CHAPITRE VII Notre-Dame d'Arcachon
§ 1 La Chapelle des Marins, ou Notre-Dame de Bon-Port.
A cinquante kilomètres au sud-ouest de Bordeaux, s'étend le bassin d'Arcachon, grand étang triangulaire, ayant quatre-vingt-cinq kilomètres de circuit, et de quinze à seize mille hectares de superficie. Des collines plantées de pins l'entourent comme d'une couronne protectrice. Aussi la sécurité que ses Ilots paisibles offrent aux navigateurs, même pendant les plus furieuses tempêtes, inspire la confiance aux plus timides.
Il est séparé de l'océan par une péninsule de sable très léger : dunes de quarante à cinquante mètres de hauteur, amoncelées par les vents.
Cette presqu'île a varié souvent d'aspect. Sa pointe méridionale, ou cap Ferret, s'est déplacée, en un demi-siècle, de plus de cinq kilomèl res vers le sud, de 1770 à 18*20. avec une vitesse moyenne de près de cent mètres par année. Vingt-huit ans plus tard, en 1854, elle avait recul' de deux kilomètres vers le nord. Elle reprit ensuite ses empiétements sur l'élément liquide, et s'avança de nouveau vers le sud.
Le chenal par lequel le bassin communique avec la nier, subit des modifications analogues. Large de trois kilomètres, il esl obstrué en partie par l'île de Matoc. de sorte que la passe utilisable n'a que cinq cent vingt mètres de large. Néanmoins, sa profondeur de sept à huit mètres la rendrait accessible aux gros navires, si elle n'était Port dangereuse, à cause des courants de la marée, «pii changenl sans cesse sa direction, en rongeant les dentelures du rivage, et en déplaçant les bancs sous-marins. Il en résulte un*' ligne de luisants, formés par des bas-fonds, dont nulle carte ne saurait fournir la description exacte, car ils sont essentiellement mobiles. Contre eux les vagues «lu large se précipitent el déferlent avec un fracas assourdissant, en soulevanl des montagnes d'écume.
Plus ici us lois on ;i song< à n gulariser cette ouverture par des jet. ■ s : mais, outre qu'elles coûteraient des sommes énormes, il serait très difficile de les maintenir en état de résister aux lames rugissantes.
On :i donc renoncé jusqu'ici à ce projet. C'est regrettable, car le
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vaste bassin d'Arcachon dont les eaux sont toujours tranquilles, deviendrait par ces travaux une des plus belles rades de France, capable de contenir des flottes entières : avantage d'autant plus appréciable que. depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Bayonne, sur une longueur de deux cent trente kilomètres, la côte est complètement dépourvue d'abri.
De temps immémorial, des pêcheurs, montés sur de frêles esquifs, devaient, pour gagner leur pain quotidien et celui de leur famille, sortir chaque jour de ce bassin si calme, pour affronter les fureurs de l'océan. Combien, en essayant de franchir la terrible passe, y périrent corps et biens !...
Vers 1520, un religieux franciscain. Thomas Illyricus. venu en cet endroit qui n'était alors qu'une solitude stérile, en face de l'immense océan, fut touché du danger auquel ces pauvres gens étaient constamment exposés.
Pour les exciter à invoquer dans le péril Celle qu'on a nommée à si juste titre V Etoile de la mer, il eut la pensée de bâtir une petite chapelle sur la rive méridionale du bassin, vers le couchant, au sommet d'un promontoire sablonneux qui dominait la passe.
Comme, à cette époque, le cap Ferret était à quatre kilomètres plus au nord qu'il n'est actuellement, la chapelle placée là était vis-à-vis de l'ouverture externe du chenal, et cette heureuse situation permettait de voir en même temps la grande et la petite mer. c'est-à-dire l'océan agité et le bassin presque endormi.
Quand, fuyant sous la tempête, les marins apercevraient, du large, le sanctuaire de leur céleste protectrice, ils jetteraient vers elle un de ces cris que son cœur maternel entend toujours.
Peu après avoir conçu ce projet, ce religieux, en errant sur la plage, y découvrit une petite statue de la Sainte Vierge, à moitié ensevelie (Unis le sable humide.
Etait-elle l'épave d'un naufrage, ou l'ornement d'un antique oratoire, disparu, depuis longtemps, sous l'envahissement irrésistible des dunes ? ou bien fut-elle apportée miraculeusement par les flots, comme le raconte la légende ? C'est un fait qu'on n'a pu encore complètement éclaircir. Mais la trouvaille de cette statue en marbre de cinquante centimètres de hauteur, creusée en maints endroits par l'onde marine, dans laquelle elle était restée longtemps plongée, et <pii. par divers détails de son exécution, semblait dater du xii1' ou XIIIe siècle, confirma le religieux dans son pieux dessein.
Il se mit donc à l'œuvre, et voulut que la chapelle fût en bois, afin
d'être plus aisément transportable, dans le cas où les orages qui remuent si souvent le sable, aplanissant les collines et comblant les vallées, rendraient ce déplacement nécessaire.
Thomas Illyricus demeura moins d'une année dans ces parages. Un de ses confrères de la maison de Bordeaux arriva après son départ. Depuis, il y eut constamment, jusqu'à la Révolution, un religieux de son Ordre, pour desservir la chapelle. Cette modeste résidence n'était pas un couvent, mais un simple ermitage dépendant, pour le spirituel, de la paroisse de La Teste, située à trois kilomètres plus loin, dans l'intérieur des terres.
A cet humble oratoire les marins du littoral et les pasteurs des landes venaient faire leurs dévotions. Le concours ne cessa de croître, et bientôt l'enceinte fut trop étroite pour la foule des pèlerins.
Un siècle plus tard, en 1624, par les soins du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, une chapelle en pierres plus spacieuse, et surtout construite plus solidement, remplaça la précédente, tout en conservant le nom de Chapelle des Marins, ou Notre-Dame de Bon-Port.
Si la position avait été fort bien choisie pour la commodité des fidèles, elle présentait, cependant, un inconvénient grave. Poussés par le vent, les sables des dunes voisines s'entassaient peu à peu autour de l'édifice.
En 1719. on dut prendre, d'urgence, des mesures énergiques5 pour empêcher son total envahissement. On songea, d'abord, à exhausser les murs de quelques mètres ; puis, en reconnaissant l'inutilité de ce travail, on constata qu'il valait mieux transporter la chapelle. Comment se résoudre, cependant, à ce remède extrême ?...
On hésita, on discuta, on chercha d'autres moyens d'obvier au danger... On essaya de déblayer le terrain, et d'écarter le sable : mais le terrible ennemi s'élançait constamment à l'assaut, et s'emparait vite de la position, dont on L'avait, un instant, chassé. Nul n'avait deviné encore que cet envahissement, progressif et jusqu'alors irrésistible, ne serait définitivement arrêté que par la création de vastes forêts «le pins maritimes.
Inspirées sans doute par de lionnes intentions, ces lenteurs eurent pour résultai de laisser consommer le mal.
Deux mus après, c'était trop tard: la chapelle, entièrement sons
les salilcs. ('tait à jamais perdue.
1)<- toute nécessité, il fallait trouver une autre dune plus abritée, quoique assez rapprochée 'lu rivage, pour que le futur sanctuaire fût visible aux marins, quand ils seraient ballottés par l'océan.
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Non loin de l'emplacement primitif, s'élevait une dune plantée de pins et de chênes, couverte d'arbousiers, de mousse et de houx, site à la fois pittoresque et gracieux, dominant le bassin, et d'un accès facile. Les propriétaires en cédèrent volontiers une portion, et les travaux de construction, commencés en 1722. furent terminés dans le courant de l'année suivante.
Longue de vingt-sept mètres et large de neuf, la chapelle pouvait contenir près de trois cents personnes.
Peu à peu les murs se couvrirent d'ex-voto, souvenirs reconnaissants de la protectiozi accordée par Marie, tantôt à des marins menacés d'être engloutis dans les abîmes, tantôt à des malades, ou à des affligés. La statue elle-même fut surchargée de cœurs en or ou en argent, expression éloquente de la gratitude pour les faveurs obtenues.
En dehors des jours d'affluence, 25 mars, fête de l'Annonciation, et 26 juillet, fête de sainte Anne, l'endroit était, cependant, toujours un désert, et, à côté de la chapelle, ne se dressaient que quelques pauvres cabanes de pêcheurs. Le Franciscain appelé à desservir le sanctuaire, devait aimer singulièrement la solitude, pour consentir à vivre dans un tel isolement. Sa résidence méritait bien toujours le nom d'Ermitage.
Expulsé par la Révolution, le moine prit le chemin de l'exil, après avoir confié la statue et la chapelle à la piété des marins. Ceux-ci montèrent bonne garde. Us s'armèrent pour la défense de leur Reine et Maîtresse, et, par leur attitude décidée, firent reculer d'effroi les sectaires envoyés de Bordeaux pour profaner le sanctuaire.
Quand la tourmente révolutionnaire fut passée, le Franciscain. parti en 1792, ne put rentrer dans son ermitage, car la loi qui rendait à l'Église une liberté relative, ne permettait pas encore aux moines de reprendre leur costume et leur genre de vie. Le service du sanctuaire resta donc à la charge du clergé de la paroisse de La Teste, dont l'oratoire des marins avait toujours été considéré comme une annexe.
Malgré le zèle du curé, ses occupations, déjà nombreuses par ailleurs, et la distance qui le séparait de Notre-Dame de Bon-Port, l'empêchèrent de se consacrer suffisamment à cette œuvre, pour rendre la vie au pèlerinage, qui ne fut plus que l'ombre de lui-même pendant un demi-siècle.
Sauf le 25 mars et le 26 juillet, régnèrent en cet endroit, jusqu'en 1854. la solitude et le silence presque perpétuels (1).
(1) G. Sou i rie, Notice historique sur la chapelle d'Arcachon, in-8°, Bordeaux, 1843. — Oscar Dejean, maire de la Teste, La chapelle de Notre-Dame cTArcachon. Esquisse historique, in-12, Bordeaux, 1836. — R. P. Delpeuch, O. M. I.. Histoire de Notre-Dame cTArcachon et du IL Thomas lllyricus, son fondateur, in-8°, Bordeaux, isî-j.
Ville d'été et ville d'hiver.
Le moment arrivait, cependant, où ce triste état de choses changerait d'une façon surprenante. Des plantations de pins maritimes, entreprises sur une vaste échelle, commençaient à produire d'heureux résultats, en fixant les dunes mobiles, et eu arrêtant l'envahissement des sables.
En 1S.57. l'ouverture du chemin de 1er de Bordeaux à La Teste. prolongé jusqu'à la mer. révéla au monde des baigneurs la plage magnifique, comme aussi le climat très doux et très salubre d'Arcachon. On y construisit, d'abord, quelques habitations modestes ; puis, des hôtels ; puis, des villas.
Noyau d'une cité naissante, cette agglomération prit rapidement un développement extraordinaire, à tel point qu'elle se crut autorisée a mettre bientôt, en exergue, sur des armoiries qu'elle s'octroya, cette prétentieuse devise : Heri solitude, hodie virus, cras civitas : Hier solitude, aujourd'hui bourgade, ville demain.
Ce pronostic qui. à la première heure, ne semblait qu'un rêve dérisoire, se réalisa bien plus que n'auraient osé l'espérer ceux qui le formulèrent.
Actuellement Arcachon est une charmante station, fréquentée annuellement par plus de deux cent mille personnes, accourant de diverses provinces de la France et de l'Europe.
Elle comprend deux Ailles distinctes, quoique juxtaposées . complétant l'une l'autre : la ville d'été et la ville d'hiver.
La ville d'été, bâtie sur la rive, s'étend le long d'un interminable boulevard de quatre à cinq kilomètres, depuis le cap de l'Aiguillon, à l'est, jusqu'au parc Pereire, à l'ouest. Ses jolies maisons sont capricieusement disséminées dans les jardins à la végétation riante. La pente douce et insensible de sa plage tapissée de sable très lin en l'ait les délices des baigneurs, que ravissent également la beauté du site et la tranquillité d< - eaux.
En arrière, sur les dunes, la ville d'hiver, on \ille de la forêt, se compose <!<• pins d'un millier de villas confortables et de gracieux chal< ts, éparpillés sons les pins, et abrités «In vent, de sorte que la température s'y maintient très uniforme. Les médecins recommandent spécialement ce séjour, aux personnes délicates de santé, à cause de la douceur du climat comparable à celui d< Nice, el «les émanations résineuses des pins, avantage auquel se joinl celui de l'air vivifiant de la mer.
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— Quoi de plus agréable, écrivait un habitué d'Areaehon ; quoi de plus pittoresque et de plus saïubre. que ees bords où vous respirez, à pleins poumons, l'odeur balsamique des pins et des mélèzes, mêlée aux vapeurs de l'algue marine ?
Les âmes rêveuses, méditatives et contemplatives y goûtent, en outre, de particulières émotions.
— Là. poursuit le même auteur, on s'endort et l'on se réveille aux poétiques murmures de la forêt et de la mer. qui ont parfois, entre elles, de ces mystérieux et impressionnants colloques, qu'on prendrait pour
Arcachon.
Ville d'été.
le grand dialogue de la terre avec le ciel.... Et quel saisissement n'éprouvet-on pas. en face des horizons infinis de l'océan, qu'il soit calme connue un lac sans limite visible, ou agité jusque dans sis profondeurs par la tempête mugissante !...
On se tromperait, en effet, si l'on supposait que le luxe, les amusements et les plaisirs mondains attiraient surtout la foule, soit dans la ville d'été, soit dans la ville d'hiver.
Malgré les efforts de la spéculation qui chercha, de bonne heure, à flatter les passions humaines, pour s'enrichir par des gains illicites, la station balnéaire ou hivernale d'Areaehon paraissait devoir rester spécialement celle des personnes aimant les joies honnêtes et paisibles de la vie de famille. C'était la patrie, par excellence, des enfants qui se forti-
fiaient dans des conditions exceptionnellement salutaires, comme aussi des malades qui recouvraient la santé, dans cette atmosphère purifiée de microbes par le voisinage de la mer et saturée des arômes de la forêt.
Les Oblats chargés de la paroisse et du pèlerinage.
En présence du prodigieux développement pris par Arcachon dans le milieu du xixc siècle, et en prévision de celui bien plus étonnant c|ue de tels débuts présageaient, le clergé de La Teste ne suffisait plus aux besoins du service religieux.
Puisqu'on accourait, de toutes parts, demander la santé du corps à la plage et à la forêt, ne fallait-il pas (pie l'âme y trouvât son alimentation surnaturelle, et le remède à ses maladies, bien plus redoutables que celles du corps ?
Préoccupé de cet état de choses, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, gémissait de l'abandon auquel était livrée la chapelle, durant la majeure partie de l'année.
Afin de le faire cesser, il érigea Arcachon en paroisse, le 15 avril 1854. Puis, il institua une Commission, dont le but serait d'étudier les moyens pratiques de construire une belle et vaste église, en rapport avec l'accroissement de la population.
Suivant le plan adopté, cette église, du style gothique du xme siècle. à trois nefs, avec une flèche élancée de soixante-six mètres de hauteur, s'élèverait à côté de l'ancienne chapelle conservée, mais diminuée d'un tiers.
La première pierre en fut posée, le 6 juillet L856. Néanmoins les travaux ne commencèrent qu'en L858. Trois ans plus tard seulement, le gros œuvre étant terminé, on put y célébrer les divins offices ; mais les sculptures n'étaient p;is même ébauchées, el l'ameublement faisait à peu près totalement défaut.
Ce temple, aux proportions imposantes, réclamait un clergé nombreux et apte a diriger les grandes foules. L< cardinal Donnet sa\ ail a\ i e quel succès les oblats administraient plusieurs des sanctuaires les plus importants de France : entre autres celui de Notre-Dame de Talence, aux porto s de Bordeaux; celui <!<■ Notre-Dame de Sion, dans le diocèse <l< Nancy, dont il avait été le coadjuteuT ; celui <l< Notr< Dame de la Garde, à Marseille, qu'il avait souvent visité. N'étaient-ils pas loul désignés poux la paroisse «t le sanctuaire de Notre Dame d'Arcachon ?