‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 3)Chapitre 29 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Belcamp

§ 1 T4n manoir seigneurial.

Pendant plus de quatre ans, les scolastiques exilés d'Autun avaient reçu, de la part des Pères Missionnaires d'Incliicore, une aimable hospitalité, dans leur spacieuse et commode maison. Unies par les liens de la charité fraternelle et pénétrées d'un même esprit, les deux communautés vivaient d'une même vie. Les travaux différents auxquels elles se livraient, imposaient, cependant, parfois, des divergences à leurs règlements respectifs. Leur juxtaposition dans le même local avait donc toujours été considérée comme provisoire.

Toute espérance de rentrer prochainement en France s'étant évanouie, on acheta, le 2 janvier 1885, un immeuble pour le scolasticat, à six kilomètres au nord de Dublin, et non loin de la mer.

Charmante résidence, Belcamp mérite bien son nom.

Deux avenues y conduisent. L'une, au sud, quand on vient de la capitale de l'Irlande, et l'autre, à l'est, quand on remonte du rivage.

Celle du sud, la plus jolie et la mieux entretenue, s'avance entre une double haie de mélèzes, de hêtres et de lauriers-thyms ; s'approche de deux petits lacs parsemés d'îlots et peuplés d'oiseaux aquatiques qui y prennent leurs ébats ; puis, traverse un bois de grands arbres, et arrive à la maison, cachée jusque-là par l'épais feuillage qui l'entoure.

L'avenue de l'est est plus majestueuse encore. Pendant \\n kilomètre, elle longe une fertile prairie, puis continue entre deux lignes imposantes d'arbres de hautes futaies, et aboutit, comme la précédente, à un portail en fer.

Au centre d'un massif de verdure qui lui fait un superbe encadrement, se dresse l'habitation, qui n'a aucune prétention architecturale, du moins à l'extérieur, avec ses façades construites en briques.

BELCAMP

Composée d'un sous-sol, d'un rez-de-chaussée et de deux étages, elle est presque carrée, ayant vingt-deux mètres d'un côté et dix-sept de l'autre. Dans le sous-sol, entièrement voûté et aux larges fenêtres cintrées, se trouvent le réfectoire, la cuisine, les offices et quelques autres salles bien aménagées ; de sorte que, grâce à ce sous-sol, la maison est bien ])lus grande qu'elle ne paraît d'abord.

Afin de donner en abondance l'air et la lumière à ces appartements

Belcamp.

Façade de l'ouest et porte d'entrée.

inférieurs, on a creusé tout autour un fossé large de deux à trois mètres, avec glacis ; fossé qui peut servir d'endroit de promenade aux heures de silence.

Un magnifique vestibule de neuf mètres de long sur six de large et près de cinq de haut, occupe le centre du rez-de-chaussée. A droite est le parloir, puis la salle d'étude, de même grandeur à peu près que le vestibule. Son plafond est à rinceaux nuancés de rose, de vert et de bleu, avec les signes du zodiaque en relief, et, au milieu, un étincelant Phaéton, fouettant à tour de bras les nobles coursiers qui l'emportent sur un char de feu.

On eût préféré, là, quelque scène bibli(iue ou chrétienne, i)ar exemple

l'enlèvement du prophète Élie. De même, on ne savait que faire d'une rangée de coffres-forts dissimulés dans un mur, et oîi les anciens propriétaires cachaient leurs trésors, pour les mettre à l'abri des entreprises des voleurs.

Sur la cheminée, en marbre précieux délicatement travaillé, est un Hercule couché sur la peau d'un lion, tandis que deux Lilliputiens, avec des cordes qu'ils lui ont attachées aux membres, s'efforcent de l'entraîner, sans réussir à troubler son repos.

Autrefois, cette salle était la bibliothèque. Les romans de Walter Scott et de Dickens, les drames de Shakespeare et autres écrits du même genre, plus ou moins hétérodoxes, y cédèrent la place aux œuvres de saint Thomas et à celles de ses doctes commentateurs.

Entre deux niches, au fond du vestibule, une 2)orte introduit dans un salon à la forme ovale, originale et gracieuse, avec des moulures dorées et une corniche sculptée d'un fort beau dessin. Il est éclairé à son extrémité par trois grandes fenêtres, en forme de portes qui s'ouvrent sur un large perron en granit, descendant sur une vaste pelouse. On en fît la salle des exercices.

A gauche, une salle de même grandeur que la salle d'études, fut transformée en chapelle. Elle avait tout autour, comme les autres pièces du rez-de-chaussée, une corniche, mais plus riche, et au-dessous de laquelle se déroule une élégante chame de petits calices, reliés entre eux par une guirlande de fleurs en relief. L"n rideau en stuc, se détachant artistement du mur, semblait avoir été mis là justement pour encadrer l'autel et la statue du Sacré Cœur. Cet appartement était autrefois la salle à manger des jours de réception, salle de festin pour les invités de marque. Elle devint la salle de la sainte Table, et fut si bien aménagée que tout y portait au recueillement et à la piété.

Une porte à deux battants, percée dans le côté gauche du vestibule, conduit au grand escalier, dont les marches sont d'une pierre si fine qu'elle ressemble au marbre. Quelle grâce et quelle légèreté dans les courbes ! La voûte surbaissée qui le soutient, est également ornée d'admirables reliefs : trophées de chasse ; instruments de musique, violons et autres ; festons, guirlandes, fleurs de toutes sortes.

Les étages supérieurs présentent une disposition analogue. Au moyen de quelques cloisons, il fut facile de transformer les pièces du premier en chambres pour les Pères professeurs, et celles du second en dortoirs pour les scolastiques.

Sur la toiture, une terrasse permet de contempler le jiaysage environnant et la propriété en entier. Elle ne contient pas moins de quarante

BELCAMP

liectares, dont trente sont convertis en })rairies verdoyantes, et dix sont plantes de beaux arbres : ifs, cyprès, sapins, lauriers, abrites contre les rafales du sud-ouest par des arbres fféants, vrais colosses séculaires. Quelques-uns de ceux-ci se rapprochent de la maison, comme des sentinelles avancées. Il en est dont les branches couvrent une circonférence de plus de trente mètres de diamètre.

Vers le nord, une petite colline borne l'horizon à un demi-kilomètre ; mais, en arrêtant la bise glaciale, préserve des morsures de l'aquilon.

A l'est, au contraire, le regard libre de s'étendre sur une plaine qui s'incline de plus en plus sur un espace de près d'une lieue, contemple lOeéaji daiis son immensité et sa splendeur. On distingue, près du rivage, ja petite île connue sous le nom d'Œil de l'Irlande, IrelamVs Eye, aux rochers d'un effet si pittoresque, entourés de récifs contre lesquels la mer s'élance parfois avec tant de furie.

§ 2 Yie de travail et de piété.

Dans cette délicieuse solitude de Belcamp, les études philosophiques et théologiques reprirent avec inie nouvelle ardeur.

Fré(juemment les soutenances publiques de thèses aiguisaient l'esprit non seulement de ceux qui devaient les défendre contre de vigoureuses

Beloainp. Façade de Test, sur la pclouso, laissant voir une i)artic du sous-sol et la eourbe extérieure du salon ovale.

attaques, mais aussi de tous ceux qui, assistant à ces joutes intellectuelles, s'y préparaient à l'avance, et y prenaient un vif intérêt. A l'étude des sciences sacrées ils joignirent celle de la langue anglaise, si importante, ou plutôt indispensable dans la plupart de nos missions. Tous devaient arriver à la comprendre et à la parler couramment.

Et comme cette solitude favorisait l'accomplissement intégral de la Règle ! Difficilement on se fût trouvé, ailleurs, plus à l'abri de toute influence capable d'introduire la dissipation du monde, et de porter atteinte soit à l'esprit, soit à l'exercice de la vie religieuse.

La piété elle-même gagnait au milieu de ce merveilleux décor. Le silence et le mystère des bois, les frais ombrages et les larges avenues, la verdure des prairies et la masse imposante des grands arbres, le parfum des fleurs et le chant des oiseaux : tout invitait au recueillement et à la méditation ; tout élevait Tâme vers Dieu et les choses invisibles, dont les beautés de la nature, dans leur muet langage, parlent néanmoins avec tant d'éloquence.

Quelques années après, comme nous aurons à le dire dans les pages suivantes, le scolasticat, afin d'être moins éloigné de la France, fut transféré, d'abord en Hollande, puis en Belgique. Mais la magnifique propriété de Belcamp ne tarda i)as à être utilisée pour le juniorat de la province britannique. La maison fut, alors, considérablement agrandie par l'adjonction de deux ailes. Ce bel établissement a gardé, jusqu'à nos jours, cette seconde destination.

Belcamp, agrandi et transformé en juniorat.

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