DIANO MARINA
C'est vraiment un délieieux jardin aux fruits variés et suaves : e'est la terre où eoulent l'huile et le vin ; pays superbe, embelli, en outre, par le voisinage de la mer, quelcpiefois mugissante sous l'effort de la tempête, et eouvrant alors de sa blanehe éeume les anfractuosités du rivage ; mais, le plus souvent, calme et paisible, scintillant comme une nappe d'argent fondu, sous les rayons dorés du soleil.
La maison acquise par la Congrégation s'appelait le palaszo Ardoino, du nom de l'ancien propriétaire, créé baron par Napoléon I^r, mais que des revers de fortune avaient mis, ])eu à peu, dans l'impossibilité de soutenir son rang. Ce bel édifice à trois étages surmontés d'un belvédère, mesurait cinquante-cinq mètres de long, quinze de large et vingt de haut ; plus une aile, vers le couchant.
Rien de remarquable à l'extérieur, si ce n'est la rectitude des lignes, l'ampleur des proportions et la porte d'honneur, au fronton décoré du Phénix renaissant de ses cendres, motif d'ornementation reproduit dans plusieurs pièces de l'intérieur.
Belles colonnes géminées en marbre au j)ortique et à tous les paliers de l'escalier principal. Dans les vastes salles du rez-de-chaussée, on admirait de beaux stucs en relief et des paysages peints sur les murailles, mais avec des personnages sur quelques-uns desquels il fallut jeter un voile pudique.
Même jjrofusion de peintures aux étages, dans la série de vingt à trente chambres, dont chacun se composait.
Une d'elles portait encore le nom de chapelle de Pie Vil, parce que le saint pontife, persécuté et chassé de la Ville éternelle, y célébra la messe, le -4 février 1814. Cet oratoire, petit, est agréablement décoré de figures d'anges et d'arabesques. Sur l'autel, une toile qui n'est pas sans mérite, rej^résente Notre-Dame de Pitié.
N'ayant pas été entretenue par l'ancien proi)riétaire, cette vaste bâtisse avait besoin assurément de réi)arations ; mais il serait facile, moyennant quelques aménagements bien compris, de l'arranger de telle façon que cent cinquante et même deux cents junioristes pourraient s'y mouvoir à l'aise.
Entièrement clos de murs, le jardin, (jui l'entourait, était digne de ce palazzo. C'était un (piadrilatère de trois hectares de superficie, soit de trente mille mètres carrés.
Cultivé dans sa totalité, il était partagé en deux ])ortions presque égales j)ar une longue et large allée, flanquée de deux murs dans lescjucls se découpaient quatre-vingt-douze arcades, et que sm-montait un treillis, m 20
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auquel des vignes yrimpantes suspendaient leurs épais feuillage et leurs grappes vermeilles. Elle fornuiit une immense tomielle de deux cent vingt mètres de long sur eintj de large, à Tombre très appréciée durant la saison chaude. Pie VII lui-même en fut émerveillé.
A droite et à gauche, des centaines d'autres tonnelles, plus étroites, mais non moins chargées de raisin, se déroulaient en gracieuses allées parallèles ou perpendiculaires. Entre elles, s'étendaient de larges bandes de terrain, laissant circuler l'air et la lumière. Là, poussaient les tiges de blé, d'orge et d'avoine ; le lin, les pommes de terre et autres légumes. Au-dessus s'épanouissaient les arbres fruitiers, tels que figuiers, pruniers, poiriers, etc. Des bosquets émaillés de Heurs et séparés par des barrières de buis, artistement taillés, constituaient des jardins d'agrément, plantés de magnolias, d'orangers, de marronniers, de cyprès, de cliarmes, d'eucalyptus, de néfliers du Japon, etc.
En outre du palazzo, il y avait deux autres maisons : la première, au nord, près de la gare, pour lefermier et sa nombreuse famille ; la seconde, dite l'huilerie, à cinquante mètres de la mer ; l'une et l'autre assez grandes, pour servir de noviciat.
L'ensemble formait donc une magnifique propriété. Elèves et professeurs en furent ravis.
On en prit possession au mois de décembre 1883.
Transplantés sous le beau ciel d'Italie, les junioristes y grandirent en âge et en sagesse, sous la ferme et douce direction de leur supérieur, le P. Guillon, naguère Maître des novices à Notre-Dame de l'Osier. Tout permettait d'espérer qu'ils seraient, dans la suite, entre les mains de la Congrégation, des instruments dociles et utiles pour le bien à opérer dans le champ de l'apostolat.
L'épreuve.
Trois années durant, les proscrits vécurent heureux sous ce ciel d'a/ur, et, dans leurs rangs, vinrent se mêler de nombreux Italiens.
Mais le calme précède parfois la tempête. Dieu le veut, parce que l'épreuve trempe les caractères, et, pour les âmes vaillantes, est un gage de bénédictions.
Au matin du mercredi des Cendres, 23 février 1S87, vers six heures et demie, la cérémonie du jour et hx messe de conununauté étant achevées, tandis (pie trois Pères eélél)raient encore le saint sacrifice, et en étaient à l'offertoire, tout d'un coup la terre tremljia avec des oscillations et des
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ondulations d'une violence extrême. On entendit, en même temps, un bruit sourd et lugubre, muf^issement effroyable du sol agité, et presque aussitôt celui de murailles et de plafonds qui s'écroulaient au milieu d'un nuage de poussière.
D'un bond, tous ceux qui se trouvaient à la chapelle, se précipitèrent dans le jardin, pour éviter d'être écrasés.
Après la messe, cependant, beaucoup de junioristes étaient remontés dans les dortoirs, et plusieurs Pères avaient regagné leur cellule. Vivaientils encore ?... Question redoutable, à laquelle nul, dans la cour, n'osait répondre.
N'écoutant que leur courage, le P. Guillon et ses collaborateurs volèrent à leur secours. Mais quelles difficultés pour les atteindre !..,
— C'est en trébuchant sur des amas de décombres, écrivait peu après le P. Soulerin, que nous gravissions à grand'peine l'escalier de service, et que nous arrivâmes au troisième étage. Spectacle navrant ! Plus de dortoirs, mais un monceau de poutres, de tuiles, de blocs de cheminées, entassés pêle-mêle, comme les éclats d'une mine.
Avec une lampe, car il faisait encore nuit, on poursuit des investigations en tout sens. On indique aux junioristes que l'on rencontre, la seule voie libre, et on les empêche de passer par un dortoir dont le plafond s'est effondré. Que d'efforts, pour soulever les pans de mur, sous lesquels, on entend des gémissements !
C'est ainsi que le sauvetage s'opère. Dans la persuasion qu'il est complet, on redescend ; mais la lampe, accidentellement éteinte, cesse d'éclairer le dortoir dont le plafond n'existe plus. Deux junioristes et le P. Supérieur lui-même tombent, les uns après les autres, dans ce gouffre de quatre mètres de profondeur. Aucun d'eux heureusement ne s'y casse ni bras, ni jam})e.
Quelques minutes après, second tremblement de terre, presque aussi fort que le premier. On court loin des abords de la maison. Le sol semble se dérober sous les pieds. Les arceaux et les piliers de la grande avenue s'inclinent à droite et à gauche, se soulèvent et s'affaissent avec fracas. Des blocs de brique s'en détachent et roulent de tous côtés, à plusieurs mètres de distance.
Néanmoins, le palazzo résiste. Ses murs lézardés en plusieurs endroits restent debout. Il ne s'en échappe que des fragments de plâtras déjà ébranlés, ou des morceaux de la corniche supérieure. Mais la ville, horriblement endommagée par les précédentes secousses, achève de s'écrouler, avec des craquements effroyables de poutres l^risées, et des cris déchirants d'une foule apeurée ou agonisante.
— A voir tomber successivement les maisons dans la direction
sud-est nord-ouest, racontait le P. Soulerin, vous auriez dit qu'une main invisible et d'une irrésistible puissance poussait, heurtait et renversait tout ce qu'elle rencontrait devant elle.
Un calme relatif s'étant produit, on se compta une seconde fois. Hélas ! deux enfants manquaient encore. De nouveau, le P. Supérieur, au péril de sa vie, s'élance sur l'escalier branlant, et s'avance rapidement vers les dortoirs, suivi de Pères et de Frères convers.
On appelle... on cherche... on fouille... rien !... On cherche encore dans tous les coins et recoins... Horreur !... On finit par découvrir sous des monceaux de décombres, des membres broyés et deux têtes san<flantes !... Devant ce spectacle affreux, les témoins pâlissent immobiles ; puis, des sanglots soulèvent leur poitrine, et de grosses larmes coulent de leurs yeux. Vite on transporte les pauvres victimes sous les voûtes du rez-dechaussée, et la triste nouvelle se répand bientôt. La douleur est générale.
Impénétrables décrets du souverain Maître de la vie et de la mort !...
Comment ne pas reconnaître, cependant, sa miséricorde envers les siens, même quand il les éprouve ! Quatre-vingts personnes se trouvaient dans la maison, au moment de la catastrophe, et deux seulement périrent.
Ce fut bien autre chose dans la ville de Diano Marina, où la plupart des habitants étaient encore couchés, parce qu'ils avaient passé une grande partie de la nuit dans les réjouissances mondaines et coupables du carnaval. Il y eut plus de cinq cents victimes, sur une population de deux mille âmes. La proportion était de un sur quatre, tandis qu'elle ne fut au juniorat que de un sur quarante.
Toute la journée du 23, le sol resta houleux, et l'on jiassa la nuit suivante à la belle étoile. Pendant ces longues heures, durant lesquelles le sommeil fuyait les paupières, on compta encore quatorze secousses.
A chaque instant, les survivants effrayés, n'osant plus rentrer dans leurs demeures en ruines quand elles n'étaient pas détruites de fond en comble, accouraient dans le jardin des Pères, et demandaient à se confesser.
LTne fois de plus, la Providence tirait le bien du mal. L'imminence de la mort ouvrait les yeux à bien des gens, (pii se hâtaient de rentrer en grâce avec Celui qui, bientôt peut-être, serait leur Juge.