CHAPITRE VII Notre-Dame d'Arcachon
§ 1 "La Chapelle des Marins, ou T^otre-Dame de Bon-Port.
A cinquante kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, s'étend le bassin d'Arcachon, grand étang triangulaire, ayant quatre-vingt-cinq kilomètres de circuit, et de quinze à seize mille hectares de superficie. Des collines plantées de pins l'entourent comme d'une couronne protectrice. Aussi la sécurité que ses flots paisibles offrent aux navigateurs, même pendant les plus furieuses temjDêtes, inspire la confiance aux plus timides.
Il est séparé de l'océan par une péninsule de sable très léger : dunes de quarante à cinquante mètres de hauteur, amoncelées j^ar les vents.
Cette presqu'île a varié souvent d'as^aect. Sa jDointe méridionale, ou cap Ferret, s'est déplacée, en un demi-siècle, de plus de cinq kilomètres vers le sud, de 1776 à 1826, avec une vitesse moyenne de près de cent mètres par année. Vingt-huit ans plus tard, en 1854, elle avait reculé de deux kilomètres vers le nord. P^lle reprit ensuite ses emiDiétements sur l'élément liquide, et s'avança de nouveau vers le sud.
Le chenal par lequel le bassin communique avec la mer, subit des modifications analogues. Large de trois kilomètres, il est obstrué en partie par l'île de INIatoc, de sorte que la passe utilisable n'a que cinq cent vingt mètres de large. Néanmoins, sa profondeur de sept à huit mètres la rendrait accessible aux gros navires, si elle n'était fort dangereuse, à cause des courants de la marée, qui changent sans cesse sa direction, en rongeant les dentelures du rivage, et en déplaçant les bancs sous-marins. Il en résvdte une ligne de brisants, formés par des bas-fonds, dont nulle carte ne saurait fournir la description exacte, car ils sont essentiellement mobiles. Contre eux les vagues du large se précij^itent et déferlent avec un fracas assourdissant, en soulevant des montagnes d'écume.
Plusieurs fois on a songé à régulariser cette ouverture par des jetées ; mais, outre qu'elles coûteraient des sommes énormes, il serait très difficile de les maintenir en état de résister aux lames rugissantes.
On a donc renoncé jusqu'ici à ce j^rojet. C'est regrettable, car le
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vaste bassin cVArcachon dont les eaux sont toujours tranquilles, deviendrait par ces travaux une des plus belles rades de France, capable de contenir des flottes entières : avantage d'autant plus appréciable que, depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Bayonne, sur une longueur de deux cent trente kilomètres, la côte est complètement dépourvue d'abri.
De temps immémorial, des ijêcheurs, montés sur de frêles esquifs, devaient, pour gagner leur pain quotidien et celui de leur famille, sortir chaque jour de ce bassin si calme, pour affronter les fureurs de l'océan. Combien, en essayant de franchir la terrible passe, y périrent corps et biens !...
Vers 1520, un religieux franciscain, Thomas Illyricus, venu en cet endroit qui n'était alors qu'une solitude stérile, en face de l'immense océan, fut touché du danger auquel ces pau\'res gens étaient constamment exposés.
Pour les exciter à invoquer dans le péril Celle qu'on a nommée à si juste titre VEtoile de la mer, il eut la pensée de bâtir une petite chapelle sur la rive méridionale du bassin, vers le couchant, au sommet d'un promontoire sablonneux qui dominait la passe.
Comme, à cette époque, le cap Ferret était à quatre kilomètres plus au nord qu'il n'est actuellement, la chapelle placée là était vis-à-vis de l'ouverture externe du chenal, et cette heureuse situation permettait de voir en même temps la grande et la petite mer, c'est-à-dire l'océan agité et le bassin presque endormi.
Quand, fuyant sous la tempête, les marins apercevraient, du large, le sanctuaire de leur céleste protectrice, ils jetteraient vers elle un de ces cris que son cœur maternel entend toujours.
Peu après avoir conçu ce projet, ce religieux, en errant sur la plage, y découvrit une petite statue de la Sainte Vierge, à moitié ensevelie dans le sable humide.
Était-elle l'épave d'un naufrage, ouTornement d'un antique oratoire, disparu, depuis longtemps, sous l'envahissement irrésistible des dunes ? ou bien fut-elle apportée miraculeusement par les flots, comme le raconte la légende ? C'est un fait qu'on n'a pu encore complètement éelaircir. Mais la trouvaille de cette statue en marbre de cinquante centimètres de hauteur, creusée en maints endroits par l'onde marine, dans laquelle elle était restée longtemps ])longée, et qui, par divers détails de son exécution, semblait dater du xii<^ ou xiii^ siècle, confirma le religieux dans son pieux dessein.
Il se mit donc à l'œuvre, et voulut <pie la ehai)ellc fût cji bois, afin m 7
d'être plus aisément transportable, dans le cas où les orages qui remuent si souvent le sable, aplanissant les collines et comblant les vallées, rendraient ce déplacement nécessaire.
Thomas IlljTicus demeura moins d'une année dans ces parages. Un de ses confrères de la maison de Bordeaux arriva après son départ. Depuis, il y eut constamment, jusqu'à la Révolution, un religieux de son Ordre, pour desservir la chapelle. Cette modeste résidence n'était pas un couvent, mais un simple ermitage dépendant, pour le spirituel, de la paroisse de La Teste, située à trois kilomètres plus loin, dans l'intérieur des terres.
A cet humble oratoire les marins du littoral et les pasteurs des landes venaient faire leurs dévotions. Le concours ne cessa de croître, et bientôt l'enceinte fut trop étroite pour la foule des pèlerins.
Un siècle plus tard, en 1624, par les soins du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, une chapelle en pierres plus spacieuse, et surtout construite plus solidement, remplaça la précédente, tout en conservant le nom de Chapelle des Marins, ou Notre-Dame de Bon-Port.
Si la position avait été fort bien choisie pour la commodité des fidèles, elle présentait, cejjendant, un inconvénient grave. Poussés par le vent, les sables des dunes voisines s'entassaient peu à peu autour de l'édifice. ife*
En 1719, on dut prendre, d'urgence, des mesures énergiques, pour empêcher son total envahissement. On songea, d'abord, à exhausser les murs de quelques mètres ; puis, en reconnaissant l'inutilité de ce travail, on constata qu'il valait mieux transporter la chapelle. Comment se résoudre, cependant, à ce remède extrême ?...
On hésita, on discuta, on chercha d'autres moyens d'obvier au danger... On essaya de déblayer le terrain, et d'écarter le sable ; mais le terrible ennemi s'élançait constamment à l'assaut, et s'emparait vite de la position, dont on l'avait, un instant, chassé. Nul n'avait deviné encore que cet envahissement, progressif et jusqu'alors irrésistible, ne serait définitivement arrêté que par la création de vastes forêts de pins maritimes.
Inspirées sans doute par de bonnes intentions, ces lenteurs eurent pour résultat de laisser consommer le mal.
Deux ans après, c'était trop tard : la chapelle, entièrement sous les sables, était à jamais perdue.
De toute nécessité, il fallait trouver une autre dune plus abritée, quoique assez rapprochée du rivage, pour que le futur sanctuaire fût visible aux marins, quand ils seraient ballottés par l'océan.
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Non loin de l'emplacement primitif, s'élevait une dune plantée de pins et de chênes, couverte d'arbousiers, de mousse et de houx, site à la fois pittoresque et gracieux, dominant le bassin, et d'un accès facile. Les propriétaires en cédèrent volontiers une portion, et les travaux de construction, commencés en 1722, furent terminés dans le courant de l'année suivante.
Longue de vingt-sej^t mètres et large de neuf, la chapelle pouvait contenir près de trois cents personnes.
Peu à peu les murs se cou^Tirent d'ex-voto, souvenirs reconnaissants de la protection accordée par Marie, tantôt à des marins menacés d'être engloutis dans les abîmes, tantôt à des malades, ou à des affligés. La statue elle-même fut surchargée de cœurs en or ou en argent, expression éloquente de la gratitude pour les faveurs obtenues.
En dehors des jours d'affluence, 25 mars, fête de l'Annonciation, et 26 juillet, fête de sainte Anne, l'endroit était, cependant, toujours un désert, et, à côté de la chapelle, ne se dressaient que quelques pau\T:es cabanes de pêcheurs. Le Franciscain appelé à desservir le sanctuaire, devait aimer singulièrement la solitude, pour consentir à vivre dans un tel isolement. Sa résidence méritait bien toujours le nom d'Ermitage.
Expulsé par la Révolution, le moine prit le chemin de l'exil, après avoir confié la statue et la chapelle à la piété des marins. Ceux-ci montèrent bonne garde. Ils s'armèrent pour la défense de leur Reine et Maîtresse, et, par leur attitude décidée, firent reculer d'effroi les sectaires envoyés de Bordeaux pour profaner le sanctuaire.
Quand la tourmente révolutionnaire fut passée, le Franciscain, parti en 1792, ne put rentrer dans son ermitage, car la loi qui rendait à l'Église une liberté relative, ne permettait pas encore aux moines de reprendre leur costume et leur genre de vie. Le service du sanctuaire resta donc à la charge du clergé de la paroisse de La Teste, dont l'oratoire des marins avait toujours été considéré comme une annexe.
Malgré le zèle du curé, ses occupations, déjà nombreuses par ailleurs, et la distance qui le séparait de Notre-Dame de Bon-Port, l'empêchèrent de se consacrer suffisamment à cette œirvre, pour rendre la vie au pèlerinage, qui ne fut plus que l'ombre de lui-même pendant un demi-siècle.
Sauf le 25 mars et le 26 juillet, régnèrent en cet endroit, jusqu'en 1854, la solitude et le silence presque perpétuels (1).
(1) G. Souiric, Notice historique sur la chapelle (TArcachort, in-S", Bordeaux, 1843. — Oscar Dejean, maire de la Teste, La chapelle de Notre-Dame d'Arcachon. Esquisse historique, in-12, Bordeaux, 1856. — R. P. Delpeuch, O. M. I., Histoire de Notre-Dame d'' Arcachon et du B. Thomas Hlyricus, soh /o/K/a/ej/r, in-8o, Bordeaux, 1872.
XOO EX FRANCE
§ 2 Ville d'été et ville d'hiver.
Le moment arrivait, cependant, où ce triste état de choses changerait d'une façon surprenante. Des plantations de pins maritimes, entreprises sur une vaste échelle, commençaient à produire d'heureux résultats, en fixant les dunes mobiles, et en arrêtant l'envahissement des sables.
En 1857, l'ouverture du chemin de fer de Bordeaux à La Teste, prolongé jusqu'à la mer, révéla au monde des baigneurs la plage magnifique, comme aussi le climat très doux et très salubre d'Arcachon. On y construisit, d'abord, quelques habitations modestes ; puis, des hôtels ; puis, des villas.
Noyau d'une cité naissante, cette agglomération prit rapidement un développement extraordinaire, à tel ])oint qu'elle se crut autorisée à mettre bientôt, en exergue, sur des armoiries qu'elle s'octroya, cette prétentieuse devise : Heri soUtudo, hodie vicus, cras civitas : Hier solitude, aujourd'hui bourgade, ville demain.
Ce pronostic qui, à la première heure, ne semblait qu'un rêve dérisoire, se réalisa bien plus que n'auraient osé l'espérer ceux qui le formulèrent.
Actuellement Arcachon est une charmante station, fréquentée annuellement par plus de deux cent mille personnes, accourant de diverses provinces de la France et de l'Europe.
Elle comprend deux villes distinctes, quoique juxtaposées et se complétant l'une l'autre : la ville d'été et la ville d'hiver.
La ville d'été, bâtie sur la rive, s'étend le long d'un interminable boulevard de quatre à cinq kilomètres, depuis le cap de l'Aiguillon, à l'est, jusqu'au parc Pereire, à l'ouest. Ses jolies maisons sont capricieusement disséminées dans les jardins à la végétation riante. La pente douce et insensible de sa plage tapissée de sable très fin en fait les délices des baigneurs, que ravissent également la beauté du site et la tranquillité des eaux.
En arrière, sur les dunes, la ville d'hiver, ou ville de la forêt, se compose de plus d'un millier de villas confortables et de gracieux chalets, éparpillés sous les pins, et abrités du vent, de sorte que la température s'y maintient très uniforme. Les médecins recommandent spécialement ce séjour, aux personnes délicates de santé, à cause de la douceur du climat comparable à celui de Nice, et des émanations résineuses des pins, avantage auquel se joint celui de l'air vivifiant de la mer.
NOTKE-DAME D ARCACHON
— Quoi de plus agréable. écriAait un habitué d'Arcachon ; quoi de plus pittoresque et de plus salubre. que ces bords où vous respirez, à pleins poumons, l'odeur balsanu(]ue des pins et des mélèzes, mêlée aux vapeurs de l'algue marine ?
Les âmes rêveuses, méditatives et contemplatives y goûtent, en outre, de particulières émotions.
— Là, poursuit le même auteur, on s'endort et l'on se réveille aux poétiques murmures de la forêt et de la mer, qui ont parfois, entre elles, de ces mystérieux et impressionnants colloques, qu'on prendrait pour
Arcachon. — - Ville d'été.
le grand dialogue de la terre avec le ciel.... Et quel saisissement n'éprouvet-on pas, en face des horizons infinis de l'océan, qu'il soit calme comme un lac sans limite visible, ou agité jusque dans ses profondeurs par la tempête mugissante !...
On se tromperait, en effet, si l'on supposait que le luxe, les amusements et les plaisirs mondains attiraient surtout la foule, soit dans la ville d'été, soit dans la ville d'hiver.
Malgré les efforts de la spéculation qui chercha, de bonne heure, à flatter les passions humaines, i:)our s'enrichir par des gains illicites, la station balnéaire ou hivernale d'Arcachon paraissait devoir rester spécialement celle des personnes aimant les joies honnêtes et paisibles de la vie de famille. C'était la patrie, par excellence, des enfants qui se forti-
fiaient dans des conditions exceptionnellement salutaires, comme aussi des malades qui recou^Taient la santé, dans cette atmosphère purifiée de microbes par le voisinage de la mer et saturée des arômes de la forêt.
§ 3 "Les Ohlah chargés de la paroisse et du pèlerinage.
En présence du prodigieux déAelopj^ement })ris par Arcachon dans le milieu du xix^ siècle, et en prévision de celui bien plus étonnant que de tels débuts présageaient, le clergé de La Teste ne suffisait plus aux besoins du service religieux.
Puisqu'on accourait, de toutes parts, demander la santé du corps à la plage et à la forêt, ne fallait-il paâ que l'âme y trouvât son alimentation surnaturelle, et le remède à ses maladies, bien plus redoutables que celles du corps ?
Préoccupé de cet état de choses, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, gémissait de l'abandon auquel était livrée la chapelle, durant la majeure partie de l'année.
Afin de le faire cesser, il érigea Arcachon en paroisse, le 15 avril 1854. Puis, il institua une Commission, dont le but serait d'étudier les moyens pratiques de construire une belle et vaste église, en rapport avec l'accroissement de la population.
Suivant le plan adopté, cette église, du style gothique du xiii^ siècle, à trois nefs, avec une flèche élancée de soixante-six mètres de hauteur, s'élèverait à côté de l'ancienne chapelle conservée, mais diminuée d'un tiers.
La première pierre en fut posée, le 6 juillet 1856. Néanmoins les travaux ne commencèrent qu'en 1858. Trois ans plus tard seulement, le gros œuvre étant terminé, on put y célébrer les divins offices ; mais les sculptures n'étaient pas même ébauchées, et l'ameublement faisait à peu près totalement défaut.
Ce temple, aux proportions imposantes, réclamait un clergé nombreux et apte à diriger les grandes foules. Le cardinal Donnet savait avec quel succès les Oblats administraient plusieurs des sanctuaires les plus importants de France : entre autres celui de Notre-Dame de Talence, aux portes de Bordeaux ; celui de Notre-Dame de Sion, dans le diocèse de Nancy, dont il avait été le coadjuteur ; celui de Notre-Dame de la Garde, à Marseille, qu'il avait souvent visité. N'étaient-ils pas tout désignés pour la paroisse et le sanctuaire de Notre-Dame d'Arcachon ?
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Dès 1856, il s'ouvrit à eux de ce projet ; mais Mgr de Mazenod déclina l'invitation, à cause de la multitude d'œuvres déjà acceptées par lui et qu'il devait fournir de sujets.
Le prêtre séculier, qui, après le refus des Oblats, fut nommé curé de la paroisse, ne répondit pas aux espérances de l'archevêque, ni à celles de la population. Il se jeta dans des spéculations financières, et divisa la ville en deux partis ennemis, ce qui rendit son ministère d'abord très difficile, puis, après quelques années, absolument impossible.
C'est alors que le cardinal, toujours de plus en plus satisfait des Oblats à Talence, et toujours de plus en plus affligé des embarras que lui causait Arcachon en effervescence continuelle, résolut de mettre tout en œuvre, pour réaliser le projet formé depuis longtemps.
— Son Éminence dont le zèle est connu si universellement, et dont la bienveillance pour notre Congrégation s'affirme de plus en plus, écrivait le Supérieur général, nous a appelés à ce poste important avec de si vives instances, qu'il ne nous a pas été possible de résister. Aux nombreux sanctuaires dans lesquels nous nous efforçons de glorifier notre Immaculée Mère, de nourrir la piété des fidèles et de réconcilier les pécheurs, s'ajoutera donc, désormais, celui de Notre-Dame d'Arcachon.
Au comble de ses vœux, et rassuré sur l'avenir, le cardinal installa officiellement les Oblats gardiens du sanctuaire, le 19 juin 1869, avec la mission spéciale de donner au pèlerinage traditionnel l'extension et l'éclat exigés par les circonstances.
L'extension de la piété protégerait une plage que la dissipation menaçait d'envahir. En ce lieu, maintenant, le désert n'existait plus. Une sorte de ville de villas remplaçait la solitude. Le bruit des hommes succédait aux mystères du silence. Pendant des mois, chaque année, des légions d'étrangers choisissaient comme séjour ce site incomparable. Dans le double enivrement de la richesse et de la belle nature, combien n'allaient-ils pas être exposés à faire naufrage au sein de la volupté ?...
Mieux connue et mieux honorée, la Vierge sainte les préserverait des orages du cœur, plus dangereux que ceux de l'océan. Elle sauverait les imprudents, trop peu en garde contre les entraînements de la vie mondaine.
Et puisque tant de malades venaient demander aux parfums de la forêt un air plus pur et des forces perdues, quoi de plus naturel que de ranimer en eux la confiance en Celle qu'on invoque comme la Santé des infirmes ?
Enfin, au milieu de ce conflit de tous les intérêts, de tous les rangs, de toutes les opinions, et de tant de peuples qui se rencontraient sur les bords du bassin d'Arcachon, quoi de plus urgent que d'élever bien haut
un phare étincelant de lumière éternelle, i)our indiquer à tous les voies qui mènent à Dieu ?
Or. c'est par Marie qu'on va à Lui.
Cette acceptation par les Oblats d'un poste hérissé alors de difficultés, fut vue de très bon œil par le clergé du diocèse, qui les apjiréciait depuis près de vingt ans. On parlait beaucoup de leurs nombreuses missions, prêchées avec tant de fruit dans tout le département de la Gironde, et de leur succès dans l'administration du sanctuaire de Talence.
La plupart des curés des principales paroisses vinrent les visiter, pour les soutenir, les encourager et les féliciter. Ainsi agirent à leur é"ard plusieurs évêques, parmi lesquels, outre le cardinal Donnet toujours si dévoué pour eux, nous aimons à nommer Mgr Épivent, évêque d'Aire, Mgr Dupanloup. évêque d'Orléans, et l'illustre Mgr Mermillod.
Persuadés que plus les dangers sont pressants dans une contrée, plus les moj^ens de sanctification doivent être puissants, les Oblats voulurent donner au pèlerinage et au sanctuaire un éclat qui attirât l'attention des touristes, même les plus indifférents. Ils étaient convaincus de seconder ainsi les vues de l'in finie Miséricorde, qui se sert souvent de ces manifestations extérieures, pour ravi^-er la ferveur des tièdes, ou pour exciter des pensées salutaires, dans l'esprit de ceux qui s'occupent trop exclusivement des futilités d'ici-bas.
Dans cette jevme cité, où régnaient déjà l'élégance et le luxe, pour éviter que le plaisir ne semblât à un trop grand nombre le but de la vie. ils ne cesseraient de mettre sous les yeux et de faire retentir aux oreilles l'austère recommandation du Sauveur : Cherchez d'abord le royaume des cieux !
Quelques années après l'arrivée des Oblats, le P. de Lacouture, supérieur de la communauté, décrivait en ces termes leur champ d'action :
— Notre ministère ici est une mission permanente, et notre devise Evangelizare pawperihus misit me se réalise parfaitement. Dieu sait toutes les misères morales qui se cachent dans ces parages, sous le voile de l'inconnu !... La population résidante qui augmente constamment, est formée d'éléments divers, et, selon le mot de l'Écriture, de toute tribu et de toute nation, ex omni tribu et natione. Elle mancpie donc encore d'homogénéité. Notre tâche en est d'autant plus difficile. De plus, parmi ceux qui la composent, ne manquent pas les spéculateurs qui ont regardé Arcaclion comme une mine à exploiter. Chez ceux-là prédominent les intérêts matériels, et ils oublient trop souvent Vunique nécessaire. Ce n'est pas à dire qu'ils soient hostiles, car rarement ils ne nous aver-
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tissent pas. quand un membre de leur famille est gravement malade.
Dans ce milieu hétérogène, les Pères eurent la sainte joie de réhabiliter bien des unions illégitimes, et de recevoir l'abjuration de plusieurs protestants.
Afin de maintenir la piété, de la développer, et de remédier aux misères de tout genre, ils établirent diverses Œuvres dans la paroisse.
1° L'Association de la garde d'honneur du Sacré-Cœur de Jésus. Les réunions avaient lieu tous les premiers vendredis de chaque mois, et présentèrent bientôt un caractère des plus édifiants.
20 La Congrégation des Enfants de Marie. Son but était de faciliter aux jeunes filles la persévérance dans la vertu, en cultivant dans leurs âmes la dévotion envers la Vierge Immaculée, leur Mère et leur Modèle, et en les éloignant des plaisirs dangereux. Outre les jeunes filles, beaucoup de personnes du monde assistaient à l'instruction familière et pratique qui leur était faite, presque tous les dimanches, à l'issue des vêpres.
30 La Société des Dames de charité, et, pour les hommes, celle des Conférences de Saint-Vincent de Paul. L'une et l'autre rendirent des services considérables sous tous rapports.
Quant à la population llottante. toujours grandissante, elle continuait à se composer surtout de gens calmes. Ce qu'on est convenu d'appeler le demi-monde, ou le monde des ylaisirs ne s'}^ plaisait pas longtemps, et n'y revenait guère.
Au contraire, le sanctuaire de la Vierge miraculeuse, qui se prêtait si bien au recueillement, constituait un attrait de jîlus pour les familles étrangères, foncièrement chrétiennes. Elles étaient heureuses de s'y agenouiller souvent, et ne le quittaient pas, sans le désir d'y retourner. L'ancienne et la nouvelle chapelle formaient ainsi le centre d'un pèlerinage quotidien et ininterrompu.
La fête de l'Annonciation, toujours si chère aux marins, se célébrait avec un éclat spécial.
Dès la veille au soir, o)i les voyait devant l'autel, tenant en main un cierge allumé, symbole de leur foi, de leur confiance et de leur amour envers Marie.
Avec quelle ferveur ils répétaient, après le prêtre, ces invocations suppliantes :
Etoile de la Mer. guidez le matelot sur l'abîme, et conduisez-le au port !
Cause de notre joie, consolez ceux qui pleurent !
Secours des chrétiens, protégez-nous !
De votre trône sacré, soyez toujours la Mère de la grâce et la Dispensatrice des trésors célestes !
106 EN FKANCE
Au point du jour, le 25 mars, la foule affluait de tous côtés. Des centaines de barques sillonnaient la rade, et déposaient sur le sable du littoral des flots de pèlerins.
Non moins ardents accouraient les bergers des landes.
Durant toute la matinée, des messes se succédaient ; et, chaque fois que commençait le saint sacrifice, la foule se renouvelait dans le sanctuaire, nombreuse et compacte.
A dix heures, les Pères, accompagnés du clergé des paroisses environnantes, se rendaient en procession vers le rivage, au son des cloches et de VAve maris Stella!
Là, sur un petit tertre que les lames venaient quelquefois baigner, et autour d'une croix gigantesque, se rangeaient tous les marins, non seulement de la ville d'Arcachon, mais aussi des autres localités échelonnées le long du bassin : ceux d'Ares, d'Andernos, de Guyan, de Mestras, de La Tertre, etc.
Nulle marque de respect humain, sur ces visages bronzés par le soleil et hâlés par la tem])ête. Lorsqu'on est exposé, comme ces hommes énergiques, à rencontrer la mort, en affrontant les vagues furieuses de l'océan sur un frêle esquif, on éj^rouve le besoin de se confier à Dieu, et de remettre son propre sort entre les mains de la Vierge toute-puissante.
Un prêtre leur adressait une chaleureuse allocution respectueusement écoutée ; puis, l'officiant appelait sur la grande mer qui s'agitait au loin, et sur les barques amarrées tout près, la protection du Dieu qui commande aux ouragans.
Quelle émotion attendrissante s'emj^arait des in-nombrables spectateurs de cette scène, lorsque, au milieu d'un profond silence, le bras du ministre du Seigneur s'étendait pour bénir et les barques mollement balancées par une légère houle, et les marins dont la tête découverte s'inclinait !
Des larmes coulaient de tous les yeux, car on se souvenait que beaucoup de ces rudes pêcheurs, plusieurs fois surpris par la tourmente, n'avaient dû leur salut qu'à un miracle. Bientôt ils auraient à courir encore les mêmes dangers, et ils se recommandaient à Celle dont ils avaient déjà, en maintes circonstances, expérimenté le crédit auprès du Maître souverain des éléments décharnés.
Très solennelle aussi était la fête de sainte Anne, le 20 juillet ; mais, alors, comme on était favorisé par la belle saison, le soir, vers quatre heures, avait lieu une procession nautique, dont l'annonce seule attirait des multitudes, tant le spectacle était alléchant, et même produisait une sorte de fascination.
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Cinq cents barques pavoisces recevaient le clergé et les fidèles.
Sur l'une d'elles était placée la statue de la Sainte Vierge, entourée de jeunes filles vêtues de blanc.
De tous côtés retentissaient des acclamations et des cris d'enthousiasme.
Un bateau à vapeur, chef de file, entraînait après lui. en lui faisant décrire, sur les flots paisibles, les évolutions les plus capricieuses, cette ligne interminable d'embarcations surchargées de groupes variés et élégants, tandis que résonnaient alternativement de pieux cantiques et les hymnes sacrées de la liturgie, ou que les fanfares d'Arcachon et de La Teste remplissaient les airs de leurs accents les plus harmonieux.
Spectacle inoubliable, dont les multiples détails servaient longtemps de thème inépuisable aux conversations, et dont le souvenir peuplait l'imagination des ])lus ravissants tableaux.
Chaque année, les exercices du mois de Marie attiraient aussi un concours de jilus en plus considérable, qui montrait combien profondément s'enracinait, dans le cœur de la population fixe et flottante, la dévotion envers la Très Sainte Vierge.
Les Oblats n'étaient donc ]:)as déplacés sur ce coin de terre que la Reine du ciel avait choisi, depuis des siècles, pour un de ses domaines privilégiés, et oii elle ne cessait de répandre d'abondantes faveurs. Tout en propageant son culte, ils recueillaient une ample moisson d'âmes.
De ce progrès dans la piété le temple matériel se ressentit. En quelques années, l'église, quoique récemment bâtie, devint insuffisante.
Après l'avoir embellie de toutes manières, les Oblats durent songer à l'agrandir. Ils la doublèrent par l'addition d'un transept, d'un avantchœur et d'une vaste sacristie. Le raccord de la partie nouvelle avec l'ancienne fut si habilement opéré par l'architecte. M. Alaux. que tout l'édifice, gardant un cachet évident d'unité. i)araissait avoir été construit en même temps.
A l'intérieur, l'ornementation ne laissa rien à désirer : sculptures, jîcintures, vitraux aux fenêtres et aux rosaces, non seulement des nefs de l'église, mais aussi de la sacristie : parquets bituminés. etc.,.
Sur ces grandes verrières se détachaient en couleurs les armoiries <le Pie IX, de Léon XIII, du cardinal Dojuict, de Mgr Guibert, de la Congrégation des Oblats et de la ville d'Arcachon,
De nombreux enfants de chœur à la tenue parfaite et exécutant avec ensemble les cérémonies, une maîtrise avec laquelle, de l'avis unanime, bien ]:>cu auraient ]ni rivaliser ])our la suavité des chants, donnaient aux offices une splendeur de cathédrale (pii charmait les assista)its, de plus en plus affectionnés à ce beau sanctuaire de Marie,
On conservait à côté, néanmoins, la vieille chapelle obscure, mais toujours vénérée comme une relique, et les pèlerins y affluaient aussi. Les ex-voto, témoignages de la reconnaissance, s'y multipliaient sous la forme la plus gracieuse : celle de cœurs en vermeil ou en argent. La Vierge miraculeuse en est toute revêtue, comme d'un manteau resplendissant, tissé par l'amour filial.