CHAPITRE VIII
Saint -Andelain
§ 1 "Effervescence populaire et menaces d'apostasie.
Bourg d'une vingtaine de maisons, minuscule chef-lieu d'une commune de mille âmes dispersées en dix hameaux, tel est Saint- Andelain. Placé près de la limite qui sépare le département de la Nièvre de celui du Cher, à trois kilomètres au nord de Pouilly, station du chemin de fer de Paris à Lyon par le Bourbonnais, il occupe le sommet d'un mamelon très pittoresque, d'où le regard s'étend au loin sur les riches campagnes du Nivernais et du Berry, qui bordent, des deux côtés, le cours sinueux de la Loire.
A un quart d'heure de distance, sur le versant méridional, est le château du Nozet. Son propriétaire, le comte Edmond Lafond. était un écrivain catholique distingué, dont le beau talent se consacra à l'étude des monuments de Rome et de l'Italie.
Les populations environnantes étaient, en 1869, plutôt indifférentes pour les croyances et les pratiques religieuses. Elles ne subissaient que trop l'influence du voisinage de Sancerre, sous-préfecture du département du Cher.
Bâtie sur une colline escarpée, de trois cents mètres d'altitude, cpii domine la rive gauche de la Loire, cette vieille ville avait dû à sa position d'être longtemps, durant les guerres de religion, un des boulevards du calvinisme, qui survivait encore dans ses murs. Pour ce motif, on l'avait surnommée « la Petite Rochelle ».
Désireux d'opposer une digue à l'envahissement des mauvaises doctrines, le comte Lafond, après avoir fondé une école pour l'éducation chrétienne des jeunes filles, s'entendit avec Mgr Forcade, évêque de Nevers, pour assurer à ce diocèse des missions populaires et gratuites, dont le soin serait confié aux Oblats de Marie-Immaculée.
Dans ce but. il promettait une rente annuelle de quatre mille francs, ■et s'engageait à contribuer, jiour une large part, à la construction d'une maison de communauté, sur un terrain (pi'il achèterait.
Eu attendant que cette bâtisse fût achevée, les Pères, dont l'un aurait le titre de curé, logeraient provisoirement dans l'étroit presbytère paroissial.
A cette nouvelle, vif émoi dans la population.
Prévoyant le coup fatal que cette mesure, inspirée par le zèle, porterait à son funeste empire sur les âmes, le démon déchaîna une violente tempête dans les esprits.
C'était le moment des élections pour le Corps législatif. Afin d'obtenir une forte majorité dans la commune, le candidat démocrate exploita habilement l'incident. Il ne cessa de répandre les calomnies et les outrages, en invectivant contre ces étrangers au diocèse, qu'on voulait imposer aux habitants de Saint- Andelain, disait-il, pour les maintenir en dehors du mou\-ement de régénération politique et sociale, qui faisait palpiter la France entière d'une extrémité à l'autre. Cette agitation des masses présageait, selon lui, l'aurore d'une révolution salutaire et bienfaisante, pour les honnêtes travailleurs qui ont tant de j^eine à gagner leur pain quotidien, et que l'aristocratie, unie au clergé, voudrait courber éternellement sous le joug honteux des antiques superstitions...
— Ces moines, ennemis du peuple, s'écria-t-il, un jour, viennent dans le pays pour y rétablir la dîme, l'esclavage, l'inquisition, la torture, les auto-da-fé !... On a pu imposer cette tyrannie à nos malheureux ancêtres, durant le moyen âge. sombre temps d'ignorance et de barbarie ; mais, à notre époque, au siècle de la lumière, de la science, de l'émancipation et de la liberté, les citoyens de Saint- Andelain, conscients de leurs droits, de leur force et de leur dignité, doivent se lever comme un seul homme, ])our opposer une barrière infranchissable à la monacaille envahissante !...
Suivant le mot de Boileau,
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire...
Dans 1 "occurrence, les sots furent assez nombreux, car un tonnerre d'applaudissements salua cette éloquente péroraison, tandis que le démagogue, après avoir débité, d'une voix pleine d'émotion factice, cette période ronflante, s'asseyait en s'épongeant la figure avec son mouchoir.
Surexcités au plus haut point, les habitants jurèrent de lutter énergiquement, pour écarter de la contrée, la dîme, l'inquisition et autres épouvantails de ce genre... Ce qui les révoltait surtout et les rendait furieux, c'était la perspective des auto-da-fé, quoique bien j^eu eussent été capables de préciser en quoi consistait ce terrible engin de guerre...
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Mais ce devait être quelque cliose de bien affreux, à en juger par le ton avec lequel l'orateur, « ami du j^euple », avait jjrononcé ce mot cabalistique et sinistre, en l'accompagnant d'un regard angoissé.
Les choses en étaient là, quand les premiers Oblats destinés à Saint- Aiidelain. trois Pères et deux Frères convers, arrivèrent à Nevers, le 19 juin 1869. L'accueil que leur firent, dans cette ville, les autorités religieuses et civiles fut des plus bienveillants ; mais ils perçurent déjà dans les conversations un écho lointain de ce qui les attendait.
Seulement à demi-mots, on les avertissait de l'orage qui grondait à l'endroit vers lequel ils avaient à diriger leurs pas.
Au dernier instant, cependant, Mgr Forcade prit séparément le P. Mouchette, supérieur de la future communauté, et lui parla de la réception que lui préparaient les habitants de la paroisse.
— Elle sera peu agréable, dit-il ; mais ne vous laissez pas décourager : il y va du salut des âmes.
A Pouilly, le vénérable doyen leur souhaita la bienvenue, mais les renseigna plus explicitement. Déjà le mot « 'protestantisme » avait été lancé i^ar les meneurs. On craignait que les têtes exaltées en vinssent à cet excès, d'a^Dostasier ouvertement et de j^asser à l'hérésie.
Le soleil était couché, lorsque les Pères entrèrent à Saint- Andelain. Les quelques personnes qu'ils rencontrèrent, semblaient les fuir comme des pestiférés.
Quand, le lendemain, pour faire connaissance avec leurs ouailles, ils essayèrent de traverser le bourg, ils ne purent avancer qu'au milieu des huées et des injures, qui partaient de tous côtés, et principalement des cabarets, où ils voyaient des groupes d'hommes s'agiter d'une manière menaçante.
On sut bientôt que le conseil municipal avait envoyé au sous-préfet de Cosne une pétition revêtue de plusieurs signatures, pour demander que les « intrus » fussent expulsés du presbytère, propriété communale dont les moines n'avaient pas le droit de s'emparer. Cette démarche était une preuve de plus de la gravité de la situation.
Promptement la réponse vint de la sous-préfecture.
— L'un de ces Messieurs étant régulièrement constitué curé de la paroisse par l'évêque, y était-il dit, a incontestablement le droit de loger au presbytère, et d'y admettre ses amis, comme bon lui semble.
Contrariés par cette solution, les conseillers municipaux se décidèrent à exécuter eux-mêmes leur dessein hostile, puisque l'autorité supérieure refusait de s'en mêler.
A l'issue d'une délibération, il fut décrété que, le dimanche suivant,
lorsque les Pères seraient à l'église, on s'emparerait du presbytère, on en fermerait les portes ; puis, si les intrus ne voulaient jias déguerpir de bon gré, on les expulserait du territoire de la commune.
Mis au courant de ce complot, les intéressés en informèrent l'cvêché, qui en référa au pouvoir civil.
Dès cinq heures du matin, le sous-préfet de Cosne paraissait à Saint- Andelain, le dimanche fixé pour l'exécution, accompagné du commissaire de police. En termes très clairs, il avertit le maire qu'il ferait arrêter les signataires de la pétition qu'il avait entre les mains, à la moindre tentative de violence contre le curé légitime et ses amis.
— Eh bien ! soit ! répondirent en maugréant le maire et ses adjoints. Que ces moines gardent le presbj'tère, si la loi le leur concède ; mais aucun des habitants ne mettra plus les pieds à l'église. Tous, nous nous ferons protestants. Nous appellerons un ministre, et nous bâtirons un temple.
Sur ce, comme argument péremptoire, le 3 juillet, les conseillers municipaux envoyèrent, en bloc, leur démission à la préfecture.
Le lendemain, des énergumènes qui affirmaient parler au nom de la population, adressèrent à l'évêque une lettre, dont voici quelques fragments caractéristiques :
— Nous sommes extrêmement surpris et profondément affligés, Monseigneur, de la mesure décrétée à notre égard et que rien ne justifie : l'envoi de prêtres, moines ou jésuites, destinés à fonder ici une communauté... Nous vous exposons que, jusqu'à ce jour, nous avons suivi la religion de nos ancêtres, quoicjue à côté de nous se professe la religion réformée. Cependant, nous n'hésitons pas à vous avertir que, si cette incroyable et injuste mesure devait durer plus longtemps, nous nous verrions dans la nécessité d'abjurer notre foi...
Voici, maintenant, quelques extraits de la réjîonse que Mgr Forcade fit aux habitants, par l'entremise du maire :
— Je vous avouerai que j'ai lu et relu cette lettre, sans pouvoir la comprendre... D'abord, les prêtres que j'ai envoyés à Saint- Andelain ne sont ni moines, ni jésuites, comme vous le supposez. Particulièrement chargés des prédications extraordinaires dans les villes et les campagnes, ils sont tout simplement ce qu'on appelle des missionnaires diocésains, comme il en existe dans la plupart des diocèses de France, où ils sont partout populaires...
Le nouveau curé appartient, il est vrai, à la même Compagnie, mais il n'en reste pas moins maître du service de la paroisse, autant que n'importe quel curé. C'est im arrangement établi en beaucoup d'autres endroits, et notamment près de vous, à Pontigny. dans le diocèse de Sens... Le curé ayant légalement la disposition du presbytère, s'il lui
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plaît d'inviter chez lui des confrères, c'est manifestement son droit...
D'ailleurs, cet état de choses ne durera pas. Les missionnaires doivent se procurer bientôt une maison, et ils l'habiteront, du droit qu'ont tous les citoyens d'habiter sous leur toit, en tel lieu qui leur convient...
Ces explications, aussi franches que simples, vous rassureront, je l'espère, et vous feront sans doute apprécier, à leur juste valeur, des excitations qui vous viennent, je le sais, du dehors. Soyez bien persuadés que les plus innocents de ceux qui vous excitent, se permettent, pour le moins, de vous plaisanter cruellement. Je vous estime de trop honnêtes gens et de trop bons chrétiens, pour admettre que, cédant à un mouvement irréfléchi d'irritation, vous soj'cz capables de devenir si gratuitement apostats de la foi de vos aïeux...
Lue au conseil municipal, cette lettre y souleva une violente tempête, et l'on décida de ne point la communiquer aux habitants.
Instruit de cette obstination, le Supérieur général proposa à l'évêque de retirer les Oblats.
— Nous ne voulons pas, disait-il, être, pour cette jDopulation, trompée et égarée, une pierre d'achoppement, ni l'occasion de troubles et de défections.
Le prélat ne fut pas de cet avis, mais déclara, au contraire, son intention d'aller lui-même à Saint-Andelain, pour calmer les esprits, et les éclairer.
Il vint, en effet, le dimanche, 8 août, une demi-heure avant la grand'messe. Prévenus de son arrivée, les habitants s'abstinrent, pour la plupart, de paraître à l'église. Néanmoins, l'évêque fit le prône et s'appliqua à battre en brèche tous les préjugés. Les rares auditeurs espacés au pied de la chaire, prirent ses paroles en mauvaise part, et s'en offensèrent même.
Dans l'espérance de ramener la population à de meilleurs sentiments, en se mettant directement en contact avec ceux qui avaient le plus d'influence, Mgr Forcade pria le maire de convoquer le conseil municipal. On n'osa lui refuser ce qu'il demandait si poliment ; mais sa voix n'éveilla aucun écho sympathique au sein de cette assemblée si mal disposée.
A toutes ses considérations, les plus raisonnables comme les plus convaincantes, on répondait par le sempiternel refrain :
— Nous ne voulons pas de ces Missionnaires ; nous rougissons d'avoir près de nous des hommes pareils !...
Et comme l'évêque s'efforçait de montrer le mérite et les qualités de ceux que l'on repoussait aiam. avant même de les connaître, on lui déclara qu'on le rendait responsaWe de toutes les calamités que le pays aurait à déplorer bientôt.
— Nous passerons tous au protestantisme, et c'est vous qui en serez la cause.
Malheureusement ce n'étaient pas, là, de vaines menaces. Le soir du même dimanche, il y eut du vacarme à l'église, et l'on brisa une statue de la Sainte Vierge, qui se trouvait dans le voisinage.
Trois jours après, une quinzaine de paroissiens se rendirent à Sancerre. En l'absence du ministre, ils furent reçus par son vicaire, vétérinaire de profession, qui les renvoya munis de ses conseils et armés d'une Bible.
Ces conseils étaient d'obtenir que le maire expédiât à Paris une pétition signée des principaux habitants, pour se plaindre de la prétendue violence que l'évêque faisait à la population, en lui imposant des hommes qu'elle ne voulait pas.
Entre temps, le ministre de Sancerre étant retourné de voyage, vint à Saint-Andelain, le 29 août, pour inaugurer le culte protestant. Son entrée dans le bourg fut un vrai triomphe.
On le conduisit dans un champ presque contigu à l'église. Une estrade était préparée. Il y monta, et, du haut de cette chaire improvisée, il promena un regard satisfait sur les nombreux assistants, qui, eux-mêmes, semblaient si heureux de le voir. Le maire se tenait à sa droite, et le commissaire de police à sa gauche.
— Voilà donc, mes amis, dit-il, en souriant d'un air paternel de faux apôtre, voilà donc ces révoltés de Saint-Andelain !... On me les dépeignait comme des loups... mais ce sont des agneaux !...
Des applaudissements nourris répondirent à cette gentillesse et à ce compliment.
Après cet exorde, le ministre croisa les mains dans une sorte d'extase, leva les yeux au ciel, et commença son discours. Ce fut naturellement une série d'attaques contre le catholicisme et la glorification de la Réforme.
Le 1 2 septembre, le ministre revint, assisté de deux acolytes, et, cette fois, la réunion eut lieu dans une grange.
— Il y a du foin et de la paille, dit le commissaire de police... Du moins, nous ne mourrons pas de faim !...
Fortifiés par l'espérance d'une nourriture si alléchante, les assistants
discutèrent sur l'opportunité de construire un temple, au plus tôt.
La solution définitive fut ajournée... après les vendanges.
Cette perspective, en effet, n'était pas des plus séduisantes... La
pensée d'être obligés, dans un avenir prochain, de délier les cordons de
la bourse, et d'en extraire des sommes relativement considérables, pour
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contribuer à l'érection de l'édifice indiqué, refroidissait sensiblement l'enthousiasme de ces paysans pour la prétendue Réforme...
Au récit de ces événements que lui adressa le P. Mouchette, Mgr Forcade répondit :
— Selon toutes les aj)parences, le mouvement protestant est terminé ; ou, s'il ne l'est pas encore complètement, il n'ira pas plus loin. Notre tâche, maintenant, est de réparer le mal qu'il a produit. Vous et vos Pères, vous y réussirez évidemment mieux qu'un pauvre curé isolé. En tout cas, vous nous en dédommagerez amplement par le bien que vous accomplirez dans le diocèse, si vous restez ; mais, si vous vous en alliez, ce serait le triomphe du mal pur et simjîle, sans dédommagement aucun.
A chacune de ses visites subséquentes, en effet, le ministre ne put manquer de s'apercevoir que son étoile pâlissait.
D'autre part, la patience héroïque et l'inaltérable douceur des Pères, durant cette période si pénible, leur acquirent les sympathies de tout ce qu'il y avait de bien pensant dans la contrée.
La suspension des hostilités imposée aux meneurs par les travaux des vendanges fut favorable à la bonne cause. Le temps calma cette effervescence fébrile, et amena les personnes les plus influentes à apprécier plus sainement la situation. Chaque jour augmentait le nombre de ceux qui se rapprochaient du curé et de ses confrères.
Tous avaient à un haut degré le culte des morts. C'était l'une des rares pratiques religieuses ayant survécu à tant d'autres plus essentielles encore. La fête de la Toussaint manifesta visiblement ce sentiment enraciné si profondément dans les cœurs. En cette circonstance, la majeure ])artie de la population reparut à l'église.
Pour relever son prestige qui diminuait de plus en 23lus, le ministre tenta un coup d'audace, et écrivit au maire que, désormais, il réunirait ses adeptes dans l'école communale des garçons.
Le jour même de la fête patronale de Saint- Andelain, il voulut inaugurer cette nouvelle méthode. Il en espérait de grands résultats, car il pourrait, du moins pour longtemps, se passer de temple. Cette combinaison, pensait-il, lui ramènerait certainement la bienveillance de ceux qui hésitaient à ouvrir leur bourse, pour la construction de cet édifice.
Mais, depuis, les idées avaient changé, et ce n'était plus l'unique motif qui refroidissait l'enthousiasme à son égard. D'autres, plus élevés et plus surnaturels, intervenaient, à leur tour.
Quand, escorté d'une quarantaine d'hommes, le ministre se présenta devant la maison d'école, il trouva sur le seuil l'instituteur laïque, entouré
du commissaire de police et du garde champêtre, qui lui barraient le passage.
— J'ai le droit d'entrer, dit-il avec arrogance, car j'ai écrit au maire, et j'ai avec moi plusieurs membres du conseil municipal.
— Et moi, repondit l'instituteur, j'ai des ordres positifs : vous n'entrerez pas !
— Des ordres !... et de qui donc ?...
— Vous n'avez pas qualité pour me poser une question de ce genre, «t je n'ai rien à vous révéler à ce sujet.
— Du moins, je prononcerai mon discours du haut de cette marche... l'assemblée se tiendra dehors.
— Non, monsieur, vous devez laisser ma porte libre.
Apres ce dialogue aigre-doux, le commissaire de police et le garde champêtre sortirent, au pas de charge, en criant :
— Messieurs, la distance légale !... Le tour du volet !... le tour du volet !... à deux mètres !...
Et ils refoulèrent tous les manifestants.
Le pau\Te ministre comprit, cette fois, qu'il avait fait fausse route. Il se retira.
Piteusement, il traversa le bourg.
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
A chaque détour du chemin, il perdait quelques-uns de ses adeptes, satisfaits de s'échapper par la tangente.
Cette journée marqua deux événements heureux : la défaite du ministre et l'opposition au protestantisme franchement déclarée par le maire.
Triomphe Je la grâce,
A partir de ce moment, les progrès de la bonne cause s'accentuèrent sans cesse.
Pour se mettre en rapport plus intime avec les paroissiens, dont beaucoup étaient à une assez grande distance de l'église, le P. Mouchette leur annonça qu'il se chargeait seul de la fatigue du chemin, et qu'il irait les trouver chez eux. Il indiqua, dans chaque hameau, une maison, ou une grange, dans laquelle il prêcherait et réciterait la prière du soir.
Tous les jours, il partait avec son sacristain armé d'une grosse ■clochette, et allait de porte en porte, faire connaissance avec les habitants.
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Quand la nuit était venue, et que tous les travailleurs étaient de retour des champs, la clochette parcourait le hameau, et chacun arrivait à l'endroit fixé.
Ce moyen réussit au delà de toute prévision. Les mères apportaient leurs enfants, pour qu'ils ne fussent pas privés du bienfait de la réunion. Les hommes étaient aussi empressés que les femmes.
Par les consolations qu'il goûta, le zélé missionnaire fut grandement récompensé des fatigues énormes que cet apostolat entraînait pour lui.
11 se convainquit ainsi, de ses propres yeux, que la population, prise en masse, était bonne et honnête. Sans être remarquable au point de vue religieux, on ne pouvait pas dire qu'elle fût hostile, ni même indifférente. Sous certains rapports, elle donnait des espérances fondées.
Detoutes ces constatations il résultait, avec évidence, que l'opposition rencontrée par les Pères, au début, provenait surtout de la malice d'étrangers ambitieux et sans scrupules, dont les mensonges et les intrigues avaient surpris et égaré ces braves gens.
A la suite de ces visites souvent réitérées, la plupart d'entre eux, appréciant de plus en plus le P. Mouchette, à mesure qu'ils le voyaient de plus près, s'attachèrent réellement à lui. On l'accueillait avec plaisir ; on lui témoignait de la confiance en toute occasion, et on l'apiielait, dès qu'il y avait un malade.
Sentant que la partie était perdue pour lui, le ministre, avant de s'avouer vaincu, voulut essayer de l'argument qu'il croyait le plus persuasif : l'argent. Il en promit aux familles pauvres qui lui apporteraient leurs enfants pour les faire baptiser, ou aux jeunes gens qui consentiraient à être mariés par lui.
Démarches, prières, menaces, offres de secours, miroitement des pièces d'or : tout fut inutile. Ces tentatives ne lui gagnèrent personne. Au contraire, elles révélèrent plus clairement la sincérité de la conversion de ceux qui, un instant égarés, s'étaient tournés vers lui.
Le maire lui-même, autrefois si ardent pour protestantiser ses administrés, déployait maintenant un zèle louable pour les maintenir dans la bonne voie.
Une seule fois seulement, le ministre ayant réussi, par le don d'une somme assez ronde, à obtenir d'enterrer l'enfant mort-né d'un pau\Te vigneron malade, crut l'occasion excellente de violer le cimetière catholique par une cérémonie sacrilège. Mais le maire s'y opposa formellement.
— Qu'on enfouisse ce cada\Te, commanda-t-il, dans le lieu réservé aux suicidés !
Cette décision du premier magistrat de la commune ébranla ceux qui étaient encore un peu hésitants.
— C'est un enterrement de bête, disaient-ils : la religion n'y a aucune part. Nous ne voulons pas qu'il en soit ainsi pour nous, ni pour les nôtres !
Régulièrement le Père curé faisait le catéchisme. Les enfants y venaient assidûment, et les parents se montraient extrêmement touchés du soin qu'il mettait à les instruire. Quelques mois après, la première communion fut célébrée solennellement. Ce jour-là, enfants et grandes personnes brûlèrent avec entrain les livres hérétiques dont on avait inondé le pays.
Les protestants ayant pour spécialité de blasphémer la Sainte Vierge, le P. Mouchette, dans un est^rit de réparation, donna un éclat tout particulier aux exercices du mois de Marie. Il était heureux d'exalter, devant ses auditeurs attentifs, les grandeurs et les privilèges de notre Immaculée Mère. Sa parole fut goûtée, et produisit des fruits de salut.
Durant tout l'hiver de l'année suivante, la variole sévit à Saint- Andelain, comme dans de nombreuses localités de la France. Le dévouement héroïque des Pères, dans ces douloureuses circonstances, acheva de leur gagner les cœurs.
A leur ministère du jour et de la nuit auprès des malades, ils ajoutèrent, en l'absence des médecins, des conseils et des remèdes pour la santé du corps ; Dieu bénit visiblement leur action, car, sur plus de deux cents malades soignés par eux, ils n'eurent à déplorer que douze décès.
Après la disparition de la terrible maladie, quelques mauvaises têtes des environs les dénoncèrent au parquet de Cosne, pour exercice illégal de la médecine. Le tribunal demanda des renseignements ; mais la réponse du maire fut si claire et si péremptoire, que les juges conclurent qu'il n'y avait pas lieu à poursuites.
— J'en fus presque peiné, écrivait à ce propos le P, Mouchette, car la population était prête à nous défendre, et au besoin à payer les frais du procès.
Deux ans plus tard, le P, Mouchette écrivait encore :
— La population de Saint- Andelain qui nous avait jugés d'après des calomnies habilement répandues, nous a vus à l'œuvre. Elle a réformé son jugement ; elle nous estime et nous aime... Aujourd'hui, elle comprend si bien notre dé%ouement, qu'elle considérerait comme une calamité publique le malheur de nous perdre.
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Tondalion d'un pèlerinage en l'honneur de la Sainte Yierge.
Afin d'accentuer ce mouvement de conversion, déjà si consolant, et pour en assurer la persévérance, les Pères, de concert avec la famille du comte Lafond, érigèrent, dans l'église paroissiale, un sanctuaire à Notre-Dame de la Salette. Cet autel, magnifiquement orné, devint un lieu de pèlerinage, non seulement pour les habitants de Saint-Andelain, mais aussi pour ceux de tout le canton. Bientôt également un grand nombre de paroisses des diocèses de Nevers et de Bourges prirent l'habitude de s'y rendre processionncllement, ainsi que diverses institutions, telles que petits séminaires, collèges, pensionnats, patronages de jeunes gens, etc.
La principale fête du pèlerinage fut fixée au dimanche après le 19 septembre, anniversaire de l'apparition de la Sainte Vierge sur la montagne de la Salette.
En 1873, elle fut présidée par Mgr Grandin. venu de nos missions d'Amérique, pour assister au Chapitre général de la Congrégation. L'église n'étant pas assez vaste pour contenir les légions de pèlerins, dont les bannières s'agitaient sous un beau soleil, la famille Lafond, toujours ingénieusement charitable, ouvrit son parc seigneurial, qui offrait à la foule, avec l'ombre et la fraîcheur des arbres séculaires, un délicieux asile pour entendre la messe.
C'est donc vers ce bois touffu que se dirigea l'immense procession. Spectacle grandiose et ravissant !... Ces longues files de pèlerins, de tant de paroisses diverses, se déroulaient sur le chemin sinueux du coteau, et s'avançaient au chant des cantiques.
Vers onze heures, la messe commença avec les splendeurs d'un office pontifical, car tout avait été minutieusement prévu pour cette imposante cérémonie : superbe autel gracieusement dressé au milieu de gros chênes, disposés de telle sorte qu'ils formaient comme les colonnes de cinq grandes nefs aux épaisses voûtes de verdure ; au-dessus de l'autel, dais richement brodé d'argent et d'or ; en avant, trône épiscopal, recouvert d'étoffes précieuses ; sur le sol, tapis aux vives couleurs ; partout des guirlandes, des fleurs en abondance ; des milliers d'oriflammes suspendues aux branches, et mollement balancées par une brise légère.
Ravis, les pèlerins se rangèrent autour de l'autel brillamment illuminé. Ils se sentaient à l'aise dans ces larges allées, sous ces hautes voûtes de feuillage que la nature avait tendues au-dessus de leurs têtes. C'était comme un temple majestueux préparé par la Providence.
Tandis qu'ils admiraient ces merveilles, leurs oreilles étaient charmées par des accents harmonieux, une joie surnaturelle envahissait délicieusement leurs cœurs, et leurs yeux se mouillaient de douces larmes.
Dans l'intervalle de la grand'messe et des vêpres chantées aussi dans le parc, le sanctuaire béni de Notre-Dame de la Salette ne désemplit pas un instant. On y priait, on y brûlait des cierges, on se pressait dans la sacristie, pour se faire inscrire à la confrérie qui, à la seconde année de son institution, comptait déjà deux mille cinq cents membres.
Chaque année, en cette occasion, l'affluence était telle, qu'il fallut toujours célébrer les offices en plein air. L'église n'aurait pas contenu le quart des fidèles accourus.
— Qui eût jamais pensé autrefois, disait un curé dans sa stupéfaction, que j'amènerais, un jour, ma paroisse en pèlerinage àSaint-Andelain, naguère encore si indifférent à toute pratique religieuse l... A Domino factum est îstud, et est mirabîle in oculis nosiris ! Ah ! c'est bien, là, un prodige opéré par la droite du Tout-Puissant !
Parmi les paroisses le plus souvent représentées à ces pieuses réunions, notons, pour le diocèse de Nevers, celles de la Charité, Pouilly, Tracy, Mêves, Garchy, Sull3\ Saint-Laurent, Donzy, Cosne, Cessy, Alligny, Myennes, Neuvy, Pougny, Entrains, etc. ; pour le diocèse de Bourges, celles de Sancerre, Veau gués, Bué, Verdigny, Saint- Satur, Saint-Bouize, Chavignolles. Ménétréol, Sury-en-Vaux, etc.
Tous ces visiteurs qu'animait le même sentiment, se rencontraient dans une touchante fraternité, digne de l'âge d'or du christianisme. La diversité des chants ajoutait un charme de plus à la sainte union des âmes dans la même prière.
Le soir, les multitudes ne quittaient cette colline, désormais sanctifiée à leurs yeux, qu'avec le désir d'y revenir, pour y savourer encore les ineffables délices de cette inoubliable et si émotionnante manifestation de foi.
Ces affluences, toujours grandissantes, rendaient nécessaire la construction d'une nouvelle église assez vaste pour les contenir. Ce projet, qui éveillait chez tous d'ardentes sympathies, se réalisa grâce à l'inépuisable générosité du comte Lafond et de sa famille.
A ce bel édifice, terminé en 1877, rien ne manqua :nefs spacieuses ; vitraux superbes ; lustres étincelants ; deux chapelles de pèlerinage d'un goût artistique très prononcé, l'une dédiée à Notre-Dame de la Salette, l'autre à Notre-Dame de Lourdes ; ornements précieux, chasubles, dalmatiques, chapes en draj) d'or avec broderies en soie, travail de la comtesse
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Lafond ; splendides candélabres, placés de chaque côté du maître-autel sur des colonnes de pierre finement sculptées ; remarquables stalles du chœur ; riche table de communion, etc. Tout fut réuni pour donner à cette maison de Dieu un caractère de magnificence qui attirât les âmes. Ainsi s'ajouta un nouveau sanctuaire à ceux, si nombreux déjà, que les Oblats avaient l'honneur de desservir à la gloire deleurMère Immaculée. 11 fut, comme les autres, une source abondante de conversions, car les confessionnaux y étaient assiégés. Comment supposer que la Sainte Vierge jirît possession de cette colline, si ce n'est pour y accomplir, là aussi, des miracles de tout genre, en faveur des âmes rachetées par le sang de son divin Fils ?
§ 4 Missions dans le ^Nivernais et le Berry.
En dehors des jours d'affluencc, il régnait à Saint- Andclain un calme <pii permettait aux Oblats de réaliser le double programme de vie active et de vie contemplative, tracé par leurs saintes Règles.
Après les fatigues d'une campagne apostolique, ils y jouissaient d'une tranquillité reposante, aussi profitable pour leur sanctification personnelle que pour le salut du prochain.
Rien, en effet, ne venait les distraire, alors, du recueillement de la cellule, ou des laborieuses préparations que le zèle impose pour les missions, à prêcher, but premier de leur vocation. Ils goûtaient donc pleinement les joies austères et saines de l'étude, les charmes de la vie de famille et les douceurs de la piété.
Leur maison, bâtie spécialement pour eux et en vue des besoins d'une communauté religieuse, était spacieuse, commode et complétée ])ar une jolie chapelle intérieure. En avant s'étendait une assez grande oour, arrangée en parterre, avec une belle terrasse, d'où l'œil embrassait un immense horizon.
L'enclos, tout fermé de murs, possédait de larges allées aux frais ombrages, une vigne, un verger productif et un jardin potager.
Une forêt, sur laquelle s'ouvrait une porte de communication, abritait l'habitation, en arrière, contre les vents du nord.
Mais le champ spirituel à défricher était bien dur !
Si l'on excepte le Morvan, dans la partie orientale du département de la Niè\Te, les Missionnaires se trouvaient généralement en présence de populations tombées dans une profonde léthargie. Les notions les plus élémentaires du christianisme étaient, parfois, si obscurcies et obli-
térées, que les débris qui en subsistaient encore, disparaissaient presque, ensevelis sous un amas de préjugés enracinés, dus, pour la plupart, aux mauvaises lectures. - ■•--^
Il ne s'agissait donc pas seulement de réparer quelques brèches faites à l'édifice religieux ; il fallait le restaurer de fond en comble, sans négliger la base, toujours plus ou moins ébranlée.
Dans cette œuvre de régénération, les Oblats, sans se décourager,
Saint- Andelain. — Maison des Pères.
(Le portrait du P. Mouchette est dans le tome I, p. 486.)
se montrèrent d'infatigables apôtres. A leurs yeux, leur dignité de messagers divins grandissait en proportion des obstacles. Rallumer le flambeau de la foi dans une âme, pour la ramener des régions lointaines du doute ou de l'incrédulité, n'est-ce pas un ministère sublime, j^lus élevé même que celui de réconcilier avec Dieu de simples pécheurs ?
L'expérience démontra l'efficacité des missions, j^our fondre cette glace et dissiper ces ténèbres. Conscients du danger que couraient leurs ouailles, par le contact journalier avec ceux qui ne croyaient pas, les prêtres de paroisse s'estimaient heureux, quand ils pouvaient maintenir la religion au niveau où ils l'avaient trouvée. Que de fois, au contraire.
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ils avaient à gémir, en assistant, impuissants, au travail de décomposition morale qui s'accomplissait autour d'eux !
Avec l'intuition d'un zèle éclairé, Mgr Forcade regardait les missions comme le principal moyen de résurrection pour son diocèse. Aussi, quand le comte Lafond lui proposa d'établir les Oblats à Saint- Andelain, adhérat-il. de tout cœur, à un projet qui entrait si parfaitement dans ses vues.
Nous ne citerons pas les nombreuses localités évangélisées par nos Pères, dans les deux départements de la Nièvre et du Cher. Chaque année, ils donnaient une quarantaine de missions et retraites paroissiales, outre une foule de sermons de circonstances, pour les adorations et les fêtes patronales.
Très pénibles, d'ordinaire, étaient ces missions, à cause de l'éloignement des hameaux, disséminés à des distances variant de un à sept ou huit kilomètres. Les plus éloignés de l'église n'étaient pas toujours les moins peuplés.
Avec le beau temps, l'inconvénient était médiocre : mais la période des missions comprenant, de préférence, l'automne et l'hiver pour les populations agricoles, les beaux jours étaient chose plutôt rare. Le plus souvent donc, les Missionnaires devaient patauger dans la boue et la neige, pour ne rentrer (]ue très tard chez eux.
Les prédications, en effet, ne pouvaient avoir lieu que le soir, après les travaux de la journée. Et dans quel local ? Dans une pièce un peu s])acieuse, ou dans une grange ouverte à tous les vents.
Par suite de cet éparpillement des gens, les réunions générales, si propres à dompter les résistances et à tuer le respect humain, étaient souvent impossibles, ou nécessairement peu nombreuses.
On devine quelle somme de zèle il fallait déjoloyer pour éclairer ces intelligences. Que de fatigues aussi !..,
Toutes ces expéditions apostoliques obtinrent un succès relatif. Les Missionnaires eussent voulu davantage, car ils songeaient surtout à ce qui n'avait pu se faire. Mais les curés ne cachaient pas leur joie, parce que le résultat dépassait toujours leurs espéranees les plus optimistes. Aussi les demandes de missions se multi])liaient-elles, bien au delà de ce que les Pères pouvaient en accepter.
En moyenne, chaque année, ils évangélisèrent cinquante mille âmes. S'ils ne réussirent pas à amener tous les auditeurs à la Table sainte, du moins ils leur réajiprirent le chemin de l'église, et les instruisirent des vérités du salut.
Sans se berecr d'illusions, et ne comi)tant pas sur de brillants succès comme résultat immédiat d'un labeur parfois écrasant, ils partaient.
le cœur joyeux, pour des localités où ils n'avaient humainement rien à attendre. Ils savaient que l'ignorance et l'indifférence religieuses accumulent des obstacles que seuls le temps et la patience arrivent à surmonter. Ils travaillaient dans la mesure de leurs forces, plus même que leurs forces ne semblaient le leur permettre. Pour le reste, ils s'en remettaient à Dieu, qui peut, quand il le veut, réduire les volontés les plus rebelles.
Cette confiance ne fut pas déçue. Plus d'une fois, le Seigneur récompensa, d'une façon visible, leur générosité et leur abnégation si méritoires.
Leurs courses ne se bornèrent pas aux départements de la Nièvre €t du Cher. Ils rayonnèrent aussi dans l'Yonne, et poussèrent même jusqu'en Bretagne.
Le P. Jungbluth,
Missionnaire, puis supérieur à Saint- Andelain,
et prédicateur très goûté de retraites pastorales dans de nombreux diocèses.