CHAPITRE IX
Durant la guerre franco -allemande
§ 1 En Lorraine.
Au lendemain de la définition du dogme de rinfaillibilité pontificale par le Concile du A'atican, 18 juillet 1870,. la guerre éclatait entre la France et l'Allemagne, et un déluge de feu s'abattait sur notre malheureux pays.
Après les combats sanglants de Wissembourg et de Reichshoffen^ 4 et 6 août, la Lorraine fut envahie rapidement.
La première de nos maisons qui eut à souffrir de l'agression ennemie, fut donc celle de Nancy.
Depuis quelques années, par d'utiles transformations et de notablesagrandissements, elle était devenue assez vaste et commode, pour abriter deux commimautés distinctes : celle des Missionnaires et celle du noviciat. La prospérité de notre œu^Te dans cette ville était donc des plus satisfaisantes, quand elle fut brusquement interrompue par les calamités et les horreurs de la guerre. On dut subitement fermer le noviciat, et envoyer les novices à Autun, car le bruit se répandait que les autorités prussiennesdécréteraient la levée en masse de tous les jeunes gens du pays.
Nos Pères eurent, pendant six mois, à loger et à nourrir plus de treize cents Allemands, se succédant, les uns aux autres, par escouadessans cesse renouvelées. Toutes leurs épargnes y passèrent, et, quand leurs ressources furent épuisées, ils n'eurent d'autre moyen, pour subvenir à ces énormes dépenses, que celui d'emprunter quatre mille francs aux Chartreux de Bosserville.
Exigeante et tumultueuse, la soldatesque transporta, dans cette habitation, d'ordinaire si calme et si recueillie, les grossières allures de la caserne et du corps de garde.
Sur la montagne de Sion, notre établissement eut aussi à payer un large tribut de guerre, en hébergeant de nombreuses troupes bavaroises ;: mais, grâce à la présence de i)hisicurs officiers, nos Pères souffrirent moins que ceux de Nancy, de la brutalité des passants.
126 EX FEAXCE
A Paris. Pendant le siège.
Dès le début des hostilités, les Oblats installèrent, spontanément et à leurs frais, une ambulance dans leur maison générale de la rue de Saint- Pétersbourg. Les Sœurs de TEspérance en furent les infirmières intelligentes et actives. Nos Frères convers. avec un dévouement c{ui ne se lassa jamais, les remplaçaient, le soir. Après les travaux de la journée, ils passaient la nuit au chevet des malades.
En même temps, les Pères se constituaient aumôniers volontaires.
Parmi les mobiles appelés à la défense de la capitale, beaucoup, originaires de la basse Bretagne, comprenaient peu le français. Notre P. Cléach qui connaissait tous les dialectes de cette province, leur prodigua, pendant la durée du siège, les soins de son ministère. Il parcourait toutes leurs casernes, depuis le Louvre jusqu'à l'Hôtel de Ville, à Montrouge, à Romainville, etc., et les baraquements construits à leur usage, le long des boulevards extérieurs.
Non content de cet apostolat, il les réunissait dans une des plus grandes églises, j30ur leur prêcher en leur langue. Son zèle fut très apprécié, en haut lieu.
A ce propos, le P. Martinet écrivait, le 15 novembre :
— Le P. Cléach devient homme de cour. Hier, il a déjeuné avec le ministre de la guerre, général Le Flô.
De leur côté, les Pères Jolivet, Corbin, Voirin, etc., visitaient régulièrement non seulement les blessés dans les ambulances, mais les malades à domicile. Ceux-ci étaient fort nombreux, car plusieurs épidémies extrêmement graves régnaient alors dans Paris, notamment le typhus et la petite vérole. Le chiffre de ceux qui mouraient augmentait sans cesse, et il y eut jusqu'à cinq mille décès par jour.
Là ne se bornait pas le dévouement des Oblats. Quand, le 30 novembre et le 2 décembre, l'armée de Paris essaya de percer les lignes allemandes, par les combats meurtriers de Champigny, le P. Martinet accompagna l'un des régiments, comme aumônier militaire, confessant et administrant les blessés sur le champ de bataille, malgré les balles qui sifflaient audessus de sa tête et les obus qui tombaient à côté de lui.
Tous nos Pères eussent voulu accomplir, le plus souvent possible, un ministère de ce genre, malgré les dangers qu'il entraînait, et surtout à cause de ces dangers. Dès le commencement du siège, le 20 septembre, ils se mirent, dans ce but, à la disposition de M. Bayle, vicaire général, chargé de l'organisation de l'aumônerie. On supposait qu'il y aurait de nombreux et sanglants combats autour des fortifications.
M. Bayle désigna les Oblats pour la partie des remparts du nordouest, qui bordaient le dix-septième et le dix- huitième arrondissement : ceux des Batignolles et de Montmartre, près de leur maison. Comme, durant tout le siège, l'ennemi ne prononça aucune attaque dans cette région, ils n'eurent pas l'occasion de se dévouer connne ils l'auraient voulu.
Pendant cinq mois, les Pères et Frères demeurés à notre maison de
Paris. — Maison générale.
Autel de la chapelle intérieure de la Communauté. (Vue de l'intérieur de la chapelle publique dans le tome I, p. 499.)
la rue de Saint-Pétersbourg, vécurent complètement isolés du reste de la France et du monde entier, sans aucune nouvelle de tous ceux qu'ils aimaient, isolement aussi total et aussi long que celui auquel sont exposés nos Missionnaires, dans les contrées les plus reculées du Mackenzie, au voisinage du pôle nord.
De temps en temps, il est vrai, des ballons s'élançaient de Paris, emportant des lettres ; et, par ce moyen, les assiégés pouvaient parfois donner de leurs nouvelles ; mais aucun ballon ne venait du dehors jusqu'à
Paris, car on ne savait pas les diriger, et les aéroplanes n'étaient pas inventés encore.
De Tours et d'autres villes, lorsque la température n'était pas trop froide, ou l'atmosphère trop nébuleuse, on lâchait sur la capitale des pigeons voyageurs, qui regagnaient leurs colombiers, en portant sous leurs ailes des centaines de dépêches, réduites à des dimensions microscopiques par la photographie ; mais le plus grand nombre étaient des communications gouvernementales, ou d'interminables discours de Gambetta. Comme celles adressées aux particuliers devaient céder le pas aux pièces officielles, leur tour n'arrivait qu'en dernier lieu, ou même pas du tout.
Ainsi les dépêches envoyées aux Oblats de Paris par leurs confrèresdé Tours ou de Bordeaux, ne leur parvinrent cpi'une dizaine de jours après la levée du siège, alors qu'il avaient déjà reçu par la poste ordinaire, aussitôt rétablie, des lettres de France, d'Angleterre et même d'Amérique, d'une date postérieure à celle des dépêches que les messagers ailés devaient porter si vite, et dont la moindre ne coûtait pas moins de dix francs.
Durant les derniers mois du siège, la population fut soumise à de rudes privations, sous le rapport de la nourriture. En décembre, la ration de pain allouée quotidiennement à chaque personne, ne devait pas dépasser trois cents grammes. Celle de viande atteignait trente grammes seulement. Bientôt, néanmoins, ce ne fut plus que de la viande de cheval, d'âne ou de mulet.
Quant au pain, pour suppléer à la farine de froment, on recourut aux pois, lentilles, fèves et légumes de toute sorte. De ce mélange résultait quelque chose de brun et de compact, qui fondait dans le potage comme du beurre. Peu agréable à la vue, il n'était, cependant, pas trop lourd à l'estomac. D'ailleurs, la quantité minime qu'on en donnait préservait du danger des indigestions.
Afin que la répartition se fît sans fraude, ni passe-droit, des cartes furent distribuées à chaque chef de famille, indiquant son nom, son adresse et le nombre de personnes aux besoins desquelles il avait à pourvoir. Chacune de ces cartes ne pouvait être présentée qu'au boulanger et au boucher désignés sur chacune d'elles.
La municipalité avait fixé le prix de ces aliments indispensables, suivant un tarif relativement peu élevé. Mais les autres objets de consommation n'étant pas taxés officiellement, montaient à des prix fabuleux. Une douzaine d'œufs, par exemple, valait trente francs ; un modeste lapin, ou un maigre poulet, ne coûtait pas moins.
Pour obtenir d'être servi, il fallait faire queue, durant des heures
entières, aux portes des boulangeries, bouclieries, épiceries, malgré les rigueurs d'un hiver exceptionnellement froid, sous la pluie glaciale, ou les ])ieds dans la neige.
— Nous avons mangé ])ar gourmandise de la viande de cheval, une fois, écrivait le P. Martinet, le 29 octobre. Je ne compte pas les jours où nous en mangeons sans le savoir. Nous n'y avons, du reste, aucune répugnance. La viande d'âne est plus fine encore... et celle d'ânon !... c'est tout à fait de l'extra !... Nous nous en permettrons, peut-être, le jour de la Toussaint !...
Avec une pointe d'humour, le P. Aubert écrivait aussi :
— Le 8 décembre, pour notre principale fête patronale, puis pour celle de la Xoël, notre cher Frère cuisinier nous a procuré un véritable régal. Ces jours-là parut sur table... devinez quoi ?... U7i pâté de rats... et nous le trouvâmes excellent !... Il est ^'rai que nous ignorions ce qu'il contenait... Si nous l'avions su. plus d'un probablement en eût perdu l'appétit.
Cependant, grâce aux provisions qu'ils avaient faites, car dès la chute de Sedan ils avaient prévu le siège de Paris, les Pères n'eurent pas trop à souffrir. Ils purent même aider bien des personnes qui se trouvaient dans l'embarras.
Le bombardement ne causa pas grand mal à la population, et excita plutôt un sentiment de curiosité que de crainte. Si ses effets sont terribles sur une petite ville, dont les maisons sont pressées les unes contre les autres, il ne pouvait en être de même, alors, pour une cité immense, toute coupée de boulevards, d'avenues, de terrains vagues, de squares et de jardins publics. Les engins destructeurs n'avaient pas encore atteint la puissance qu'ils eurent depuis.
Un obus tombant sur une maison, enfonçait deux ou trois planchers, et occasionnait quelques dégâts, quand il éclatait, ce qui n'arrivait pas toujours ; mais ces dégâts étaient peu importants et facilement réparables. Il n'y eut généralement de très endommagé que les devantures de magasins et les meubles.
Comme aussi les canons n'avaient pas encore une portée aussi longue cjue celle qu'ils eurent plus tard, les projectiles n'atteignaient que la partie de la capitale bâtie sur la rive gauche de la Seine. La maison des Oblats étant sur la rive droite, à une assez grande distance du fleuve, nos Pères vécurent, sous ce rapport, dans une complète sécurité, quoique ce fût, sous le ciel de Paris, un grondement continuel de la canonnade. On s'y était même rapidement habitué.
— Nous lisions bien, tous les jours, les relations que le gouvernement III 9
publiait sur les opérations du siège et les résultats du bombardement, écrivait le P. Aubert, six mois après ; mais, comme si nous avions lu le récit du siège d'une ville située à cent lieues de nous. Si je ne l'avais éprouvé, je n'aurais jamais cru qu'on pût se faire à ces drames terribles, et en être le témoin impassible. Assurément je ne constituais pas une exception. Cela explique le courage et la constance montrée par la population, malgré les dures privations imposées par le blocus. Elle n'accepta la capitulation que lorsqu'elle fut convaincue qu'elle ne pouvait plus être secourue par les armées de province, et que ses provisions étaient presque épuisées.
"Pendant la Commune.
Paris se rendit, le 28 janvier 1871. et fut frappé d'une contribution de guerre de deux cents millions de francs ; mais il était plus gravement atteint par les ferments de discorde qui couvaient dans ses murs et allaient donner naissance à la Commune.
Le gouvernement de la Défense nationale qui avait succédé àl'Empire, avait laissé ouvrir, durant le siège, un grand nombre de clubs, où, chaque soir, accourait la partie turbulente de la population, pour y répéter, sur tous les tons, les maximes révolutionnaires les plus subversives. Des énergumènes y portaient à la tribune les motions les plus insensées, toujours accueillies j^ar des applaudissements frénétiques.
Au milieu de blasphèmes horribles. Marat. Robespierre, Danton et consorts étaient invoqués comme des divinités, et proposés comme des modèles à suivre.
Cette agitation malsaine se propageait, en outre, au dehors par la mauvaise presse, que nul frein ne retenait, et qui soufflait la révolte, en pervertissant de plus en plus les esprits. On ne tarda pas à constater ce qu'un apostolat, inspiré par la haine des institutions sociales et surtout de l'Eglise, produisait de désastreux sur les gens qui ne professaient aucune religion, et ne perdaient aucune occasion d'insulter furieusement les prêtres.
Plusieurs fois, déjà, durant le siège, on se vit à la veille d'une guerre civile. Le 8 octobre, des milliers de gardes nationaux se livrèrent à des manifestations tumultueuses, devant l'Hôtel de Ville, aux cris mille fois répétés de : Vive la Commune !
A divers intervalles ces désordres se renouvelèrent. Si le gouvernement, soutenu par la troupe, réussit à les réprimer, ce ne fut jms sans
peine. Les hommes sensés se demandaient si, de ces moiuemcnts séditienx, ne sortirait jias l)icntôt un malheur phis grand encore que celui de l'invasion étrangère.
Braillards et socialistes se montraient beaucoup moins soucieux de repousser les Prussiens, que de s'emparer du pouvoir, pour faire triompher leurs idées destructives, et pour établir partout l'anarchie, but suprême de leurs efforts.
Quelques jours après la capitulation de Paris, se firent, dans toute la France, les élections ])our l'Assemblée nationale.
Composée en très grande partie de conservateurs, amis de l'ordre, et de bons catlioliques, elle se réunit à Bordeaux, le 12 février. Formidable se présentait la tâche qu'elle avait à remplir, vu la gravité des questions à résoudre et la multitude de périls à conjurer.
Si les députés de province étaient, pour la plupart, excellents, les trois quarts de ceux que Paris envoya, se distinguaient par leurs idées révolutionnaires, poussées jusqu'à la fureur. Dès les premières séances, les socialistes parisiens prétendaient agir en maîtres, et prendrela direction des affaires. Ils affichaient le plus profond mépris pour la majorité bien pensante, dont les membres, selon une expression dédaigneuse qu'ils leur jetaient souvent à la face, n'étaient que des ruraux et des campagnards.
S'attribuant généreusement le monopole de l'esprit, de la distinction et de la capacité ; sachant, en outre, que leurs partisans de la caj)itale possédaient un armement immense et des munitions inépuisables, ils croyaient le moment venu de dicter la loi à la France, et de lui imposer par la violence les sanglantes théories de 93.
I^n même temps, la populace de Paris s'agitait menaçante. Un ])ouvoir occulte qui se nommait lui-même le Comité central de la garde nationale, donnait déjà des ordres publics, et s'arrogeait le droit de gouverner la capitale.
A son instigation, le drapeau rouge flotta au sommet de la colonne de juillet, érigée sut la place de la Bastille en l'honneur des victimes de la révolution de 1830; puis, les gardes nationaux de Belleville, quartier ouvrier le plus mal famé de Paris, se mirent à piller les magasins de poudre et de cartouches, et traînèrent, sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre, de nombreux canons.
C'eût été une souveraine imj)rudence d'abandonner aux mains du pcujile (]ui les réclamait comme sa ])roj)riété, tant de bouches à feu et ces amas énormes de munitions.
Le 18 mars, au juatin. l'armée tenta donc de désarmer la garde
nationale, et de s'emparer des pièces d'artillerie disposées en batteries sur les éni'nences qui dominent la grande cite. La maison des Oblats se trouvait dans le voisinage immédiat du principal théâtre de l'action, et, de leurs fenêtres, ils apercevaient les sentinelles placées aux issues de la place de Clichy.
D'heure en heure, le tumulte et l'agitation croissaient. Des bruits sinistres circulaient dans la foule. On parlait d'un grave échec subi par les troupes gouvernementales, du triomphe de l'émeute, de généraux assassinés, d'une révolution imminente.
Malheureusement ces nouvelles inquiétantes n'étaient que trop vraies. Le gouvernement légal n'ayant pu amener des forces suffisantes sur le lieu du combat, avait été battu.
Aussitôt, de redoutables barricades, faites de lourds pavés arrachés au sol, se dressèrent autour des principales places de Paris, transformé ainsi, presque subitement, en un vaste ensemble de forteresses hérissées de canons, et commandant les artères les plus importantes : rues, avenues, boulevards.
11 y en avait une à la place de Clichy. au bout de la rue de Saint- Pétersbourg, à cent mètres à peine de notre maison si connue dans tout le quartier de Montmartre, et dont la façade austère révélait, d'ailleurs, à tous les yeux, la présence d'une communauté religieuse.
Nos Pères virent cette barricade sortir de terre et s'achever en très peu de temps, par le concours de gardes nationaux en uniforme, d'hommes en blouse, de gamins et de femmes exaltées qui s'y employaient avec une extrême ardeur. Des boîtes à mitraille s'entassaient autour de la statue de Moncey qui s'élève au centre. De gros postes de gardes nationaux et de fédérés y stationnèrent depuis, jour et nuit. Elle devenait ainsi un véritable camp retranché.
Désormais, les Pères ne pouvaient paraître en soutane, car les choses prenaient de i)lus en plus une très mauvaise tournure.
Pendant le siège, en prévision de tout événement, ils s'étaient pourvus d'habits séculiers qui ne leur servirent guère, alors, mais qui allaient, maintenant, leur devenir indispensables.
Après avoir constaté son impuissance, le gouvernement s'était transporté à Versailles, avec l'Assemblée, les administrations et l'armée. Paris restait donc complètement à la discrétion de l'émeute triomphante, qui disposait de deux mille canons, de munitions en abondance, et possédait les forts de la rive gauche, à l'exception de celui du Mont Valérien, ceux de la rive droite restant occupés par les Allemands.
Elle avait à ses ordres plus de deux cent mille gardes nationaux, armés, organisés et aguerris par la défense précédente de la capitale :
gens corrompus, aux faces patibulaires, à l'aspect bestial, sortis de toutes les tavernes, de tous les bouges, de tous les bagnes ; la })lu})art sales et vieillis, avant riieure, par l'habitude du vice ; ne respirant que la haine et le blasphème, et capables de tous les crimes contre Dieu et l'humanité. Ces soldats de la révolution acclamaient Garibaldi comme général en chef. Jamais insurrection ne fut si puissamment outillée.
— Se figure-t-on, écrivait le P. Soullier, ces moyens si formidables d'attaque et de défense, réunis dans les mains de socialistes enragés, forçats en rupture de ban, ennemis de la société, bandits cosmopolites, accourus du monde entier comme à la curée, ligués ensemble pour livrer l'assaut à toutes les institutions divines et humaines !... Nous étions tombés sous la pire des tyrannies ; nous verrions des abominations inouïes, des orgies dégoûtantes, des attentats atroces et de tout genre se produire sous le couvert et au nom de la liberté !
A ce moment, les ressources ijue le gouvernement pouvait opposer, étaient si faibles, que, si la Commune, le 19 mars, ou le lendemain, eût marché sur Versailles, c'en était fait de lui et de la France.
Mais, avant tout, elle s'occupa de persécuter les braves gens de la capitale : c'était pour elle l'essentiel.
Des commissaires furent aussitôt institués pour recevoir les dénonciations contre les suspects. Le calendrier de 1793 remplaça le calendrier grégorien.
Une foule de journaux abominables naquirent instantancment du nouveau régime, comme les champignons vénéneux naissent du fumier. Impossible d'imaginer quelque chose de plus impie, de plus féroce et de plus impudent c[ue ces feuilles se donnant la mission, au nom de la liberté, de pousser à la haine, au pillage, à la mort de tous les citoyens honnêtes et paisibles, spécialement des prêtres et des religieux. Pour ceux-ci, Paris devenait une vaste jirison, gardée, à toutes les portes, par d'impitoyables geôliers.
Seulement le 3 avril, les fédérés se décidèrent à marcher sur Versailles ; mais ils furent repoussés, sur toute la ligne, par rarmce qui avait eu le temps de se réorganiser.
Pour se venger, la Commune proclama le régime de la Terreur, fit arrêter Mgr Darboy, archevêque de Paris, M. Deguerry. curé de la Madeleine, plusieurs autres curés, et un certain nombre de religieux, dont les maisons furent pillées par la populace ameutée.
— A la nouvelle de l'arrestation de l'archevêque, écrivait le P. Soullier, la consternation se réi)andit dans Paris. La liberté et la vie de tous les prêtres se trouvèrent menacées. Nous vîmes, alors, se |)roduirclcs actes les plus touc]\ants de dé^•()ut■mc■llt de la i)art des fidèles. De nombreuses
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personnes nous offrirent les clefs de leurs maisons, pour nous y ménager un asile. D'autres nous tenaient au courant de tout ce qui se disait, ou se tramait contre notre Communauté, dans les clubs, ou réunions militaires du quartier.
Prévenus que leur demeure serait incessamment visitée, c'est-à-dire pillée, les Pères se hâtèrent, durant la nuit, de faire transporter ailleurs ce qu'ils voulaient le plus sauver : vases sacrés, linges et ornements d'église, la partie principale des archives, et ce qui était de nature à tenter davantage la convoitise des pillards.
Dieu permit que cette visite domiciliaire n'eût pas lieu, mais on resta constamment sur le qui-vive.
De nouveaux avis leur étant parvenus d'une prochaine descente chez eux des stipendiés de la Commune, et le péril étant évident, ils crurent que la prudence leur commandait de suivre, à ce moment critique, le conseil de Notre-Seigneur : Quand on vous persécutera dans un endroit, fuyez dans un autre.
Ils se dispersèrent donc chez des amis, désireux de les recevoir.
A la maison ne resta que le P. Aubert, muni d'un diplôme de citoyen anglais, qu'il avait obtenu, durant son long séjour en Canada. Les deux Frères convers Chounavel et Roussenq lui tinrent compagnie.
Cette séparation ne s'accomplit pas sans une émotion profonde. Se reverr ait-on ?... Le lendemain était si incertain !
Néanmoins, au-dessus des tristesses du ])résent et des menaces de l'avenir, ils goûtaient une douce consolation : celle de savoir que leur qualité de prêtres et de religieux leur attirait la haine farouche des méchants.
Comment ne pas se rappeler, en ce moment, la parole du divin Sauveur :
— Le serviteur n'est pas plus grand que le Maître. Comme ils m'ont persécuté, ainsi ils vous persécuteront !
Et cette autre :
— Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice ! Estimez-vous bienheureux, lorsqu'on vous maudira, que l'on vous persécutera, et que l'on accumulera contre vous les mensonges et les calomnies, à cause de moi. Réjouissez-vous, alors, et tressaillez d'allégresse, car votre récompense est abondante dans le royaume des cieux. Ainsi ils ont persécuté les projjhètes qui ont vécu avant vous !
Pour sauvegarder, autant que possible, l'immeuble dont il assumait la garde, le P. Aubert. imitant l'exemple de beaucoup d'étrangers qui se couvraient des couleurs de leur nationalité, arbora, sur la porte
principale, un drapeau aairlais. Cet insigne y resta juscprà la eliute de la Commune, et ne contribua pas peu à sauver la maison.
Nous ne raconterons pas ici toutes les ignominies, profanations d'églises et forfaits de tous genres commis par la Commune, pendant son rècrne de deux mois ; ni cette lutte gigantesque que l'armée régulière dut entreprendre contre elle, dans les rues et places de la capitale, pour en avoir finalement raison ; ni les incendies de tant de palais publics et de maisons particulières, allumés par les fédérés et les pétroleuses, et qui accumulèrent tant de ruines ; ni les préparatifs sataniques des insurgés, pour détruire tout Paris par des mines puissantes, disséminées dans les égouts et reliées par des fils électriques : ce serait sortir du cadre de cette Histoire.
Relatons seulement ce qui concerne spécialement notre famille religieuse.
Dans les clubs qui se tenaient en plein vent sur la place de Clichy, au quartier des Batignolles et à celui de Montmartre, notre maison était signalée comme une jésuitière parfaitement digne des sollicitudes de la Commune. Ces accusations étaient formulées par ceux-là mêmes qui ne cessaient de réclamer la mort des otages, le pillage des propriétés, l'abolition de la religion et l'assassinat des prêtres.
En outre, les très nombreux enterrements de fédérés qui défilaient, chaiiue jour, le long de la rue de Saint-Pétersbourg, en grande parade, avec faisceaux de drapeaux rouges aux quatre coins des corbillards, clairons, tambours et cortège militaire, permettaient aux insurgés de contempler tout à leur aise la façade de notre chapelle, de s'interroger mutuellement du regard au sujet de cette porte toujours fermée, du drapeau qui flottait dessus, et de retenir notre numéro. Ils se montraient cette maison, en se faisant des signes d'intelligence.
Comment a-t-elle échap])é aux âpres convoitises et aux passions sauvages d'hommes })erdus de mœurs, qui assistaient quotidiennement à des réunions où l'on émettait constamment des motions comme celles-ci
— Jetons tous les religieux et toutes les religieuses dans la Seine, ou fusillons-les !... Nous n'arriverons à fonder la Sociale qu'après avoir fait tomber cent mille têtes !... Nous ne serons heureux que lorsqu'il n'y aura plus ni patrons, ni riches, ni prêtres !... Les prêtres sont des bandits, et les églises sont des repaires, où ils ont assassiné moralement les masses !... Le critérium de notre révolution, c'est la mort aux prêtres !,.. Les prêtres nous embêtent depuis (lix-ticuf siècles : il faut maintenant qu'ils y ])asscnt tous, et que nous débarrassions, une Ijonnc l'ois, la terre de cette engeance exécrable !... etc.. etc.
Ainsi entourée de ses pires ennemis et sans cesse sous leurs yeux.
notre maison ne doit-elle pas sa conservation à une sorte de miracle ? On ne peut expliquer naturellement sa préservation. C'est sans doute un effet de la vigilance particulière de la divine Providence, et de la protection de la Vierge Immaculée.
Malgré cette haine furieuse contre le clergé, nos Pères, cependant, ne cessèrent pas de sortir et de circuler dans Paris. Ils s'étaient revêtus de costumes séculiers, précaution indispensable, pour ne pas courir, à chaque instant, le risque d'être écharpés. Mais, grâce à cet innocent stratagème, ils jouissaient dans les rues, places et boulevards, d'une sécurité absolue, plus encore que dans les maisons amies, où ils s'étaient réfugiés, parce que celles-ci. appartenant à des gens honnêtes, étaient plus ou moins l'objet de la surveillance des communards.
Une fois disparus dans la foule, les Pères échappaient aux soupçons, pourvu qu'ils ne rencontrassent pas quelque mauvais garnement qui les eût reconnus et dénoncés aux gardes nationaux présents partout. Dans ce cas, ils étaient sûrs d'aller coucher, le soir, à la Conciergerie, à la Roquette, ou à Mazas. On les aurait mis parmi les otages, et réservés pour le jour des sanglantes exécutions.
Sur eux se serait assouvie, au moment de la suprême défaite, la rage infernale des communards exaspérés.
Enfin, le dimanche. 21 mai. l'armée française entrait dans Paris par la porte de Saint-Cloud. forçait d'autres parties des remparts, et s'avançait vers le centre de la cajntale par toutes les rues du midi et de l'occident de la ville.
Dès le lundi matin. 22, elle se trouvait dans la rue de Saint-Pétersbourg, et engageait avec les fédérés une vive fusillade qui dura toute la journée.
Pour se garantir des balles, ou. du moins, amortir leur choc, et pouvoir circuler à l'intérieur, le P. Aubert et le Fr. Chounavel capitonnèrent les fenêtres des corridors avec des matelas.
Pendant la nuit, les soldats amenèrent des canons, et. afin de détruire plus promptement la barricade de la place ClichV: établirent une batterie dans la rue de Saint-Pétersbourg, en avant de la ])lace d'Europe.
A l'aurore commença un duel d'artillerie qui heureusement, pour notre maison située entre ics combattants, ne dura pas longtemps.
Bientôt la barricade vola en éclats. Nos soldats, avec une impétuosité irrésistible; s'élancèrent alors sur les fédérés qui la défendaient, en tuèrent plusieurs, s'emparèrent de leurs canons, et s'établirent solidement sur le terrain conquis.
En vain, les insurgés tentèrent un retour offensif : un violent feu de file les repoussa.
Tout le quartier d'Europe et celui des Batignolles furent déli\Tés, dans le courant de cette journée.
Grâce à Dieu, le P. Aubert et le Fv. Chounavel étaient sains et saufs ; mais la maison semblait avoir subi un siège : une foule de vitres brisées ; des traces de balles partout, sur les planchers, dans les plafonds, le long des murs, dans les cellules mêmes, où l'on trouva des balles aplaties contre les cloisons ou sur les meubles ; il y en avait jusque dans les mansardes, dont les charpentes étaient traversées de part en part.
Naturellement, la façade extérieure avait plus souffert encore. Elle était comme toute mouchetée par les balles, qui avaient produit des éraflures innombrables, en écornant les sculptures, moulures, pignons et toutes les ])arties en relief.
Quant à la chapelle qui avait inspiré le plus de crainte, elle avait été merveilleusement j^réservée : quatre trous de balles dans les vitraux. Rien de plus.
On ramassa aussi dans la cour, au milieu d'une grande quantité de balles, un énorme éclat d'obus, long de vingt-cinq centimètres, et pesant plusieurs kilos. Ce projectile était venu mourir, là. sans rien endommager. S'il avait heurté avec toute sa force contre la chapelle, il l'eût percée d'outre en outre, en y causant d'affreux dégâts. La Providence l'aA ait protégée.
Dans les autres quartiers, la bataille dura encore toute la semaine. La canonnade ne cessa pas un seul instant : c'était un tonnerre ininterrompu, un vacarme infernal. Par-dessus le sourd grondement des grosses pièces, on distinguait les coups secs de la fusillade et le crépitement des mitrailleuses.
Paris tout entier était noyé dans une fumée épaisse, sillonnée par les éclairs lugubres des canons, et rougie par les flammes gigantesques des noml>reux incendies, allumés sur tous les points de la capitale, par les insurgés en déroute.
Ainsi brûlèrent le Ministère des finances, les Tuileries, le palais du Conseil d'État, celui de la Légion d'honneur, l'Hôtel de Ville, le Palais de Justice, la Préfecture de jiolice, les immenses docks de la Villette, la Cour des Comptes, une grande partie de la rue Royale et de la rue de Rivoli, quantité d'établissements publics et de maisons i)articulières.
La rage des insurgés vaincus ne connaissait plus de ])orncs. 11 ne leur suffisait pas d'avoir assassiné Mgr Dar])oy et les otages : leur dessein
était de détruire complètement Paris, en le faisant sauter avec tous ses habitants.
Cet affreux complot eût réussi, sans la présence d'esprit et le courage des soldats, dont les uns poursuivaient les fédérés, tandis que les autres, dès qu'une rue était en leur pouvoir, descendaient aussitôt dans les égouts, pour couper immédiatement les fils électriques qui devaient mettre le feu aux mines préparées partout, et chargées abondamment de poudre, de dynamite et de pétrole.
Pires que des sauvages, ces insurgés possédaient réellement le génie du mal. 11 y avait de quoi être frappé de terreur, en songeant à l'habileté satanique avec laquelle ils avaient organisé les choses, pour tirer de leurs vainqueurs la plus implacable des vengeances.
Tout devait s'écrouler, sous un jeu d'explosions formidables.
Si Paris n'a pas été complètement enseveli sous ses décombres, ce n'est pas la faute de ces sombres bandits. Ils avaient tout combiné po'.ir cela !...
§ ^ Autun. Garibaldiens et varioleux.
Dans la nuit du mardi au mercredi. 8 novembre 1870. vers deux heures du matin, de grands coups retentissaient sur la porte extérieure de notre scolasticat du Sacré-Cœur, à Autun. tandis que la sonnette était très vivement secouée.
Ce tintamarre insolite était l'œuvre d'une quinzaine d'individus, à figure peu rassurante, vêtus de chemises rouges, recouverts de longs manteaux gris, avec un fusil sur l'épaule, et des coutelas, des poignards, des revolvers à la ceinture.
N'ayant pu obtenir qu'on leur ouvrît à cette heure indue, ils jetèrent de lourdes pierres contre la maison, essayèrent d'ébranler la porte, ou de l'enfoncer, et, après avoir reconnu l'inutilité de leurs efforts, s'éloignèrent en proférant des blasphèmes et des menaces.
- Nous sommes des garibaldiens, et nous reviendrons quatre cents, dans la journée... Vous serez bien obligés, alors, de nous recevoir, et vous aurez affaire à nous... Nous saurons nous venger !...
A cette date, on croyait l'armée de Garibaldi à plus de cent kilomètres de distance, occupée à défendre contre les Prussiens les passages des Vosges, comme ce condottiere, trop tristement fameux, en avait reçu, ou plutôt s'en était donné la mission.
Comment donc supposer que ces maraudeurs fussent des soldats
ré<,fulicrs, d'autant plus (ju'ils se ()rc.sentaient sans billet de lo<rejucnt ?
Le P. llambert, supérieur du scolasticat. avait donc agi prudemment, en refusant de les introduire. X'avait-il pas lieu de penser que eette étrange visite, à pareille heure, n'était qu'une mystification ourdie par quelques mauvais drôles ?
Néanmoins, il ne put guère dormir, le reste de la nuit.
Dès le matin, il se hâta de sortir pour aller aux renseignements.
Quelle ne fut pas sa surprise, en voyant les rues encombrées de garibaldiens ? Quel étonnement aussi, en constatant que la cathédrale et les autres églises en étaient remplies, non pas qu'ils y fussent agenouillés, pour prier Dieu, mais ils y étaient étendus, par milliers, sur le sol, jonché de paille.
De même, au grand et au petit séminaire : cours, jardins, corridors, étaient remplis de troupes...
Dans l'après-midi, une colonne de quatre cents hommes, clairons en tête et drapeau rouge surmonté d'un bonnet phrygien, arrivèrent au scolasticat.
C'était un bataillon de soi-disant Francs-Tireurs-Égalité, gens sans aucune discipline, sans pudeur, sans tenue ; criards, braillards, corrompus, sans patriotisme et nettement impies.
A peine furent-ils installés dans les quatre bras du cloître, que des plaisanteries grossières, des blasphèmes, des obscénités repoussantes, firent comprendre, sans l'ombre du moindre doute, ce qu'étaient ces prétendus défenseurs de la France.
La plupart ne se gênaient pas pour avouer que leur but n'était pas de faire la guerre aux Allemands, mais aux prêtres et aux religieux, entreprise assurément moins dangereuse et plus facile.
— - Nous pillerons ^'otre couvent, comme déjà nous en avons pillé d'autres, et nous saurons bien vous forcer tous à déguerj^ir !
Un officier, affublé des insignes de l'état-major de (iaribaidi. \int, le surlendemain, déclarer au P. Rambert qu'il devait immédiatement licencier tout son personnel, élèves et professeurs, pour laisser la place à d'autres troupes plus nombreuses encore qui ne tarderaient pas à paraître.
— Par quelle autorité me commandez- vous cela ? répondit le P. Rambert. Cette maison est une pro])riété particulière qui n'appartient ni à la Ville ni à l'État. Nul n'a le droit de nous en chasser.
— Kii t(in|)s ordinaire, c'est possible ; mais ])as en ce moment-ci. Le général Garil)aldi a tous les {)ouvoirs.
— - S'il s'agit d'une réquisition militaire, Acuille/ me lu signifii-r par écrit.
— Impossible !... cela ne me regarde pas. Entendez- vous avec M. le Maire,
— Je réclame trois jours, pour exécuter la mesure que vous m'indiquez, car il faut que je fasse les préparatifs de départ pour tout mon monde, que j'avertisse les parents, que je mette tout en ordre...
— Impossible !... Vous n'aurez pas même douze heures. Aujourd'hui même cinquante mille hommes arriveront, et votre maison sera aussitôt envahie.
— Je réclame le droit de demeurer dans ma maison, tout le temps que les troupes y séjourneront... Je suis chez moi !...
— Impossible !... les troupes se logeront partout où il y aura la moindre place.
C'était l'expulsion totale, immédiate et sans appel... La mise hors la loi, brutalement décrétée contrairement à toutes les prescriptions divines et humaines.
Après cet entretien, le P. Rambert courut à la mairie, pour obtenir, du moins, que le sceau de la municipalité fût apposé sur les appartements dans lesquels il ferait enfermer le mobilier de la maison, pour le garantir contre le vol et le pillage.
Démarche inutile ! le maire n'était ni à la mairie, ni à sa demeure. Toute la journée, il fut introuvable.
Un conseiller municipal, chef du parti rouge à Autun. pour se débarrasser des justes réclamations du supérieur, lui dit, en ricanant :
— Votre mobilier ! Et qui, diable ! voulez-vous qui vous le garantisse ?... Le sceau de la mairie sur vos portes !... Ah ! Ah !... Que voilà un moyen efficace !... Le sceau ne sera pas plus respecté que les portes et les serrures !...
Le cynisme s'ajoutait à l'idée bien arrêtée de coopérer à cette inique spoliation, en étouffant, sous les railleries méprisantes, les protestations des victimes.
Entre temps, les Francs-Tireurs-Egalité. voulant, avant l'arrivée des autres bataillons, s'adjuger la meilleure part du butin, commençaient à piller le scolasticat, de la cave aux mansardes, avec les démonstrations de la joie la plus bruyante : éclats de rire, paroles impures, blasphèmes horribles, chants erotiques, ou incendiaires.
Leur instinct les fit d'abord se ruer vers la cave, dont les portes furent sauvagement enfoncées et arrachées. En un cliii d'œil. toutes les bouteilles disparurent. Le fruitier se vida avec la même rapidité ; puis, vint le tour de la lingerie : draps, couvertures, serviettes ; rien ne trouva iirâce.
Cette horde de rapaces se précipita ensuite dans toutes les salles, chambres, dortoirs et jusqu'au galetas, brisant les serrures, renversant les portes, ouvrant tous les tiroirs, piétinant les meubles, s'emparant de tout ce qui leur tombait sous la main.
A son retour de la mairie, le P. Rambert ne put que constater la dévastation générale. Le cœur serré, il expédia par le premier train tous
Le P. Rambert.
les scolastiques dans leurs familles, et les professeurs dans diverses directions.
Ne voulant exposer nul autre que lui au danger d'habiter près de cette canaille capable de tous les excès, il résolut de rester seul avec un ou deux Frères convers. soit dans la maison, si faire se pouvait, soit en ville, si on le chassait de force. 11 veillerait ainsi, le plus près possible, sur les intérêts de l'établissement qui lui était confié, et tâcherait de maintenir, par tous les moyens en son pouvoir, les droits de la Congrégation, sur un immeuble qui était incontestablement sa propriété.
Ému à la pensée de le laisser seul sous une si lourde épreuve, le P. Vivier dcinaïuia iiistamincnt de rester à ses côtés.
— S'il y a du danger, dit-il, je veux le partager avec vous !
Profondément touché de cette marque d'affectueux dévouement dans des circonstances aussi critiques, le P. Rambert accepta avec reconnaissance l'offre si généreuse qui lui était faite. P^
De très bonne heure, le lendemain, ils célébrèrent leurs messes, et se hâtèrent de consommer les saintes esjDèces, dans la crainte trop fondée de quelque attentat sacrilège.
Après les Francs-Tireurs-Egalité. arrivèrent les Francs-Tireurs Constantinois et les Francs-Tireurs de l'Atlas. Tous avaient des figures sinistres, et regardaient d'un air farouche, presque menaçant, les deux Pères dont la présence, sous le même toit qu'eux, leur semblait un outrage à leur civisme. Comment des garibaldiens ne se sentiraient-ils pas déshonorés par le voisinage des curés et des moines ?
Leur premier soin naturellement fut de parcourir la maison dans tous les sens, pour piller ou détruire ce que leurs prédécesseurs avaient épargné.
Mais, en fait de déprédations à accomplir, il ne restait pas grand' chose. Les Francs-Tireurs-Egalité s'étaient acquittés consciencieusement de leur infernale besogne.
Furieux de cette constatation désolante, les nouveaux venus criaient, vociféraient, hurlaient, affirmant que, pour se dédommager et avoir au moins une occasion de rire un peu, ils tordraient le cou, sans autre forme de procès, aux deux prêtres, et mettraient le feu à la maison.
En attendant, comme préparation à ce bel exploit, ils saccagèrent la chapelle et la sacristie, déchirant, cassant, brisant tout ce qu'ils rencontraient. Puis, se revêtant de soutanes et d'ornements sacrés, portant des balais et des instruments de jardinage, pelles, râteaux, etc., en guise de cierges, ils organisèrent une procession burlesque dans le cloître, pour parodier les cérémonies du culte.
Pendant quelques jours, cette armée d'aventuriers, échappés de tous les bagnes et des plus bas fonds des populations corrompues des grandes cités d'Eurojie, quitta Autun pour se porter en avant, suivant l'expression pleine de fanfaronnade de ses chefs ; mais, battue aux environs de Dijon, elle revint précipitamment, à la débandade, dans le désordre le plus complet.
La nouvelle de son retour jeta la consternation dans toute la ville, car eç n'était pas seulement dans notre scolasticat que ces hommes, indignes de porter l'uniforme militaire, avaient commis ces exécrables forfaits. Partout ils s'étaient montrés les mêmes, et les habitants les redoutaient, plus encore que les Prussiens.
Il en vint à notre maison ]>rès de trois mille, de différentes armes et de différentes dénominations. Parmi ces divers eorj)s de troupe, notons les Guérillas d'Orient et les Enfants perdus de Paris. Ces appellations en disaient lonij sur leur caractère et leur moralité.
Tout était encombré d'hommes. Ils s'entassaient, couchés les uns contre les autres, dans les chambres, les dortoirs, les salles, les corridors, le réfectoire, la sacristie, la chapelle, etc. Comme le froid était intense, ils s'emparaient de tous les ineubles, pour les transformer en bois de chauffage. Ils essayèrent même de pénétrer, la nuit, dans la chambre du P. Rambert jiour lui enlever ses couvertures. Heurevisement, la porte barricadée résista à leurs violents assauts.
Bientôt la saleté la plus dégoûtante envahit la maison de haut en bas : cloîtres, corridors, escaliers, chambres furent dans un état de malpropreté révoltante.
Jour et nuit, retentissait un vacarme infernal, rendant impossible tout repos : cris sauvages, railleries grossières, chants obscènes, plaisanteries de mauvais lieu.
Quand, vers la Noël, cette triste engeance s'éloigna, enfin, le scolasticat entra dans une nouvelle phase de profanation d'une autre espèce. Les médecins de l'armée garibaldienne s'occupèrent aussitôt d'y établir une ambulance.
Dès le commencement de la guerre, les Pères avaient offert leur maison pour cette œuvre de charité et de patriotisme. Ce projet n'était donc pas pour leur déplaire. Mais ils ne pouvaient que se révolter à la pensée du genre de malades qu'on se proposait de leur envoyer, et qui achèveraient de souiller l'immeuble par leur seule présence : ce ne seraient pas des blessés, mais des varioleux. des galeux, des gens atteints de maladies plus hideuses encore.
On avait l'intention de débarrasser les autres ambulances de ces sujets dangereux, pour les concentrer au seolasticat.
Ainsi, après avoir chassé les Oblats de leur demeure, sans autre motif que la haine de la religion, et sans même leur laisser une journée pour préparer leur départ ; après avoir livré leur mobilier et tout ce (pi'ils possédaient en proie à des hordes révolutionnaires et sauvages ; maintenant qu'il ne leur restait plus rien, si ce n'est des nuirs dégradés et salis par des hôtes infâmes et immondes, on voulait infecter plus profondément <'cs murs ])ar les plus terril)]es et les plus rejioussantes des contagions, afin qu'il ne fût plus ])ossible aux légitimes propriétaires de revenir s'y abriter.
Bientôt donc les varioleux, galeux et autres affluèrent en grand nombre.
Eu peu de jours, les salles fureut pleines, et les lits ne suffisant plus, on plaça les malades sur des matelas posés simplement sur le sol.
Alors, commença pour les Pères un ministère des plus pénibles, mais aussi des ])lus consolants. Dominant toutes les répugnances de la nature, et ijidifférents au danger aucjuel ils s'exposaient, ils visitèrent, plusieurs fois par jour, toutes les salles de ce vaste hôpital, s'arrêtant auprès de chaque lit, pour adresser aux infirmes des paroles d'encouragement, et s'efforçant de les disposer à une mort chrétienne.
Abnégation, zèle et dévouement au-dessus de tout éloge, et que rien ne lassa, ni même ne modéra quelque peu !
Pour comprendre le mérite d'un tel ministère, il faudrait avoir vu ces pau\Tes varioleux, si horriblement défigurés, que leur visage, enflé démesurément et couvert de pustules noires en suppuration, avait perdu toute forme humaine. Ils se tordaient sur leur couche, en poussant des cris déchirants. Leurs chairs en lambeaux et leurs membres fumants exhalaient une odeur infecte, et répandaient les germes de la contagion.
Dieu se plut à récompenser le courage des deux vaillants Oblats. par les plus suaves consolations spirituelles. Quoique, parfois, il y eût jusqu'à huit décès par jour, aucun malade ne mourut sans recevoir les sacrements.
La plupart même de ceux qui guérirent, mirent ordre à leur conscience, et s'approchèrent de la sainte Table avec de réels sentiments de foi et de piété. Quelques-uns le firent avec tant de dévotion, que les Pères, témoins de leur ferveur, ne pouvaient retenir des larmes d'attendrissement.
Cette amVnilance fonctionna près de trois mois, du 25 décembre 1870 au 18 mars 1871, veille de la fête de saint Joseph. En ce jour, le dernier mort fut transporté au champ du repos, et les deux derniers malades partirent pour aller terminer leur convalescence dans leurs familles.
Notre communauté de Saint-Jean d'Autun n'avait pas été mieux traitée que le scolasticat. Les Garibaldiens s'y installèrent aussi comme chez eux, faisant main basse sur tout ce qui leur convenait, brisant ou dégradant le reste, profanant avec une brutale impiété tout ce qui se rapportait au culte de la Sainte Vierge et des saints.
Puis, la maison et l'église, converties en ambulances, furent encombrées, elles aussi, non de blessés (ces troupes n'en avaient guère, car elles se tenaient prudemment loin de l'ennemi), mais de varioleux.
Ce fut pour les Pères de Saint- Jean, comme pour ceux du scolasticat, l'occasion d'un dévouement héroïque et aussi de ]ilusieurs sacrifices très douloureux.
En se consacrant, jour et nuit, au soin de ceux c|uc réi)idcmie torturait, les Pères Jacot et Couasnon contractèrent le mal. et moururent, à la fleur de l'âge, martyrs de la charité, à quarante-huit heures d'intervalle l'un de l'autre.
Hélas ! ils ne furent pas les seules victimes. Quinze jours plus tard, le Fr. Reynaud expirait, suivi de près dans la tombe par les Frères Moiroud et Ravier Joseph.
Cinq cercueils en deux mois !...
Comme on le voit, nulle épreuve ne manqua aux Oblats d'Autun. Ils eurent leur large part de souffrances, de privations, d'amertumes et de sacrifices !...
En campagne.
Tandis que nos Pères se dévouaient dans les ambulances, un grand nombre de nos Frères convcrs. de presque toutes nos maisons de France, obligés de quitter nos communautés, où ils avaient jusque-là vécu sous le joug aimé des observances religieuses, revêtirent l'uniforme de soldat ; puis, sac au dos et le fusil sur l'épaule, allèrent affronter le danger des batailles.
Raconter toutes leurs marches et contre-marches serait dépeindre les principales phases de la guerre franco-allemande.
Bien des fois, ils assistèrent à des engagements meurtriers.
Quoique exposés souvent en première ligne, et, pendant de longues heures, entendant les balles siffler à leurs oreilles et les obus gronder près d'eux, ils furent préservés de tout accident grave, par la protection visible de notre Mère Immaculée.
Durant cette terrible période, ils se montrèrent constamment dignes de la Congrégation à laquelle ils appartenaient. Autant que c'était conciliable avec les nécessités militaires, ils restèrent fidèles aux diverses pratiques de nos saintes Règles. Ils donnèrent continuellement à leurs camarades le bon exemple, sans se laisser intimider par les railleries, ni décourager par les difficultés croissantes.
Leurs chefs, même ceux qui n'étaient pas suspects de cléricalisme, déclarèrent (jue, si par leur Ijravoure les Oblats ne le cédaient à personne, par leur discipline, leur soumission et leur abnégation complète dans l'accomplissement du devoir, ils étaient les meilleurs de leurs soldats.
Outre !es Frères convers, on vit aussi dans les armées plusieurs de nos Pères, engagés comme aumôniers. C'est avec ce titre, et pour en m 10
remplir les fonctions, que les Pères Colombot et Dufour, de notre maison d'Angers, accompagnèrent l'armée de la Loire et en partagèrent les périls.
Plus d'une fois il leur arriva, par une pluie diluvienne, de passer la nuit sous une simple tente, sur un sol détrempe, où souvent ils enfonçaient dans la boue jusqu'aux genoux.
Ils assistèrent de près à diverses batailles, et, eux aussi, sentirent le sifflement des balles.
— - Notre ministère a été consolant, écrivait le P. Colombot. Avec certains soldats, cependant, il faut user de diplomatie et d'audace... Si vous les laissez tranquilles, ils ne viendi'ont pas vous trouver. Le plus sûr moyen est de les accoster, quand on les rencontre isolés... dans l'ombre !... puis, d'aller droit et vite au but... Quelques-uns sont remjjlis de respect humain, même en face de la mort. Voilà pourquoi on doit tâcher de les prendre à part. Aussi, le soir, quand cela est possible, autour des tentes, sur les chemins, comme l'araignée nous tendons nos toiles pour prendre la mouche au passage. Le scapulaire et la médaille miraculeuse n'ont rien perdu de leur vieille réputation. C'est avec cela (jue Marie Immaculée enchevêtre ces pauvres âmes .
Parfois, cependant, il n'était pas nécessaire de recourir à ces pieux stratagèmes, et le respect humain était franchement foulé aux pieds.
A Montargis, par exemple, un dimanche, les Pères Colombot et Dufour confessèrent des soldats toute la journée, durant les offices, la messe, les vêpres et le salut. Ils reçurent leurs confidences non pas dans le confessionnal, mais dans la nef de l'église, simplement assis sur une chaise, au grand ébahissement et à la grande édification de la population, peu habituée à voir les hommes s'approcher du tribunal de la pénitence.
Mais, à la fin de décembre, le P. Dufour, en portant les secours de son ministère à des varioleux, fut atteint de la contagion, et dut se mettre au lit ; peu après, le P. Colombot eut le même sort ; l'un et l'autre, néanmoins, purent recouvrer la santé.
Aussitôt guéri, le P. Colombot fut envoyé dans l'armée de l'Est. Celle-ci ayant échoué dans sa marche sur Belfort, se vit contrainte, pour échapper à l'ennemi, de demander un asile à la Suisse, puissance neutre. Le P. Colombot dut la suivre dans son exil, et c'est à Genève qu'il exerça d'abord son ministère auprès de nos malheureux soldats.
Beaucoup que la mort avait épargnés sur les champs de bataille, tombèrent sur la terre étrangère, par suite des fatigues et des privations précédemment endurées, ou furent les victimes du typhus et de la variole. Mais, grâce à la présence de leur aumônier dévoué, ils s'endormirent du dernier sommeil dans le calme et la résignation. Les secours religieux seuls
pouvaient les consoler dans cette terrible épreuve, et leur adoucir le redoutable passage du temps à l'éternité. C'était si dur pour eux, après avoir échappé à tant de périls, de venir exhaler le dernier soupir loin de la patrie, dont les portes leur demeuraient inflexiblement fermées.
Par la souffrance, les âmes justes se rapprochent de Dieu ; mais celles qui sont moins ferventes, ou moins éclairées des lumières surnaturelles, s'aigrissent, parfois, à mesure que l'épreuve se prolonge et s'aggrave. Elles sont, alors, moins disposées à prêter l'oreille à la voix du prêtre. On ne peut leur parler des vérités de la foi qu'avec beaucoup de tact et de prudence, pour ne pas risquer d'être éconduit.
Plus il sentait se multiplier les obstacles, plus l'Oblat recourait, en toute confiance, à Celle qui est la Consolatrice des affligés et le Refuge des pécheurs. Plus d'une fois il expérimenta combien la médaille miraculeuse est puissante, pour changer subitement les cœurs les plus obstinés.
— Allons ! mon ami, dit-il, un jour, à un vieux soldat, je vais vous confesser...
Et, comme le malade esquissait un signe de protestation, le Père reprit :
— Je ne vous quitterai pas que vous n'ayez consenti. N'attendez pas davantage pour mettre ordre à votre conscience. Vous n'êtes pas sûr d'avoir le temps jjIus tard !
• — Me confesser, moi !... Vous prêcheriez durant un siècle, que vous ne réussiriez pas !... J'ai mes idées ; n'insistez point... Allez vous... promener, et laissez-moi tranquille !...
— Soit ! je ne veux pas vous importuner ; mais faites-moi le plaisir d'accepter cette médaille. Elle vous portera bonheur.
Et, sans attendre la permission, le Père la lui suspendit sur la poitrine. Le lendemain, il revint, et, sans autre préambule, dit au récalcitrant : — • C'est décidé, n'est-ce pas ?... c'est aujourd'hui qu'on se confesse?...
— Oui, mon Père, je veux bien.
Des faits de ce genre ne furent pas une exception.
Certaines raisons particulières nécessitèrent, cependant, le transport des internés dans l'intérieur de la Suisse, et le P. Colombot fut envoyé au camp de Bière, avec deux mille d'entre eux.
C'est un joli village de douze cents âmes, sur un plateau au pied du Jura, à quinze kilomètres au nord de la rive septentrionale du lac de Genève, entre Nyon et Lausanne, presque à égale distance de ces deux villes. Il y avait, là, de grandes casernes et un polygone d'artillerie, où les troupes du canton de Vaud s'exerçaient, pendant l'été.
De ces hauteurs, le coup d'oeil est ravissant. On aperçoit presque la
totalité du lac. avec les nombreuses villas bâties ^rracicusemeut sur ses bords enchanteurs. En face, les montagnes du Chablais s'échelonnent, les unes au-dessus des autres, jusqu'au mont Blanc, dont les (rlaciers resplendissent au soleil.
Mais Taumônier avait autre chose à faire qu'à contempler les beautés du paysage. Des centaines de malades, atteints de la variole et du typhus, encombraient les infirmeries et les lazarets.
D'ailleurs, ces ambulances improvisées à la hâte, étaient loin de présenter le confort des hôpitaux régulièrement organisés. Malgré de nombreux et de généreux dévouements, que de choses manquaient encore, et manqueraient toujours !
Sans cesse au chevet des malades et ne respirant qu'une atmosphère empestée, le Père eut la consolation de se voir accueilli avec joie, par tous ceux auxquels il offrait le secours de son ministère.
Par son héroïsme il gagna tous les cœurs, car il rendait les services les plus pénibles à ceux dont la contagion faisait, même pour les plus vaillants, un objet d'horreur. Plusieurs fois, il dut prendre dans ses bras les cadavres des %arioleux, pour les déposer dans le cercueil, lorsque les infirmiers, n'ayant pas le courage de surmonter leur répulsion, s'enfuyaient... épouvantés.
Pour inspirer une haute idée de notre sainte religion aux protestants de l'endroit, il tint à donner aux offices du dimanche toute la solennité possible. Il fit venir de Genève ce qui était nécessaire pour la construction et la décoration d'un autel, que les soldats s'empressèrent d'élever eux-mêmes dans un vaste manège.
— J'y plaçai, racontait-il. une statue de la Sainte Vierge, dont le trône fut orné d'un reste de drapeau des volontaires vendéens, que j'avais découvert chiffonné dans le fond d'un sac. Dei)uis des siècles, cette douce image de la Reine du ciel n'avait pas reparu dans cette contrée, d'où l'hérésie l'avait chassée. Elle en reprit possession, et elle y est encore. A mon départ, le bon casernier me demanda, comme une faveur, de la lui confier en souvenir ; m'assurant que, quoique protestant, il la mettrait à un poste d'honneur dans sa maison, et il a tenu parole.
Le dimanche donc, à l'appel du clairon, les soldats venaient se presser autour de l'autel brillamment illuminé. Comme elle était imposante cette messe militaire, avec ses chants ! surtout avec ce Credo de Dumont sortant de mille poitrines ! Beaucoup de ces jeunes gens le savaient i)ar cœur, car ils étaient la plupart de la Bretagne, de la Vendée et de la Mayenne.
— C'est comme chez nous ! disaient les soldats émus. C'est comme dans notre pays natal !
Souvent des larmes mouillaient leurs paupières, et il ne fallait pas de grands efforts de pathétique, pour attendrir cet immense auditoire-
Aux vêpres, même affluence.
Le récit de ces belles cérémonies était sur toutes les lèvres, et les Suisses protestants, aiguillonnés par la curiosité, voulurent assister aux offices des catholiques. Un soir, un grand nombre se présentèrent. Le P. Colombot leur assigna une place de choix, et les disposa en couronne au pied de l'autel de Marie, dont ils ne connaissaient pas les maternelles tendresses.
Arrachée autrefois par la violence au catholicisme, cette population aux mœurs patriarcales avait cependant conservé, au fond de son être, le sentiment religieux. Tout ce qui touche Dieu lui était sacré. Les paroles que le fervent Oblat adressa, du haut de la chaire, dans des occasions de ce genre, éveillèrent un écho sympathif|ue chez les auditeurs, et furent des germes de salut déposés dans les âmes.
Enfin, sonna pour les internés l'heure, si impatiemment attendue, de la rentrée en France. Ceux auxquels leur état de santé permettait le voyage, partirent aussitôt, et le P. Colombot les accompagna jusqu'au bord du lac, où ils s'embarquèrent.
Quant à lui, il resta encore pour s'occuper des malades, qu'il ne consentait pas à abandonner. Il célébra avec eux les solennités de la semaine sainte et la fête de Pâques.
Le 1 mai seulement, avec les derniers convalescents, il reprit le chemin de la patrie.
§ G Jlu fort de h Chartreuse.
A ces actes de dévouement déjà si nombreux ne se borna point le concours des Oblats, dans cette longue et douloureuse épreuve. Partout, dans nos maisons, même les plus éloignées du théâtre de la guerre, comme, par exemple, celles de Talence. d'Arcachon et de Bordeaux, s'ouvrirent des ambulances, où les pauvres blessés reçurent les soins les plus empressés pour l'âme et pour le corps.
Nous ne pouvons ici que signaler ces généreuses initiatives, car le récit détaillé de ces multiples manifestations de zèle et de charité nous cjitraîncrait tro}) loin.
Disons seulement (luc, même par delà la frontière septentrionale de la France, un de nos Pères remplissait, auprès des internés en Belgique,
le même ministère consolateur que le P. C'olombot, auprès de ceux que la Suisse avait hospitalisés.
Parmi les Oblats qui, dès les premiers coups de canon, avaient le plus ardemment désire accompagner les armées sur les champs de bataille, se trouvait le P. Michaux. De toute son âme il ambitionnait ce poste d'honneur. Ses demandes réitérées n'ayant pas réussi, il se dédommagea, en se consacrant entièrement au service des soldats qui. après le désastre de Sedan, durent passer en Belgique.
Un grand nombre étaient enfermés, à Liège, dans le fort de la Chartreuse, situé sur une des hauteurs de la rive droite de la Meuse, dominant un vaste parc et un bel édifice que la Congrégation devait acquérir, dix-huit ans plus tard, pour en faire un scolasticat. A ce moment, nul ne présageait que les Oblats s'établiraient, un jour, au pied de cette vieille citadelle déclassée.
Ces soldats, privés de liberté, condamnés à bien des sacrifices, mais surtout attristés et humiliés au souvenir de la capitulation de Sedan et de tant d'autres catastrophes, qui avaient froissé les sentiments les plus intimes de leur patriotisme et de leur honneur militaire, accueillirent le prêtre comme l'envoyé du ciel.
Loin d'avoir été endurcis par la souffrance, leurs cœurs étaient devenus plus ouverts aux idées surnaturelles.
Là, comme en Suisse, les offices du dimanche furent particulièrement touchants.
Après avoir assisté à leurs vêpres, un conseiller de la cour de Metz disait :
— En entendant ces prisonniers chanter avec tant de foi les hymnes sacrées, j'ai éprouvé une des émotions les plus profondes de ma vie !
Profitant de leurs bonnes dispositions, le P. Michaux leur prêcha une retraite, à l'issue de laquelle presque tous communièrent.
Pendant de longs mois, il adoucit les amertumes de leur captivité par sa j^résence, par sa parole toujours écoutée avec sympathie, par ses services, et par une foule de délassements honnêtes qu'il leur procura. 11 mit à leur disposition une bibliothèque ; des jeux de toute sorte : dominos, dames, lotos, cartes, nains jaunes, etc. Aux musiciens il fournit des instruments de musique, et s'industria de mille manières à combattre l'oisiveté, source de mélancolie et de désordres.
Chaque mois, il préparait une loterie intéressante, amusante et utile. Sans débourser un centime, tous gagnaient un lot.
Sur douze tables s'étalaient une multitude d'objets, que le sort allait attribuer à chacun. C'étaient d'abord des vêtements : pantalons, caleçons, chaussettes, mouchoirs, ceintures, cravates, bonnets de
coton, etc. ; puis, une foule de menus présents : couteaux, rasoirs, cigares, pipes, blagues, savons, peignes, papier à lettre, plumes, crayons, livres, revues, etc., etc. ; enfin, des comestibles : saucissons, jambons, fromages, flacons de vin de Bordeaux, ou de Bourgogne, fruits, desserts, etc., etc.
— Au moment du tirage, les noms de tous sont jetés dans mon tricorne, écrivait le P. Michavix. Alors, je prends ostensiblement en main le lot qui va échoir au premier sortant. Un turco ne sachant pas lire plonge ses doigts dans l'urne de feutre constituée par mon couvre- chef, et le nom de l'élu est proclamé. Tous gagnent ; tous sont contents ; moi surtout car j 'ai le plus beau lot : la satisfaction de leur avoir fait oublier leur peine par quelques instants d'agréable et profitable récréation.
Pour rendre aux cœurs ulcérés par la souffrance un peu d'espoir dans des jours plus heureux, quel est, en effet, le meilleur moyen, si ce n'est de compatir à l'affliction de ceux que l'on veut consoler, de les distraire et de leur procurer quelques joies saines et bienfaisantes ?
La charité chrétienne est industrieuse. Tout en parlant du ciel, elle sait, mieux que personne, alléger les chagrins de l'exil sur la terre.
— Vous me demanderez jieut-ctre, continuait le P. Michaux, comment je puis faire iace aux dépenses considérables que mon œuvre entraîne. La bonne Providence est là, et sa bourse est inépuisable !... C'est à elle que je m'adresse. Toujours elle a accueilli mes requêtes. Souvent même elle les prévient, et m'évite jusqu'à la peine de solliciter !...
A Tours. Œuvres militaires.
Pendant la guerre, Tours vit affluer dans ses murs un grand nombre d'étrangers : habitants des départements envahis, Parisiens fuyant les horreurs du siège, ou gens attirés de toutes les parties de la France, par la présence du gouvernement de la Défense nationale qui s'y était transporté, après l'investissement de la capitale par les Prussiens.
De là, un surcroît de travail pour nos Pères, car beaucoup de ces étrangers venaient prier et pleurer sur le tombeau du thaumaturge des Gaules ; puis, confier aux chapelains du sanctuaire leurs i^eines et leurs angoisses, pour obtenir, en retour, des paroles d'encouragement et de réconfort.
La chapelle ne désemplissait i)as. Les confessionnaux étaient constamment entourés d'une foule compacte, triste et recueillie : soldats, hommes du monde, femmes et jeunes filles en larmes, implorant le ciel pour la conservation de leur mari, de leurs frères ou de leur père.
Que de douleurs à consoler !...
De plus, les chapelains déployaient un zèle très actif, auprès des soldats spécialement. Leur maison était comme une caserne de passage, où aumôniers militaires, zouaves pontificaux, mobiles, officiers, parents et amis, blessés même venaient demander asile
Tous étaient reçus cordialement et avec joie.
Parmi ceux-ci notons le colonel de Charette qui s'assit également à la table des Oblats. Le P. Rey lui remit le drapeau du Sacré-Cœur, brodé par les Visitandines de Paray-le-Monial, après l'avoir déposé, un jour et une nuit, sur le tombeau de saint Martin. Cette bannière, comme on le sait, flotta glorieusement sur les champs de bataille de Loigny et de Patay, où sa présence électrisa les zouaves commandés par le général de Sonis.
A toute heure du jour et bien souvent dans la nuit, aux premiers sons du clairon annonçant un départ précipité, les Pères étaient appelés pour confesser des officiers et des soldats.
Plusieurs mois durant, ce fut un mouvement perpétuel, et les Oblats se trouvèrent ainsi intimement mêlés à ceux (jui prenaient part à ce drame héroïque, qui émotionnait la France et le monde.
Chaque dimanche, à midi, était célébrée la messe militaire. La chapelle provisoire, alors exclusivement réservée aux soldats, était littéralement pleine : cavaliers, fantassins, dragons, gendarmes, francs-tireurs, mobiles, volontaires, gardes nationaux, blessés, convalescents, s'y pressaient unis dans la prière et la piété. Un piquet d'honneur était placé de chaque côté de l'autel. Presque tout le temps on chantait des cantiques.
Cette messe qui mettait les Pères en contact avec les officiers et les soldats se rendant à l'armée de la Loire, leur donna l'occasion d'en préparer un grand nombre à l'accomplissement des devoirs religieux. Elle devint pour beaucoup un élément de conversion.
Là ne se bornait pas le rôle des chapelains, déjà si surchargés. On les voyait également dans les ambulances, non seulement de la cité, mais aussi de la campagne, dans un rayon de dix à douze kilomètres.
Au lendemain d'un combat livré à cinq ou six lieues au nord-est de Tours, sur la route de Vendôme, les Prussiens parurent, le 21 décembre 1870, sur un coteau qui domine la ville. Quoiqu'elle fût sans défenseurs, nos armées s'étant retirées vers l'Anjou, ils la bombardèrent pendant une vingtaine de minutes.
Dès le premier coup de canon, deux Oblats. les Pères de l'Hermite et Castel, sans s'inquiéter du danger, se dirigèrent vers la mairie, point de mire des obus, pour porter aux victimes les secours de leur saint ministère.
DURANT Lx\. GUERRE FRANCO- ALLEMANDE 153
Les œu^•res militaires fondées ou développées à Tours par les Oblats, survécurent aux malheurs de la guerre, et eurent leur place dans le vaste programme de réorganisation sociale, entreprise en France par les catholiques.
Des officiers de tout grade, même des généraux, les encouragèrent souvent de leur présence, toujours de leur influence et de leur sj'mpathie. Parmi ceux-ci notons le colonel Petiet, le colonel puis général Folloppe, les généraux de Cissey, Bastoul, de Gr amont, etc..
En pleine liberté, et sans avoir à redouter à leur retour à la caserne les railleries de leurs camarades, les soldats continuèrent à venir régulièrement à la chapelle provisoire. A les voir prier, chanter, ou écouter avec attention l'instruction qui leur était adressée après l'évangile de la messe du dimanche, on sentait que la foi de leur enfance se réveillait de plus en plus en eux.
Aux principales fêtes, la musique des régiments rehaussait par ses accords la pieuse cérémonie.
Pendant la semaine sainte, on leur prêchait une retraite, pour les disposer au devoir pascal. Le jour de Pâques, officiers et généraux, en grande tenue, assistaient à la messe militaire, à la tête d'un millier d'hommes.
Aux anniversaires des mémorables batailles de la récente guerre, et sur la demande du général commandant la place, étaient célébrés des services solennels, auxquels officiers et soldats étaient convoqués. Un des chapelains prenait ensuite la parole devant cet imposant auditoire.
La même cérémonie funèbre se renouvelait, chaque année, le 2 novembre, pour les défunts de la garnison.
Pour accentuer le bien, un cercle militaire fut fondé. Des centaines de soldats le fréquentaient. Ils y trouvaient des livres, revues, journaux variés ; des jeux de toute sorte ; des billards, un piano, d'agréables délassements, des distractions honnêtes ; et. de temps en temps, de vraies fêtes de famille qui les dédommageaient de la privation des joies de leur foyer absent.
On y institua des classes pour les illettrés ; et, pour les esprits plus cultivés, des conférences historiques et scientifiques. L'ignorance, en effet, est trop souvent la gardienne des préjugés et de l'erreur ; de même que l'instruction impie est un venin dangereux. La science clirétienne, au contraire, est un agent conservateur des bonnes doctrines et des croyances surnaturelles.
Ce cercle fut pour les soldats le moyen d'éviter une foule de dangers d'ordre moral, et celui de rester fidèles aux pratiques religieuses.
Tous les soirs, on y récitait la prière en commun, auprès du tombeau de saint Martin, là même où Clovis, Charlemagne et nos rois vinrent, les uns après les autres, consacrer à Dieu leur épée.
Comment les jeunes militaires, en priant et chantant des cantiques dans un endroit si plein de pieux et touchants souvenirs, ne se seraient-ils pas pénétres des grands et nobles sentiments qui inspirent l'ardeur patriotique et l'héroïsme chrétien ?
L'influence salutaire des Oblats s'étendait même en dehors du cercle. Deux d'entre eux, ayant le titre d'aumôniers de la garnison, visitaient régulièrement les casernes, et donnaient également leurs soins à la prison militaire : instructions fréquentes, lionnes lectures, chant des cantiques, messe du dimanche, retraite pascale, à la suite de laquelle presque tous les prisonniers se confessaient et communiaient.
On se tromperait, en effet, si l'on comparait les prisonniers militaires à ces individus tarés et perdus de vices, que l'on rencontre dans les prisons civiles. Ce sont le plus souvent de pauvres jeunes gens qu'un oubli d'euxmêmes, une vivacité, une rébellion peu grave ont conduits devant le conseil de guerre. Le moment de la colère passé, quand surviennent le calme et la réflexion, ils sont accessibles à l'action bienfaisante du prêtre.
Les Pères préparaient aussi les enfants de troupe à l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Chaque semaine, ils les réunissaient pour leur enseigner le catéchisme. La cérémonie de leur première communion revêtait une solennité exceptionnelle. Souvent, l'archevêque la présidait lui-même. Les généraux et officiers supérieurs y assistaient, témoignant ainsi, à la fois, de leurs sentiments chrétiens et de leur sympathie pour les premiers communiants.
Pour faire un bien plus profond même aux soldats qui ne venaient pas au cercle, les Oblats. aidés par des amis généreux, établirent des bibliothèques dans les principales casernes de la ville, et même au camp duRuchard, dans la campagne, à l'usage des troupes, qui, pendant l'été, y sont réunies.
Choisis avec soin, ces livres plaisaient aux soldats, et contrebalançaient avec succès l'influence de publications moins bonnes.
On compléta ce système de défense contre le prosélytisme envahisseur des sociétés protestantes ou sectaires, par de fréquentes distributions de brochures, et de tracts édifiants qu'on laissait traîner, à dessein, sur les tables et sur les lits des chambrées. Ces opuscules et feuilles volantes, appât pour les oisifs, les occupaient et les intéressaient en leur suggérant des pensées salutaires.
Enfin, pour ceux qui, arrives au régiment avec une foi vive et l'habitude des pratiques chrétiennes, ne demandaient qu'à être encouragés et soutenus pour progresser dans la voie de la vertu, les Pères fondèrent une association, dans laquelle, avec des secours religieux spéciaux, ces jeunes hommes trouvaient le stimulant de l'exemple mutuel.
Ce fut la Légion de Saint-Maurice et de Notre-Dame des soldats.
Dans cette phalange d'élite, se recrutaient les apôtres de la caserne, car le but qui leur était j^roposé était, avec la sanctification personnelle, celle de leurs camarades, par les vertus chrétiennes et militaires, dont les légionnaires devaient être les vivants modèles.
Un conseil, présidé par l'aumônier, prononçait l'admission des nouveaux membres.
Le cérémonial de la réception reproduisait celui que les preux d'autrefois suivaient pour la création des chevaliers.
En recevant leurs insignes des mains du prêtre, les récipiendaires juraient de ne jamais faillir à l'honneur, de garder leur âme à Dieu, et de verser, s'il le fallait, leur sang pour la patrie.
Plusieurs de ces bons jeunes gens communiaient tous les huit jours.
N'était-ce pas, là, une œuvre patriotique au premier chef, bien apte à aider puissamment au véritable relève ent de notre armée ?
Les Oblats de Tours eurent la consolation de voir le règlement de cette Association adopté en diverses villes de France : Douai, Paris, Limooes. etc.
§ 1 Les ministres de la République au palais archiépiscopal de Tours.
Quelques jours avant l'investissement de Paris par les armées allemandes, le gouvernement de la Défense nationale, constitué après la chute de l'Empire, le 4 septembre 1870, envoya à Tours une Délégation composée de plusieurs de ses membres, pour le représenter officiellement et administrer, en son nom, toutes les parties du territoire non envahies par l'ennemi.
Cette circonstance qui fit de Tours la capitale provisoire de la France, fournit à Mgr Guibert l'occasion de déployer, de la façon la plus utile à l'Eglise et à la patrie, les dons de sagesse, de perspicacité et d'habileté diplomatique que Dieu lui avait départis avec tant d'abondance. Son rôle allait grandir avec les événements.
M. Crémieux, ministre de la Justice, et chef de la Délégation, arriva le premier, le 13 septembre, avec sa famille, son chef de cabinet et son secrétaire particulier. Il demanda l'hospitalité pour lui et les siens à •Mgr Guibert, qui non seulement, avec une bonne grâce parfaite, les accueillit et mit à leur disposition le rez-de-chaussée et le premier étage de son palais, mais les invita tous quotidiennement à sa propre table.
Sa bibliothèque devint la salle du Conseil, où. chaque matin, les membres de la Délégation se réunissaient.
Dans un des salons. M. le comte de Chaudordy, directeur des Affaires étrangères, recevait les ambassadeurs. On y vit souvent arriver lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre ; le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche ; M. Okouneff, ambassadeur du czar ; le chevalier Nigra, ambassadeur de la jeune Italie, etc.
Gentilhomme de race. M. de Chaudordy racontait, })lus tard, que les représentants des puissances étrangères, attirés par leurs fonctions dans ses bureaux, aimaient à regarder, par les fenêtres qui donnaient sur les
:\IGR GlIBEKT, AHCHEVÊQl'E DE PARIS 157
jardins, rarclit'vêque (jui s'y ])ronicnait à ccTlaiiies lieurcs. Ils admiraient son grand air, sa tenue irréprochable et la distinction réjianduc sur toute sa personne.
Cette invasion de son palais, pour courtoise qu'elle fût, entraînait plus d'un sacrifice pour Mgr Guibert. Lui qui, de sa formation première, conservait un goût prononcé pour la méditation silencieuse et solitaire, entendait dans sa demeure, parfois jusqu'aux heures les plus tardives, l'incessant va-et-vient des centres politiques, et ce tumulte causé par une foule de quémandeurs, à la recherche d'un emploi, d'un renseignement, ou d'une décision.
Il accepta ces désagréments avec une complaisance inaltérable qui lui gagna bientôt l'estime respectueuse de ses hôtes, quoique si différents de lui par les principes, le genre de vie et même par la religion, car M. Crémieux était juif, et les autres, s'ils avaient reçu le baptême, en avaient oublié, depuis longtem^os, les obligations les plus essentielles.
A sa table qu'il avait si gracieusement offerte, s'asseyaient donc quotidiennement, outre ses vicaires généraux, des politiciens de toutes croyances, mais appartenant à l'extrême gauche de l'ancien Corps législatif, arrivée au pouvoir.
Malgré leurs préventions contre le clergé, ceux-ci, extrêmement touchés de l'urbanité de l'archevêque et de la délicatesse de ses procédés à leur égard, ne purent s'empêcher de subir l'influence de ses hautes qualités et de son caractère si ferme dans son exquise courtoisie. Leurs relations avec lui, rendues de i^lus en plus faciles par le commerce quotidien, devinrent rapidement amicales et confiantes.
En ce prélat austère, ils ne tardèrent pas, cependant, à découvrir un moine ; et, chose qui les surprenait eux-mêmes, ils se plaisaient en sa compagnie. Ses pensées, constamment orientées vers les vérités éternelles, étaient si sereines, si lucides, si calmes au milieu des événements tragiques qui se succédaient !... et sa conversation, toujours si digne et si élevée, donnait une telle impression de force morale, qu'on se reposait vraiment à ses côtés !
On l'écoutait avec une sympathie croissante, et, loin de s'effaroucher des conseils qu'il excellait à glisser, dans l'abandon de la causerie, avec tant de finesse et d'à-propos, on se rangeait volontiers à sou avis formulé avec tant de discrétion. Sa clairvoyance étonnait ceux-là mêmes (jui se flattaient d'être très pénétrants.
— Quel dommage que cet honunc supérieur ait revêtu la soutane, et ne soit pas des nôtres, se disaient-ils, ])arfois. A la Chambre, ou au Sénat, nous en eussions fait un ministre.
Sans le savoir, ils traduisaient l'impression d'autres personnages haut
placés, qui, sous l'Empire, en constatant avec quelle habileté merveilleuse Mgr Guibert conduisait les négociations les plus compliquées, répétaient souvent :
— Si l'archevêque de Tours avait voulu se consacrer à la carrière diplomatique, il eût fait un nonce de premier ordre !...
Parmi les attachés au ministère des Affaires étrangères, en 1870, était M. Albert Sorel, écrivain de marque et, plus tard, membre de l'Académie française. Complètement conquis par le prélat, il garda ineffaçable le souvenir ému et reconnaissant de sa cordiale hospitalité.
Absolument désintéressé pour lui-même, Mgr Guibert mit entièrement au service de l'Église l'influence grandissante qu'il prenait insensiblement sur ses hôtes.
D'abord, il empêcha l'appel général des séminaristes sous les drapeaux, comme le gouvernement l'avait décrété.
— L'immunité des clercs relative à la guerre est une loi générale, dit-il. Elle a existé dans toutes les religions et chez toutes les nations civilisées. Votre levée en masse amènera sur les champs de bataille deux millions d'hommes. Quand ils seront tous armés et équipés, nous deman derons une dispense au Pape, si c'est alors nécessaire. En attendant, contentez-vous de notre concours comme aumôniers, infirmiers et consolateurs des veuves et des orphelins.
Sa requête fut agréée ; mais, peu après, arriva de Paris, d'où il avait pu s'échapper en ballon, M. Gambetta, ministre de l'Intérieur, qui, soucieux de conserver et d'augmenter sa popularité malsaine dans les milieux ou\Tiers, réclama avec insistance l'incorporation des séminaristes dans les régiments, comme si le départ de quelques centaines de soldats improvisés pouvait assurer le salut du pays, surtout quand nos troupes étaient embarrassées et affaiblies par la présence d'un trop grand nombre d'hommes dépourvus de toute instruction militaire.
Par trois fois, le décret d'incorporation fut porté, et, trois fois, Mgr Guibert, par son influence, en arrêta l'exécution.
Après ce succès, le prélat aborda la question générale des relations entre l'Eglise et l'Etat, au sujet de laquelle tant de préjugés existaient dans l'esprit de ses interlocuteurs.
Avec une noble franchise, mais avec une aménité qui ne leur permit pas de se fâcher de cette déclaration de principe, il commença par leur dire:
— Si jamais votre gouvernement prenait des mesures contre la religion, je vous quitterais aussitôt. Je vous abandonnerais mon palais, et j'irais loger dans mon grand séminaire.
De même, quand il introduisit les ministres dans la salle où ils allaient, désormais, discuter les affaires de l'État, il leur avait dit finement, mais non sans une allusion qui fut comprise :
— C'est ici, jusqu'à présent, que le conseil archiépiscopal traitait les affaires du diocèse. J'espère bien qu'on n'y prendra jamais aucune décision hostile à l'Église.
En cette circonstance et en d'autres semblables, quand il semait autour de lui tant de vérités fortes et sévères, qui ressemblaient, parfois, singulièrement à des leçons, dont nul cependant ne pouvait songer à se fâcher, vu le ton si aimable sur lequel elles étaient faites, les politiciens se disaient :
— Cet évêque si doux et si poli est un véritable successeur de saint Martin. Il y a en lui du moine et du soldat.
Profitant de son influence croissante, Mgr Guibert exposa donc, un jour, dans toute son ampleur, la thèse des relations de l'Église et de l'État, en s'appuyant de préférence sur les arguments les plus propres à impressionner ceux qu'il voulait amener à ses idées.
— C'est une faute, leur dit-il, de n'avoir pas désigné un ministre des Cultes. On pourrait en conclure que vous affectez d'ignorer l'Église, ou ne voulez pas vous entendre avec elle. Sachez pourtant bien que, si notre jeune République la repousse ou l'opprime, elle n'aura jamais l'appui de la partie saine de la population, et se heurtera à des difficultés innombrables. Il importe extrêmement de rassurer au plus tôt la conscience des catholiques et des honnêtes gens , qui, sans cela, se défieraient de votre forme de gouvernement, dans laquelle ils ne verraient qu'un danger pour l'ordre social. Loin de vous soutenir, ils multiplieraient alors les obstacles. Nous sommes pourtant à une époque où ce ne sera pas trop de l'union de tous pour travailler efficacement à guérir les profondes blessures de notre chère France !...
La justesse de ces remarques frappa les membres de la Délégation, qui. complètement étrangers aux affaires ecclésiastiques, confièrent, sur la proposition de l'archevêque, la direction des Cultes à M. Silvy, chef de bureau au ministère de l'Instruction publique.
Originaire d'Aix, le nouveau titulaire de cette charge importante appartenait à une famille foncièrement chrétienne, que Mgr Guibert, comme compatriote, connaissait depuis longtemps. Le choix ne pouvait être meilleur, et cette nomination constituait une conquête précieuse.
Une foule d'affaires ecclésiastiques, en effet, restaient en souffrance dans toute l'étendue du territoire, et les évêques, fort embarrassés, écrivaient sans cesse à l'archcvêciue de Tours, le priant d'agir en leur faveur auprès du gouvernement.
Les résultats consolants de cette sage diplomatie ne se firent pas attendre.
Deux sièges épiscopaux étaient vacants : celui d'Agen depuis quatre années déjà, celui de la Martinique depuis dix ans, le Pape n'ayant pas agréé les candidats que Napoléon III lui avait présentés.
M. Crémieux hésitait à s'engager dans cette affaire. Rome voudraitelle traiter avec le gouvernement issu de la révolution de septembre, surtout quand le chef de la Délégation était Israélite ? Or. un échec lui eût été extrêmement sensible, car il pouvait paraître, à ses yeux et devant l'opinion, une condamnation par Rome des changements survenus en France.
A sa prière, Mgr Guibert écrivit au cardinal Antonelli, secrétaire d'État du Souverain Pontife, qui répondit aussitôt :
— Le ministre peut nommer des évêques. Les conventions passées avec les gouvernements ne dépendent pas des convictions personnelles de ceux qui les représentent.
Puis, le cardinal ajoutait cette note très significative : — Sa Sainteté agréera volontiers les ecclésiastiques qui seront proposés, sous le patronage de l'archevêque de Tours, persuadée qu'un prélat en si haute réputation de sagesse et de prudence, ne pourra faire que d'heureux choix.
C'était équivalemment attribuer à Mgr Guibert les fonctions de nonce apostolique.
Quant à M. Crémieux, il fut très flatté de la reconnaissance implicite donnée ainsi à son gouvernement par l'autorité pontificale. Il en témoigna sa gratitude au prélat, en lui demandant de l'aider dans le choix des candidats aux évêchés. Mgr Guibert lui promit son concours, et l'assura que les noms qu'il lui indiquerait, seraient certainement agréables au Saint-Père.
Pour le siège d'Agen il lui désigna M. d'Outremont, i'un de ses vicaires généraux, mort, depuis, évêque du Mans; et, pour la Martinique, M. l'abbé Fava, transféré plus tard à Grenoble.
Ces deux choix furent acceptés à Rome, et M. Crémieux se félicita grandement du succès de ces négociations qui, au début, lui avaient inspiré tant de craintes.
Dans sa jubilation, il dit à Mgr Guibert, auquel il attribuait, à juste titre, tout le mérite de la réussite :
— Puisque vous voyez que je fais ce que vous voulez, pourquoi ne me demandez-vous rien pour vous, ni pour les vôtres ? Je sais que vous avez un neveu dans la magistrature. Je puis lui être utile, et lui procurer un avancement considérable.
A ces ouvertures, Mgr Guibert répondit simplement :
— Je suis évêque, et seules les affaires de l'Église m'intéressent. Je veux que la promotion de mon neveu à un poste supérieur soit due à son mérite, et non à la })rotection.
Conduite vraiment digne d'un homme surnaturel, ennemi du népotisme, et ayant toujours présent à l'esprit l'enseignement du divin Maître, au sujet des parents selon la chair :
— Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, et la mettent en pratique. (Luc, viii, 21.)
De Rome, et malgré ses propres malheurs, Pie IX suivait d'un œil attentif les événements qui concernaient la France. Sa pensée se reportait continuellement sur l'archevêque de Tours, que, dans des circonstances si délicates et si critiques, la Providence avait mis en relations, de tous les jours et de presque tous les instants, avec des ministres dont la plupart étaient hostiles à nos croyances.
Le Souverain Pontife constatait avec satisfaction que le caractère de l'archevêque grandissait en proportion des difficultés politiques. De plus en plus, Mgr Guibert lui paraissait destiné à exercer une influence décisive sur la direction des affaires religieuses de France. Aussi lui prodigua-t-il les témoignages de sa confiance, soit en le consultant en bien des cas, soit en recevant ses communications avec une déférence marquée.
En même temps, les nombreux et éminents services rendus par MgT Guibert à la cause catholique achevèrent de lui gagner les sympathies et l'admiration de ses collègues dans l'épiscopat.
Son langage si digne et la fermeté de ses actes étaient pour eux une consolation au milieu des humiliations d'alors. Beaucoup lui exprimaient la joie qu'ils éprouvaient, en voyant que. parmi tant de ruines morales, il représentait si bien, auprès des pouvoirs publics, les principes d'ordre spirituel que les politiciens eussent, sans lui, été trop enclins à méconnaître.
— L'Eglise de France vous doit sa gratitude, lui écrivait Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins. Je n'avais pas, d'ailleurs, attendu ces nouvelles preuves de votre caractère si noblement sacerdotal, pour bénir Dieu de la disposition providentielle qui vous a constitué comme le député de l'épiscopat, près des maîtres improvisés de nos destinées. Non content d'être le champion de notre honneur, vous l'avez été encore de nos intérêts les plus chers, ])ar de prudents conseils qui ont détourné nos gouvernants de mesures aussi dangereuses ])our la paix publique, que désolantes pour la religion.
Ces éloges n'étaient pas exagérés.
De plus en plus, les membres de la Délégation subissaient le charme.
162 EN FRAXCE
Il s'imposait à eux par l'autorité de sa personne et la finesse de son esprit. Étonnés de son habileté et pleins d'admiration jDOur l'art avec lequel il savait faire passer ses idées dans l'esprit des autres, ils songèrent à hii confier une mission diplomatique à Londres.
S'ils y renoncèrent, ce fut uniquement à cause de l'opposition violente de M. Gambetta. Ce fougueux tribun qui devait, quelques années plus tard, pousser le fameux cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi », s'épouvantait à la pensée de risquer sa popularité, en recourant aux bons offices d'un prélat, si méritant fût-il.
§.2 Sur le siège de^ Saint Denis.
Après la fin de la guerre et des horreurs de la Commune, beaucoup se demandaient qui serait appelé par la Providence à recueillir l'héritage de Mgr Darboy. et à diriger le plus important des diocèses de France.
Dès la première heure, la pensée de M. Thiers, président de la République, se fixa sur Mgr Guibert. Ce projet reçut aussitôt l'assentiment du nonce apostolique, Mgr Chigi, heureux d'un choix qui comblait tous ses vœux et ceux mêmes du Souverain Pontife.
Le plus difficile était d'obtenir l'acquiescement de l'élu.
Très désireux de réussir, le gouvernement lui dépêcha M. Jules Simon, en personne. Le ministre de l'Instruction publique et des Cultes arriva à Tours, dans l'après-midi du dimanche, 16 juillet 1871. On comptait sur son insinuante souplesse, sur son éloquence et sur les ressources inépuisables de son esprit, pour assurer le succès.
Aux ouvertures les plus flatteuses et aux argumentations les plus pressantes, Mgr Guibert répondait invariablement par un refus courtois, mais inflexible. Il alléguait son grand âge, par conséquent sa faiblesse, et la nécessité impérieuse de confier à un évêque plus jeune et plus vigoureux que lui, la charge d'un diocèse tel que celui de Paris, surtout au lendemain d'une crise sociale et religieuse aussi profonde que celle qu'on venait de traverser. Etait-ce à un vieillard d'entreprendre de réparer tant de ruines que la révolution y avait accumulées ?
— Ma conscience me défend d'accepter, dit-il, à plusieurs reprises. En m'examinant devant Dieu, je me reconnais incapable de remplir dignement une mission si difficile et si étendue. Les intérêts de ce grand Paris seraient certainement mal placés entre mes mains débiles.
Mais M. Jules Simon ne voulait pas, lui, non plus, se laisser convaincre. La conversation durait depuis une heure et demie, sans que l'un des deux interlocuteurs eût modifié sa manière de penser.
— Voyons ! Monsieur le Ministre, ni vous, ni moi, ne pouvons agir contre le bon sens !... Or, ce serait agir contre le bon sens que de mettre à la tête de l'immense diocèse de Paris un homme de mon âge !... Songez que j'ai soixante-huit ans, et ma santé est épuisée par trente ans d'épiscopat. Si vous réclamez la preuve péremptoire de ce que j'avance, j'irai vous chercher mon acte de naissance. Dans vos administrations confieriezvous les postes les plus difficiles et les plus importants à des vieillards de mon âge ?... N'accordez- vous pas leur retraite à ceux qui ont travaillé pendant trente ans ?,.. Telle est ma situation exacte, et vous auriez le courage de m'offrir pour retraite le siège de Paris !... Ce n'est pas possible !..
— Aujourd'hui, plus que jamais, répliqua le ministre, la direction suprême revient aux vieillards. L'expérience supplée aux forces physiques, et leur sagesse les préserve des entraînements auxquels sont exposés des hommes plus jeunes.
— En certaines situations, peut-être ; mais, à Paris, la santé corporelle est indispensable... Puis, il vous faut, dans la capitale, un évêque, je ne dirai pas mondain : il n'y en a pas, je pense ; mais un évêque qui aille dans le monde et dans les réceptions officielles... un évêque qui fréquente la société... les grandes réunions. Or, j'ai toujours eu une répugnance instinctive pour ces choses ; je m'en suis toujours abstenu, habitué que je suis à vivre dans la retraite, le silence et la simplicité... A mon âge, on ne change pas des habitudes qui datent de si loin !...
— Oh ! Monseigneur, maintenant, c'est justement comme cela que doit être l'archevêque de Paris !
— J'ai une autre objection, irréfutable, celle-là. Je ne puis, en conscience, abandonner Tours, en ce moment. Je suis obligé de poursuivre l'œuvre onéreuse de Saint-Martin, commencée depuis longtemps. Comment laisser à mon successeur un tel embarras ?...
— Oui ! je sais... la reconstruction de la basilique. Mais vous avez déjà recueilli des fonds considérables ! Serais- je indiscret de vous demander à quel chiffre s'élèvent les sommes que vous avez actuellement en caisse, pour cette entreprise ?
— Quatorze cent mille francs.
— Oh ! s'il en est ainsi, le principal est achevé. Le reste est affaire des maçons. Croyez bien que je ne plains nullement votre futur successeur à Tours. Ne vous inquiétez pas pour lui, à ce sujet. Ce serait une délicatesse qui vous honore, sans doute, mais que lui-même certainement trouverait exagérée.
Et, comme Mgr Guibert gardait le silence, ne sachant vraiment qu'opposer à cette réponse. >L Jules Simon se leva, et ajouta, avec quelque vivacité :
— Si VOUS refusez, Monseigneur, on pensera que vous ne voulez pas de l'archevêché de Paris, parce qu'on y fusille les archevêques.
— Oh ! Monsieur le Ministre, comment pouvez- vous avoir une telle idée d'un évêque de France ?
■ — ■ Ce n'est pas moi qui le crois, mais on le dira dans le public.
Cette réflexion émut le prélat.
Sans être porté au pessimisme, en effet, et seulement en considérant la marée piontante de la démagogie, on pouvait prévoir, dans un avenir prochain, de nouvelles secousses sociales, aussi terribles que les précédentes, si ce n'est davantage. L'archevêque de Paris serait donc, comme par le passé, au poste le plus périlleux.
— Avant de donner une réponse définitive, permettez- moi, Monsieur le Ministre, de consulter quelqu'un dont je prends toujours l'avis, dans les circonstances graves.
• — Combien de temps faut-il pour prendre cet avis ? Je dois repartir demain, et, avant de retourner à Versailles, je désirerais être fixé.
— Une heure me suffit... D'ailleurs, pourquoi ne vous révélerais-je pas le nom de celui que je vais consulter ?... C'est Notre- Seigneur Jésus- Christ.
Ayant prononcé ces paroles, Mgr Guibert se rendit dans sa chapelle, et passa une heure d'adoration devant le Très Saint-Sacrement. A son retour, il dit au ministre :
— J'ai un supérieur : c'est le Pape. 11 me connaît ; il sait mon âge. S'il m'ordonne d'aller à Paris, j'irai à Paris.
Trois jours après, Mgr Guibert recevait une dépêche du cardinal Antonelli, l'obligeant, au nom du Pape, d'accepter l'archevêché de Paris.
S'inclinant devant la volonté du Vicaire de Jésus-Clirist, ainsi officiellement manifestée, il envoya son adhésion au Président de la République.
— Peut-être mes hésitations vous auront causé quelque peme, lui écrivait-il ; mais un esprit aussi élevé que le vôtre les aura comprises. Dans le cours de ma longue vie, je n'ai rien tant redouté pour moi que les situations qui ne seraient pas voulues par la Providence. C'est pour dissiper les doutes qui restaient dans mon esprit, sur la proposition si bienveillante de votre part, que j'ai cru devoir consulter le Saint- Père... Il a daigné me faire connaître son désir et la satisfaction qu'il éprouverait de mon acceptation. Tout est donc fini... J'irai à Paris... J'irai avec courage et confiance, comptant sur l'assistance d'en haut et sur le concours du gouvernement. Je ferai tout ce qui sera en moi, pour seconder vos généreux efforts, dans la noble tâche que vous avez entreprise de guérir les maux de notre patrie...
A la nouvelle de son acceptation, la joie fut universelle en France. Un grand nombre d'évêques, dans les termes les plus flatteurs et même les plus enthousiastes, lui écrivàrent pour le féliciter du choix dont il avait été l'objet, et pour le remercier d'avoir accepté.
Connaissant la perspicacité, la fermeté dans la douceur, et la sagesse dont Mgr Guibert avait, dejiuis si longtemps, donné tant de preuves dans les circonstances les plus difficiles et les plus critiques, ils prévoyaient l'heureuse influence qu'il exercerait sur tout l'épiscopat, dont il allait devenir bientôt le conseiller le plus autorisé et le chef le mieux obéi.
— Vous me permettrez toujours, écrivait Mgr ]Meignan, évêque de Châlons, d'aller auprès de vous, quand j'en aurai besoin, demander des lumières et des conseils.
— Ce que je vois de plus heureux dans la translation de Votre Grandeur, à Paris, lui écrivait Mgr Lavigerie. archevêque d'Alger, c'est que l'épiscopat aura en vous \Taiment un guide et un chef. 11 pourra reprendre ainsi la cohésion qui lui est nécessaire, dans les circonstances présentes surtout. Le respect que vous portent tous vos collègues, votre sagesse, votre expérience, nous feront recevoir vos conseils et suivre vos exemples avec un ensemble qui fait la force. Dieu en soit béni, car voilà bien longtemps que tout cela manquait à l'église de France.
— Dieu a exaucé nos prières, lui écrivait Mgr de Ségur, et voici que, pour la première fois, depuis longtemps, un pur rayon de joie brille sur notre église de Paris... Votre apparition sur le siège de Saint Denis me semble être une véritable aurore et le commencement d'une résurrection... Je serai profondément heureux d'avoir à combattre sous un chef tel que vous...
De Rome, Mgr Nardi, qui l'avait supplié d'accepter « pour l'amour de Dieu, de l'Église et de Pie IX », lui écrivait :
— Quand je considère comment les choses se sont passées, j'y vois, avec l'évidence d'un fait qui aurait eu lieu sous mes yeux, la volonté de Notre- Seigneur (jui vous a voulu là. Saint Charles trouva Milan pire peutêtre que votre Paris, et l'histoire dit ce qu'il en a fait. Vous serez le saint Charles de Paris... Je plains Tours, mais vos œuvres y restent.
En témoignage de sa satisfaction. Pie IX lui envoya, par l'entremise du nonce, une magnifique crosse en or, attention délicate de sa tendresse paternelle.
Préconisé archevêque de Paris dans le consistoire du 27 octol^rc 1871, Mgr Guibert prit solennellement possession de son nouveau diocèse,
le 27 novembre. La cérémonie très imposante se déroula, suivant les rites liturgiques, dans la superbe basilique de Notre-Dame, devant une foule immense.
— La présence de Mgr Guibert, écrivait M. Poujoulat, a produit une des plus profondes impressions de respect dont nous ayons gardé le souvenir. Cette belle tête d'évêque qui rappelle les têtes ascétiques sculptées dans le portail des vieilles cathédrales ; cette gravité tempérée par la douceur chrétienne ; cette dignité rare mêlée à une simplicité si parfaite ; tout cet ensemble d'autorité, de bonté, de grandeur austère a excité une vraie émotion religieuse. Nous n'avions pas vu, depuis les grands jours du P. Lacordaire, une aussi nombreuse assistance à Notre- Dame... Quel moment que celui où l'archevêque, s'appuyant sur le bâton pastoral que le Pape lui a donné, s'est avancé sous le dais, au son des cloches, au bruit de l'orgue, au chant du Benedictus qui venit, bénissant la multitude silencieuse et prosternée !... C'était l'âme du pasteur se communiquant à son troupeau : spectacle d'une beauté attendrissante !
A la fin de la cérémonie, Mgr Guibert lut. du haut de la chaire, son Mandement de prise de possession. Il fut merveilleux d'à-propos, de tact, d'humilité, de noblesse épiscopale et d'indépendance apostolique.
— O Paris ! s'écria- t-il, tu n'aurais pas eu la puissance de nous attirer vers toi, dans les jours de ta gloire, alors que les rois et les peuples venaient admirer la magnificence de tes monuments, et toutes les merveilles de l'art assemblées dans tes murs ! Nous aurions volontiers laissé à d'autres l'avantage de partager tes prospérités ! Mais, aujourd'hui que tu es plongé dans le deuil, accablé sous le poids de l'infortune et de l'humiliation, la vue de tes souffrances nous touche vivement, et nous inspire pour toi un amour que Dieu seul connaît, parce que c'est Lui qui le met dans notre cœur...
Après avoir vu et entendu Mgr Guibert. les Parisiens n'eurent qu'une voix, dans les faubourgs comme dans les salons, dans la zone bruyante des affaires comme dans les asiles du recueillement, pour dire :
— Nous avons un grand archevêque !
Ce jugement resta, jusqu'à la fin de son épiscopat de quinze ans, ce qu'il fut dès le principe : tout d'estime et d'admiration.
Le dévouement du prélat aux classes laborieuses et souffrantes lui gagna tous les cœurs. En même temps, par ses magnifiques Lettres pastorales, modèle de langage épiscopal et de pure diction française, il séduisit les esprits les plus exigeants. Ce fut à tel point que l'Académie ambitionna l'honneur de l'admettre dans son sein.
L'impression produite sur toutes les classes de la société par cette
pliysionomie, dont l'austérité monastique faisait ressortir davantage l'incomparable tendresse pour les faibles et les déshérités, non seulement ne s'effaça plus, mais alla grandissant avec les années.
Les mondains eux-mêmes en étaient frappés d'un religieux saisissement, qui leur suggérait, au milieu de leurs frivolités et de leurs plaisirs, des pensées salutaires.
Plusieurs journaux, tels que le Figaro, le Petit Journal et autres du même genre, lui consacrèrent des articles très élogieux. qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer dans ces feuilles.
Cardinalat.
Outre l'admiration du grand public, Mgr Guibert excita la sympathie sincère du gouvernement, et la garda jusqu'à la démission du maréchal de Mac-Mahon, 30 janvier 1879. Il en profita souvent, pour rendre à l'Église des services signalés.
Les remarquables qualités qu'il déploya dans ces affaires, attirèrent, de plus en plus, l'attention de l'épiscopat sur lui. Elles lui valurent aussi des témoignages d'entière satisfaction de la part du Souverain Pontife, qui, bientôt, voulant lui conférer la plus haute des dignités ecclésiastiques, le promut au cardinalat, dans le consistoire du 21 décembre 1873.
L"n garde-noble du Pape, envoyé spécialement du Vatican, lui apporta, la veille de la Noël, la calotte rouge.
Quinze jours après, le 8 janvier, la barrette cardinalice lui était remise solennellement, dans la chapelle du palais de Versailles, par le maréchal de Mac-Mahon, successeur de M. Thiers, à la présidence de la République.
Voici quelques passages de l'allocution, si digne et si noble, que le nouveau cardinal adressa au Chef de l'État :
■ — Lorsque, me rendant aux instances de l'homme éminent qui vous a précédé à la tête du gouvernement, et obéissant au vœu du Souverain Pontife, je vins occuper le siège de Paris, je ne pouvais entrevoir devant moi que la pourpre dans laquelle mon vénérable prédécesseur s'était glorieusement enseveli. Cependant, je l'avoue, la haute dignité que je reçois du Souverain Pontife, m'est infiniment précieuse, surtout en ce qu'elle m'associe d'une manière plus intime à ses tribulations et à ses combats. Aussi est-ce avec une vive reconnaissance envers le Chef de l'Église, que je prends la place qu'il m'assigne sur les marches de son trône apostolique, pour en soutenir les droits, autant qu'il sera en mon pouvoir...
Après avoir parlé du Pape en termes très élevés, il ne fut pas moins délicat envers le maréchal :
— C'est avec une ^Taie satisfaction. Monsieur le Président, que je reçois de vos mains les insignes du cardinalat, de ces mains qui ont tenu avec vaillance et honneur l'épée de la France. Pour me transmettre ces emblèmes d'un dévouement qui doit aller, s'il le faut, jusqu'au sacrifice de la vie, qui pouvait être choisi avec plus d'à-propos que vous, qui avez versé votre sang sur les champs de bataille pour votre pays ?... Cette brillante valeur du chevalier chrétien, s'alliant en ^'otre personne à la
Le cardinal Guibert, archevêque de Paris.
parfaite loyauté du caractère et à un rare bon sens, vous a mérité la confiance universelle et vous a porté au faîte du pouvoir. Daigne le Seigneur vous assister de sa lumière et de sa force dans l'accomplissement de votre grande mission.
Cette suprême élévation ne changea rien à la façon de vivre de Mgr Guibert, pas plus que les précédentes n'y avaient apporté de modifications.
Avant de prendre possession du siège de Paris, il avait recommandé expressément que l'on maintînt dans ses appartements personnels, au palais archiépiscopal de la capitale, la simplicité apostolique, fille de la pauvreté religieuse, dont il ne voulait pas s'écarter.
Il fit les mêmes recommandations, après sa promotion au cardinalat. Seules ses éminentes qualités intellectuelles et morales grandirent en proportion de la haute situation qu'il occupait, en ce sens qu'elles se déployèrent sur un plus vaste théâtre pour le bien de l'Eglise.
Dans son oraison funèbre, prononcée en 1886, Mgr Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française, caractérisa cette attitude, en lui appliquant le mot du comte Mole, au sujet de Mgr de Quélen. l'un de ses prédécesseurs :
— Il y avait dans ses manières et dans ses dehors quelque chose de si noble et une dignité si naturelle, que plus il s'élevait, plus il semblait prendre possession de lui-même.
Influence prépondérante Je Mgr Guibert sur l'épiscopat et sur la France.
Les dons* de la natiire et de la grâce, si abondants en Mgr Guibert, et maintenant arrivés à leur plein épanouissement, unis, en outre, au surcroît d'autorité résultant de sa haute position dans l'Église et devant l'État, allaient assurer à la défense de la religion les secours les mieux appropriés à ses besoins et à ses périls.
— Si jamais administrateur, remarque encore Mgr Perraud. a réalisé la loi qui, d'après Aristote, préside au gouvernement du monde, c'est bien lui. Il était, par excellence, « le premier moteur immobile «.
— C'est un solitaire, disait, un jour, de lui, un directeur des Cultes.
— Oui, reprend ]\Igr Perraud, et lui-même ne cachait pas sa prédilection pour la solitude et le recueillement. Mais, voyez-le, ce solitaire : il est partout. Son regard n'oublie rien ; sa main est dans toutes les entreprises du zèle et de la charité. Cette gravité imperturbable, qui n'a rien de commun avec la fiévTeuse précipitation de l'époque actuelle, et semble n'avoir pas conscience de la fuite des heures et des années, ne l'empêche pas d'être toujours prêt et de se trouver ordinairement le premier, véritable autistes, partout où il y a un droit à défendre, une infortune à secourir, une bataille à livrer pour l'honneur de Dieu, la liberté de l'Église et le bien spirituel des âmes.
Sans rien négliger, en effet, des devoirs innombrables de l'administration d'un diocèse tel que celui de Paris. ])our lequel, comme il récrivait,
un jour, six évêques ne seraient pas de trop, il entra de plus en plus, dans la plénitude du rôle auquel la Providence l'avait visiblement prédestiné : celui de s'occuper des intérêts généraux de l'Église.
Sa nomination au cardinalat, dans des circonstances particulièrement graves et qui allaient s'aggraver sans cesse, ne lui en donnait-elle pas comme la mission officielle ?
D'après la marche des événements, il était facile de prévoir que, malgré le mérite personnel du maréchal de Mac-Mahon, le pouvoir ne tarderait pas à passer, de la main des modérés, dans celle des sectaires, hypocrites d'abord, puis ennemis déclarés du catholicisme. Bientôt la lutte s'engagerait sur le terrain de la conscience et de la liberté religieuse.
A travers les diverses et profondes vicissitudes de la politique, Mgr Guibert resta toujours semblable à lui-même : un homme de Dieu, intrépide et intègre, que nul calcul terrestre n'empêcha jamais de dire la vérité, même aux puissants d'ici-bas, et de remplir entièrement son devoir.
Ses lettres à ceux qui détenaient alors l'autorité dans la société civile, et en abusaient pour persécuter les âmes, eurent un retentissement immense. Elles constituèrent un magnifique monument d'apologétique et d'éloquence pastorale, en faveur des droits inaliénables de la religion si odieusement opprimés.
Il les adressa aux députés, aux sénateurs, aux ministres, et même au président de la République, successeur du maréchal, auquel M. Gambetta, soutenu par la démagogie, avait imposé de se soumettre ou de se démettre.
Tous lisaient ces lettres, même les indifférents et les hostiles. L'apparition de chacune d'elles était un événement.
Si elles n'entravèrent pas toujours l'évolution logique des mesures haineuses concertées dans les antres de la franc-maçonnerie, elles rallièrent, du moins, à la bonne cause les âmes sincères et loyales.
De tous les diocèses, les évêques se hâtaient d'envoyer leurs adhésions aux protestations vigoureuses de celui en qui. de plus en plus, ils aimaient à saluer et à vénérer le chef incontestable de l'épiscopat.
A leur tour aussi, les catholiques de tous les partis et de toutes les nuances lui prodiguaient les témoignages de leur approbation respectueuse.
Grâce à ces suffrages universels et spontanés des fidèles et des pasteurs, sa voix était réellement la voix de l'Église de France.
Dans ces pages, cependant, pas un mot qu'on puisse imputer aux emportements de la passion. L'indignation s'y fait sentir, plutôt qu'elle n'y est exprimée. Constamment l'auteur parle en évêque, uniquement préoccupé des vérités éternelles.
I Suivant un mot de Bossuet. sa pensée trouve sa sérénité dans sa hauteur. Elle plane toujours au-dessus des querelles de partis et des mesquines ambitions de la terre. Elle se meut à l'aise dans les horizons sans limites de la justice, de l'honneur et de la liberté bien comprise.
Parfois aussi, à la vue des complots qui se trament contre le salut des âmes, elle a des paroles sévères, pour flétrir ces attentats les plus coujmbles de tous ; elle écarte les insinuations perfides de nos adversaires, réfute leurs calomnies, dénonce les fautes commises par les gouvernements persécuteurs, et en indique d'avance, avec une lucidité surprenante, les conséquences fatales pour la société ; mais jamais elle ne s'abaisse à des attaques personnelles.
C'est un prophète qui. de son regard pénétrant, entrevoit déjà les liontes et les déchéances auxquelles ne pouvait manquer d'aboutir la pente sur laquelle on s'engageait.
Au milieu de ces luttes et dans les labeurs d'un ministère toujours plus pénible, son expérience des hommes et des choses ajoutait sans cesse quelque nouvelle lumière à la sagesse de son esprit, mais sans rien diminuer de sa fermeté et de sa vigueur.
Plus les années s'accumulaient sur sa tête, plus se vérifiait le jugement porté sur lui par un politicien, vers le commencement de sa carrière épiscopale :
— C'est un évêque des anciens temps ! Si nous voulions l'empêcher de parler, nous en ferions un martyr !
T4n rayon d'espérance dans le ciel assombri.
Établie sur les hauteurs qui dominent la Sarthe, dans les environs du Mans, l'armée de la Loire, commandée par le général Chanzy, y fut attaquée, le 10 et le 11 janvier 1871. par l'armée entière du prince Frédéric- Charles. Pendant deux jours, elle tint bon ; mais, obligée de céder le terrain devant des forces supérieiu^es. elle dut, après quarante-huit heures d'efforts héroïques, se résigner à l^attre en retraite vers l'Ouest,
Six jours après, le 17 janvier au soir, les Prussiens se trouvaient près de Laval, où ils se proposaient d'entrer, le lendemain ; et, comme cette ville était classée parmi les cités riches, ils l'avaient taxée, à l'avance, pour une contribution de trois millions de francs.
En ce même moment, dans le petit village de Pontmain, à l'extrémité septentrionale du département de la Mayenne et du diocèse de Laval, la Sainte Vierge se manifestait à quatre enfants, autour desquels les habitants, attirés par le bruit du prodige, s'étaient rapidement assemblés.
Au-dessous de l'apparition merveilleuse, sur une large bande d'une éclatante blancheur, une main invisible traçait lentement, en beaux caractères d'or, ces paroles consolantes :
Mais priez, mes enfants ; Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher.
A la même heure, le même jour, une foule de pieux fidèles, accourus de tout Paris et remplissant l'église de Notre-Dame des Victoires, faisaient publiquement et avec solennité un vœu, pour obtenir, par l'intercession de la Sainte Vierge, la cessation de la guerre fatale qui désolait la France.
Séparés du reste du monde par le blocus qui enserrait la capitale, ces chrétiens ignoraient évidemment ce qui se passait à Pontmain.
Mais, comme si la Sainte Vierge eût voulu que l'on comprît bien, plus tard, dès qu'on pourrait comparer les dates, qu'elle avait pour agréable
L'apparition de Poiitmain.
Au bas, la foule groupée autour «k's voyants, devant la grange-, en face de la maison, au-dessus de laquelle la Sainte Vierge se montrait.
cet élan des cœurs oppressés par la plus terrible des angoisses, elle terminait l'annonce prophétique de la délivrance prochaine, à l'instant même où ces fidèles finissaient de formuler leur vœu, le soir du 17 janvier, à huit heures trois quarts (1).
Des vœux analogues étaient faits à Saint-Brieuc, à Rennes et à Laval, pour la délivrance de la France, et, en particulier, pour la préservation des provinces de l'Ouest, le Maine et la Bretagne, si fortement menacées par la marche en avant des Prussiens, depuis les échecs de l'armée de la Loire, sur les hauteurs du Mans.
Le vœu de la ville de Saint-Brieuc fut aussi formulé exactement, le 17 janvier 1871 ; ceux de Rennes et de Laval, vers la même époque, à quelques jours seulement d'intervalle.
Or, le 17 janvier au soir, le général Schmidt, commandant le corps d'armée allemand chargé d'envahir les provinces de l'Ouest, disait à Mgr Fillion, évêque du Mans, dans le palais épiscopal duquel il s'était installé :
— Mes troupes, en ce moment, sont à Laval.
En réalité, elles n'y étaient pas encore, puisqu'elles n'y étaient pas entrées, et campaient simplement dans les environs.
Tandis qu'elles se proposaient d'en franchir les portes, le lendemain, 18 janvier, des ordres supérieurs et inattendus, émanés du grand étatmajor résidant à Versailles, venaient déjouer les plans du général qui avait ainsi parlé à l'évêque, et suspendaient tout à coup les hostilités.
Laval était épargné, et les régiments prussiens se retiraient, le 20 janvier, pour se replier dans la direction de l'Est.
Dix jours après l'apparition de Pontmain, le 27 janvier, les parties belligérantes concluaient un armistice, prélude de la paix définitive.
La Sainte Vierge n'avait donc pas fait une promesse vaine, quand elle avait voulu que fût tracée dans le ciel, aux yeux des voyants privilégiés, cette phrase consolante :
Dieu vous exaucera en peu de temps.
Il nous suffira de signaler ces coïncidences mystérieuses. Comment n'en être point frappé ?
Le récit détaillé de l'apparition et l'exposé des preuves qui en rendent
(1) Cf. Abbés Barges et Amodru, Notre-Dame des Victoires et Pontmain, le 17 janvier 1871, {n-8'^, Paris, 1891, ou Vœu à Notre-Dame des Victoires, le 17 janvier 1871, de huit à neuf heures du soir, et coïncidence avec V événement de Pontmain, brochure extraite de l'ouvrage intitulé : Notre-Dame des Victoires pendant la Commune, in-S", Paris, dont la septième édition parut aussi en 1891.
incontestable le caractère surnaturel et divin, nous entraîneraient trop loin. On trouvera l'un et l'autre dans les ou\Tages spéciaux, très documentés, que nous indiquons en note, ainsi que dans le remarquable Mandement publié à ce sujet, le 2 fé\Tier 1872, après plusieurs enquêtes canoniques très longues et très sévères, par Mgr Wicart, évêque de Laval (1).
D'ailleurs, des miracles éclatants ne tardèrent pas à montrer que celle aux pieds de laquelle, sur la blanche banderole, resplendirent en lettres d'or ces paroles : « Mon Fils se laisse toucher ». était ^Taiment l'Immaculée Vierge. Mère du Verbe Éternel.
Dans les humiliations et les catastrophes qui, alors, affligeaient la France coupable, il fallait donc reconnaître la main de Dieu, plus encore que celle des hommes.
La \Taie cause de ses malheurs fut son impiété. Le vrai remède eût été son retoiu" aux pratiques religieuses.
Ah ! si tous les Français, la plupart, du moins, l'avaient compris !...
Concours des foules.
La nouvelle du prodige se répandit à Pontmain avec la rapidité de réclair. Si évidentes étaient les preuves, qu'on n'aurait pas rencontré, dans toute la paroisse, un seul incrédule.
Depuis lors, chaque soir, même des villages voisins, les fidèles accouraient à l'église trop jjetite poux les contenir. On récitait le chapelet, et Ton chantait des cantiques en l'honneur de la Sainte Vierge, avec une ardeur qui émouvait jusqu'aux larmes les nombreux assistants.
En sortant de l'église, chacun interrogeait les cieux, pour décou\Tir si, tout à coup, la céleste vision n'allait pas reparaître.
Des pèlerins venaient des diocèses limitrophes, de Rennes, de Coutances, de Séez, et même de plus loin.
Beaucoup de personnes, incrédules d'abord, ou attirées par un simple sentiment de curiosité, se déclaraient ensuite convaincues.
Un récit de l'événement, publié avec V imprimatur de l'évêché de Laval . fut recherché avec tant d'empressement, que plus de vingt mille
(1) Cf. R. P. Bcrthelon, O. M. I, Notre-Dame de Pontmain,in-8" Paris 1891, ouvrage approuvé par plusieurs archevêques et évêques. — L. Collin, Notre-Dame de Pontmain. Son message à la France,in-8", Paris, 1894, avec lettres approbatives du R.P. Monsabré, Prédicateur de Notre-Dame de Paris, et de M. Henri Lasserre, l'historien si distino;ué de Notre-Dame de Lourdes. — ^apparition de Notre-Dame de Pontmain, récit d'un xx>yant devenu prêtre et Oblat de Marie Immaculée, le R. P. Joseph Barbedette. Ce récit très attachant a paru, d'abord, dans les Annales de Notre-Dame de Pontmain.
exemplaires, en quelques mois, se trouvèrent disséminés sur tous les points de la France, tandis que la presse étrangère en multipliait les traductions en Suisse, en Italie et en Angleterre.
— Pendant ce temps, dit Mgr Wicart dans son Mandement du 2 fé^Tier 1872. la foi des peuples et leur confiance croissaient et s'étendaient de plus en plus. Des paroisses entières, pasteurs en tête, venaient solliciter des grâces de tous genres, et s'en retournaient consolées. Il y avait jusqu'à vingt, trente et parfois cinquante messes par jour, et des communions en grand nombre. Des visiteurs de toutes conditions, des familles, des personnages considérables écrivaient leurs noms sur les registres du pèlerinage, demandant, avec insistance, qu'on élevât en ce lieu béni un édifice à la Sainte Mère de Dieu, et laissaient, en signe de reconnaissance pour des bienfaits obtenus, des offrandes destinées à concourir à l'érection du monument désiré.
A la vue des prodiges accomplis, on ne pouvait douter, en effet, que Dieu n'encom-ageât ce projet, tellement les grâces et les guérisons miraculeuses étaient abondantes.
Rien ne semblait devoir interrompre ce mouvement des foules.
Pontmain était devenu un centre de merveilles qui. dans la piété des peuples, allait prendre une place analogue à celle de la Salette et de Lourdes.
Les Oblah à Pontmain.
Désireux d'organiser d'une façon stable le pèlerinage dont l'importance croissait sans cesse, Mgr Wicart conçut le projet de le confier à une communauté religieuse.
Toujours plein de bienveillance pour notre Congrégation que, depuis longtemps, il appréciait, dès le mois de mars 1872, quelques semaines après la publication de son Mandement sur l'Apparition, il demanda au R. P. Fabre de lui accorder une colonie de ses Oblats.
La ^proposition fut acceptée ; mais on convint que les Pères n'arriveraient qu'après la mort de M. Guérin, curé de la paroisse depuis trentecinq ans, et alors très gravement malade.
Ce prêtre vénérable ayant rendu son âme à Dieu, tout se prépara pour l'installation des Oblats que Mgr Wicart tint à présider lui-même, le 1er octobre 1872.
A propos de cette cérémonie, la Semaine religieuse de Laval disait, le lendemain :
— C'est avec effusion de cœur que Sa Grandeur a manifesté, du haut de la chaire, sa joie d'étabhr à Pontmain, pour les habitants privilégiés, pour les pèlerins et même pour les missions diocésaines, des religieux dévoués à la Vierge Immaculée, et qui, par vocation, s'offrent à Elle, pour travailler à la gloire de son divin Fils. Il y a lieu d'attendre des Oblats. à Pontmain, les fruits de salut qu'ils produisent en tant de sanctuaires célèbres qu'ils desservent avec tant de dévouement et de succès. Les habitants de la paroisse ne tarderont pas à se féliciter aussi et à se réjouir de voir leurs intérêts spirituels confiés à des apôtres si zélés.
Après l'allocution paternelle de l'évêque, le P. Audruger, supérieur, originaire du diocèse de Laval, et déjà connu avantageusement par les nombreuses missions qu'il y avait prêchées, monta en chaire.
Dans un discours, où l'éloquence du cœur était servie par une élocution facile, il remercia Dieu de l'apparition de la Très Sainte Vierge, appelée si justement, à Pontmain, Notre-Dame d'Espérance. Il remercia également Mgr Wicart du choix qu'il avait fait des Oblats, toujours heureux de se trouver là où Marie est spécialement honorée.
§ 4 Accroissement du pèlerinage.
Pendant toute l'année 1873, le sanctuaire de Pontmain, de plus en plus fréquenté, fut le théâtre des manifestations de la piété la plus touchante. L'affluence des pèlerins fut, chaque jour, considérable ; mais, durant l'été surtout, on vit accourir des multitudes imposantes et recueillies.
Au mois de septembre, le diocèse de Laval se leva en masse, pour remercier Notre-Dame d'Espérance du bienfait de son apparition, et solliciter sa protection puissante en faveur de l'Église et de la France.
Près de quarante mille personnes prirent part à ce grand pèlerinage, qui mit en relief la religion de tout un peuple, les destinées magnifiques du sanctuaire de Pontmain, et le rôle important que nos Pères auraient à y remplir.
— La reconnaissance imposait à notre diocèse, disait la Semaine religieuse, la douce obligation de rendre ses hommages à Marie. Le premier, il a ressenti les effets de sa vigilance maternelle et toute-puissante, en face de l'ennemi envahissant ; le premier, il devait venir exprimer solennellement son amour envers la Mère de miséricorde, et remercier sa céleste Libératrice.
En cette occasion, Pontmain présenta le spectacle ravissant qu'on admire à Lourdes, aux jours des grandes affluences.
Depuis l'aurore jusqu'à midi, les prêtres se succédaient aux autels pour offrir le Saint Sacrifice, et la foule, avide du pain eucharistique, se pressait à la Table sainte. Les hosties consacrées étaient distribuées par milliers.
Une mer humaine submergeait les rues et les places de Pontmain ; mais, dans cette multitude, aucun tumulte. 11 semblait que Marie planait encore dans les airs, tant la foule était pénétrée de la pensée de sa divine Mère.
Les gendarmes requis par l'autorité civile, circulaient avec un visage épanoui et bienveillant, dans les rangs des pèlerins dociles comme des agneaux. Pas le plus petit désordre à réprimer, de sorte que ces agents de la police pouvaient, eux aussi, sans la moindre inquiétude, satisfaire leur piété.
— On ne saurait dire, remarquait la Semaine religieuse de Laval, quel bonheur on éprouve à j^rier ici. Des personnes sont restées, des nuits entières, au pied de la colonne de l'apparition.
Beaucoup, au moment du départ, disaient en pleurant :
— Je voudrais passer ma vie en ce lieu béni !
Un conseiller général du département exprimait le même sentiment à un prêtre :
— Voici deux jours que je suis à Pontmain, et je ne puis me résoudre aie quitter !...
Dans un de ses discours prononcés en cette circonstance, le P. de l'Hermite traduisait, comme il suit, la joie céleste ressentie par tous :
— Nos fêtes en l'honneur de notre Immaculée Mère se succèdent sans apporter de lassitude. A la différence des fêtes mondaines, qui ne laissent bien souvent après elles que le remords, la satiété et le dégoût, celles-ci durent encore après les courtes heures durant lesquelles on les a vues se déployer. La mémoire en demeure tout embaumée, et de ces fêtes de Pontmain on parlera longtemps dans les familles chrétiennes : leur seul souvenir sera lui-même une fête des âmes : reliquiœ cogitationis dieni fesium agent tihi. (Ps. lxxv, 11.) Il semble que nous participions ici à la paix du ciel et à cet état immuable qui chasse toute angoisse... et, demain, quand nous reprendrons nos tristes combats de la terre, nous serons plus forts et plus chrétiens, grâce à Marie.
La nuit elle-même n'interrompait pas les élans de l'enthousiasme et de la i^iété.
Vers l'heure où la Sainte Vierge avait daigné apparaître, Pontmain s'illuminait entièrement. Les maisons les plus humbles et les plus pauvres prenaient part à cette manifestation. Deux lignes hmiineuses dessinaient,.
en outre, le parcours que devait suivre la procession nocturne, depuis l'église paroissiale, jusqu'à la chapelle provisoire qu'on avait élevée sur le lieu de l'apparition.
Des milliers de pèlerins, portant tous des flambeaux, défilaient, en chantant des cantiques, les litanies de la Sainte Vierge, ou des hymnes liturgiques. Leur tenue était admirable, et leur recueillement parfait.
On voyait, là. des personnes de tout âge et de toute condition : laboureurs et citadins, magistrats et officiers, pères et mères de famille avec leurs enfants, des centaines de prêtres, des légions de vierges, des foules immenses.
Nous ne décrirons pas en détail les pèlerinages qui se succédèrent. Ce serait nous exposer à des redites inutiles.
Notons seulement que ce qui poussait les multitudes vers Pontmain, ce n'étaient pas la curiosité, l'attrait du nouveau, ou un enthousiasme passager ; mais la foi, la confiance et le besoin de remercier d'un bienfait reçu.
Ce mouvement ne fit que croître et s'étendre avec les années. Les pèlerins accouraient nombreux non seulement du diocèse de Laval, mais de ceux du Mans, de Saint-Brieuc. de Rennes, de Nantes, de Coutances, de Séez. de Bayeux. de Quimper. d'Arras. de Cambrai et même de Paris.
A elles seules, la Normandie, la Bretagne et la Mayenne envoyaient, chaque année, plus de cinquante mille pèlerins.
Les murs de l'église paroissiale, et, plus tard, ceux de la basilique, quand elle fut bâtie, se cou\Tirent d'ex-voto et de riches bannières.
— Assurément, mon cher Père, écrivait Mgr Wicart au P. Audruger, c'est la Sainte Vierge qui attire des foules si considérables, à travers des chemins parfois si mauvais, vers le lieu de sa miséricordieuse apparition. Mais, mon bon Père, les dignes Oblats de Marie, dont vous oubliez de parler quand vous me relatez de grandes choses, ne sont pas étrangers à ces magnifiques résultats. Leur zèle, leurs travaux, les bons exemples et l'édification qu'ils répandent à Pontmain, dans mon diocèse et partout où ils vont prêcher, ont très certainement leur large part de mérite devant Dieu et devant sa sainte Mère. J'en suis témoin, et je ne puis que vous en exprimer ma vive reconnaissance. Acceptez-la. je vous prie, et daigne le Seigneur vous réserver ses plus belles récompenses... Merci, mon Dieu !... Merci, sainte Mère de Dieu !... Merci à vous tous, mes chers fils, les Oblats !
Pour ceux fjui savent cominen Mgr Wicart. dans ses jugements, était plus porté à la sévérité qu'à l'indulgence, cette lettre paraîtra un éloge très sii^nificatif.
§ 5 'Erection de la basilique.
De toute évidence, la petite église paroissiale de Pontmain ne pouvait suffire à contenir de telles foules, et il fallait se préoccuper de bâtir un temple proportionné à leur importance.
En attendant que ce projet fût réalisé, les Oblats, peu après leur arrivée, construisirent, sur le lieu de l'apparition, un sanctuaire en bois, en forme d'abside. Une coupole, surmontée de la statue de la Vierge de Pontmain et entourée de clochetons, reposait sur six grandes colonnes, appuyées elles-mêmes sur une vaste estrade très élevée.
Au milieu de cette plate-forme se dressait un autel bien en vue, de sorte que les foules, espacées en plein air, pouvaient assister à la messe qu'on y célébrait, ou aux autres cérémonies du culte, telles que vêpres solennelles, salut du Saint Sacrement et prédications.
De part et d'autre, un double escalier, en guise de perron, permettait aux prêtres, aux chantres et aux personnages de marque, d'accéder à ce sanctuaire qui, bien que provisoire, ue manquait pas d'un cachet artistique.
Des massifs de fleurs disposés en avant, charmaient les yeux et embaumaient l'atmosphère.
On y fixa aussi des bancs pour la commodité des pèlerins, que des tentes protégeaient contre les ardeurs du soleil, ou les surprises de la pluie.
Non loin, on avait représenté la grotte de Lourdes et les rochers de la Salette : heureuse idée d'associer ainsi ces trois souvenirs, dont l'ensemble constituait comme les trois phases successives du même drame céleste : l'intervention miséricordieuse de la Mère du Rédempteur, entre le ciel offensé et la terre coupable.
Cet édifice provisoire n'empêcha pas que l'on ne mît, sans tarder, la main à l'œuvre pour bâtir, en l'honneur de la Très Sainte Vierge, un temple grandiose sur le terrain même, au-dessus duquel elle avait daigné apparaître.
Quelques mois après l'arrivée des Oblats, le 17 janvier 1873, Mgr Wicart, entouré d'une centaine de prêtres et de plusieurs milliers de pèlerins, bénit solennellement la première pierre.
Malgré les interruptions inévitables durant la mauvaise saison, les travaux furent poussés activement. Les murs de l'édifice, aux proportions grandioses, s'élevaient d'une vingtaine de mètres au-dessus du sol, moins de deux ans après. On entrevoyait déjà, par l'harmonie des lignes archi-
Pontiiiain. — Portail et tours de la basilique.
tecturales, quelle serait la beauté du monument, quand il serait entièrement terminé.
Le 27 juin 1877, Mgr Le Hardy du Marais, successeur de Mgr Wicart, inaugurait le sanctuaire et le transept, en présence de dix archevêques et évêques, convoqués à cette imposante cérémonie, et d'une foule immense de pèlerins qui. à la procession du soir, s'échelonnaient sur un espace de plus d'un kilomètre.
Pontmain. — Intérieur de la basilique.
Quelques années plus tard, le reste de l'édifice fut achevé.
Depuis lors, cette basilique, qui a coûté plus d'un million, domine, belle et majestueuse, toute la contrée environnante. Elle est du style gothique du xiv^ siècle, avec toutes ses richesses de décors, ses fleurs de granit artistement découpées, ses immenses verrières, aux meneaux sveltes, soutenant des rosaces, des quatre-feuilles, des trèfles dentelés, qui dessinent leurs gracieux contours sur le fond du ciel.
Des deux côtés de la grande nef inondée de lumière, montent vers la voûte, mais en s 'arrêtant à mi-hauteur, une multitude de colonnettes légères, ornés de délicieux chapiteaux axtistement fouillés, et qui. dans la
Pontmain. — Basilique. Chapelle du Saint-Rosaire.
variété de leurs formes, reproduisent comme une merveilleuse végétation. De là, sous les ogives secondaires, les nervures se croisent et se poursuivent, pour aller se cacher au fond des chapelles latérales, dans un demi-jour mystérieux.
Au-dessus des colonnettes, dans la grande nef, règne une élégante
corniche, enguirlandée de fleurs et de feuillage, qui, dans leur symbolisme. ])roclament la gloire de Notre-Dame d'Espérance.
Plus haut encore, du faisceau des colonnettes, se dégagent les colonnes hardies, dont la cime est le point d'appui des nervures puissantes qui, se rejoignant à la clef de voûte, unissent leurs efforts, pour soutenir le faîte de l'édifice,
A droite et à gauche de l'entrée principale, deux tours, aux flèches ajourées et revêtues d'une vraie dentelle de pierre, encadrent, à soixante mètres de hauteur, l'espace aérien où la Sainte Vierge apparut. Entre elles s'épanouit, au-dessus du portail, la grande rosace de la façade, fleur gigantesque, avec son calice et ses pétales, disposés si harmonieusement.
Les bases des tours sont reliées, à l'extérieur, par un porche profond avec trois baies monumentales. Il est destiné à servir de piédestal à la statue de Notre-Dame d'Espérance, quand, aux jours de fête, on commente à la foule, siu: le lieu même où il s'accomplit, l'événement à jamais mémorable du 17 janvier 1871.
Enfin, dans les tours fut placé un sujjerbe carillon de trente-deux cloches, le plus beau qui soit en France. Ces cloches, vrais bijoux artistiques par les ornements qui les décorent, embrassent une échelle diatonique de trois octaves. Sorties des ateliers des MM. Paccard, elles sont les sœurs de la Savoyarde, le célèbre bourdon de l'église du Vœu national au Sacré-Cœur, qui, des hauteurs de Montmartre, fait entendre sa voix puissante sur tout Paris.
§ 6 Les Missions.
Situé près de la limite des quatre départements de la Mayenne, de l'Orne, de l'IUe-et- Vilaine et de la Manche, habités par des populations foncièrement chrétiennes, l'établissement de Pontmain convenait parfaitement à une communauté de Missionnaires.
Les pèlerinages rjui se succédaient sans interruption, durant l'été surtout, créaient aux Oblats des relations intimes avec le clergé des diocèses de Laval, de Séez, de Coutances, de Rennes et d'autres plus éloignés.
Aussi était-ce souvent aux pieds de Notre-Dame d'Espérance, que se nouaient, entre les curés et les chapelains, les accords ])our les missions, ou les retraites paroissiales.
Ces travaux d'évangélisatiou furent très nombreux, dans le Maine, la Bretagne et la Normandie. Nous ne les raconterons pas eu détail. Notons seulement (ju'ils constituèrent, ])our des multitudes d'âmes, une source abondante de grâces et de bénédictions.