‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 3)Chapitre 30 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Liège

§ 1 'Bleyerheide .

A l'époque du Kulturkampf, les Franciscains cF Allemagne, obligés de fuir la persécution, s'étaient réfugiés dans le Limbourg hollandais, à quelques pas de la frontière, non loin d'Aix-la-Chai^elle. Ils 3' bâtirent un vaste couvent à Bleyerheide, hameau de la paroisse de Kerkrade.

Quand l'état des esprits leur parut s'améliorer, ils rentrèrent dans leur patrie, et leur immeuble sur la terre d'exil resta vacant.

Désireuse de rapprocher de la France le plus grand nombre possible de ses scolastiques, la Congrégation prit en location cette bâtisse. A la fin du mois de septembre 1888, les élèves de philosophie et de théologie quittèrent donc l'Irlande, et vinrent occuper le couvent de Saint-François. Un des principaux avantages de cette demeure était de se trouver dans le voisinage du noviciat de Saint-Gerlach et du juniorat de Saint-Charles.

§ 2 L'ancien casino du "Beau-Mur.

Dans les vues de la Providence, l'installation du scolasticat à Bleyerheide n'était qu'une étape provisoire dans la série de ses migrations. C'est dans la catholique Belgique et dans une de ses villes les ])lus importantes qu'elle voulait fixer son siège définitif.

Peu après leur rentrée en Allemagne, les Franciscains appréciant sous un autre aspect qu'ils ne l'avaient fait, auparavant, la situation politique de ce pays, exprimèrent l'intention de retourner en Hollande. II fallut donc songer au départ, et se mettre en ([uête d"un nouveau gîte. Mais où le chercher ? et, surtout, où le trouver ?

Heureusement, on apprit (pi'à Liège un bel édifice devait prochainement se vendre aux enchères. On suivit cette affaire de près, et la Congre-

gation acquit à très bon compte un immeuble magnifique, bien bâti et complété par un suj)erbe parc de cinq hectares, situé sur le versant d'une pittoresque et verdoyante colline.

Plus d'une amiée, cependant, fut nécessaire, pour adapter ce local à sa destination future, et on ne put en prendre possession que le 17 octobre

Précédemment casino, le monument était vraiment grandiose. Sa remarquable façade de quarante mètres de long, en parfaite conformité

Liège .

L'ancien casino du Bcau-^Iiir.

avec toutes les règles de l'architecture classique, est j^récédée d'un large perron, gardé, à droite et à gauche, par deux lions en pierre, dont l'attitude rappelle celle des fameux lions de Canova, que l'on admire dans la basilique vaticane, à la base du mausolée du pape Clément XIII.

Au premier étage, trois hautes portes vitrées s'ouvrent sur un balcon divisé par quatre gigantesques colonnes, aux chapiteaux d'ordre corinthien, artistement travaillés. Des pilastres géminés de même style décorent la façade aux deux extrémités. Trois portes-fenêtres du même genre

et de la même dimension, sur deux autres côtés de l'édifice, conduisent de plaiii-pied à deux vastes terrasses.

Au-dessus de toutes ces ouvertures, des niches demi-s)>hcriques contiennent les bustes des principaux musiciens de l'Europe. J)e jolis ornements surmontent les autres fenêtres. Enfin, dominant le tout, un entablement aux riches moulures couronne dii,niement cette construction fastueuse.

Lorsqu'on l'acheta, elle n'avait qu'un rez-de-chaussée et un étage, Tun et l'autre, d'une ampleur peu commune.

Dans sa partie antérieure, le rez-de-chaussée se compose encore de trois grandes salles aux lambris et pendentifs semés d'or et de fleurs. Des colonnes d'ordre toscan les séparent. Au fond de celle du milieu, ou salle des pas perdus, la plus luxueuse, se trouvait l'escalier d'honneur, auquel donnait accès un corridor (juc parcoururent souvent les équipages les plus aristocratiques. Cet escalier monumental a été abattu. A sa place fut construit le réfectoire, et on éleva, de part et d'autre, deux escaliers plus modestes.

Le premier étage était entièrement occupé par une immense salle voûtée, de quarante mètres de long, douze de large et neuf de haut, avec un dôme gracieux, terminé par une lanterne ajourée à quinze mètres de hauteur. La décoration en était merveilleuse. Çà et là, des pilastres à bases et à chapiteaux corinthiciis. sur lesquels l'or brillait, répandu à profusion. A la voûte, des rinceaux, des rosaces, des arabesques dorés. Entre les courbures élégantes du dôme, seize cartouches, où sont représentées allégoriquement les quatre saisons de l'année. Partout, de nombreuses peintures symboliques et mythologiques, dues au pinceau d'un artiste de grand talent. Rien n'avait été épargné pour charmer les yeux et le cœur, dans cette salle, la plus vaste et la plus splendide de la ville. Très peu de Liégeois qui ne l'eussent visitée, en curieux, ou en partisans des fêtes mondaines. Le roi lui-même l'avait honorée de sa présence.

N'allaient-ils pas être dépaysés, dans un pareil milieu, ces jeunes gens qui avaient renoncé aux vanités d'ici-bas, et qui se préparaient à livrer bientôt, par leurs prédications, ])ar leurs exemples et j)ar l'austérité de leur vie, les plus rudes combats à l'esprit du monde et aux su])pôts de Satan ?

Pas un instant, l'Administration générale ne songea à conserver cette salle telle quelle. La transformer pour rada})tcr aux exigences d'une communauté vouée au travail intellectuel, n'équivalait pas, cependant, à lui enlever son cachet de grandeur et de bon goût. Les religieux ne sont

pas des vandales, et ils ne se résignent pas facilement à détruire ui^e œuvre d'art.

Deux cloisons, ayant chacune trois immenses portes vitrées, divisent maintenant l'ancienne salle des fêtes, sans altérer en rien la pureté du style. Il en résulte trois grandes salles, pouvant au besoin n'en faire qu'une. Celle du milieu devint la salle des exercices ; les autres servent successivement de salles d'étude et de classe. Elles peuvent abriter aisément plus de cent scolastiques. Au rez-de-chaussée, furent aménagés l'oratoire de la communauté, les parloirs, un salon de réception, puis une chapelle publique, pour répondre aux instances réitérées de la population de ce quartier, trop éloignée de toute église paroissiale.

A cet ex-casino, la Congrégation ajouta, en arrière, trois étages bien proportionnés. Là sont les chambres des professeurs, la bibliothèque, les dortoirs des scolastiques, la lingerie, l'infirmerie, etc.

Sans doute, cette nouvelle bâtisse n'a pas l'élégance, ni l'harmonie des lignes qui captivent l'attention dans la majestueuse façade du casino. On a voulu que tout y fût conforme à la simplicité religieuse ; mais on n'a pas oublié les prescriptions de l'hygiène. Deux réservoirs d'une capacité de dix mille litres reçoivent l'eau élevée, à trente mètres de hauteur, ])ar un moteur à gaz, et la distribuent dans toutes les pièces où elle est nécessaire ou utile.

Du parc furent bannies sans pitié une foule de statues de divinités ])aïennes, qui le souillaient par leurs nudités ou leur tenue immodeste.

Outre les rampes d'accès, on y parvient, en arrière de la maison, par deux ponts-levis mettant directement en communication le premier étage avec des chemins carrossables, en pente douce. Ils longent d'épais bosquets plantés d'arbres de diverses espèces, conduisent successivement à trois terrasses ombragées, et aboutissent finalement à une magnifique esplanade entourée de marronniers.

De là on contemple un panorama superbe.

C'est d'abord toute la ville de Liège, capitale si active de la Wallonie, comptant plus de cent soixante mille habitants. Les nombreux clochers de ses églises romanes et gothiques témoignent de la fécondité de son architecture nationale, dans le j^assé, et de la vivacité de sa foi. En même temps, les hautes cheminées de ses vastes usines attestent les progrès de sa métallurgie et la prospérité de son commerce.

Entre la multitude des toitures, le regard suit facilement la ligne des boulevards bordés de somptueux édifices modernes, et le labyrinthe des rues tortueuses des vieux quartiers, au sein desquels l'édilité cherche à faire pénétrer plus d'air et de lumière.

On voit distinctement aussi une douzaine de ponts et passerelles jetés sur les divers bras de la Meuse qui traverse la ville de part en part, en y formant une île ; puis, vers le sud. les riantes vallées de ses tributaires, rOurthe et la Vesdre.

Liège Église Saint-Lambert bâtie par les Oblats. — Côté sud.

§ 3 Construction de l'église Saint-Lambert.

L'inauguration de la chapelle publique dans une grande salle du rezde-chaussée, avait eu lieu, le 15 mai 1892.

A partir de ce jour, les saints offices s'y firent régulièrement. Une assistance de plus en plus nombreuse se groupa au pied de la chaire et autour des confessionnaux. Le jeudi de la Fête-Dieu, la procession solennelle du Très Saint Sacrement se déroula dans les allées si pittoresques du parc, à la grande édification des Liégeois et Liégeoises accourus en foule.

Liège.

Église Saint-I^amlxTt. — Chœur et nef centrale

Bientôt, il devint évident que cette chapelle provisoire était insuffisante. Les habitants réclamèrent une église vaste et belle. Leur requête fut fortement appuyée par l'évêque et le clergé.

Dans ce concert unanime, comment ne pas voir une indication de la Providence ?

Les Oblats se consacrèrent donc à cette œuvre importante. Sur leur propre terrain, ils élevèrent un magnifique temple gothique, à trois nefs, avec un transept et cinq chapelles absidales rayonnant autour du chœur. Ils le dédièrent à saint Lambert, patron de la cité. L'ancienne cathédrale qui lui était dédiée aussi sur la place du même nom, à l'autre extrémité de la ville, avait été détruite par les révolutionnaires en 179-4, et les derniers restes en avaient disparu en 1808.

Par cette construction, les Oblats contribuaient donc à la résurrection d'un passé glorieux.

Entre ceux qui s'y dévouèrent le plus, nommons le P. Delouche. Digne émule du P. Michaux, il avait, lui aussi, un talent spécial pour recueillir d'abondantes ressources. C'est à son habileté que la ville de Liège doit surtout d'avoir été dotée de ce remarquable monument.

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