‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 3)Chapitre 8 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Royaumont

§ 1 "Une abbaye royale el les projets du P. Tabre.

A trente kilomètres au nord de Paris, près de la limite qui sépare actuellement le département de Seine-et-Oise de celui de l'Oise, et le diocèse de Versailles de celui de Beauvais, fut construite, au xiii^ siècle, une célèbre abbaye, avec toute l'ampleur et la richesse du style ogival parvenu à sa matiu'ité.

En souvenir de saint Louis, son royal fondateur, elle s'appela, depuis, Royaumont, nom dont la ]>remière moitié seule est justifiée, car l'édifice n'est pas sur une montagne, mais sur un simple pli de terrain.

Les parties échappées à la rage du vandalisme révolutionnaire attestent et ses vastes dimensions et son a)iti(pie splendeur.

Saint Louis qui, par ses largesses, fit sortir de terre cette merveille d'architecture, en 1228, y travailla de ses mains. Dans son ardente foi, il ne crut pas rabaisser la dignité de sa couronne, en aj)})ortaut lui-même des pierres, et en aidant les maçons ; pas plus que l'empereur Constantin ne craignit d'avilir l'éclat de la pourpre, en maniant la pioche, pour creuser les fondations des basiliques qu'il se proj^osait de bâtir, à Rome, en l'honneur des apôtres.

Ces grands princes étaient persuadés que les temples de Dieu et les monastères, où des âmes pures le prient constamment, valaient plus que des forteresses pour la défense des territoires soumis à leur autorité.

])u style gothi(pie le plus pur, en forme de croix latine, et à trois nefs avec déambulatoire, l'église abbatiale de Royaumont, longue de cent dix mètres, était l'une des plus remarquables de France, par ses proportions majestueuses, la hardiesse de ses voûtes, ses sculptures et

Royaumont.

Tourelle de l'extrémité septentrionale du transept

de l'ancienne église abbatiale.

GO

ses mausolées. On ne déplorera jamais trop que ce chef-d'œuvre de l'art chrétien n"ait pas trouvé grâce, aux yeux des sauvages démolisseurs. Ils ont tout renversé, sauf une tour du transept, contre laquelle ils s'acharnèrent vainement. Les fines arcatures de celle-ci et ses faisceaux de colonnes élancées donnent une idée générale de l'ensemble, et augmentent le regret de ne voir là que des ruines.

Contigu à l'église abbatiale, et centre de l'édifice, s'élève le magnifique cloître, encore solide, quoique attaqué, à diverses reprises, par le marteau démolisseur. Carré parfait de cinquante mètres de côté et de deux cents mètres de tour, c'était un véritable bijou, avec ses sveltes colonnettes et ses rosaces dentelées, divisant, d'une façon si élégante, chacune de ses arcades ogivales. Ces ornements si délicats disparurent pour la plupart

Royaumont.

Ancien réfectoire, transformé en ciiapelle.

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dans la tourmente ; mais, au-dessus des épaisses dalles unies du ])avé, restèrent, à peu près intaetes, les voûtes imposantes aux robustes nervures.

Au couchant et séparée du cloître par un préau de eincpiante mètres de long sur dix de large, est l'hôtellerie, vaste construction réservée au logement des visiteurs : voyageurs et pèlerins de passage, ou prêtres et laïques désireux de faire les exercices spirituels. Cette série d'appartements, assez raj^prochée de la bâtisse principale pour faciliter le service, était, néanmoins, assez éloignée pour constituer comme un établissement distinct.

A l'extrémité de cette aile occidentale, se trouvait la salle capitulaire.

Vers le sud. la riche Lililiothèque ouvrait ses jolies fenêtres géminées : puis, perpendiculairement au cloître, en une sorte d'avant-corps, s'adossait le réfectoire, changé plus tard en chapelle, magnifique salle voûtée de quarante mètres de long sur quinze de large, aux belles verrières, et aux minces piliers de granit d'une extraordinaire légèreté, qu'on ne se lasse pas d'admirer, avec les retombées des voûtes, aux nombreuses nervures, qu'ils soutiennent si gracieusement. On dirait une rangée de palmiers. La chaire monumentale, toute en pierre, où le lecteur montait, semble attendre le prédicateur.

Venaient ensuite, vers l'est, les salles communes, les dortoirs, l'infirmerie, les cellules, et, en retrait, le prieuré, ou maison du prieur, presque entièrement détachée de l'édifice, quoique communiquant avec lui.

Dans le voisinage immédiat, de spacieuses dépendances pour l'habitation des domestiques, les remises, les écuries, les étables, etc. ; le tout entouré de jardins aux allées touffues, de prairies, de pelouses, de vergers, de champs cultivables, de bois profonds.

Et quelle tranquillité !... Quelles harmonies de la nature !... Quel cadre à ce tableau !... Partout jaillissent des eaux qui serpentent et murmurent ; un cercle de coteaux, dans les plis desquels se cachent des villages, dresse comme une clôture à distance ; un peu plus loin, s'étend la foret de Chantilly, avec ses arbres séculaires, ses chasses aristocratiques, et son palais superbe, encore rempli de la gloire du grand Condé !

Dans cette oasis monastique, le saint roi aimait à se reposer des fatigues causées par l'administration des choses de la terre. Là, il goûtait les charmes de la solitude, et nmltipliait, à son aise, les actes de piété, d'humilité et de mortification ; là, il partageait, avec ses amis les Cisterciens, le bonheur de la vie contemplative et les ravissements de l'amour de Dieu.

EX FHAXCE

Il s'y était réservé une cellule, bien près de l'église, atin de pouvoir plus facilement adorer, à toute heure, le Très Saint Sacrement, cellule convertie en oratoire après sa mort ; il avait aussi sa stalle au chœur, et assistait à tous les offices, même à ceux de la nuit ; puis, quand les affaires le rappelaient dans sa capitale, il sautait à cheval et galopait à franc étrier, pour rentrer à Paris avant le lever du soleil.

Pendant cinq cents ans, l'abbaye de lloyaumont garda son auréole de «rloire. Elle n'était donnée en commende qu'à des titulaires de haute

Royaumont.

Cour intérieure de l'Abbaye. Une des arcades de droite a conservé une partie des

ornementations, qui montre combien élégant était le cloître primitif.

noblesse. Si elle eut, parfois, à sa tête, de saints personnages, elle y vit aussi des politiciens et des princes. Durant trois quarts de siècle, de 1050 à 1728, elle ne sortit pas de la puissante maison de Lorraine. Parmi ses abbés de cour, plusieurs devinrent évêques, archevêques et cardinaux. Nommons, en particulier, l'illustre cardinal Mazarin, et Henri d'Escoubleau de Sourdis, primat d'Aquitaine, célèbre par ses démêlés avec le duc d'Epernon.

Ap; es la destruction de sa magnifique éghse et la dispersion des moines, l'abbaye, dépouillée de ses ornements, fut vendue à des industriels.

KOYAl'ArOXT 63

On installa, dans ses murs, des fabric^ucs et des filatures, occupant des centaines d'ouvriers. Ce fut, alors, suivant la parole du prophète, l'abomination de la désolation. Pendant plus de soixante-dix ans, on entendit des chansons profanes et des blasphèmes, en ce lieu béni, où, si longtemps, avaient retenti les accents de la prière (1).

Durant cette période lamentable, il ne manqua pas, à Royaumont, de visiteurs distingués, amateurs d'anti(piités chrétiennes et d'architecture classiqiie. Beaucoup se demandaient s'il ne se rencontrerait pas, enfin, quelqu'un qvii rendrait à sa destination première cette antique demeure du recueillement et de la vertu.

Ce quelqu'un se rencontra : ce fut le P. Fabre.

Il conçut le projet audacieux de restaurer, dans le goût du xiii^ siècle, ce monument vénérable ; par consécpicnt de remettre les choses, autant <[ue possible, comme elles étaient à l'épocjue de saint Louis.

Ensuite, dans cet édifice ainsi renouvelé, il placerait ses scolastiques, dont le nombre croissait sans cesse, et qu'il prévoyait devoir être bientôt à l'étroit dans l'ancien couvent des Visitandines d'Autun.

Là, du reste, les ayant plus près de lui, il exercerait sur leur formation ime action plus directe, plus constante et plus efficace.

N'était-ce pas, en raffermissant les murs de pierre, et en relevant les colonnettes gothiques, s'inspirer de la pensée qui anima saint Louis ? Quel but avait-il eu, si ce n'est de créer un centre lumineux, un foyer de chaleur bienfaisante, une source de force morale ?

Ici, désormais de toutes les provinces de France, et même d'Angleterre et d'Irlande, accourrait une ardente jeunesse, pour étudier dans le silence, méditer dans le calme, et se préparer aux nobles labeurs de rajîostolat.

Pouvait-on ressusciter, d'une manière plus complète, l'œuvre du passé ?

L'antique abbaye fut donc achetée, et le P. Fal)re en prit officiellement possession, le 25 août 1865, le jour même de la fête du saint roi.

En notifiant cette nouvelle il disait :

(1) Cf. Roger de Gaignières, Chartulariiim monaslerii Kegalis Montis, Paris, Bibliothèque nationale, manuscrits du xviii'^ siècle, 1, 5472 ; de Sainte Marthe, Gallin christiana, 1 3in-fol. Paris, 1715-1785, t. IX, col. 842-847 ; Guénehiiuh, Dictionnaire iconographique des monuments du moyen âge, 2 in-8o, Paris, 1843-1845, t. II, p. 312 ; Hérard, Recherches archéologiques sur les abbayes de Vancien diocèse de Paris, in-S", Paris, 1853 ; Duclos, Membre de l'Institut historique de France, Histoire de Vabbaye de Royaumont, sa fondation par saint Louis et son influence sur la France, 2 in-S», Paris, 1867 ; Bonnetty, Annales de philosophie chrétienne, Paris, 1867, E, XVI, p. 434-445 ; A. de Richecourt, Revue des questions historiques, Paris, 1868, p. 280 sq.

— Hâtons, par nos j^rières et notre dévouement filial, l'heure où ce monument recevra la destination qui semble entrer dans les plans de la Providence.

Mais, en attendant que les réparations fussent assez avancées pour cela, il constitua provisoirement, dans les appartements alors habitables, une petite communauté de Pères et de Frères convers, pour garder l'immeuble, et prêcher des missions ou retraites dans les environs.

Heureux de cette combinaison, Mgr Mabile, évêque de Versailles, que rien de ce qui concernait l'art chrétien ne laissait indifférent, vit d'un œil très sympathique l'établissement des Oblats dans son diocèse, et leur accorda les facultés les plus étendues pour leur ministère auprès des âmes.

"La Sainte-Tamille de "Bordeaux et son affiliation à la Congrégation.

Commencée par le P. Fabre, comme Supérieur général des Oblats, la restauration de l'abbaye de Royaumont fut continuée et menée à bonne fin par lui, comme Directeur général de la Sainte-Famille.

L'enchaînement des événements nous amène donc à parler de cette Association, fondée, en 1820, par un saint prêtre de Bordeaux, M. Noailles, et devenue, maintenant, l'un des plus remarquables Instituts de femmes par son activité et son extension.

Nombreuses et variées étaient les œuvres de zèle auxquelles la Sainte-Famille se consacrait, et pour cela elle se divisait en sept Branches ou Congrégations particulières :

1° Celle des Dames de Lorette dirigeant, dans les villes populeuses, de grands pensionjiats, pour l'éducation des jeunes filles appartenant aux classes élevées de la société ;

20 Celle des Sœurs de l'Immaculée-Conception, pour l'instruction des jeunes filles des classes moyennes dans les pensionnats, ou des enfants du peuple dans les écoles paroissiales ;

30 Celle des Sœurs de Saint-Joseph, pour les orj)helinats dans les villes ;

4*^ Celle des Sœurs de l'Espérance, pour les soins des malades à domicile ou dans les cliniques, avec la mission sj^éciale de faciliter l'accès du prêtre auprès des malades ;

50 Celle des Sœurs de Sainte-Marthe, ou Sœurs Servantes ;

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6° Celle des Sœurs agricoles, pour les orphelinats dans les campagnes et les humbles travaux des champs, afin d'apprendre aux filles de cultivateurs à se plaire dans leur condition, et à aimer le bon Dieu ;

70 Celle des Sœurs solitaires, pour la vie de retraite, de prière et de contemplation.

Chacune de ces Branches, ou Congrégations, avait sa Supérieure générale, et ces sept Supérieures générales relevaient de la Directrice générale, assistée elle-même par des conseillères.

Le Fondateur, ou Directeur général, donnait l'impulsion suprême à tous ces rouages délicats et compliqués.

On le voit donc, la Sainte-Famille s'ouvrait à toutes les aptitudes et à toutes les vocations. Dans son sein pouvaient entrer et les âmes attirées au cloître, et celles qui voulaient se dévouer aux œuvres de charité envers le prochain, sous quelque forme que ce fiît.

IMais n'était-ce pas un programme trop vaste ? Cette multiplicité de Branches, si distinctes les unes des autres par leur but spécial, ne renfermait-elle pas des causes secrètes de schisme ?

Pour obvier à ce danger, le Fondateur avait institué une autre catégorie de religieuses, appelées les Filles de Dieu seul. Celles-ci ne s'attachaient à aucune Branche exclusivement, mais faisaient le vœu de passer d'une Branche à une autre, et par conséquent de changer de costume, sur le simple désir des Supérieurs majeurs.

Elles étaient donc comme une sorte de corps d'élite, et formaient le ciment, invisible au public, mais réel, qui tenait étroitement unies entre elles toutes les pierres de l'édifice.

Dispersées dans les différentes œuvres de l'Association, elles les animaient de leur esprit, en y apportant la vie et le mouvement qu'elles recevaient elles-mêmes des premiers chefs.

Ainsi les diverses Branches, soudées indissolublement au tronc, se nourrissaient toutes de la même sève.

En 1857, M. Noailles, prévoyant qu'il avait peu d'années encore à vivre et voulant, après sa mort, assurer l'avenir de sa famille religieuse, conçut le dessein de l'affilier à celle des Oblats de Marie, pour lesquels il avait une très grande estime. Il désirait que, lui disparu de la terre, le Supérieur général des Oblats fût, à perpétuité, Directeur général de la Sainte-Famille.

— Il existe, disait-il, de frappantes analogies entre ces deux Congrégations. Nées à peu près à la même époque et dans des circonstances

semblables, elles ont surgi des ruines amoncelées par la Révolution. L'une et l'autre se sont placées, dès leur berceau, sous la protection de la Sainte Vierge, et professent un culte tout particulier pour son Immaculée Conception ; elles se sont formées dans un esprit qui leur permet de survivre aux anciens Ordres ; elles se sont répandues, l'une et l'autre, avec la même rapidité et à de grandes distances de leur sol natal, ce qui suppose en elles les mêmes bénédictions de Dieu, la même confiance et le même courage, pour se débarrasser de tout ce qui entrave la marche des œuvres naissantes. On dirait qu'elles ont été créées l'une pour l'autre, et qu'elles ne se sont développées séparément, dès leurs premières années, que pour se mieux approprier le régime qui convient à la différence des personnes et des missions dans une œuvre commune. C'est le frère et la sœur élevés à part, mais pour se réunir un jour, afin de partager l'esprit, les affections et les destinées d'une même famille... Les Règles des Oblats de Marie étant approuvées par le Souverain Pontife, les font participer à la stabilité et à la protection du Saint-Siège. Leur Société compte, en outre, dans son sein, de vénérables prélats, dont le caractère et le mérite ajoutent à sa considération, en lui promettant, au besoin, la force et la sagesse qui sont l'apanage des successeurs des apôtres.

Mgr Guibert, archevêque de Tours, fut chargé par M. Noailles de transmettre à Mgr de Mazenod cette proposition, que le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, appuyait de sa haute autorité.

Dans sa lettre officielle, M. Noailles demandait que le Supérieur général des Oblats, adoptant la Sainte-Famille, la prît à perpétuité sous sa direction, en devînt le Supérieur général, avec faculté, cependant, de se faire représenter par un de ses Pères, qui aurait le titre de Pro- Directeur, et résiderait à Bordeaux, au centre de l'Association ; et que les Oblats devinssent aussi, sous la conduite de leur Supérieur général, les directeurs spirituels des Sœurs.

Une proposition de cette nature, émanée d'un homme tel que le Fondateur de la Sainte-Famille, et recommandée par des prélats tels que le cardinal Donnet et Mgr Guibert, était à examiner attentivement.

Mgr de Mazenod pria, fit prier, et, après y avoir réfléchi mûrement avec son Conseil, se prononça pour l'acceptation.

Il lui semblait, en effet, que si, d'un côté, la Sainte-Famille trouvait, dans la réalisation de ce projet, un appui réel, des secours précieux, une direction toujours la même, et, par suite, de véritables garanties de force et de sécurité pour l'avenir ; d'autre part, la Congrégation aurait en mains, par cette affiliation, un instrument déjà puissant pour le bien, qui la seconderait dans la multitude de ses œuvres de zèle, dans les missions^

étrangères surtout, en lui facilitant la création d'écoles, d'asiles, d'orphelinats, de patronages, d'ouvroirs, d'hôpitaux, etc.

N'y avait-il ])as, dans cette ouverture, une indication marquée de la Providence ?

Notre vénéré Fondateur le pensa, et, dans cette persuasion, il signa le traité d'affiliation, au mois de janvier 1858.

A partir de cette date, quoique, d'après la convention, M. Noailles dût garder, jusqu'à sa mort, la direction de l'Association qui lui devait l'existence, on lui envoya un Père qui, résidant près de lui, se pénétrerait de son esprit, l'aiderait dans son travail, si fatigant à son âge, et se mettrait au courant de cette immense administration.

Le premier Pro-Directeur choisi fut le P. Charles Bellon, précédemment supérieur du grand séminaire de Valence et vice-provincial d'Angleterre. Sa science théologique très étendue, son expérience des âmes et sa tendre piété le désignaient pour cette position, à la fois si importante et si délicate.

Grâce à son tact et à son dévouement inlassable, il y réussit complètement. Bientôt M. Noailles lui donna toute sa confiance et son affection. Il l'aimait comme un fils, et proclamait souvent que sa présence lui était, désormais, indispensable.

Plus de deux années s'écoulèrent, dans l'entente la plus parfaite et l'union la plus intime, que seule la mort put briser.

Ce fut le 8 février 1861 que M. Noailles rendit le dernier soupir, entouré de tous les signes des prédestinés. En sollicitant pour lui les suffrages de la Congrégation entière, le P. Tempier, dans une lettre circulaire écrite au nom de Mgr de Mazenod, déjà lui-même malade du mal qui devait l'emporter, s'exprimait ainsi :

— Le Seigneur vient d'appeler à Lui, pour le couronner dans le ciel, cet homme de Dieu si riche en vertus et en mérites... Dès maintenant, nous avons à remplir, vis-à-vis de lui, un devoir, exceptionnel sans doute selon nos Règles, mais que tout justifie, et dont vous vous acquitterez avec empressement. M. Noailles n'était point des nôtres par l'Oblation ; mais, depuis plusieurs années, il était à nous, de cœur et d'âme. Nos joies étaient ses joies, et nos peines ses peines. Les intérêts de notre Congrégation, quoique parfaitement distincts des intérêts de ses œuvres, ne lui tenaient pas moins à cœur. Cet attachement, il l'avait communiqué à ses Filles, et, dans plusieurs circonstances, nous en avons reçu les preuves les moins équivoques...

Dès qu'il eut appris la grave maladie de Monseigneur, notre vénéré Père, il ])rcscrivit, dans toutes ses communautés, une quarantaine de

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prières, de bonnes œuvres et de communions, pour demander à Dieu le rétablissement de cette santé, qui lui était plus chère que la sienne...

Sur son lit de douleurs, où il endurait un long et cruel martyre, avec une foi et une résignation admirables, son esprit et son cœur suivaient les douloureuses phases par lesquelles nous passions nous-mêmes. Souvent il répétait : J'accepte ces souffrances pour l'Eglise, pour mes Filles, pour mes chers Oblats... Tout le temps de sa maladie, et même dans ses moments de délire, le nom de ses chers Oblats fréquemment revenait sur ses lèvres.

Nous répondrons à cette affection qu'il avait pour nous, en remplissant, vis-à-vis de lui, le devoir que nos saintes Règles prescrivent à l'occasion de la mort d'un des nôtres. A la réception de cette lettre, que chacun de nos Pères applique une messe pour le repos de l'âme de ce bien-aimé défunt, qui nous était uni par des liens si étroits et si fraternels.

Ce Père si bon et qui nous était si attaclié, lorsqu'il était sur la terre, sera bientôt dans la gloire, si déjà il ne jouit de ce bonheur, comme nous avons tout lieu de l'espérer. Ne doutons pas qu'alors il ne demande au Seigneur et à la Vierge Immaculée, et n'obtienne la prospérité des deux familles qui n'en faisaient qu'une dans son cœur.

Le jour même de la mort de celui qu'on avait surnommé le « bon Père », les premières Sui^érieures de la Sainte-Famille s'empressèrent d'écrire à Mgr de Mazenod.

— Malgré la profonde douleur dans laquelle nous sommes plongées, disaient-elles, nous ne pouvons perdre de vue le devoir qu'il nous reste à remplir à l'égard de Votre Grandeur.

Et, d'abord, laissez-nous vous exprimer combien sont ardents les vœux que nous formons pour le rétablissement de votre précieuse santé... Dieu veuille se contenter de nous avoir enlevé notre tendre Père, et nous laisser celui auquel nous attachent des liens (Vautaid plus forts, qu'ils ont été formés par notre vénéré Fondateur lui-iuéme...

Notre volonté est d'entrer immédiatement dans la voie tracée, si expressément, par notre bien-aimé et à jamais regretté Père... Tous les membres du Conseil général réuni aujourd'hui, ont protesté que leur plus vif désir est de se conformer pleinement et entièrement à la volonté, si profondément connue, de notre vénéré Fondateur.

Et, puisque des articles 3, 4, 5 du Traité d'affiliation, il résulte que, par le seul fait de la mort du Fondateur de la Sainte-Famille, le Supérieur général des Oblats de Marie Immaculée devient, de droit et à perpétuité, le Directeur général de l'Association de la Sainte-Famille, tous les membres du Conseil ont déclaré reconnaître, pour leur premier Chef, le dit Supérieur général des Oblats de Marie Immaculée, et se constituer

les filles obéissantes et dévouées de celui que leur Fondateur vénéré leur a désigné, comme devant le remj^lacer dans le gouvernement des sujets et des œuvres de l'Association...

En conséquence, la présidente permanente du Conseil général, la Rév. Mère Octavie Daudigeois, offrait à Mgr de Mazenod l'assurance de soumission et d'obéissance que lui envoyaient « de plein cœur » toutes les Conseillères générales.

Elle lui rappelait ensuite que, d'après la teneur du Traité, il avait la faculté de se faire remplacer, dans l'administration de la Sainte-Famille, par un des siens, résidant au centre de leur Association, et administrant, sous la dépendance et la direction du Supérieur général, avec pleine autorité.

A ce propos, les membres du Conseil émettaient unanimement le vœu que le Supérieur général désignât, pour son représentant, le R. P. Bellon. Il avait été à même de s'identifier davantage avec les pensées et les sentiments de leur vénéré Père-Fondateur, qui s'était reposé sur lui, avec tant d'affection et de confiance, surtout durant sa dernière maladie.

La lettre se terminait ])ar les formvdes de la soumission la plus filiale et de la plus respectueuse vénération.

— ■ Nous voulons, disait-elle, être vos enfants les plus dévouées et les plus obéissantes. Soyez notre « bon Père » ! Aidez-nous, ])ar la prière et ])ar votre affection paternelle, à porter le poids de notre profond et si légitime chagrin.

Le désir exprimé à l'égard de celui par lequel le Supérieur général devait se faire représenter, était trop conforme aux vues de Mgr de Mazenod, pour qu'il ne fût pas accueilli favorablement. Il était, d'ailleurs, si bien justifié par les qualités de celui qui en était l'objet !... Le P. Bellon fut donc nommé Pro-Directeur de la Sainte-Famille.

Investi de la confiance entière des religieuses, il semblait l'homme prédestiné pour continuer avec fruit l'œuvre si importante, dont il était, désormais, officiellement chargé. Mais sa santé, qui avait toujours été délicate, se trouvait fortement compromise, par le surcroît de fatigues auxquelles il s'était généreusement exposé, pour assister M. Xoailles dans sa dernière maladie.

Quand il vint à Marseille, quelques semaines après, pour demander les conseils de Mgr de Mazenod et recevoir sa bénédiction, on fut peiné de l'altération de ses traits.

A son retour à Bordeaux, malgré les soins les plus intelligents et les plus empressés, son mal empira, et l'on prévit le moment trop prochain,

OÙ il serait ravi à Taffection et aux espérances des deux Congrégations.

La mort de 3Igr de Mazenod porta le dernier coup à son cœur si sensible, et qui s'imposait tant de violence, pour demeurer calme, au sein des plus jDrofondes afflictions.

Sa résignation fut parfaite, mais au prix de la lutte la plus énergique contre sa propre douleur.

Des crachements de sang, contre lesquels les ressources de l'art furent absolument impuissantes, précipitèrent le dénouement fatal, et il mourut, à la fleur de l'âge, le 28 juin 1861, un mois après notre vénéré Fondateur.

A la nouvelle de l'aggravation subite de son état, le P. Vincens, sur le point de prêcher une retraite pastorale à Poitiers, était accouru aussitôt auprès de lui.

— Je voudrais pouvoir vous dire, écrivait-il aux Assistants généraux, les sentiments de ce bon Père : c'était un fruit mûr pour la bienheureuse éternité !... Pas le moindre trouble en face de la mort ; soumission la plus entière ; abandon le plus complet à la volonté divine. Il sentait qu'il allait au ciel, et il l'avouait avec une simplicité qui engendrait la conviction... Durant sa longue agonie, alors que nous doutions qu'il pût encore parler, nous l'entendions, tout à coup, répétant les paroles d'un psaume : Benedicani Dominum in omni tempore ; ... Laetatus sum ; ... In te. Domine, speravi ; ... ou bien une douce aspiration... Quelquefois aussi, de pieuses exhortations à nos Sœurs et aux personnes qui l'entouraient... C'est bien ainsi que meurent les saints !,,.

Tant de morts, à des intervalles si rapprochés, soumettaient à une redoutable épreuve les deux familles religieuses désormais unies. Il importait de donner au plus tôt un successeur au P. Bellon, et, le 13 juillet, le P. Souiller, alors Supérieur de notre maison d'Angers, recevait du P. Tempier, vicaire général de la Congrégation, une lettre le nommant Pro-Directeur de la Sainte-Famille.

En même temps qu'il se rendait à Bordeaux, y arrivait le P. Fabre, Assistant général, pour l'installer dans ses hautes fonctions.

La cérémonie eut lieu, le 17 juillet, en présence de toute la communauté assemblée. En cette circonstance, le P. Fabre prononça une allocution touchante, qui émut profondément l'assistance.

Sans se douter aucunement de la double charge que le Chapitre général poserait bientôt sur ses épaules, le P. Fabre, durant son séjour de plus d'un mois à Bordeaux, exerça un fécond apostolat dans la Sainte-Famille. Chaque jour, il adressait une instruction à la maison dite du Centre, où habitaient les Supérieures majeures, et consacrait le reste du temps

à étudier, de plus près, les divers rouages délicats et complexes de cette vaste administration.

Ses éminentes qualités frappèrent tous les esprits, et lui attirèrent l'estime universelle. Aussi, lorsque le Chapitre général, en l'élisant Supérieur général des Oblats, le 5 décembre 1861, l'eut fait également Directeur général de la Sainte-Famille, ce fut, à Bordeaux, l'explosion d'une véritable joie. Pleines de reconnaissance envers Dieu, les Supérieures de la Sainte-Famille s'empressèrent d'offrir, à leur nouveau Directeur général, l'hommage de leur respect filial et l'assurance de la soumission la plus complète de tous les sujets de leur Institut.

§ 3 'L'abbaye restaurée.

Un des buts que se proposa le P. Fabre, en prenant possession, de cette charge, dont il ne se dissimulait pas la lourde responsabilité, fut, avec la sanctification des âmes et le développement des œuvres, le raffermissement de l'unité, si nécessaire, et toujours exposée à s'affaiblir, dans une Association qui, en réalité, se composait de sept Congrégations distinctes.

Dès la première hetu-e, il pensa que le moyen le plus efficace était la réunion des novices dans une même maison, où elles recevraient simultanément une formation spéciale, selon les exigences de la Branche particulière à laquelle elles appartenaient, et une formation générale qui, malgré la diversité des costumes et des fonctions, les ferait vraiment les l>arties d'un même tout.

Quel que fût, en effet, le but spécial de ces sept Branches, elles devaient, cependant, se prêter un naturel appui, être dirigées dans un même sens, et ne constituer qu'une même Association. Malgré les Règles particulières qui les régissaient dans leur sphère propre, elles devaient être également soumises à des Règles générales, liens indissolubles qui les rattachaient entre elles et les soudaient au même tronc.

Or, jusqu'à cette épocpie, la Sainte-Famille avait compté, à Bordeaux, autant de noviciats séparés que de Branches. Cette séparation, il le comprit immédiatement, aurait fini par engendrer des inconvénients très graves, dans une Association déjà si répandue, et dont une condition indispensable de vitalité et de perpétuité était une cohésion, aussi parfaite que ]>ossible, de tous les membres entre eux.

Depuis longtemps, les Supérieures de la Sainte-Famille sentaient le péril d'une telle situation. Aussi entrèrent-elles bien vite dans les vues

du P. Fabre, et se prêtèrent-elles de grand cœur à l'exécution de son plan. Il répondait, d'ailleurs, au désir de leur Fondateur même, qui avait envisagé ce moyen, comme le meilleur pour consolider son Œuvre.

Peu à peu, les divers noviciats se réunirent, les uns aux autres, de telle sorte qu'il ne resta plus que deux groupes.

C'était déjà une amélioration sensible, et la consécration, par les faits, d'un principe important. Néanmoins, ce n'était j^as encore la perfection entière, et on devait viser à réaliser encore, sous ce rajDport, un indispensable progrès.

Mais l'unité complète des noviciats ne pourrait s'effectuer, que lorsque l'on posséderait un local assez vaste et assez bien aménagé à l'intérieur, en vue de cette unité dans la distinction des Branches, c'est-à-dire ayant des salles j^our chaque Congrégation particulière, et d'autres de dimensions suffisantes pour les assemblées générales.

Dans cette Maison-Mère, auraient lieu, en outre, les grandes retraites, si utiles, elles aussi, pour assurer l'unité.

De plus, là également, résideraient, au moins une partie de l'année, les jDremières Supérieures et les membres de l'Administration centrale, afin que le noviciat général fût sous leurs yeux, et s'épanouît sous leur sage impulsion.

Il s'agissait donc de trouver, ou de construire, un édifice capable, selon l'expression du P. Souiller, de loger trois cents personnes en temps ordinaire, et six cents au moment des retraites.

Divers motifs militaient povir que cet établissement ne fût pas trop éloigné de Paris, soit pour favoriser le recrutement dans le nord de la ï^rance, soit pour attirer plus facilement les religieuses, surtout celles d'Angleterre, aux retraites générales.

Les recherches et les tâtonnements durèrent plusieurs années.

Après bien des démarches et des visites de terrains à vendre, ou d'anciens monastères susceptibles d'être adajjtés à cette destination, la conviction se fit, peu à peu, dans l'esprit du P. Fabre, comme des Supérieures majeures de la Sainte-Famille, que, pour le but qu'on se proposait, rien ne convenait mieux que l'abbaye de Royaumont. Elle réunissait toutes les conditions : rapprochement de la capitale, solitude, constructions monumentales, vastes espaces.

Cette magnifique propriété fut donc transférée à la Sainte-Famille, qui, l'ayant acquise, en continua les réparations commencées par les Oblats, et en prit possession, le 18 avril 18G9, fête du Patronage de saint Joseph.

En s'y installant, elle renouait, sous un autre rapport aussi, les

traditions du passé, puisque, comme nous l'avons dit, un archevêque de Bordeaux, Henri d'Escoubleau de Sourdis, avait été, autrefois, abbé de Royaumont.

A aucun moment on n'a\ait songé à rebâtir Téglise abbatiale, totalement détruite, sauf une tour du transept. C'eût été une dépense colossale et absolument inutile ; mais l'ancien réfectoire gothique fut transformé en chapelle : plus de six cents personnes pouvaient y trouver place. La salle du Chajiitre, à l'extrémité méridionale de la maison des Hôtes,

Rovaumf)nt.

Le Cloîtir.

devint le réfectoire de la communauté, avec, à côté, le réfectoire des postulantes.

Dans l'aile orientale qui avait près de soixante-dix mètres de long sur dix-huit de large, et trois étages, on aménagea aisément de vastes pièces pour les noviciats particuliers des Branches de Lorette, de l'Immaculée-Conception, de l'Espérance, etc., et une plus grande encore pour le noviciat général.

De belles sacristies furent disposées près de la chapelle, que des vitraux inondaient de lumière, tout en tempérant, par des couleurs variées, l'éclat des rayons solaires.

Salles communes, infirmerie, dortoirs, cellules, escaliers, corridors et passages, tout fut restauré et arrangé habilement, pour rendre commodes les mouvements compliqués d'une communauté nombreuse. Le bon goût présida à tous ces remaniements et réparations.

Un juste sentiment de reconnaissance poussa les nouvelles propriétaires à transformer en oratoire la chambre de saint Louis. A la place où il priait, vm autel s'éleva, et l'on mit au-dessus une superbe châsse renfermant ses reliques. Les faits principaux de sa vie dans le monastère étaient reproduits sur le vitrail, et la fleur de lis s'épanouissait, de toutes parts, comme motif d'ornementation.

Ainsi rajeuni et embelli par la parure dont le revêtirent des mains respectueuses du passé, Royaumont devint une résidence charmante, une solitude aimée, où tout parlait de Dieu, et où il semblait que le monde eût disparu, tant étaient loin et les bruits et les souvenirs de la terre.

Solitude aimée, mais animée par des essaims de novices, défilant en longues théories sous les arceaux du cloître silencieux, en murmurant à voix basse quelques prières ; puis, se répandant, joyeuses, aux heures de récréation, dans les jardins si agréables, où se succédaient charmilles, allées touffues, avenues gracieuses, pelouses, oratoires champêtres dans des massifs de verdure, cours d'eau, bassins, statues pieuses, calvaire avec sa croix aux larges bras plantée sur un monticule artificiel.

Oui ! il faisait bon dans un pareil séjour : la dévotion s'y développait d'elle-même.

Et comme cette solitude bénie s'animait encore davantage, à l'éiaoque des retraites générales, qui amenaient, dans ce palais de la vie religieuse, les enfants de la nombreuse famille, dispersées parfois à des distances considérables, et si heureuses de se revoir quelques jours, pour prier ensemble, se recueillir ensemble, méditer ensemble, et ensemble se retremper dans l'esprit de leur vocation.

Royaumont avait retrouvé vraiment sa vie monastique. Le géant.

ROYAUMOXT

abattu par les ennemis de tout ce qui est noble et bon, s'était relevé, pour reprendre le cours de ses annales interrompues par la Révolution, et enregistrer encore des dates historiques, dignes de figurer à côté de celles que lui avaient léguées les siècles passés.

Royaumon t.

Le Prieuré.

Jlction du P. Vabre dans la Sainte-Tamille.

Mgr de Mazenod, étant mort si peu de temps après M. Noailles, ne porta que trois mois le titre de Directeur général de la Sainte-Famille. Nul doute qu'avec sa profonde expérience des âmes, ses vues si surnaturelles et le prestige de sa personne et de son caractère, il n'en eût parfaitement rempli les fonctions ; mais le temps lui manqua.

En réalité donc, ce fut le P. Fabre qui succéda à M. Xoailles, dans le gouvernement effectif de sa grande Association.

Si cette mission était consolante sous certains aspects, elle entraînait une responsabilité bien lourde. Il de\'ait maintenir cette Œu^'re militante, la fortifier en la développant, et la conduire de telle façon que l'unité indispensable ne détruisît pas la variété, ni que la variété ne fût lui obstacle à l'unité si désirable et si nécessaire.

Il y réussit par les visites canoniques, les retraites générales des supérieures et des membres de l'Administration générale, qu'il prêcha lui-même, dix années consécutives, de 1864 à 1875. Quand, ensuite, il confia à d'autres Pères ce travail délicat, il se réserva toujours la conférence quotidienne, qu'il savait merveilleusement adapter à la condition spéciale des retraitantes.

A ces mesures il ajouta la présidence du Conseil de l'Institut, dans les circonstances les plus importantes ; d'innombrables lettres de direction ; des instructions substantielles aux Sœurs, toutes les fois que l'occasion s'en présentait.

Dans ces entretiens d'édification, il parlait d'abondance, mais d'après un canevas émaillé de textes de la Sainte Écriture, médité au pied des autels, inspiré par son zèle pour la sanctification des âmes, et rendu toujours très pratique, grâce à la connaissance parfaite de celles auxquelles il s'adressait.

— La vocation religieuse était son thème habituel, rapporte une de ses auditrices ; et, lorsqu'il en rapi^elait les graves devoirs, ou en montrait les privilèges dans le temps comme dans l'éternité, il s'élevait à des considérations qui remuaient profondément. Pour dire les obligations découlant des vœux, il avait des accents pénétrants ; il ne cachait pas les écueils suscités par le démon, le monde et la natvu-e aux meilleures volontés ; il exaltait le mérite de la lutte, j^rovoquait au combat et à la fidélité jusqu'à la mort.

RdVAUMONT 77

Pour peindre le malheur de la religieuse infidèle, continue la même narratrice, il avait des couleurs redoutables, et le terrifiant Nescio vos se ré{)ercutait longtemps encore dans les cœurs, quand on l'avait entendu tomber de ses lèvres. Cette maxime évangélique : « Si vous voulez marcher à ma suite, renoncez-vous, vous-même », était la base de sa doctrine. Le renoncement, il l'a prêché sous toutes ses formes, attaquant sans lassitude l'orgueil, la volonté propre, la recherche personnelle ; flétrissant sans pitié l'égoïsme et le respect humain, humiliantes fragilités qui tentent de franchir, malheureusement trop souvent, le seuil des communautés.

La vocation religieuse était pour lui synonyme d'immolation. Il en présentait le modèle dans la sainte Eucharistie, et, sur ce sujet, comme sur le mystère de la Croix, double pensée- mère de son enseignement, il ne tarissait j^as. De précieuses conférences, au temps de la Passion ou pendant Toctave du Saint-Sacrement, restent comme un traité complet des vertus religieuses, étudiées à l'école du Calvaire et à la lumière du Tabernacle.

Annonçant la parole divine avec ime indépendance tout apostolique, il ne voyait que les âmes. Ses incessants efforts tendaient à y établir le règne de Dieu, le règne de la grâce, le règne de la volonté du Père céleste, par la connaissance et l'imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Après un exposé succinct de son sujet, rendu clair par des divisions précises qui se gravaient aisément dans la mémoire, il posait et résolvait une série de questions lumineuses et souvent incisives : c'était un examen de conscience révélant, à la fois, le directeur éclairé, le père ferme et bon, le prédicateur uniquement préoccupé de la pensée de Dieu et des âmes.

D'abord reproduites par la sténographie, ces instructions furent récemment imprimées, en partie, et, aux jours de fête, elles servent encore de lecture spirituelle dans les communautés. Il est très à souhaiter que cette publication s'achève.

La partie imprimée, en 1915, forme déjà deux grands volumes in- (juarto. Ils comprennent des sermons pour les dimanches et fêtes de la première moitié de Tannée liturgique, dejDuis l'Avent jusqu'à la Pentecôte, ainsi que deux par mois, pour les retraites mensuelles, de décembre à mai.

Dans sa lettre d'approbation, Mgr Dontenwill, Supérieur général des Oblats et Directeur général de la Sainte-Famille, disait aux Sœurs, le S septembre 1914 :

— Vous trouverez dans ce Trésor spirituel une doctrine sûre, fruit d'une science théologique et ascéti(jue puisée aux sources les plus pures ; une doctrine entièrement conforme aux enseignements et aux directions

du Saint-Siège, pour ce qui touche les Communautés religieuses ; une doctrine marquée au coin de la sagesse, que seule peut donner une longue expérience de la conduite des âmes, jointe à une profonde connaissance de vos œuvres.

Ce qui, en effet, distingue les instructions du P. Fabre et les rend si utiles, c'est leur adaptation parfaite à la situation spéciale des âmes auxquelles il s'adresse. Aussi ces volumes sont tellement pour elles, qu'ils ne sauraient convenir à d'autres. Elles les gardent comme un bien de famille, qui ne doit point passer le seuil de leurs demeures. Cette lecture des mêmes vérités saintes appliquées à l'état qui leur est propre, resserre de plus en plus, malgré la distance et la diversité des emplois, les liens qui doivent unir les différentes maisons, dont se compose l'ensemble des Branches de leur Association.

De génération en génération, le P. Fabre continuera, par ce moyen, à réaliser ce qu'il eut toujours tant à cœur : l'unité dans la variété et raffermissement dans l'expansion.

Le P. SouUier.

KOVAUMOXT

Il était, crailleiirs, secondé par le P. SouUier qui, eomme Pro-Directeur, résidait à Bordeaux, avec plusieurs autres Pères chargés du service spirituel des nombreux établissements de la Sainte-Famille dans cette ville. C'était là comme une sorte de mission permanente, auprès de phalanges d'âmes d'élite, et chaque jour ramenait de longues heures de travail, consacrées à la prédication, ou à l'administration du sacrement de Pénitence.

Bordeaux. — Résidence des Pères.

Façade sur le jardin.

En 1868, par les soins du P. Fabre, furent réunies à la Sainte-Famille les Sœurs Oblates de Marie-Immaculée, dont nous avons raconté la fondation à Notre-Dame de TOsier. Quelques-unes ensuite, à la demande des Pères, étaient allées en Angleterre pour y diriger des écoles, à Penzance d'abord, puis à Leeds, oîi elles possédaient un pensionnat très llorissant.

Puisque cette Congrégation déjDcndait également du Supérieur général des Oblats, et qu'elle s'adonnait à la même œuv^re que l'une des Branches de la Sainte-Famille, n'était-il pas utile qu'elle se fusionucât avec elle ? L'une et l'autre, en s'aidant réciproquement, constitueraient un instrument plus puissant pour le bien.

Les Sœurs de Leeds opposèrent, d'abord, quelques difficultés à ce rapprochement désirable ; mais, peu à peu, cédant aux conseils du P. Pinet, leur directeur, elles finirent par consentir. L'union s'opéra, dans le courant de l'année 1868, ainsi que celle des Sœurs Oblates de Notre-Dame de l'Osier. Dès lors, ces deux familles religieuses n'en formèrent plus qu'une. Elles se dévouèrent, en commun, aux mêmes travaux avec la même générosité.

Au moment de son affiliation, la Sainte-Famille, déjà répandue en France et en Espagne, n'avait pas encore prolongé le champ de son apostolat en dehors de l'Europe, quoique son vénéré Fondateur eût manifesté, plusieurs fois, le désir de voir ses filles se dévouer aussi aux missions lointaines.

Ce vœu se réalisa par le concours des Oblats.

Quand, après le Chapitre général de 1861, Mgr Séméria reprit le chemin de Ceylan, il amenait avec lui six Sœurs de la Sainte-Famille. Leur arrivée à Jaffna, le 2 novembre 1862, fut un événement. Les habitants ne se lassaient pas de contempler les religieuses, car elles étaient les premières qui eussent apparu dans ces contrées.

Pour les jeunes filles européennes, ou indigènes des classes élevées, elles ouvrirent un externat et un pensionnat, où l'on apprenait l'anglais, les mathématiques, le tricot, la broderie et les arts d'agrément. Le succès fut considérable, et les protestants eux-mêmes ne leur ménagèrent pas les éloges.

A côté de cet établissement, grandit un orphelinat. Les Sœurs s'occupèrent aussi à instruire de notre sainte religion les femmes catéchumènes, et les jeunes filles païennes que l'on recueillait, dans l'espoir d'en faire de bonnes et solides chrétiennes. En outre, elles initiaient aux principes de la vie religieuse les jeunes personnes, européennes ou indigènes, désireuses de se consacrer à Dieu.

Le soin des malades n'était jDas exclu, et l'on pensait ^dou voir, bientôt, construire im hôpital.

Sur les instances de Mgr Allard, vicaire apostolique de Natal, six autres Sœurs partirent, le 18 février 1864. pour l'Afrique australe, et, après avoir doublé le cajD de Bonne-Espérance, arrivèrent à Durban, le 27 mai. D'autres les suivirent, et peu à peu leurs établissements se multiplièrent.

Ces œaivres lointaines, toutes de sacrifices et d'immolations, attirèrent d'abondantes bénédictions de Dieu sur la Sainte-Famille. Des

KOYAUMONT

postulantes accouraient de toutes parts, et les noviciats se peuplaient de plus en plus. En peu d'années, furent fondées une vingtaine de maisons nouvelles.

En France, les Oblats, par les nombreuses missions qu'ils prêchaient constamment, procuraient à la Sainte-Famille beaucoup de sujets, en lui

Royaumont.

Aumônerie Saint-Charles, entièrement séparée de l'Abbaye, et résidence

des Pères chargés de la direction spirituelle de la Communauté.

envoyant les jeunes filles chez lesquelles ils discernaient les marques de vocation.

Tandis qu'à l'époque de son affiliation, la Sainte-Famille comptait environ deux mille religieuses, elle en avait, à la mort du P. Fabre, trois mille cinq cents, réparties en soixante-huit diocèses. Du haut du ciel, M. Xoaillcs pouvait se féliciter d'avoir eu un successeur aussi habile et avissi zélé pour les intérêts de son Association. III G

Aussi, après le décès du P. Fabre. la Directrice générale de la Sainte- Famille lui rendit ce témoignage ému :

— Héritier fidèle de l'esprit de notre vénéré Fondateur, de son affection pour ses filles, de son amour pour ses oeuvres, il nous adopta, au lendemain de nos deuils, avec un dévouement qui ne s'est jamais démenti. Sans cesse, il se préoccupa de la sanctification de nos âmes, par la pratique des vertus religieuses. Sous sa vigoureuse impulsion, sa direction sage, éclairée, paternelle, et malgré les épreuves suscitées aux Congrégations, notre chère Société a vu ses bases s'affermir, ses diverses Branches se déAclopper, ses membres coopérer à la gloire de Dieu, au salut du jarochain et à l'honneur de l'Église.

De -plus, les Sœurs placèrent dans la chapelle de saint Louis, à l'abbaye de Royaumont, une plaque de marbre commémorative, pour perpétuer, dit l'inscription, Vexpression de leur reconnaissance envers celui qui, durant trente et un ans, demeura toujours pour elles le Père le plus dévoué, le conseil le plus prudent, V appui le plus ferme.

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