées à tous les dangers et à toutes les tentations.

C'est au sortir de cet état de vagabondage qu'elles entraient à l'écolepensionnat. Pour la plupart, les premiers jours de cette demi-réclusion, étaient des jours de tristesse, d'ennuis, de larmes et de colère. Le changement, pour elles, était si radical !... Mais un an ne s'était pas écoulé, que, grâce au tact et au dévouement des Sœurs, la métamorphose était complète.

Ces créatures, jusque-là indolentes, paresseuses, maussades, malpropres, jalouses et parfois vicieuses, se trouvaient transformées en enfants gentilles, proprettes, studieuses, habiles dans tous les travaux de leur âge et de leur sexe, polies, obéissantes et, par-dessus tout, pieuses comme des anges. Les mauvaises habitudes avaient disparu. Elles aimaient leurs compagnes comme des sœurs et chérissaient les religieuses comme des mères.

Après avoir achevé la construction de ces deux écoles-pensionnats et les avoir mises en plein exercice, les Oblats ne s'arrêtèrent point en si beau chemin, mais remplacèrent la chapelle provisoire des premières années, par une église solidement bâtie et aux dimensions assez vastes pour qu'elle prît rang parmi les plus spacieuses du vicariat.

Simultanément ils s'occupaient de la conversion des autres sauvages, disséminés en plus de trente villages ou campements, dans un ravon de plusieurs centaines de kilomètres, du nord au sud, et de l'est à l'ouest.

Parmi ces centres secondaires d'évangélisation, nommons simplement les principaux : Quesnel, le fort Alexandre. Soda-Creek, la vallée de la rivière des Chilcotins, etc., etc.

Les obstacles étaient nombreux : d'abord, la multiplicité des dialectes parlés par les diverses tribus, et très différents, les uns des autres ; puis, la longueur des distances, et aussi l'extrême dilïîculté des communications.

Les langues de ces sauvages sont très malaisées à apprendre, et encore plus à parler, non seulement à cause de leur prononciation qui renferme

La rivière Quesnel.

des sons bien étranges pour des oreilles européennes, mais aussi à cause de la complexité de leur mécanisme, et surtout la variété incroyable de leurs conjugaisons.

Dans celle des Chilcotins, par exemple, non seulement les verbes, mais aussi les adjectifs et même les prépositions se conjuguent...

En (Mitre, ces conjugaisons, déjà si multipliées, changent entièrement, selon ([ne Ton affirme ou que l'on nie; qu'on s'adresse à un individu ou à plusieurs ; que le verbe se rapporte à un pronom personnel, nu ;'i un nom de chose.

Bien plus, ces sauvages parlaient en chantonnant, et, chez eux, se réalisait parfaitement le proverbe, selon lequel « le ton fait la chanson » ; de manière que, la même phrase, avec les mêmes termes, avait un sens totalement différent, suivant la modulation sur laquelle on la chantait.

Pour eux, la musique constituait une partie intégrante de la grammaire.

Les distances considérables qui séparaient ces tribus et leurs campements, imposaient aux Pères des voyages qui duraient plusieurs mois, féconds en accidents de tous genres et en retards imprévus.

Souvent, quand le Missionnaire, après mille péripéties, arrivait, les sauvages avaient pris leur vol pour des destinations inconnues. Ils étaient partis « sans laisser d'adresse », à la recherche du gibier ou du poisson, leur nourriture quotidienne et leur approvisionnement d'hiver.

Il aurait fallu ('tre partout à la fois : ne pas les perdre de vue ; les suivre pas à pas dans leurs pérégrinations constamment changeantes, et les évangéliser au moment qui leur convenait le mieux.

Plus encore que la distance, le Fraser, à certaines époques, constituait pour les Missionnaires une barrière infranchissable, entre eux et les peuplades établies à l'ouest.

En ces endroits, le fleuve n'était plus qu'un dangereux torrent, d'une rapidité extrême. Pour le traverser, on devait se confier à un fragile canot, portant hommes et bagages, tandis que les chevaux suivaient à la nage, en grand péril d'être noyés.

En raison de la nature extrêmement montagneuse du pays et des énormes couches de neige qui s'amoncellent sur les hauteurs, le fleuve est sujet à des crues fréquentes, subites et considérables qui emportent les canots qu'on avait cru bien amarrés, la veille, et qu'on ne retrouve plus, le matin.

Il fallait, alors, faire un long trajet à pied, à la recherche d'un gué, ou d'un canot. On se frayait difficilement un chemin entre les broussailles, les ronces et les épines ; on gravissait maintes collines escarpées ; on redescendait dans maints ravins ; on s'aventurait, à cheval, dans d'impénétrables forêts, s'exposant à avoir le visage constamment fouetté par les branches d'arbres, malgré les inclinations incessantes qu'on était obligé de faire, à droite et à gauche, presque sans interruption.

Mais quand, après force détours, on parvenait à découvrir un gué, ou quelque habitant possédant un canot, il n'était pas rare, en hiver, de se voir arrêté par des banquises qui formaient, de chaque côté, comme des remparts de glace de quatre à cinq mètres de hauteur. On ne pouvait les franchir qu'en s'y taillant un passage à coups de hache ; puis, quand on s'aventurait sur l'eau, la fragile embarcation sur laquelle on était monté, risquait, à chaque instant, d'être brisée ou tournée sens dessus dessous, par les nombreux glaçons que le < charriait.

Apres une chevauchée plus ou moins longue, selon la grandeur de l'écart imposé par l'accident relaté, on apercevait, des hauteurs auxquelles on était parvenu, de l'autre coté du fleuve, à cinq ou six cents mètres de profondeur, une vallée arrosée par une rivière qui, de le, ressemblait à un filet d'argent. C'était la vallée de la Chilcotin, rivière non moins rapide que le Fraser, encaissée très souvent, comme lui. entre de hantes montagnes formant, à droite et à gauche, de gigantesques [alaises presque perpendiculaires.

Ce n'est pas sans danger qu'on réussissait à descendre ces pentes abruptes, par des sentiers à peine visibles et véritables casse-cou.

Tant de peines et de fatigues pour atteindre les Chilcotins, sauvages les plus mal famés de la région, gens de sac et de corde, voleurs et assasi us !. . .

Toutes les trilms, en effet, ne furent pas, dès les commencements, aussi bien disposées que celles qui habitaient les environs immédiats du lac William.

Parmi elles, que de barbares, mauvais et intraitables!...

A force de dévouement et de patience, les Oblats en convertirent un grand nombre, les civilisèrent, les arrachèrent aux dangers de la vie nomade, leur firent aimer l'agriculture, leur enseignèrent à se bâtir des maisons, et, en les fixant dans des demeures permanentes, leur apprirent à tirer du sol tout ce qui était nécessaire à leur subsistance.

Dans la plupart des campements, devenus, désormais, de Vrais villages par la stabilité, s'introduisit la louable coutume de réciter régulièrement en commun, dans l'église, les prières du matin et du soir. Kn l'absence du prêtre, le chef ou le [dus ancien présidait ce pieux exercice.

§ 2 Mines d'or du Caribou.

Les montagnes du Caribou que l'on avait cru receler de l'or en abondance, se trouvent en lie le lac Quesnel et la courbe septentrionale du Fraser. Leur région aurifère était à environ deux cent quarante kilomèl res du lac \\ illiam.

()n se deniandait.cn L861, s'il y avait réellement de l'or, et la chose était douteuse; mais il y avait certainement îles âmes à sauver, et cette considération détermina les Oblats à pousser leurs excursions apostoliques jusqu'à ces contrées reculées.

A il mois de juillet 1861, le P. ( îrandidier entreprit, de New-Westininster. ce pénible voyage de douze cents kilomètres pour l'aller et

le retour. Cette randonnée dura trois mois et demi, et fut fertile en péripéties de tout genre.

Pour éviter d'avoir à remonter le courant du Fraser qui, en amont de Yale n'était pas navigable, il prit la route plus calme, formée par la rivière Harrison, le lac du même nom, Port-Douglas et une série de lacs se terminant par les lacs Anderson et Seton. Cette voie le conduisit au pied de la chaîne secondaire de montagnes qui longe le lit du Fraser, à l'ouest. Il la gravit et arriva ainsi jusqu'à Lillouet.

Les lacs Anderson et Seton, près de Lillouet.

Pendant ce trajet, il fut, bien des fois, obligé de coucher à la belle étoile, et n'eut pour sa nourriture que ce que la divine Providence voulut bien lui faire rencontrer dans les bois. Souvent un simple morceau de pain sec constitua son unique repas pour toute la journée...

Il traversa de vastes forets avec de l'eau jusqu'à mi-jambe, et maints torrents impétueux n'ayant d'autres ponts qu'un fragile tronc d'arbre.

De Lillouet, par un terrain mauvais et pierreux, il gagna la vallée de la rivière Bonaparte, distante de quatre-vingts kilomètres.

Là encore, la disette fut sa compagne quotidienne. Que de fois, comme il le raconta plus tard lui-même, il fut contraint de faire un

nœud à sa ceinture, pour que son estomac qui criait famine, eût l'illusion de n'être pas entièrement vide!...

A ce tourment de la faim, s'ajoutèrent un froid glacial durant la nuit et une chaleur étouffante durant le jour, car il fallait s'engager, parfois, dans des forets de sapins brûlés qui fumaient encore.

En ces endroits, au cœur de l'été, il faisait terriblement chaud, rciiva il le I*. C.randidier, et l'on cuisait littéralement dans son jus. Souvent, j'ai failli rester sur place, tant j'étais à bout de force, et ces variations si grandes de la température m'accablaient. Mon sang bouillonnait dans nies veines, ma tête était en feu... Une fois, ma vue se troubla soudain, mes oreilles bourdonnèrent, je fus pris de vertige, je tombai, et je crus que ma mission allait se terminer dans ce désert... Mais, grâces à Dieu, peu à peu tout rentra dans son état normal, et je pus continuer ma route, interrompue, de temps en temps, par des accidents semblables.

A moitié mort de fatigue, le messager de l'Évangile arriva, enfin, à Quesnel. Un peu au delà commençait le district minier, pays montagneux et pluvieux par excellence. Aussi la route, la seule qui existât, (tait extrêmement boueuse.

Cette route, si on peut lui donner ce nom, n'était qu'un étroit sentier, à l'usage du pack-train. On appelait ainsi les longues files de chevaux et de mulets portant les provisions aux mineurs du Caribou, et conduites par des hommes appelés packeteurs.

S'avançant à la queue leu leu, ces troupes d'animaux se taillaient des escaliers dans la roule montante, en posant tous, instinctivement, le pied à la même place. Il en résultait des dépressions qui devenaient de petits réservoirs, dans lesquels les eaux de pluie s'amoncelaient et demeuraient. Pour marcher à pied sec, les piétons étaient obligés de sauter d'éminence en éminence ; mais souvent des racines d'arbres les faisaient trébucher, ou bien le pied glissait à cause de l'humidité <ln sol gluant, et l'<m se précipitait dans la l'ange. On ne se relevait que crotté jusqu'aux épaules.

Si peu attrayante par elle-même, cette route était, en outre, semée de carcasses de chevaux, morts dans la boue des marécages, d'où on n'avait pu les tirer, ou tombés épuisés de fatigue, ou empoisonnés pour avoir mangé des plantes vénéneuses qui croissaient, en abondance, dans ces lieux où le fourrage était, rare.

Dans ces conditions, pour une vingtaine de kilomètres, il fallait toute une journée.

Sur le terrain des mines, le ministère évangélique se heurtait à de liés grandes dillicultés. Les hommes qui s'aventuraient dans ce pays,

v venaient non pour pratiquer la religion, mais pour trouver de l'or et faire fortune. L'or, l'or était le Dieu de l'endroit. Pour lui, tous les travaux, toutes les fatigues et tous les sacrifices. Ce qui n'avait pas rapport à l'or, ne méritait aucune attention.

Et. cependant, ils étaient bien misérables, ces futurs millionnaires !... Leurs procédés pour découvrir le précieux métal et l'extraire des entrailles du sol, étaient bien primitifs !... Ils fouillaient, fouillaient le terrain, et ne s'arrêtaient que lorsque des couches de roc les empêchaient d'aller plus bas.

Alors, ils prenaient la terre, la passaient au tamis pour la séparer des cailloux, puis la lavaient, l'agitaient pour la tenir en suspension dans l'eau, rejetaient prudemment la boue, et regardaient au fond de leur baquet, si de l'or, par l'effet de son poids spécifique, ne s'y était pas déposé, en poudre ou en petits grains... Ce travail durait de six heures du matin à six heures du soir, et ces ouvriers, dans l'eau jusqu'à mi-corps, avaient à peine de quoi manger, tant les vivres étaient rares ■et chers au Caribou.

L'opinion générale était qu'il y avait réellement de l'or dans ces montagnes ; mais que, pour l'en retirer, il faudrait beaucoup de peines et de souffrances.

MÊSfàâ

Mines d'or du Caribou.

i30 EN COLOMBIE BRITANNIQUE

Pendant le séjour qu'il iit auprès de ces chercheurs d'or, le P. Gran-

didier, essaya d'élever leur esprit un peu au-dessus de ce vil métal,

objet de tant de convoitises. Il n'obtint d'eux que de vagues réponses :

Maintenant, disaient-ils, nous n'avons pas le temps de remplir

nos devoirs religieux ; plus tard, nous ne refuserons pas.

Au ton de leur voix, il était manifeste que ce « plus tard» se prolongerait indéfiniment.

Le P. Grandidièr visita d'autres centres miniers, mais sans plus de succès. 11 dut retourner de sa longue et si pénible expédition, n'ayant confessé que trois personnes qu'il eut le bonheur de communier.

Ce fut sa seule consolation, avec celle d'avoir évangélisé quelques sauvages, en cours de route, et d'avoir baptisé leurs enfants.

Il revint à Quesnel et à fort Alexandre, seul, sans guide, sans compagnon, par un petit sentier fréquenté seulement des Indiens et des ours.

Là, il fut, encore une fois, témoin du rapide changement que quelques heures apportent à la température. Après une chaleur excessive, trois orages terribles éclatèrent dans la même journée : pluies torrentielles? grêlons gros comme des œufs de pigeon, tonnerres effrayants : rien ne manquait à cette lugubre et tragique scène. Les chemins, en un clin d'œil, se changèrent en torrents. Surpris par la tempête et sans abri, le l'ère Int. en un instant, trempé jusqu'aux os.

Après avoir erré, plusieurs journées, par monts et par vaux, sans avoir rien autre à manger que des fruits agrestes, il s'engagea dans les chemins affreux qui surplombaient presque verticalement le lit du Fraser, dont les flots impétueux tournoyaient, en bas, à des profondeurs vertigineuses, en se couvrant d'écume.

Parfois, il devait se pencher sur l'abîme pour contourner un rocher qui s'avançait sur le chemin : parfois il devait grimper sur les flancs d'une montagne à pic. où le sentier n'était formé que par des plaques d'ardoise, lesquelles glissaient sous ses pieds, et allaient se perdre dans le gouffre béant : un seul faux pas eût été mortel ; le voyageur, entraîné par ces éboulis, sciait tombé avec eux.

En certains endroits, le chemin s'abaissait vers les eaux mugissantes du fleuve : il ét;iil alors si étroit, que les sauvages avaient creusé des trous dans le liane de la montagne ; mais juste assez pour y mettre le pied. ( >n ne pouvait descendre ce dangereux escalier qu'en se collant, autant que possible, contre la falaise abrupte, sans la moindre branche. on le plus petit brin d'herbe pour s'appuyer, risquant, à chaque instant, d'être précipité à cent mètres plus bas, dans les ondes tourbillonnantes du Fraser.

Malgré tant de périls et si peu de succès, les Oblats, ne consultant que leur zèle pour le salut des âmes, revinrent au Caribou, les années suivantes, et y firent des séjours, de plus en plus prolongés, qui ne furent pas sans consolations spirituelles. Ils construisirent même, à Richfield, une chapelle que Mgr D'Herbomez bénit, en 1868, et dédia à saint Patrice.

Pendant une dizaine d'années, les mines du Caribou connurent alternativement des périodes d'agitation et de calme, de prospérité relative et de profonde misère. De temps en temps, les ouvriers y accouraient en grand nombre ; puis, bien vite, ils s'en allaient découragés.

En 1875, il y eut un renouveau d'activité. Des hommes d'affaires, soit par conviction, soit pour des motifs plus ou moins honorables, répandirent le bruit, par tous les organes de la publicité, que les montagnes du Caribou n'étaient rien moins que des masses de quartz enrichi de pépites d'or et d'argent, à tel point que le premier venu était assuré de devenir millionnaire, en achetant une concession. Si les mineurs précédents n'avaient pas profité de cette richesse immense, c'est, disait-on, qu'ils n'avaient pas su s'y prendre, en n'employant que des moyens primitifs et insuffisants ; mais, par l'emploi de machines perfectionnées, telles qu'on en possédait, alors, on ne pouvait manquer d'arriver à des résultats merveilleux.

Aussitôt, comme par enchantement, des compagnies se formèrent ; les montagnes, arpentées en tous sens, furent divisées en lots. On désigna même l'emplacement des villes futures, qui n'allaient pas tarder à s'élever dans ces lieux encore si déserts. Des troupeaux immenses d'animaux domestiques et de bêtes de somme furent achetés et revendus, au grand profit des spéculateurs. Un outillage des plus modernes, pour un poids de plusieurs milliers de tonnes, fut acheminé vers le Caribou, à très grands frais.

Mais cette agitation, sans précédent, ne répondait pas à la réalité des choses. Au bout d'un an, elle se terminait par un désastre financier colossal et désastreux.

Si quelques rares individus, plus heureux, ou plus rusés, tirèrent leurs épingles du jeu et acquirent une petite fortune, la plupart, au contraire, retournèrent volés et ruinés. Ce fut plus qu'une déception ; ce fut une calamité universelle ! Les machines restèrent abandonnées sur le flanc des montagnes ou dans le fond des ravins, exposées au vent, à la pluie, à la neige, à toutes les intempéries des saisons.

Abattus par tant de malheurs, les cœurs aigris étaient mal disposés pour recevoir la divine semence de l'Évangile, et la faire fructifier en eux. Les Oblats, cependant, ne négligèrent rien pour panser tant de

plaies saignantes, et orienter les esprits vers Dieu, le suprême Consolateur.

§ 3 Au lac Stuart.

De Williarns lake, les Oblats s'avancèrent aussi beaucoup plus au nord que les montagnes du Caribou, théâtre de tant de mésaventures pour les pauvres chercheurs d'or. Ils allèrent jusqu'au lac Stuart, Stuarts' lake, à quatre cent quatre-vingts kilomètres de distance.

Ce long trajet présentait aussi de nombreuses et grandes difficultés.

Il fallait, d'abord, traverser le Fraser, près de Quesnel, sur des canots rudimentaires, faits de troncs d'arbres creusés, et traînés par des chevaux à la nage. Comme le courant était extrêmement rapide, on n'arrivait, sur la rive droite du fleuve, que très copieusement mouillé par les vagues écumantes.

Après une course de quinze à vingt kilomètres, la première halte avait lieu, le soir, dans une petite prairie, dite des Castors, mais qu'on aurait dû appeler plus exactement prairie des maringouins et des brûlots, car des myriades de ces insectes venaient y assaillir les voyageurs, les empêchant de fermer l'œil durant la plus grande partie de la nuit. Comment dormir, en effet, quand on est constamment enveloppé de ces nuées de bestioles ailées, assoiffées de sang humain. Ce supplice n'était pas réservé uniquement à cet endroit, mais il se renouvelait très souvent dans ces régions, augmenté par celui de grosses mouches noires et jaunes, vraiment insupportables.

On devait ensuite chevaucher des journées entières, sans rencontrer une âme ; mais des rivières assez importantes barraient, de temps en en temps, le passage, et retardaient la marche déjà si lente.

Impossible de les traverser à cheval, car le courant était trop fort ; impossible aussi de les traverser en canot, car on n'en avait pas. Il ne restait d'autre ressource que de fabriquer, sur place, un radeau, et de l'abandonner ensuite après s'en être servi, avec la perspective peu agréable d'être bientôt obligé d'en fabriquer un autre.

On coupait des arbres ; on les liait fortement ensemble; on lançait sur l'eau ce navire d'un nouveau genre ; on y entassait provisions et bagages ; on y montait aussi, et l'on se confiait à la fureur des flots.

11 y avait, parfois, des moments de terrible anxiété, quand, malgré tous les elforts pour maintenir le radeau dans la direction voulue, on le sentait entraîné par l'irrésistible courant. On se penchait, le plus possible, pour saisir, pendant cette course folle, quelque branche plus

longue des arbres croissant sur l'autre rive ; mais, quand on réussissait à l'atteindre, quelle force de poignet ne fallait-il pas pour arrêter brusquement la vitesse acquise !... et, à ce moment précis, quelles secousses, quelles embardées ; quel danger pressant de perdre l'équilibre ; de voir provisions et bagages violemment projetés à l'eau, et de les suivre dans un involontaire plongeon !...

Après plusieurs scènes de ce genre, on devait parcourir un pays de montagnes boisées et parsemées de lacs ; mais, ensuite, quels affreux chemins !...

■ — Je me sentais défaillir, écrivait Mgr D'Herbomez, en racontant sa visite épiscopale en ces contrées. Un soir, au campement, je me trouvai si mal que je craignis de ne pouvoir continuer ma route... Une autre fois, je faillis rester sur le terrain. J'avais à passer sur un pont, c'est-àdire sur quelques pièces de bois non équarries et fixées, tant bien que mal, aux rives par leurs deux extrémités. Mais, au beau milieu, mon cheval fit un faux pas, et me précipita avec lui dans un profond bourbier, où je demeurai à moitié engagé sous l'animal, jusqu'à l'arrivée du secours de mes deux compagnons. J'en fus quitte, cette fois, sans blessure. Moins heureux, quelques pas plus loin, je me heurtai douloureusement contre un arbre, en voulant éviter une autre de ces mares fétides.

Ce n'est qu'après de nombreux accidents de ce genre qu'on arrivait à la rivière Stuart, déversoir du lac du même nom. Il fallait trois ou quatre jours, parfois une semaine, pour la remonter sur un de ces canots faits d'un tronc d'arbre creusé, ayant de cinquante à soixante centimètres de large, sur cinq ou six mètres de long. Dans un esquif à dimensions si restreintes, on entassait jusqu'à sept personnes et leurs bagages. La marche était lente avec une telle charge, d'autant plus qu'il fallait constamment lutter contre un courant très rapide, et que de très pénibles portages de plusieurs kilomètres interrompaient la navigation.

Le lac Stuart est une belle pièce d'eau de quatre-vingts kilomètres de long et dix à douze de large. Sur ses bords, les Pères bâtirent une chapelle, d'abord provisoire, que Mgr D'Herbomez bénit, durant l'été de 1868, et qu'il dédia à saint Paul.

Les Oblats y revinrent, les années suivantes, et poussèrent même leurs excursions apostoliques très au nord du lac Stuart, jusqu'à Bulkleij House, à l'extrémité septentrionale du lac Tacla, trois cents kilomètres au nord-ouest du fort James, et jusqu'au fort Connelly, cent kilomètres •encore plus loin, au-dessus du cinquante-sixième degré de latitude.

Pour y arriver, il fallait escalader une série de hautes montagnes

escarpées, couvertes de neige, même au mois d'août, et côtoyer d'affreux précipices, le long desquels le pied n'avait~pour appui que du gravier et des pierres roulantes. Au delà s'étendaient des plaines marécageuses, où l'on pataugeait, des journées entières, dans les eaux glaciales provenant de la fonte des neiges, tandis que la tête était grillée par les rayons étincelants d'un brûlant soleil.

Mgr D'Herbomez.

Au printemps de 1873, fut fondée la Mission permanente, désormais connue sous le*nom de Notre-Dame de Bonne-Espérance. Non loin du fort James, les Pères défrichèrent une partie de la forêt, et bâtirent une assez belle église. Elle devint le centre d'évangélisation d'un vaste district s'étendant, tout autour, dans un rayon de trois cents kilomètres, borné, à l'est, par les montagnes Rocheuses, et, au nord, par la Skeena, fleuve qui se jette dans l'océan Pacifique, près de Prince Rupert.

Dans cette région, d'une superficie égale à la moitié de celle de la France, habitaient des sauvages appartenant à quatre tribus bien distinctes, et parlant chacune un dialecte différent.

Mais leurs dispositions étaient généralement bonnes.

A la voix des Missionnaires, ils renoncèrent aux boissons enivrantes, aux jeux de hasard, aux jongleries et à leurs vices invétérés.

En peu d'années, une quinzaine de leurs campements ou villages curent leur chapelle terminée et bénie. Ils étaient fidèles à s'y réunir, pour la prière en commun, le matin et le soir. De voleurs qu'ils étaient,

Le fort James, au lac Stuart.

ils devinrent honnêtes, et leurs progrès dans la pratique de la morale chrétienne furent, de tous points, remarquables.

Auparavant, ils étaient éparpillés, une grande partie de l'année, dans les bois ou le long des rivières, pour la chasse et la pêche. Sur le conseil des Pères et à leur exemple, ils commencèrent à se bâtir des maisons, modestes mais commodes, et les groupèrent autour de leurs églises. Ils commencèrent aussi à s'adonner à l'agriculture, et à demander à la terre les produits nécessaires à leur existence.

Ces bonnes dispositions se maintinrent, et se développèrent, au cours des années suivantes.

Dans son Rapport au Chapitre général de 1879, Mgr D'Herbomez pouvait dire :

- Les Pères de la Mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance vivent pauvrement, très pauvrement même. Mais ils n'en" sont pas, pour cela, ni moins contents, ni moins heureux. Dieu ne cesse de bénir

leurs labeurs apostoliques, et ils recueillent, avec abondance, des fruits de salut et des consolations.

Parmi les postes rattachés à la Mission de Notre-Dame de Bonne- Espérance, citons ici les principaux :

D'abord, le fort George, situé sur la rive droite du Fraser, au confluent de la rivière qui sert de déversoir au lac Stuart ; puis, le fort Fraser et plusieurs postes autour du grand lac des Babines, jusqu'à la Skeena ; enfin, le fort Mac Leod, sur le lac du même nom, dans les contreforts des montagnes Rocheuses.

FortjMac Leod, sur le lac du même nom.

Dans ces divers postes, comme dans les nombreux campements et villages qui en dépendaient, les Pères trouvèrent les sauvages généralement animés de dispositions favorables. Les germes surnaturels semés dans ces âmes neuves, n'ayant pas eu encore de contact avec des blancs corrompus, se développèrent sous l'influence de la grâce. La conduite régulière de ces néophytes dédommagea leurs apôtres des fatigues supportées et des sacrifices accomplis pour eux.

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