CHAPITRE XII
Le Culte de Marie
§ 1 Douzième Chapitre général.
La tenue régulière des Chapitres généraux est de souveraine importance pour le parfait fonctionnement d'un organisme religieux, auquel son extension même et la multiplicité de ses rouages pourraient être unicause d'affaiblissement, de relâchement ou d'usure. C'est un recueillemenl des forces vives, un rappel à l'unité, une concentration plus intime des énergies, d'où naîtra une nouvelle expansion plus forte et plus féconde.
Ainsi les lumières de chacun et les leçons de l'expérience deviendront le patrimoine de tous.
Là, on étudie en commun et l'on approfondit, sous le regard de Dieu, les besoins créés par ce mouvement incessant qui entraîne toutes choses, et tend à modifier, pour les approprier aux exigences du temps, les institutions faites pour durer à travers les siècles. Il faut constamment ramener aux conditions anciennes, les aspirations vers un autre idéal, fruit dangereux de L'instabilité humaine; et, sans écarter, de parti pris, ce qu'il pourrait y avoir de bon, de sage et d'utile dans des innovations salut uns. rester inébranlablemenl fidèle à L'espril du fondateur : en un mot, secouer la poussière du chemin, remonter aux origines, el se retremper dans Les sources de la vie.
Ces assemblées, où les principaux chefs, el ceux qui. par une délégation formelle, <>nt recule mandai « 1 < • représenter leurs Frères, traitent des intérêts Les plus graves de L'Institut auquel ils appartiennent, sont doue certainement très importantes.
Elles offrent, en outre. Le charme indicible d'une réunion de famille. dont lesmembn s, d'ordinaire , sont dispersés à des distances considérables, parfois à des milliers dé lieues. Les uns des autres.
Notre scolasticat d'Autun eut encore le privilège d'abriter ces assises solennelles, qui commencèrent le matin du 31 juillet 1873.
Selon les prescriptions de nos saintes Règles, tous les capitulants assistèrent à la messe du Saint-Esprit. Le sacrifice des autels, prière par excellence et symbole le plus expressif de l'union entre Dieu et les hommes, prépare admirablement l'intelligence à la réception de la lumière, et le cœur aux douces influences de la charité. De cette façon, les séances capitulantes semblent comme le prolongement de l'assemblée eucharistique : tout vient de Dieu, et tout doit revenir à Dieu.
Ce fut une consolation pour les Oblats accourus de tant de pays différents, de voir Mgr Guibert, archevêque de Paris, prendre place parmi eux. Sa présence ajoutait à la majesté de cette réunion, déjà si imposante, et lui donnait également un charme incomparable. X'était-il pas le dernier survivant des générations écoulées depuis l'origine de la Congrégation ? Il s'était trouvé auprès de son berceau, et avait assisté à tous les Chapitres précédents. Ne rappelait-il pas les Missionnaires des premières années ? De plus, il portait sur son front l'auréole des grandes œuvres réalisées à Viviers et à Tours, et de celles qu'il accomplissait encore, sur un plus vaste théâtre et avec tant d'éclat, dans l'immense ville de Paris.
Devenu chef de l'épiscopat français, et prince illustre de l'Eglise, il conservait pour la Congrégation, considérée toujours comme sa mère, les sentiments de la piété la plus filiale. Il voyait avec une réelle satisfaction qu'elle s'organisait de plus en plus solidement, qu'elle continuait à faire, en tant de contrées, un bien extraordinaire, et que Dieu répandait sur elle d'abondantes bénédictions.
Lecture des rapports sur chacune de nos provinces et sur chacun de nos vicariats de missions étrangères ; discussion libre et approfondie des propositions soumises au Chapitre par l'initiative de ses membres : tel était le programme.
Afin d'en faciliter l'exécution, on institua, comme en 1SG7. quatre commissions, auxquelles l'examen préalable des propositions était dévolu. Après cette première élaboration, le Chapitre, dans ses réunions plénières, discutait, approfondissait à son tour, approuvait ou rejetait les conclusions de la commission.
Les travaux durèrent neuf jours. A la fin, par un vote unanime, le Chapitre décréta la consécration de la Congrégation entière au Sacré- Cœur de Jésus. Cet acte important fut accompli, le vendredi, 8 août, au salut du Saint Sacrement, dans la chapelle du scolasticat. ornée comme aux jours des plus grandes fêtes, et brillamment illuminée.
Tableau commémoratif de la consécration solennelli de la * ongrégation au Sacré-( œur <l<- Jésus.
Couronnement de Notre-Dame d'Arcachon, de J\otre-Dame de l'Osier et de JMotre-Dame de Sion.
En cette même année 1873. trois de nos sanctuaires obtinrent la faveur insigne du couronnement, au nom et par délégué du Souverain Pontife. Ces solennités ne furent pas moins imposantes que celles de Cléry et de Lumières, que déjà nous avons décrites.
La première en date fut celle d'Arcachon. précédée d'un triduum et suivie d'une octave que prêcha le P. Charles Baret, dont la parole éloquente et imagée fut très goûtée par un auditoire d'élite pressé autour de sa chaire.
Dès la veille, la cité balnéaire offrait un coup d'œil enchanteur. Partout des fleurs et des guirlandes. Le long des boulevards parallèles à la plage, entre le pied des dunes et le bord des flots, comme dans le voisinage des villas, on ne voyait que décorations du goût le plus exquis, oriflammes aux couleurs variées, drapeaux, devises plus touchantes les unes que les autres, arcs de triomphe, lanternes vénitiennes, formant des lignes harmonieuses, aux perspectives sans fin.
Au clocher, de longues banderoles agitées par une douce brise ; sur le côté occidental de l'église, une très large estrade abritée par une tente d'égale étendue : c'est là que la fonction sacrée allait s'accomplir.
Elle fut faite, devant une multitude immense, par le cardinal Donnet. archevêque de Bordeaux, entouré de Mgr de la Bouillerie, son coadjuteur, des archevêques de Tours et d'Albi, des évêques d'Angoulème. d'Agen, de Tarbes, de Périgueux, de plus de deux cents prêtres, de la municipalité, et des représentants des diverses administrations militaires, maritimes, civiles et judiciaires.
L'n détachement considérable de soldats de la garnison de Bordeaux, avec sa musique, avait été envoyé par le général d'Aurelles de Paladines, pour rehausser l'éclat de la solennité, et rendre les honneurs au cardinal et aux évêques.
Au moment du couronnement, les cloches sonnent à toute volée, l'artillerie de la mer répond à celle de la terre, et un chœur puissant entonne une magnifique cantate, composée pour la circonstance. L'allégresse est sur tous les visages ; l'hosanna éclate sur toutes les lèvres, les âmes glorifient Marie, en invoquant sa maternelle protection.
L'océan lui-même semble vouloir unir sa grande voix à celle des fidèles. Ses vagues qui, du large, refluent vers la passe où elles essayent d'entrer, font entendre un majestueux murmure. Qu'il était beau à ce
moment le bassin, avec sa surface légèrement ridée, ses innombrables
barques, ses vapeurs pavoises, et ses horizons superbes. Dans la soirée,
Notre-Dame <i<: l'Osier. Sanctuaire « i t la nouvelle <^li»<. bâtie pai lea Oblata. i \iiin s vues, t. I. |'. 800, 805, 191.)
illumination générale. Bile fui merveilleuse, sur le rivage el l<- loin: <l< a boulevards, rues el avenues, comme dans la forêl de la ville d'hiver.
Cette t'c ii religieuse si bien réussie tut un triomphe pour lesOblatsqui l'avaienl préparée avec un zèle si int< lligent.
Grâce à eux. le sanctuaire d'Arcachon et son pèlerinage acquirent ainsi un nouveau prestige. Une source plus abondante de bénédictions s'ouvrit, et la piété des foules prit un accroissement sensible.
Deux mois après, le 9 septembre, scènes émouvantes du même genre à l'Osier. Nos Pères venaient d'y achever la construction de la nouvelle et si belle église, destinée à remplacer l'ancienne, depuis longtemps trop étroite, à cause de l'affluence toujours grandissante des pèlerins.
Ce magnifique monument que bien des diocèses accepteraient comme cathédrale, est de style gothique, et possède de resplendissantes verrières. Il avait coûté plus de trois cent mille francs.
Il fut consacré, le 8 septembre, et. le lendemain, eut lieu le couronnement solennel de la statue miraculeuse de la Sainte Vierge.
Nous n'entrerons pas dans les détails de cette cérémonie, afin d'éviter des redites. Disons seulement qu'elle fut accomplie, en grande pompe, par Mgr Paulinier. évêque de Grenoble, assisté par l'archevêque d'Avignon, et entouré par les évêques de Dijon, de Baveux, et d'un évêque oblat. Mgr Faraud, vicaire apostolique du Mackenzie.
Plus de quatre cents prêtres étaient présents, ainsi qu'un bon nombre de religieux de divers ordres : dominicains, capucins, jésuites, olivétains. trappistes, etc..
Le chiffre des pèlerins montait à plus de vingt mille.
Parmi les personnages de distinction, magistrats et officiers, citons le sous-préfet de Saint-Marcellin. et le colonel du 52e régiment d'infanterie, dont la musique militaire mêla ses accents mélodieux aux chants enthousiastes de la foule.
Presque en même temps, le 10 septembre, avait lieu le couronnement de Xotre-Dame de Sion. de plus en plus aimée et vénérée en Lorraine.
A cette fête inoubliable par son éclat et ses proportions, assistèrent, avec l'évêque de Nancy, le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, les évêques de Bellcy. de Verdun, de Saint-Dié. de Metz, de Strasbourg, et Mgr Grandin, évêque de Saint- Albert.
On y vit plus de quinze cents prêtres, et près de quarante mille pèlerins, accourus de la Lorraine, de l'Alsace et de la Franche-Comté, parmi lesquels beaucoup d'ofi'ieiers. de magistrats, d'écrivains, de députés, et, notamment. M. Buffet, président de l'Assemblée nationale.
Le chiffre des pèlerins dépassa quatre-vingt mille, m l'on compte ceux (pii. pendant les deux semaines suivantes, ne cessèrent d'affluer, au nombre de deux à trois mille, et. parfois, de six mille par jour.
Pendant l'ensemble de l'été, il y en eut plus de cent cinquante mille.
Un tel résultat fut un triomphe éclatant pour notre Immaculée Mère ;
mais il augmenta aussi, d'une façon extraordinaire, la sympathie générale
Couronnement de Notre-Dame «le Sion.
La cérémonie esl Coite en plein air. bu premier étage <l< la tour
de cinquante mètres, en présence d'une foule Immense.
(Autres vues de Notre-Dame de Sion, t. I, p. V2~. 186, 188.)
pour notre Congrégation. Le peuple, le clergé e1 les évêques, témoins de ces manifestations religieuses si émouvantes et si bien organisées, n'avaient qu'une voix pour louer le zèle, l'intelligence 1 1 le savoir-faire des Oblats, l Hé fois de plus, se réalisa pour eux la parole de l'Évangile :
Cherchez d'abord le royaume de Dieu el sa justice : toul le reste \ ous sera donné par surcroît |
JNolre-Dame des Anges, en Corse.
Plus modeste, mais non moins touchante, ni moins méritoire, si l'on songe aux difficultés à vaincre dans un pays qui n'avait, alors, aucun chemin de fer et presque pas de route, fut la réunion organisée par nos Pères de Vico, le 2 août 1876, en l'honneur de la Sainte Vierge proclamée Reine de la Corse.
A leur appel chaleureux, près de sept mille pèlerins répondirent : chiffre énorme, vu les circonstances. Beaucoup de paroisses vinrent processionnellement, et d'autres se firent représenter par des députations, plus ou moins nombreuses, accourues des divers points de l'île.
Sur la gracieuse place qui précède l'église du couvent, et qu'ombragent de gigantesques châtaigniers plusieurs fois séculaires, on avait dressé un magnifique autel. C'est là que Mgr de Peretti. auxiliaire de l'évêque d'Ajaccio, entouré d'une centaine de prêtres, célébra la messe pontificale dans toute la majesté des pompes liturgiques.
Comment ne pas se sentir profondément ému. en assistant au Saint Sacrifice offert devant une foule si considérable, sous ce beau temple de verdure, encadré par de hautes montagnes, que dominent d'énormes rochers, déchiquetés de mille manières différentes et capricieusement sculptés par les agents atmosphériques !
Et comment aussi se défendre d'une impression de pieux étonnement et de sainte joie, quand on vit, à la procession générale, les maires du canton revêtus de leur écharpe, ne céder à personne le privilège de porter la statue de la Sainte Vierge ! Les autres maires des localités plus ou moins distantes, suivaient avec un cierge à la main.
C'était, là, un spectacle qu'il est fort rare de contempler ailleurs.
— Parmi eux, écrivait un témoin, dans une feuille publique, il s'en trouvait qui n'avaient pas été toujours exempts des erreurs contemporaines sur les questions religieuses ; mais les Oblats. au cours de leurs missions, avaient réussi à les convertir... et de quelle façon !... et avec quel succès !... On le constatait bien à cette heure, où ils foulaient si vaillamment aux pieds tout respect humain !... Dans cette affirmation si nette de la foi des chefs de nos municipalités, il y a quelque chose de si noble, de si résolu et de si consolant, (pie nous ne saurions assez louer une pareille conduite, et la proposer comme modèle à ceux qui ont le devoir de donner le bon exemple, vu la position qu'ils occupent dans la société.
Enthousiasmés par cette belle fête, les pèlerins ne voulurent pas se séparer, sans promettre de revenir, les années suivantes, à la même date, et plus nombreux encore, honorer de plus en plus solennellement la Sainte Vierge, Reine des Anges et Reine de la Corse.
Couronnement de ~Nolre-T)ame de Bon-Secours.
Dans le Vivarais, les Oblats qui, par leurs missions multipliées, entraînaient continuellement des foules au sanctuaire de Notre-Dame de Bon- Secours, après avoir agrandi et embelli l'église, avaient bâti, en avant
Ajaceio (Corse).
Grand Séminaire, dirigé par les Oblats. Il estfindiqué par deux croix, sur la gravure.
(Autres vues du grand séminaire d'Ajaccio et du Couvent de Vico,
de la faeade principale, une tour imposante qui dominait toute la contrée voisine.
Au mois de mai isso. ils placèrenl sur ce trône aérien une statue monumentale. Avec !<• socle clic n'a pas moins de sept mètres <t demi. et représente la Sainte Vierge telle qu'on la voit dans la médaille miraculeuse.
En même temps, ils annoncèrent que le couronnement solennel de la statue vénérée a l'intérieur de la chapelle, aurait lieu, le •'•' août, et serait
fait, au nom île Pie IX. par le cardinal Gllibert.
Cette nouvelle se propagea, avec la rapidité de l'éclair, dans toutes les paroisses du diocèse et des diocèses voisins. Elle suscita dans les âmes un ébranlement universel. Des populations entières se disposèrent à venir, curés en tête.
Un petit mamelon, au midi de la maison des Pères, fut choisi pour servir de théâtre à la cérémonie. En face s'étend un vaste espace sur lequel une armée pourrait se mouvoir à l'aise.
Mgr Balaïn. — • Pendant quelque temps supérieur du couvent de Vico ; puis, pendant dix-huit ans, supérieur du grand séminaire de Fréjus ; ensuite évèque de Nice, et, enfin, archevêque d'Auch.
On y construisit une large estrade, pour les évêques et le clergé, avec, au centre, un magnifique autel. A droite, à gauche et en arrière, des mâts recouverts de verdure, réunis par des guirlandes, portaient des drapeaux, des oriflammes et des banderoles qui flottaient au vent.
Tous les villages et hameaux qui se succèdent sur le chemin, de la gare de Beaulieu au sanctuaire de Notre-Dame, se pavoisèrent soudainement et érigèrent des arcs de triomphe. Le cardinal et les évêques, qui l'accompagnaient, après avoir vu les foules accourir aux gares qu'ils
traversaient, pour les acclamer et leur souhaiter la bienvenue, durent ainsi, au sortir de Beaulieu, marcher comme sur une voie triomphale.
Avec le cardinal archevêque de Paris, se trouvaient Mgr Bonnet, évêque diocésain, les évêques de Périgueux. de Valence, de Marseille, de Montpellier et de Nice. Celui-ci était oblat : Mgr Balaïn. originaire du Vivarais, pendant quelque temps supérieur du couvent de Vico, puis, dix-huit ans, supérieur du grand séminaire de Fréjus, et sacré dans cette ville par le cardinal Guibert lui-même, le 25 février 1878.
La cérémonie fut des plus grandioses.
— Quel splendide coup d'œil ! écrivait l'un des spectateurs. Auprès des évêques, sur l'estrade, deux cents prêtres debout, en habit de chœur ; tout autour et sur un immense circuit, plus de quarante mille pèlerins enthousiasmés ; et, pour cadre à ce vivant et incomparable tableau, les collines verdoyantes et les lignes ondulantes du plus magnifique horizon.
Quand, à l'issue de la messe pontificale, et après un très éloquent discours de Mgr de Cabrières, le cardinal, au nom du pape, posa le diadème d'or sur la tête de Celle qui est Reine à tant de titres, l'émotion fut universelle ; un frémissement courut dans la foule ; puis, une acclamation immense, unanime, majestueuse retentit, se renouvela et se répercuta au loin, prolongée par les échos : expression touchante de la joie de tout un peuple, de son amour et de ses espérances.
Les jours suivants furent signalés par des guérisons miraculeuses et des grâces sans nombre, obtenues par l'intercession de l'Immaculée Mère de Dieu.
Marie, du haut du ciel, répondait, par de précieuses faveurs, aux ovations de la terre.