CHAPITRE VI Tours
Mgr Guibert et la rénovation du culte de saint Martin.
Transféré de Viviers à l'archevêché de Tours, Mgr Guibert y arriva avec la résolution d'y rétablir le culte de saint Martin, le grand thaumaturge des Gaules.
— C'est lui qui a planté la foi dans ces contrées, écrivait-il à Mgr de Mazenod : c'est par sa protection qu'elle se ranimera ici ; mais, pour cela. il faut que je réveille la dévotion du peuple envers lui. Actuellement, beaucoup trop ont oublié ses miracles et ses bienfaits.
Pendant douze siècles, des légions de pèlerins, accourant de tous les pays de l'Europe, ne cessèrent d'affluer à son tombeau, le plus vénéré après ceux de Xotre-Seigneur à Jérusalem, de saint Pierre à Rome, et de saint Jacques à Compostelle. Princes et rois, évêques et papes y envoyèrent de riches offrandes.
Les persécutés y trouvaient un asile inviolable ; les affligés, la consolation : les malades, la santé. Tout le moyen âge est rempli du bruit de ces merveilles.
Dans les malheurs publics, on invoquait son assistance. La châsse renfermant ses reliques était exposée sur les remparts de la ville assiégée, pour mettre en fuite l'ennemi : sa chape était portée en guise de bannière à la tête des armées, pour exciter le courage des soldats : et jamais une telle confiance ne fut déçue.
Aussi, à l'endroit où reposait son corps sacré, s'éleva, de bonne heure, une superbe basilique, déjà vantée, au vie siècle, par Grégoire de Tours, et reconstruite avec plus de magnificence, aux xne et xme siècles.
Ses dimensions égalaient presque celles de Notre-Dame de Paris. car on l'avait agrandie, à plusieurs reprises, à mesure- que son enceinte ne suffisait plus à contenir les foules empressées. Les dalles de son pavé furent usées, dans le cours des temps, par les pieds des rois et des reines,
des seigneurs et des châtelaines, des chevaliers et des habitants des campagnes, tandis que ses murs se couvrirent d'ornementations, résultat de la libéralité reconnaissante de toutes les classes de la société.
Malheureusement les calvinistes la ravagèrent, durant les guerres de religion ; puis la Révolution la renversa de fond en comble, de 171)7
Tours. La tour de Charlemagne,
à 17!»!». Sur L'emplacement qu'elle occupait, se croisèrenl des rues, prolon- < n 1 son .- la rue Descartes et la me des Halles : et, comme ce quartier
étail central et l'un des plus commerçants, on se hâta de construire, en
bordure, des maisons d'habitation.
De l'ancien édifice, il ne resta que deux tours colossales, romano-
gothiques. Leur solidité à toute épreuve rendit inoffensives, pour elles
les fureurs du vandalisme, et contre leurs murs épais le marteau démolisseur dut confesser son impuissance.
L'une, celle de l'extrémité septentrionale du transept, s'appelle encore la tour de Charlemagne, parce que le mausolée de Luitgarde, femme de cet empereur, se dressait près de sa base ; l'autre, située à droite du portail, est la tour de l'Horloge, ou du Trésor.
Isolées et dominant de leur majestueuse hauteur la cité et les régions environnantes, elles demeurent comme une tacite, mais éloquente, protestation des générations précédentes contre l'impiété de celles qui les ont suivies.
En même temps, elles sont comme une prière qui s'élance ininterrompue vers le ciel ;... comme une espérance qui n'a jamais fléchi ;... comme un signe de salut et de résurrection, au milieu des débris et des ruines...
Les reliques avaient pu, cependant, être sauvées. Après bien des vicissitudes, elles avaient été recueillies dans la belle cathédrale de Tours, où elles attendaient, dans un honorable exil, la réparation qui devait leur être faite, un jour. Mais, tandis que l'on comptait, encore, en France, quatre mille églises dédiées à saint Martin, on ne rencontrait plus, dans la Aille où il siégea, une seule chapelle consacrée à sa gloire.
Ce qui importait avant tout, c'était de découvrir le tombeau du saint ; car, sous le flot des constructions envahissantes, il avait tellement disparu, qu'on ne savait même plus à quel endroit précis il se trouvait.
Dans ce but, on étudia avec soin les plans de l'ancienne basilique et ceux du percement des rues, en 1806, pièces conservées aux archives de la préfecture.
De cet examen attentif, il résulta que le tombeau n'était pas sous la voie publique, mais sous quelqu'une des maisons qui la bordaient.
Aussitôt fut conçu le projet d'acheter ces maisons, pour déblayer le terrain, remettre à jour le tombeau, et construire au-dessus une chapelle, en attendant qu'on pût bâtir un temple, plus en rapport avec les grands souvenirs qu'il serait destiné à perpétuer.
Par une lettre du 8 décembre 1851). Mgr Guibert l'annonça aux prêtres de son diocèse, en leur demandant d'intéresser à cette œuvre les personnes charitables.
- Il ne sera point fait de quêtes publiques, leur disait-il. Nous réservons ce moyen pour le temps où nous pourrons, s'il plaît à Dieu, entourer le tombeau d'un sanctuaire convenable. Pour le moment, il s'agit d'obtenir des souscriptions particulières, a lin d'entrer, le plus tôt possible, en possession du sol sacré.
Grâce à ces souscriptions, en tête desquelles le nom de l'archevêque figura pour une forte somme, furent acquises trois maisons dont la valeur était considérable, car elles s'élevaient au centre de la ville, dans un quartier des plus commerçants et des plus populeux.
Sans retard, commencèrent les fouilles dirigées, avec un zèle ardent et une incontestable compétence, par M. lîatel. ingénieur de la Compagnie des chemins de fer d'Orléans.
I ne nouvelle trouvaille, dans les archives de la préfecture, réjouit les cœurs, en leur donnant la presque certitude de la réussite : c'était un procès-verbal très détaillé, rédigé, en 1 G8G, par les chanoines de la basilique de Saint-Martin, et contenant la description d'un caveau, vu à cette époque, sous le tombeau, tel qu'on l'avait restauré après la profanation des protestants, en 1582.
Dans le cas où un tombeau serait découvert dans le sol que l'on creusait, ce précieux document permettrait d'établir, d'une façon péremptoire. si c'était vraiment celui de saint Martin, ou tout autre.
A mesure que l'on fouillait, on rencontrait les fondations de l'ancienne basilique, intactes sous la terre, parce qu'il en aurait trop coûté aux vandales révolutionnaires pour les briser, en arracher les fragments et les transporter ailleurs. Mais le caveau ayant contenu, pendant tant de siècles, les saintes reliques, devait être, pensait-on, situé bien au-dessous du pavé, dans une sorte de crypte, ensevelie sous les décombres, durant la période de destruction.
Quoique menés habilement, les travaux de déblaiement furent longs et pénibles. Successivement les cœurs passaient de l'espérance à l'anxiété. Cependant les recherches se poursuivaient, de préférence, dans le voisinage immédiat de l'axe de la basilique, vers le fond de L'abside, où l'on savait que le tombeau était place.
Enfin, le soir du 14 décembre is<><). la pioche des ouvriers heurta contre des morceaux de pierres très blanches, liées par une maçonnerie ancienne, et correspondant parfaitement à la description de celles qui, selon le procès-verbal de L686, recouvraient le sépulcre <!<• saint Martin. Le travail, continué avec une extrême prudence, dégagea d'une épaisse muraille plus récente, dans laquelle ils étaient comme noyés et qui les traversait obliquement, deux petits murs parallèles, en tuf calcaire, séparés par un intervalle de soixante-cinq centimètres. Ils portaient, a leur extrémité supérieure, deux petits voussoîrs marquant la naissance d'une voûte, effondrée sous le poids des constructions, entassées au-dessus,
par les architectes des maisons modernes.
Impossible de douter : c'étaient bien là les deux parois du caveau, • •il sépulcre, dans lequel, après les ravages des huguenots, le corps de
saint Martin avait été déposé. Par ses dimensions et la nature des matériaux, il réalisait parfaitement la description si précise du procès-verbal de 1686.
Le bruit de cet événement se répandit dans la ville, et Mgr Guibert profita de l'émotion causée chez tous, pour commencer à mettre son projet à exécution.
Pourquoi ne pas reconstruire, à la même place et sur les mêmes fondations, l'ancienne basilique, si ce n'est dans sa totalité, ce qui aurait entraîné une dépense énorme, du moins en grande partie ? On rebâtirait le chœur, le transept et une portion plus ou moins longue de la nef principale, avec les deux bas-côtés correspondants. De cet ensemble résulterait un fort bel édifice, dans l'abside duquel le tombeau de saint Martin serait rétabli, dans la forme qu'il avait autrefois.
En outre on relierait le tout à la superbe tour de Charlemagne si bien conservée.
Par son étendue, la beauté du style et son ornementation, le monument devrait être digne de l'illustre thaumaturge. Sa splendeur n'aurait d'autre mesure que celle de la libéralité des chrétiens, dont l'archevêque solliciterait le concours généreux.
Très probablement les ressources du diocèse ne suffiraient pas pour une telle entreprise ; mais on s'adresserait aussi aux catholiques de France, et même à ceux de l'étranger.
— Ce n'est pas pour nous seuls, disait Mgr Guibert, que nous voulons relever ce temple, mais pour les fidèles du monde entier. Comme dans les temps passés, de pieux pèlerins viendront, de tous les pays, visiter le saint tombeau, maintenant surtout que la facilité des communications supprime les distances. Notre œuvre est une œuvre nationale, puisqu'elle a pour objet de glorifier le plus illustre saint de notre patrie. Elle intéresse également toute l'Eglise, car je sens, au fond de mon âme. le pressentiment que le rétablissement du culte de saint Martin dans sa ferveur primitive, sera le signal et le point de départ d'une rénovation religieuse, pour nos contrées et pour bien d'autres. J'ai donc le ferme espoir que ma voix sera partout entendue et que le concours universel dont j'ai besoin ne me manquera pas.
Les populations de la Touraine répondirent généreusement à l'appel du prélat qui, dans son Mandement du 6 novembre 1861, avait fait cette réllexion très sage :
— Avant de réclamer les dons du dehors, il est juste de recueillir ceux que mon diocèse doit apporter. La Touraine a plus d'intérêt que tous les autres pays au rétablissement du sanctuaire de saint Martin :
c'est elle donc qui doit commencer à s'imposer des sacrilices. Après qu'elle aura donné ce noble exemple, je me croirai autorisé à réclamer l'aide des autres églises. Il faut que je puisse leur raconter vos louables efforts. Quand elles constateront que toutes nos ressources réunies ne peuvent monter au niveau de la grandeur de l'entreprise, comme des sœurs pleines de charité, elles s'empresseront de venir à notre secours.
Vers le milieu de Tannée 18G2, les souscriptions atteignirent la somme de quatre cent mille francs. C'est alors que, après avoir reçu les encouragements de Pie IX. Mgr Guibert se tourna vers ses collègues dans l'épiscopat. Tous firent un accueil sympathique à la requête de celui dans lequel ils admiraient, depuis longtemps, de si hautes qualités.
En attendant que la future basilique pût être construite, l'archevêque transforma le lieu où le tombeau avait été retrouvé, en une chapelle souterraine. Les fidèles prièrent avec ferveur dans cette catacombe d'un nouveau genre, éclairée seulement par la lueur des lampes. Des grâces merveilleuses, obtenues par l'intercession de saint Martin, récompensèrent plusieurs fois leur piété, et animèrent de plus en plus leur confiance, de sorte que l'afiluence ne cessa de grandir.
L'année suivante, pour seconder ce courant de dévotion, fut élevée, sur les terrains déjà acquis, une chapelle provisoire capable de contenir quinze cents personnes. Le maître-autel était directement au-dessus du saint tombeau, laissé dans la partie souterraine et entouré d'une châsse monumentale, consistant en un treillis de bronze doré qui reposait sur une base de marbre, et que surmontait un magnifique couronnement. Cette ornementation de grand prix était aussi remarquable par la richesse de la matière que par l'élégance de la forme.
En même temps, Mgr Guibert lit élaborer par les meilleurs architectes, un plan de la future basilique, et le soumit à l'examen des hommes les plus compétents. Ceux-ci l'approuvèrent avec d'unanimes éloges. Son exécution n'exigerait pas plus de deux millions de francs, vu (pie le nouvel édifice serait assis sur les fondements de l'ancien, et qu'on serait dispensé de construire un clocher, dont tiendrait lieu la tour tic Charlemagne. La basilique serait de style roman, comme celle qu'elle allail i< mplacer.
On mettrail la main à l'œuvre, quand on posséderait les deux tiers de la somme totale : le reste ne manquerait i>as d'arriver, durant le cours des travaux, grâce aux souscriptions de la France entière et même de l'ét rang< r.
Il n'\ ;i\ ;iii pas, i n« n< t. <|m 1< s 1 1 < l < li s du diocèse ;i venir prier dans la chapelle provisoire : on \ accourail di jà d< s autres diocèses et des autn a nations. Le pèlerinage ainsi repris, paraissait ne devoir plus s'interrompre.
l'n grand nombre de plaques de marbre apposées sur les murs, attestaient les faveurs obtenues, et continuellement la reconnaissance se manifestait par de nouvelles inscriptions votives.
— Cette dévotion ira croissant, écrivait Mgr Guibert, car comment douter que les bienfaits accordés à l'intercession de saint Martin, ne se multiplient d'une manière toujours plus éclatante ?
L'accroissement de la confiance des fidèles fut favorisé par la diffusion de deux ouvrages composés, à la demande de Mgr Guibert, par son ami. Mgr Jeancard : Vie de saint Martin, et Neuvaine en l'honneur de saint Martin, présenté avec raison comme l'un des plus grands modèles à imiter.
— Nous espérons, disait à ce propos l'archevêque, que ces deux volumes, en se répandant, contribueront à exciter de plus en plus, dans notre diocèse et au dehors, un culte qui attirera certainement des bénédictions abondantes.
Les souscriptions augmentèrent en proportion. A la fin de l'année 1864, elles atteignaient la somme de huit cent vingt-cinq mille francs, et plus de neuf cent mille, à la fin de l'année 1865. Mais la moitié avait dû être dépensée pour l'acquisition des terrains, comme des maisons qu'on y avait bâties, et qu'il faudrait démolir.
En 1866, un nouveau Conseil municipal ayant été élu, afficha, par un sentiment antireligieux, une certaine hostilité à l'œuvre entreprise par Mgr Guibert.
D'après le premier projet, approuvé par la municipalité précédente, la future basilique devait être construite sur l'axe même de l'ancienne, c'est-à-dire englober, dans son enceinte, la rue appelée alors rue Saint- Martin. Le nouveau conseil, repoussant les délibérations réitérées de ses devanciers, émit un avis contraire.
S'il persistait dans ces dispositions malveillantes, on serait forcé d'adopter une autre orientation pour l'édifice ; mais, dans l'un et l'autre cas, le tombeau du saint, point central et immuable, devrait se trouver dans le chœur du temple à bâtir.
Les Oblals chargés de la garde du tombeau et du service du sanctuaire.
Malgré cette opposition si intempestive, de la part des édiles de la ville, les pèlerins affluaient de plus en plus dans la chapelle provisoire. C'étaient des prêtres désireux d'invoquer la protection du thaumaturge sur les établissements qu'ils dirigeaient : des mères de famille lui recom-
mandant leurs enfants et leurs époux : des affligés sollicitant un adoucissement à leurs chagrins ; des malades demandant la guérison.
Des paroisses et des communautés entières accomplissaient le pieux pèlerinage avec la plus édifiante ferveur, et Ton prévoyait le moment où les murs de la chapelle ne suffiraient plus à recevoir les ex-voto, témoignages expressifs et irrécusables des faveurs, parfois bien extraordinaires, obtenues du grand saint toujours si puissant.
Si cette affluenee était consolante, elle occasionnait au prêtre chargé du service de la chapelle un travail écrasant, malgré le secours accidentel que lui apportait le clergé de la ville. Manifestement il ne lui était plus possible de pourvoir aux besoins du présent, et. à plus forte raison, à ceux de l'avenir.
De fait, le premier chapelain préposé à la garde du tombeau, l'abbé de Beaumontj homme d'un rare mérite, succomba à la fatigue, le 24 août 1867, à peine âgé de trente-quatre ans.
— Après une perte aussi regrettable, disait Mgr Guibert, dans une lettre à ses diocésains, le 18 octobre, nous devions, dans la réorganisation du sanctuaire, y attacher un plus grand nombre d'ouvriers, car il importe, à ce moment, de favoriser le développement de l'œuvre. Pour ce but. il faut employer aussi des prêtres éprouvés dans ce genre de ministère. C'est pour cela que nous avons cru convenable de confier la garde du sanctuaire de saint Martin aux Oblats de Marie-Immaculée. Ils ont desservi plusieurs sanctuaires illustres en France. L'autorité ecclésiastique et les fidèles ont partout reconnu que, sous leur direction, ces œuvres avaient reçu un accroissement inattendu. Nous espérons que le concours dévoué de ces hommes apostoliques contribuera efficacement au progrt s d'une dévotion que nous avons tous à cœur.
Le 2 octobre 1867, fête des Saints Anges Gardiens, les Oblats prirent possession du poste que leur confiait Mgr Guibert. Ils avaient choisi ce jour, afin de placer, d'une manière spéciale, leur si importante mission sous la protection des saints Anges.
Toutes les fins de leur Institut trouveraient, là. à s'exercer sur un vaste champ que l'avenir étendrail de plus en plus. La future basilique, malgré son ampleur, ne «levait être, en effet, qu'une faible image du temple invisible qu'on voulait élever, dans les âmes, à la gloire de Dieu, par la rénovation du culte de saint Martin.
( .tait a la réalisation «le ce plan si vaste, que les Oblats étaient appelés a collaborer.
I ). g le lendemain <1<- leur arrivée, ils inaugurèrent leur ministère dans la chapelle pio\ isoin ,
Chaque jour, plusieurs messes y furent célébrées. Celle de neuf heures était suivie de la récitation des litanies du saint, que Ton faisait précéder des recommandations sollicitées par les fidèles. Le chiffre de ces recommandations augmentait sans cesse. Durant la première année, il y en eut soixante mille.
— Les différents besoins de notre pauvre humanité, écrivait, le
Le P. Rey.
5 novembre 1868, le P. Rey, supérieur des chapelains, se donnent rendezvous auprès du tombeau sacré. Le saint exauce souvent les suppliques. En douze mois, nous avons compté deux mille actions de grâces, et nous croyons qu'il en est, pour saint Martin, comme pour Notre-Seigneur : tous les malades guéris ne retournent pas le remercier.
Cette réflexion nous paraît fort juste, car. suivant la parole du Sauveur, le disciple n'est pas au-dessus du Maître. L'Évangile nous apprend que. sur dix lépreux rendus miraculeusement à la santé, un seul songea à exprimer sa reconnaissance à Jésus, leur divin bienfaiteur.
Mais, du moins, l'assistance nombreuse répondant, avec une touchante ferveur, aux invocations du prêtre dans la chapelle, présentait un spectacle des plus édifiants.
Pendant la neuvaine préparatoire à la fête de saint Martin, plus de huit mille communions furent distribuées.
Très souvent les chapelains prêchaient, et leur parole était toujours écoutée avec attention et profit.
Les pèlerinages paroissiaux, même des autres diocèses, se multiplièrent et prirent un caractère plus imposant, par le nombre des fidèles, la beauté des chants et l'éclat des cérémonies.
Parée de ses plus beaux ornements, la chapelle provisoire, alors, était en fête. Les foules s'agenouillaient auprès du tombeau, entouré de ilambcaux et de Heurs. Elles ne se lassaient pas de le contempler. Des prières ardentes montaient du cœur et des lèvres. Tous les fronts rayonnaient d'une invincible confiance.
Au moment du départ, une indicible expression de regret, sur tous les visages, indiquait la peine qu'on avait à se détacher de ce sanctuaire aimé, et manifestait le désir d'un prompt retour.
Comment s'en étonner ? Parmi les actes que la foi inspire, le pèlerinage n'occujDe-t-il pas un des premiers rangs ? Est-ce que tout ne se réunit pas en lui, pour lui donner une valeur et une portée que ne possèdent point les actes de la vie simplement individuelle ? Il a les proportions d'un acte social. La personnalité s'efface dans un magnifique ensemble, qui participe à la grandeur et à la sainteté de la religion.
El puis, les harmonies entre la vie humaine et le pèlerinage Chrétien sont si réelles, si profondes, si saisissantes !... Qu'est donc notre vie, en ce monde, si ce n'est un voyage, un pèlerinage de la terre au ciel ? Elle a son matin avec ses espérances, son plein midi avec ses luttes et ses fatigues, ses ombres du soir avec le déclin des foreçs el le besoin du repos. Ne retrouve-t-on pas tout cela dans un pèlerinage, entrepris pour visiter un tombeau, surtout celui d'un saint comme le grand thaumaturge des Gaules? ("est l'espérance, c'est la fatigue aussi, c'esl le repos dans la contemplation des vérités éternelles. Elles jettent un voile discrel sui les vains fantômes d'ici-bas, pour nous ouvrir des perspectives de radieuse lumière sur le mystérieux au-delà, vers lequel on soupire, alors, avec plus de suave émotion, comme vers le séjour de la joie infinie el du repos,
que rien jamais ne pourra troubler.
En constatant le progrès du mouvement, qui ébranlait de plus en plus les multitudes, Mgr Guiberl écrivait a son clergé, le 6 octobre 1868
— Mon désir fut de ranimer, au sein des populations, une dévotion si chère à nos ancêtres, et que le temps avait depuis affaiblie. Dieu a daigné bénir mon dessein, et ce m'est une bien douce consolation, de voir le culte du grand apôtre des Gaules refleurir, avec un éclat qui rappelle les siècles de foi. Déjà le sanctuaire que nous avons élevé provisoirement, pour abriter la piété renaissante des fidèles, est trop étroit. La foule de ceux qui le visitent s'accroît sans cesse. Il a fallu augmenter le nombre des prêtres qui le desservent, et ils peuvent à peine suffire au soin des âmes, attirées autour du saint tombeau par les dons divins qu'elles y recueillent.
Ne dût-on obtenir que ce résultat, on avait mille motifs de se réjouir et de remercier le Ciel. Dieu avait rendu au lieu où furent déposés les restes du grand thaumaturge, cette atmosphère de sainteté qui l'embaumait autrefois, et cette sensation de surnaturel dont nul, auparavant, ne pouvait se défendre.
Maintenant encore, beaucoup de chrétiens y cherchaient les secours spirituels et corporels dont ils éprouvaient le besoin. A mesure que l'œuvre se développait, elle contribuait souverainement à ranimer, non seulement chez les individus, mais aussi dans la société entière, l'esprit de foi jusque-là si languissant. La future basilique deviendrait certainement le signe et l'un des moyens de la restauration religieuse, qui seule peut empêcher le monde de périr.
Au mois d'octobre 1869, les sommes reçues pour la reconstruction dépassaient douze cent mille francs. La diffusion de la piété envers l'illustre apôtre des Gaules avait suivi la même marche progressive, à l'intérieur et au dehors du diocèse.
Dès l'année précédente, les Oblats se préoccupèrent de rétablir l'ancienne confrérie de Saint-Martin, à laquelle jadis se faisaient agréger non seulement les chrétiens et les religieux de la Touraine, mais ceux de la France et de l'étranger.
Plusieurs papes s'étaient plu à la doter des plus amples privilèges et des indulgences les plus précieuses. Mgr Guibert se proposait de demander au Saint-Siège le renouvellement de ces faveurs spirituelles, et notamment de celles qui furent accordées par Paul V. dans sa Huile de 1609.
Indépendamment des avantages personnels qu'en retireraient les associés, et par une conséquence même de ces avantages, l'une des fins les plus importantes de cette Confrérie serait de combattre les tendances rationalistes de notre époque.
Parmi les sophistes s'était formée une sorte de conjuration pour détruire, s'ils le pouvaient, toute croyance à l'ordre surnaturel. Puisque Dieu avait donné à saint Martin une puissance si merveilleuse sur les
âmes et sur la nature. l'Association constituerait une pieuse coalition pour maintenir l'intégrité des croyances chrétiennes, au milieu des attaques et des négations de l'impiété moderne. Les nombreux miracles accomplis par saint Martin, de nos jours encore, en faveur de ceux qui l'invoquaient avec confiance, n'étaient-ils pas une affirmation catégorique de l'existence de ce monde surnaturel, que les soi-disant incrédules prétendaienl reléguer au rang des fables ?
Grâce à l'initiative des chapelains et spécialement du P. Rev, qui fut l'inspirateur et l'apôtre de cette salutaire pensée, la Confrérie s'étendit, avec une rapidité qui tenait du prodige, en Touraine et en France. Les évêques des autres diocèses se prêtèrent volontiers à la propagation d'une ouvre, qu'ils jugeaient utile à la conservation de la foi. et plusieurs, pour l'encourager, voulurent s'y agréger eux-mêmes.
Bientôt l'Association compta plus de douze mille membres.
En communiquant une impulsion, vigoureuse et soutenue, au mouvement des grands pèlerinages publics de la France entière, au tombeau sacré dont ils avaient la garde, le zèle, aussi industrieux (pie persévérant, du P. Rey et de ses collaborateurs eut une inlluence immense sur le développement du culte de saint Martin. Les Oblats lui élevèrent ainsi ce qu'on pourrait appeler une basilique spirituelle dans les âmes, avant même que les circonstances permissent de placer la première pierre de l'édifice matériel qu'on se proposait, depuis si longtemps, de bâtir.
Au moment de partir pour Rome, où Pie IX le convoquait avec tous les évêques du monde catholique, Mgr Guiberl écrivait, dans [es premiers jours de novembre 1869 :
— J'espère pouvoir commencer la construction de la basilique â mon retour du Concile. J'ai en caisse pins de douze cent mille francs, et j'en ajoute, chaque année, plus de cent mille. L'empereur et le ministre s'intéressent vivement â cette affaire, et regardenl comme une chose honorable pour la France de coopérer a cette construction.
Ouvert !«■ * décembre 1869, le concile du Vatican tut interrompu, le 20 octobre 1870, à cause de la guerre qui éclata entre la France <t l'Allemagne. Après les horreurs de la Commune, Mgr Guibert, comme nous aurons a le dire, fui transféré an siège archii piscopal de Paris, pour \ recueillir la succession ensanglantée de Mgr Darboy, assassiné par les insurgés.
Il (ut. alors. ,i s'occuper d'une entreprise autrement importante "l"ss.-ile : l'érection, Mir les hauteurs de Montmartre, de la basilique
du Va n national an Sa. i- Co ni d< JésUS.
Les Oblats encore furent chargés de desservir ce sanctuaire, et de propager, à travers la France, cette œuvre au progrès de laquelle semblait attaché le relèvement de notre patrie. Ils s'y dévouèrent avec succès, mais sans abandonner le tombeau de saint Martin, auprès duquel nous les retrouverons.
Tours.
La nouvelle basilique de Saint-Martin.