‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 4)Chapitre 18 sur 54 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Paris -Montmartre.

§ 1 Vœu national de la'Trance au Sacré-Cœur de Jésus.

En considérant les maux inouïs qui avaient accablé la France, pendant la dernière guerre et durant la Commune, les esprits droits comprirent la raison de tant de calamités. Ils pensèrent donc que le meilleur moyen de sauver leur patrie, était d'apaiser la colère divine, par la réparation des crimes publics.

Dans ce but, on convierait tous les Français à concourir à l'érection d'un temple dédié au Sacré-Cœur, dans l'enceinte même de la capitale coupable. Ce monument serait, à la fois, une amende honorable pour le passé et un paratonnerre pour l'avenir. Au fronton, l'on graverait la devise exprimant le repentir de la Fille aînée de l'Église et l'espérance du pardon céleste : Sacratissimo Cordi Jesu Christi Gallia pœnitens et devota.

Par une lettre du 18 janvier 1872 aux membres du Comité formé à cet effet, Mgr Guibert. comme archevêque de Paris, approuva le projet et le fit sien. Lui seul par sa grande influence sur l'épiscopat pouvait lui gagner l'assentiment de tous les évêques. Il y réussit, et le Vœu, formulé d'abord par quelques âmes d'élite, lui dut, avec son extension à tous les diocèses, son caractère définitif.

La première question qui se posa, fut celle de l'emplacement du futur édifice.

On devrait l'élever près du centre de l'immense capitale pour le rendre accessible à tous ; dans un lieu relativement isolé, pour que le bruit n'en troublât pas le recueillement ; enfin, sur une colline dominant Paris, afin que, de tous les côtés, on pût facilement l'apercevoir.

Un seul endroit réunissait ces diverses conditions : c'était Montmartre, le mont des Martyrs, arrosé par le sang des premiers apôtres qui apportèrent la religion chrétienne à l'antique Lutèce ; Montmartre, naguère le foyer de la plus formidable des insurrections ; l'arsenal dans lequel la hideuse Commune avait accumulé ses engins de mort ; la forteresse, réputée imprenable, des hauteurs de laquelle les fédérés se flattaient de tenir la ville entière sous leur féroce domination.

Où le sanctuaire de l'expiation serait-il mieux placé ?

Nulle part, ailleurs, assurément, et Mgr Guibert ayant arrêté son choix, s'adressa au gouvernement, afin d'être autorisé par une loi à acquérir, tant en son nom qu'en celui de ses successeurs, les terrains nécessaires. Il demandait aussi que cette loi reconnût, comme d'utilité publique, la construction du temple destiné à appeler sur la France la protection de Dieu. Par cette adhésion officielle de l'Assemblée législative, l'œuvre serait vraiment nationale.

Mais comment obtenir un tel acte de la part des députés, alors que les gouvernements qui s'étaient succédé dans notre pays, depuis un siècle, avaient, presque tous, affecté de ne professer aucune religion d'Etat.

La chose semblait impossible. Néanmoins la foi ardente à laquelle Notre-Seigneur a promis la puissance de transporter les montagnes, triompha de tous les obstacles humainement insurmontables. La loi fut votée, le 23 juillet 1873, à une majorité de deux cent quarante-quatre voix.

A ce moment, le Comité avait déjà recueilli six cent mille francs. Cinq mois après, cette somme atteignait le million : chiffre merveilleux, si l'on songe que le gouvernement, obligé de réparer les désastres de la guerre précédente, ne pouvait donner aucun secours pécuniaire, et que beaucoup de familles, étant ruinées ou réduites à la gêne, se trouvaient dans la même impossibilité.

Un million recueilli si rapidement, malgré les difficultés de tout genre, c'était beaucoup en soi. quoique ce fût peu encore pour une entreprise qui, selon toute prévision, entraînerait de colossales dépenses. Mais ce premier résultat indiquait clairement la renaissance de l'esprit catholique en France, et l'enthousiasme que suscitait partout la pensée du Vœu national. Il n'y avait donc aucune imprudence à considérer le succès final comme assuré, et rien n'empêchait de commencer immédiatement la réalisation d'un projet si cher à tant de cœurs.

Comme on désirait un monument superbe, on invita. le 1er février 1874, par un concours public, les meilleurs architectes à élaborer un plan, et l'on établit, pour juger les travaux qui seraient présentés, une commission artistique, composée des hommes les plus compétents, appartenant. pour la plupart à l'Institut, ou occupant des postes éminents dans les Ministères et les grandes institutions de l'Etat.

A la date du 3 juin 1874. dernière limite accordée aux concurrents, soixante-dix-huit plans étaienl envoyés à l'archevêché. Ils restèrent exposés, pendant trois semaines, au palais <\c l'Industrie, et plus de vingt mille personnes vinrent les examiner a, loisir.

Le 3 juillet, les juges se réunirenl s<>us la présidence du cardinal

Guibert. Après une étude des plus attentives, le plan adopté fut celui de M. Abadie, que l'Institut allait bientôt appeler dans son sein. Cette conception, de style romano-byzantin, est, selon les termes du rapporteur, l'œuvre d'un homme de goût, de grand savoir et d'une profonde expérience. De beaucoup, elle l'emportait sur les autres. Elle répondait mieux aussi, au but qu'on se proposait, le futur édifice ne devant être ni une église paroissiale, ni une cathédrale, mais un lieu de pèlerinage se prêtant facilement au mouvement des grandes foules.

Quand la décision du jury fut connue, plusieurs regrettèrent que le monument ne fût pas de style gothique ; mais, à tort, car à cette altitude et vu les proportions du terrain, trop large pour sa longueur, une église ogivale eût été forcément de dimensions restreintes. Cette vérité s'imposait avec tant d'évidence, que, sur soixante-dix-huit concurrents, cinq ou six à peine s'étaient déterminés pour le style ogival. Au contraire, plus de soixante-dix, sans entente préalable, avaient choisi le style roman, ou romano-byzantin, dont les coupoles robustes, bien plus que des flèches finement dentelées, convenaient à ces hauteurs, et dominaient plus majestueusement l'immense agglomération des constructions de la capitale (1).

Moins d'un an après, le 16 juin 1875, en présence du nonce apostolique, de dix archevêques et évêques, d'un nombreux clergé, d'une foule de personnages civils et militaires, magistrats, généraux, de deux cent cinquante députés, et d'une multitude immense, accourue non seulement de tous les quartiers de Paris, mais de tous les points de la France, le cardinal Guibert bénit solennellement la première pierre.

D'une voix sonore, et dans cette belle langue classique qui était la sienne, il commenta admirablement le discours de Notre- Seigneur sur la montagne : les huit béatitudes, qui sont comme le résumé des enseignements du Cœur de Jésus.

— Que la bénédiction de Dieu, s'écria-t-il, en terminant, descende sur cette terre ! Qu'elle pénètre dans les entrailles du sol qui doit porter le temple dédié au Cœur du divin Maître ! Qu'elle en fasse sortir les murs sacrés dont l'enceinte abritera bientôt les foules ! Qu'elle soutienne et vivifie le zèle de ceux aux mains de qui cette sainte entreprise est confiée ! Qu'elle inspire à tous la générosité, la constance, la foi dans le succès final!

(1) Cf. R. P. Jonquet, O. M. I., Montmartre, autrefois et aujourd'hui, in-4", illustré, Paris, 1892.

§2 Début des Oblats sur la montagne de la réparation nationale.

Afin d'entretenir et de développer cet élan de la piété chrétienne, comme aussi pour commencer, sans tarder, l'accomplissement du Vœu national dans sa partie principale, la prière et la réparation. Mgr Guibert résolut d'ériger une chapelle 1 provisoire.

Paris. — Montmartre.

Chapelle provisoire.

Tel était, d'ailleurs, le désir du Pape qui, en approuvant l'œuvre, avait dit :

- — La construction du monument sera bien longue : il faudrait (pie la prière commençât aussitôt.

En quelques mois, cette chapelle provisoire fut achevée, et, pour la desservir, le conseil archiépiscopal, d'un commun accord, choisit les Oblats de Marie Immaculée.

Je suis heureux de ce choix que je souhaitais vivement, mais que par délicatesse j'avais laissé à mon conseil, écrivait le cardinal Guibert

au T. R. P. Fabre. Une des consolations de nia vieillesse. r*est de voir les Ohlats à Montmartre. Je mourrai content, parce (pie. lorsque je ne

serai plus, je vivrai dans cette chère famille qui continuera l'œuvre que je viens de commencer.

A partir de l'inauguration de la chapelle provisoire, 3 mars 1876, grâce au zèle infatigable des chapelains, et surtout du R. P. Rey, leur supérieur, qui visita, les uns après les autres, tous les curés de Paris, les supérieurs de collèges et de pensionnats, tous les directeurs d'oeuvres, les principales communautés de femmes, etc., les pèlerinages affluèrent à Montmartre.

Créer ce mouvement général n'était pas chose facile. L'ascension de la colline était alors très fatigante, avant les voies d'accès établies plus tard ; puis, cet endroit était si peu attrayant lui-même, vu la population ouvrière et révolutionnaire qui l'habitait.

Tous conservaient très vif encore le souvenir des horreurs de la Commune. On savait que, là, les généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été assassinés, et l'on voyait encore, dans la rue des Rosiers, les planches rougies de leur sang. Il n'eût pas été prudent, le soir, à la nuit tombante, et même à certaines heures du jour, de s'aventurer dans les rues étroites et tortueuses qui conduisaient au sommet de la butte.

L'habileté diplomatique du P. Rey, ses manières aimantes, douces et insinuantes, l'art charmant avec lequel il résolvait toutes les difficultés en écartant les objections, triomphèrent là où beaucoup d'autres eussent échoué. Les plus opposés à la cause qu'il plaidait, étaient gagnés à ses idées, par la sympathie que l'avocat savait inspirer à ses interlocuteurs. On n'osait lui refuser longtemps ce qu'il demandait avec tant d'éloquence persuasive. Son insistance, loin d'importuner, plaisait, séduisait et renversait victorieusement les derniers obstacles.

Aux visites multipliées, il ajoutait une volumineuse correspondance, pour atteindre les provinces et les départements.

C'est donc à lui qu'on doit, en très grande partie, cet élan et cette suite ininterrompue de pèlerinages vers Montmartre. Toutes les paroisses de Paris y vinrent, les unes après les autres ; puis, ce fut le tour des cornmunautésreligieuses, institutions, pensionnats, externats, collèges, congrégations, écoles, patronages, ouvroirs. associations les plus variées, catéchismes de persévérance, etc.

■ — Quelle plume pourrait retracer les scènes de piété, de foi. de dévouement, dont la chapelle provisoire est le théâtre ! écrivait le P. Rey, dans le Bulletin du Vœu national.Quel pinceau pourrait colorer ces tableaux si vivants ! Nous avons vu l'enfance, la jeunesse, la virilité, la vieillesse, tous les âges, toutes les conditions de l'existence se succéder au pied du Sacré-Cœur. Chaque pèlerinage a son cachet spécial. Tous ont un signe commun : l'acte de foi public, solennel à la divinité de Notre- Seigneur

Jésus-Christ. Plusieurs ont désiré une manifestation plus énergique de leurs sentiments, et les processions sortant de la chapelle provisoire, pour se dérouler sur le terrain des travaux, ont été accompagnées d'une incomparable solennité. Quand les rangs des pèlerins s'approchent des bords du versant qui regarde Paris ; quand les bannières scintillent aux rayons du soleil, et que les chants descendent sur la grande cité dont le magnifique panorama s'étend devant nous, on ne peut demeurer insensible, et l'âme est pénétrée des plus consolantes émotions.

Ce pèlerinage de Paris dura cinq mois, du 3 mars au 15 août.

A la suite de Paris, ou plutôt simultanément, la France s'ébranla ; puis, ce fut le tour du monde catholique presque tout entier, car, à la fin de l'année 1876, le Bulletin avait déjà enregistré des pèlerinages venus non seulement de tous les départements français, mais aussi de régions très éloignées par delà les frontières de notre patrie : Alsace-Lorraine, Belgique, Italie, Angleterre, Suisse, Espagne, Autriche, Pologne, Hongrie, Syrie, Palestine, Constantinople, Afrique, Amérique, etc.

Trois cardinaux, parmi lesquels le cardinal Franchi, préfet de la Propagande ; vingt-six évêques, vingt et un prélats, abbés mitres, supérieurs généraux, et près de cent cinquante mille personnes visitèrent le sanctuaire, pendant les dix premiers mois. La chapelle ne désemplissait pas.

On citait déjà de nombreuses grâces temporelles et surtout spirituelles obtenues.

Après avoir été, durant la Commune, la montagne du Calvaire et le repaire de redoutables bandits, Montmartre devenait la montagne du Thabor et de la Transfiguration ; la montagne de l'Eucharistie exposée à l'adoration des foules sur un trône de lumières et de fleurs, pour, de là, répandre en abondance les effluves salutaires de l'amour infini qui remplit le Cœur Sacré de Jésus.

Que d'âmes tièdes recouvrèrent, en ce lieu béni, leur ferveur éteinte ou assoupie depuis longtemps ! Que de pécheurs, venus en curieux, ou en ennemis, ou en blasphémateurs peut-être, repartirent convertis et changés !

Les Oblats de Marie furent les instruments dont Dieu se servit pour opérer ces merveilles. Leur zèle infatigable répondit à l'attente des âmes. et s'exerça avec le plus grand succès au service de cette noble cause de la réparation nationale envers la Justice divine.

Sous leur impulsion intelligente, ce mouvement religieux, loin de se ralentir, alla toujours grandissant.

Entre temps, le sommet de la colline s'ouvrait par de larges tranchées,

qu'il fallait, vu le peu de consistance des terrains sous-jacents, creuser jusqu'à plus de trente mètres, pour assurer la solidité des fondations de la future basilique.

A mesure que la pioche des ouvriers s'enfonçait dans le sol, on constatait, avec une douloureuse surprise, qu'à l'intérieur de la montagne s'étageaient des couches successives de marnes, de gypse et de glaise, sur lesquelles il était impossible d'établir, d'une manière inébranlable, les assises du temple. Les calculs démontrèrent, alors, qu'on aurait à enlever trente-cinq mille mètres cubes de terrain friable, et qu'on devrait combler ce vide immense par de la maçonnerie très résistante, composée de meulière et de chaux hydraulique. Entreprise hardie, qui équivalait presque à démolir une montagne de sable, et à la remplacer par une autre de pierres cimentées.

Ces fondations colossales engloutiraient, à elles seules, plusieurs millions.

Devant cette perspective, une inquiétude troublante s'empara des esprits de peu de foi. Ne valait-il pas mieux bâtir ailleurs ? Mais comment abandonner Montmartre, la montagne sainte et tragique, à laquelle, depuis tant de siècles, se rattachaient de si nombreux souvenirs, et pieux et sanglants ?

On persévéra donc dans le premier projet, par un acte de confiance audacieuse, aveugle même envers le Sacré-Cœur.

Dieu le voulait ainsi, afin qu'à des crimes énormes la France repentante opposât une réparation proportionnée.

En venant prier à la chapelle provisoire, les pèlerins apercevaient ce vaste chantier, où des centaines d'ouvriers travaillaient activement, mais, cependant, sans qu'on y entendît jamais un blasphème ou une parole inconvenante.

Dans un véritable gouffre creusé de main d'homme, on descendait constamment des blocs énormes : le granit remplaçait le sable, et, peu à peu, se superposaient les assises gigantesques destinées à soutenir la basilique et ses coupoles.

— Nous bâtissons une montagne, disait, parfois, spirituellement le cardinal Guibert ; mais ce temple de la contrition nationale, élevé à si grands frais, sera Y ex-voto de notre pays. Puissent ces pierres, si chèrement achetées, être le symbole de la fermeté de notre foi. et préparer le divin pardon à la France coupable !

§ 3 Construction du monument.

Chapelains très zélés du sanctuaire, les Oblats ne bornaient pas leurs efforts à l'extension religieuse de l'Œuvre du Vœu national ; ils s'efforcèrent aussi, et avec succès, de lui procurer les ressources indispensables à son entier accomplissement.

Si, chaque année, la caisse du Comité a recueilli plus d'un million, c'est en grande partie à eux qu'on le doit.

Pour susciter des offrandes, ils se faisaient volontiers mendiants. Leurs occupations ininterrompues à la chapelle provisoire, toujours assaillie par des flots de pèlerins, ne leur permettant pas d'aller de porte en porte, ils se multipliaient en envoyant un nombre infini de lettres, et en répandant d'innombrables listes de souscription.

De plus, ils semaient partout des cartes à pointer, dont chaque point correspondait à une légère offrande, tandis que le total représentait la somme de cent vingt ou de trois cents francs. C'était, suivant la grandeur ou l'importance, le prix d'une de ces belles pierres des carrières de Château- Lan don, qui seules devaient entrer dans la bâtisse. Elles constituent, en effet, des matériaux de premier ordre, car elles sont dures comme le granit, se polissent comme le marbre, et blanchissent au contact de l'air.

Tout d'abord, les chapelains se préoccupèrent de combler, aussi rapidement que possible, le vide causé dans la caisse du Comité par la dépense énorme des fondations. Il s'agissait de trouver un millier de personnes assez riches et assez généreuses, pour donner chacune mille francs. Un million, et peut-être davantage, serait ainsi bientôt réalisé. On se mit en campagne, et le résultat désiré fut obtenu.

Puis, ils inaugurèrent le système des piliers, colonnes, eolonnettes, chapelles, etc.. qui appartiendraient à ceux qui auraient versé une somme égale à leur prix. Des paroisses, des communautés, des instituts religieux, de pieuses associations, des familles, s'inscrivirent pour une colonne, un pilier, un autel, une archivolte, un hémicycle, etc. On eut le pilier des malades, celui de la reconnaissance, celui des vocations, ceux de la plume, de la musique, de la poésie, des lauréats, des veuves, «les orphelins, des fiancés, des chasseurs, des étudiants, des pauvres même, etc.

Il y eut aussi les chapelles de l'année, du clergé, de la marine, de la magistrature, de l'agriculture, de la médecine, de l'industrie, des beauxarts, du commerce, etc.

J)e leur CÔté, les diocèses rivalisèrent d'une sainte ambition, pour

obtenir quelques mètres de la future basilique. Poitiers prit à son compte

la chapelle de Sainte-Radegonde ; Tours, celle de Saint-Martin ; Reims, celle de Saint-Rémi ; Coutances, celle de Saint-Michel, etc.

Quelqu'un a défini l'église du Sacré-Cœur : un bouquet de chapelles. La France catholique s'est disputé les fleurs de ce bouquet architectural.

Ces pieuses industries réussirent au delà de toute espérance. Les souscripteurs ne firent pas défaut, et, malgré les obstacles, ils persévérèrent, sans lassitude ni défaillance, durant plus d'un quart de siècle.

Le P. Rey, d'ailleurs, était un quêteur si aimable et si insinuant, que nul ne pouvait lui refuser. Il avait cette foi et cette grâce qui non seulement transportent les montagnes, mais aussi les transforment en lingots d'or.

Persuadé que la charité a toujours ses réserves pour les besoins de l'heure présente, il entrait avec beaucoup de perspicacité dans les idées mêmes des donateurs, et. au moment le plus opportun, il lançait dans le public des appels éloquents, toujours entendus !

Auprès d'une certaine classe qu'il n'aurait pu atteindre lui-même, il se servit, avec beaucoup de sagacité, de Paul Féval, l'illustre romancier nouvellement converti, qui, à sa demande, composa une brochure intitulée : Le Denier du Sacré-Cœur. Elle eut un immense retentissement, pénétra dans les milieux où des écrits d'allure plus mystique ou théologique n'oseraient pas se glisser, et rallia à l'Œuvre une clientèle qu'elle n'aurait pas eue par d'autres moyens.

Nos Frères convers n'étaient pas moins dévoués que les chapelains à cette entreprise, à laquelle ils procurèrent les inépuisables ressources d'un dévouement intelligent et infatigable.

Citons, parmi eux, le si bon Frère Félix Viossat. toujours calme, modeste et souriant. Il mérite assurément de figurer, en première page, sur le livre d'or des plus insignes bienfaiteurs du Vœu national. Cette affirmation ne semblera nullement exagérée, si l'on songe qu'à lui seul il a procuré à l'Œuvre la somme étonnante de cinq cent soixante mille francs ! Plus d'un demi-million, recueilli presque sou par sou, au prix des plus durs sacrifices, d'une patience inlassable et d'une constance au-dessus de tout éloge.

De tels résultats surprenaient le cardinal Guibert lui-même, en le remplissant d'admiration et de reconnaissance.

Dans une de ces conversations familières qu'il se plaisait à renouveler souvent avec les chapelains, il leur dit. un jour, finement :

— Allons ! mes chers Pères, je vois que, si vous savez faire descendre les bénédictions de Montmartre sur Paris, vous savez aussi bien faire monter un fleuve d'or, un vrai Pactole, de Paris à Montmartre !

Il ne fallait rien moins qu'un miracle de ce genre, pour mener à bonne fin l'entreprise colossale de bâtir un monument si grandiose, sur une montagne riche de tant de précieux souvenirs, mais que des études subséquentes avaient démontrée composée de couches si peu consistantes.

La charité vint à bout de tant d'obstacles. En quelques années, on termina non seulement ces fondations gigantesques, mais aussi la crypte, vaste église à trois nefs avec déambulatoire et chapelles rayonnantes. Elle est d'une imposante grandeur, dans sa sévérité, avec ses gros piliers, ses colonnes massives et ses voûtes robustes. La lumière lui vient par des fenêtres géminées, un peu en contre-bas du sol, sur un fossé, ou saut-deloup, large de quatre mètres, creusé autour de la presque totalité de l'édifice. Il en résulte un demi-jour mystérieux, des plus favorables au recueillement.

Six passages la mettent en communication directe avec le saut-de-Joup. dont le mur de soutènement a cinq mètres d'épaisseur, à la base, et huit mètres de hauteur. Elle est, en outre, reliée à l'église supérieure par huit escaliers circulaires et par deux grands escaliers, larges chacun de deux mètres. Ils permettent aux processions de se dérouler majestueusement dans les deux églises à la fois. Si nombreuses que soient les foules, elles peuvent donc s'écouler sans encombre et sans l'appréhension du plus léger accident.

Par ses dimensions et par son élévation qui est de neuf mètres sous clef de voûte, cette crypte est la plus belle qui existe.

Le cardinal Guibert en prit solennellement possession, et y célébra la première messe, le 21 avril 1881. devant les membres du Comité et de nombreux assistants, représentant la France catholique pénitente et dévouée, qui, par ses prières et ses offrandes, tâchait d'obtenir, de l'infinie miséricorde, le pardon de ses fautes et de ses ingratitudes. Cet événement marquait une date importante, dans l'histoire du culte du Sacré-Cœur et dans l'accomplissement du Vœu national.

Peu après, au-dessus de cette crypte monumentale, l'église supérieure commença à s'élancer, superbe et légère. Elle sortait, comme un géant, des entraves de son berceau.

Les processions qui se déroulaient tout autour, caressaient, de leurs lumières agitées par la brise, ses murs qui grandissaient sans cesse et presque à vue d'œil. On devinait, de plus en plus, que la nef principale formerait un magnifique vaisseau. A droite de la porte d'entrée, la chapelle de l'armée ; à gauche, celle de la marine : symbole des deux forces guerrières de la patrie, protégeant la paix du sanctuaire.

En 1885, les six chapelles absidiales qui. dans le déambulatoire, font

cortège à celle de la Sainte Vierge, étaient entièrement achevées, avec leurs parois brodées dans la pierre, sauf les mosaïques des voûtes qui devaient les orner d'un diadème étincelant d'or et de couleurs éclatantes.

Dans la magnifique nef, les grandes fenêtres de la coupole jetteraient non plus de simples lueurs discrètes, comme dans la crypte, mais une lumière abondante, augmentée encore par celle qui passerait à travers les rosaces des petits dômes et les baies latérales.

Plus de dix-neuf millions de francs étaient dépensés en 1888 ; près de vingt-trois millions, deux ans après. Et ce n'était encore que la moitié de la dépense totale !

N'est-il pas remarquable que, pendant un laps de temps si long, chaque mois, avec une surprenante régularité, ait apporté une moyenne de plus de cent mille francs de recettes ?

C'est cette générosité qui a permis de faire de l'église du Sacré-Cœur un chef-d'œuvre de construction, dans lequel n'est entré ni bois d'aucune sorte, ni métal d'aucune espèce. Tout y est pierre, même les conduites d'eau, la crête percée à jour, et les arcs tenant la place de chevrons pour supporter la toiture, dont les tuiles sont d'énormes dalles ne pesant pas moins de trois mille kilogrammes.

Même ceux qui seraient encore portés à critiquer le style adopté par l'architecte, restent stupéfaits devant la hardiesse de ce massif de calcaire. L'édifice semble bâti pour braver tous les orages et toutes les révolutions, à travers les siècles.

§ 4 Les pierres de Montmartre.

Sur ce sujet, la plume si finement taillée du P. de l'Hermite a éerit des pages d'un goût littéraire exquis, dont nous nous reprocherions de ne pas insérer ici quelques extraits. Il serait difficile de mieux dire :

— Quid sibi volunt isti lapides ?... Le pèlerin qui gravit les hauteurs de la butte prédestinée, rencontre, en arrivant sur Le plateau, des blocs énormes de pierre rangés avec ordre le long de la basilique, comme des objets précieux, dans un magasin. Il mesure d'un regard ces niasses arrachées aux carrières du Gâtinais e1 de la Nièvre : il admire leurs proportions, l'art avec Lequel le ciseau a poli leurs angles ou nivelé leurs Lianes,

et sa première impression, après un examen sommaire, se traduit ainsi :

Voici Le dernier convoi de matériaux; avec cela <>n pourra terminer le monument .

Ce n'est qu'une première impression, bientôt corrigée parmi examen plus complet.

Si, en effet, quelques jours après, le pèlerin retourne, son étonnement est grand de trouver la place nette : les pierres ont disparu. Enlevées par

Paris. — Montmartre. — Basilique du Sacré-Cœur. — Le dôme et l'abside.

de puissantes machines, elles font déjà corps avec la construction, où elles ne sont plus qu'un point dans l'ensemble, ou un détail que l'œil distingue à peine.

D'autres pierres viendront demain attendre, sur le chemin de ronde, leur tour d'ascension ; et ainsi successivement, chaque jour, jusqu'à l'achèvement final.

C'est inouï, ce qu'il est entré de pierres dans cette basilique !... Toutes ont leur inscription qui indique leur origine, c'est-à-dire le nom des donateurs : diocèses, paroisses, associations diverses, familles pieuses, individus cachant leur générosité sous le voile de l'anonymat. Ces inscriptions courent le long des murailles blanches de l'édifice qu'elles relèvent d'une teinte sévère. On dirait un livre de luxe, où sont inscrits les documents attestant la dévotion de la France au Sacré-Coeur de Jésus.

Il y a, sur ce mont des Martyrs, les pierres collectives et les pierres qui ne sont que le simple témoignage de la piété individuelle.

En s'entassant avec ordre, les unes sur les autres, elles constituent, à la longue, des chapelles, des piliers, des arceaux. Elles dessinent sur l'horizon les formes de la basilique, et en font ressortir l'élégance et la force. On dirait les phalanges d'un doigt de la main, tellement le raccord et le mouvement de leurs lignes est harmonieux...

Voulez- vous savoir leur histoire ? Quid sibi volunt isti lapides ? Interrogez-les, elles vous répondront.

Celle-ci a été offerte au nom d'un enfant prodigue : elle est la rançon de son âme et le souvenir des larmes de Monique ; celle-là fut envoyée, après quelque grande épreuve noblement supportée, par un cœur généreux, comme un ex-voto destiné à perpétuer sa reconnaissance. Ici, la pierre du guerrier, constellée de ses décorations, comme le fut la poitrine du héros... Là, un bloc taillé dans le vif : c'est l'offrande des vierges du cloître...

Et vous, pierres monumentales, qui marquez la naissance des dômes, ou couronnez le front d'un portail, qui vous plaça à ces hauteurs ? — Ce sont, diriez-vous, des mains sacerdotales qui nous choisirent pour cet honneur...

Et vous, petites pierres, qui dessinez les arêtes de l'édifice et ses lignes les plus délicates, d'où venez-vous ? — Moi. je suis le tribut de la servante chrétienne, de celle qui subvient par son salaire à L'entretien de ses vieux parents, et qui fonda, jadis, en le recueillant sou à sou. le trésor de la Propagation de la Foi.

El vous, encore, pierre fraîchement encadrée dans ce chef-d'œuvre d'architecture, quelle fut l'intention du donateur inconnu qui vous choisit dans la carrière ? .le suis, diriez-vous. Wr-voto d'un malade rendu à la

santé, ou l'action de grâces d'un cour réconcilié avec l'espérance...

Ainsi, guérison des infirmités de l'âme et du corps, actions de grâces, demandes de bienfaits nouveaux, tendres supplications, adorations muettes : pas un sentimenl «pii n'ait sou interprète dans une pierre;

pas une profession, pas un état de l'âme qui ne soient représentés ; pèlerin, voyageur, pécheur, juste, prêtre et laïque, riche et pauvre ; pas un pays, pas une province, pas un diocèse qui ne soit ici présent. La basilique est bien nommée : Basilique du Vœu national, la nation tout entière s'étant levée pour ratifier le Vœu qui la fit sortir de terre, et pour applaudir à la construction de ses murs...

Montez donc, pierres gracieuses, bénites par l'Église ; portez bien haut le nom de Jésus et le souvenir de son Cœur adorable. Que la basilique dont vous êtes l'ornement, et qui vous doit son magnifique vêtement d'architecture, surpasse les monuments profanes de notre civilisation et la cité qui dort à son ombre.

Dites aux générations futures que la France, après cent ans de révolutions, a traversé le Jourdain, et reconquis les frontières de la liberté chrétienne. Dites surtout au monde que la Fille aînée de l'Église a pleuré, et que ses larmes ont ému le Cœur de Celui qui rendit son fils à la veuve de Naïm : Gallia pœnztens et devota.

Dilatez vos nefs, ô basilique superbe, et laissez entrer la foule qui déjà se presse à vos portes : ce sont les enfants de la France rouvrant les yeux aux clartés de la foi et purifiée par son repentir...

"L'édifice spirituel.

Aujourd'hui, Montmartre est universellement connu. Quotidiennement des milliers de visiteurs, attirés par la curiosité ou par la piété, pénètrent sous la coupole majestueuse qui domine Paris. Là, ils contemplent et ils admirent.

Pourtant, il est quelque chose de plus beau que le temple matériel, malgré ses mosaïques brillantes, ses lignes architecturales si bien comprises, ses arcatures, ses cinq dômes flanqués de tourelles, ce qui ne fait pas moins de dix-huit tours s'élevant à l'extérieur.

Ce qu'il y a de plus magnifique à Montmartre, c'est son rayonnement sur la France entière et sur le monde.

Dès les premiers jours, nos Pères y établirent les Associations de la Garde d'honneur, de la Communion réparatrice, de l'Heure sainte, qui toutes bientôt fonctionnèrent à la grande édification des fidèles.

En outre, une Archiconfrérie fut fondée, au mois d'avril 1876. trois mois seulement après l'arrivée des Oblats. Son but est de perpétuer à travers le temps, et d'étendre à travers l'espace, en l'infusant dans toutes les âmes de bonne volonté, la pensée inspiratrice du Vœu national. Elle se propose donc de propager le culte du Sacré-Cœur dans les familles et

dans la société, comme réparation des outrages envers Dieu, et comme gage de la protection céleste sur l'Église et sur la patrie.

Trois mois après son institution, elle comptait déjà cinquante mille membres ; et, douze ans après, plus d'un million.

Mais la merveille de Montmartre, c'est l'adoration perpétuelle du jour et de la nuit, en union avec la France : adoration vraiment ininterrompue et vraiment nationale.

Comment n'être pas frappé d'étonnement. en songeant que. depuis plus d'un quart de siècle, le Saint Sacrement reste exposé, jour et nuit, aux adorations de fervents chrétiens, toujours fidèles à venir déposer, au pied de son autel, le tribut de leurs hommages et de leur réparation ?

Cependant, l'accès de la colline n'est pas commode ! La difficulté augmente encore durant les longues nuits d'hiver. A cette distance et à ces hauteurs, la pluie, le vent, la neige sont de sérieux obstacles.

N'importe ! les adorateurs ne manquent jamais, et c'est alors surtout qu'ils accourent plus nombreux.

Il y a non seulement des adorateurs appartenant à toutes les classes de la société ; mais des pèlerinages nocturnes sont organisés par les paroisses, les communautés religieuses, associations, confréries, etc., de tous les points de Paris, et même de la province. Plus de la moitié des nuits sont retenues d'avance par les cercles, les corps d'État, les diverses oeuvres... On note des nuits sacerdotales, des nuits ouvrières, des nuits militaires, et longtemps on remarqua, chaque année, les nuits réservées aux députés et sénateurs.

Telle qu'elle se pratique à Montmartre, l'adoration est vraiment le laus perennis, la louange ininterrompue et la supplication perpétuelle.

A chaque demi-heure du jour et de la nuit, on récit e une amende honorable au nom de la France. Les listes des intentions recommandées aux prières des assistants sont placées, le soir, sur les marches de l'autel. Elles y restent toute la nuit, sollicitant la clémence du Cœur «le Jésus. Le jour, c'est contre le Tabernacle lui-même qu'on les appuie.

Que de conversions obtenues ! que de vocations affermies ! que de consolations goûtées ! que «le grâces temporelles accordées à la confiance et à la persévérance !...

Mais cela ne suffisait pas encore : il fallait que la France même fut constamment en adoration à Montmartre.

Dans ce but, avec le consentemenl «les évêques el des autres supérieurs ecclésiastiques, les Oblats établirent une grande union adoratrice, embrassant tous les diocèses, avec leurs paroisses, congrégal ions religieuses, confréries, séminaires, collèges, associations, etc.

Les trois cent soixante-cinq jours de l'année furent partagés entre les diverses institutions de chaque diocèse. Un jour et, le plus souvent, une nuit aussi furent assignés à une ou à plusieurs d'entre elles, pour leur adoration diurne et nocturne, au nom de la France, en union avec le sanctuaire de Montmartre.

A cette œuvre déjà si belle de l'adoration devenue vraiment nationale, on ajouta celle de la consécration des individus, des familles, des paroisses, des diocèses au Sacré-Cœur : consécration nationale, elle aussi. Les actes authentiques de ces consécrations collectives, envoyés à Montmartre, devaient y être conservés comme les tables de la nouvelle alliance de Dieu avec son peuple.

Ainsi, parallèlement au temple matériel, mais plus rapidement encore, s'élevait l'édifice spirituel de réparation et d'amour au Sacré-Cœur.

Ce mouvement si consolant ne tarda pas à s'étendre par delà les frontières de la France. Les pèlerins venaient même des nations étrangères. On entendit ainsi, plusieurs fois l'année, à Montmartre, chanter les louanges du Sacré-Cœur en flamand, en espagnol, en italien, en anglais, en allemand, en polonais, etc.

La montagne nationale française tendait ainsi à devenir montagne catholique. De tous côtés, même par delà les mers, les âmes angoissées et les yeux en larmes se tournaient vers elle, dans l'espoir que le salut en descendrait.

Ainsi s'ébauchait comme une immense fédération eucharistique. Au jour où elle serait vraiment universelle, Dieu régnerait dans le monde. Alors, s'accomplirait, autant que c'est possible sur terre, le vœu que, depuis si longtemps, formulent les lèvres humaines : Adveniat regnuin tuum !

Ce sera un éternel honneur, pour la Congrégation des Oblats, d'avoir été choisie, pour commencer une telle entreprise, et de l'avoir conduite, avec un dévouement inlassable, jusqu'à ce degré extraordinaire de développement, malgré mille obstacles réputés insurmontables.

§ G Les Pères T^ey, Giroud, Yenveux, etc.

Parmi les ouvriers de la première heure, le P. Rey, nommé supérieur de la chapelle provisoire dès son ouverture, a droit à une mention spéciale. Un ensemble de qualités rares l'avait désigné, comme naturellement, pour occuper ce poste de confiance.

Dans la force de l'âge, alerte, infatigable au travail, d'un zèle que rien n'arrêtait, habitué déjà, durant neuf ans, à la direction d'une œuvre analogue auprès du tombeau de saint Martin, il réunissait tous les dons de l'intelligence et du cœur nécessaires pour pouvoir assumer, sans imprudence, les graves responsabilités d'une mission si importante, et, vu les circonstances, extrêmement délicate. Il réussit parfaitement, parce qu'il savait allier à la sûreté du coup d'œil et à l'esprit d'initiative, le tact le plus exquis et la souplesse d'une expérience consommée.

Mgr Guibert. qui, se connaissant en hommes, l'avait vivement apprécié à Tours, fut très heureux, quand le P. Fabre. conformément au désir qu'il lui avait exprimé, le transféra à Paris, avec la charge de planter sa tente sur le sommet de la sainte colline arrosée par le sang des Martyrs, et y dresser un trône au Sacré-Cœur.

Nous avons vu comment le succès couronna les efforts du P. Rey et de ses collaborateurs. Toujours prêts à monter en chaire, ils évangélisèrent le flot ininterrompu des pèlerins, toujours avec un heureux à-propos, et de façon à satisfaire les plus difficiles.

Ce qu'on ne saura jamais, c'est la somme de labeur inimaginable que cette mission leur demanda, et le dévouement de tous les instants qu'ils dépensèrent sans compter.

Ils devaient se multiplier, pour faire face à toutes les exigences de la situation.

Tour à tour au confessionnal et en chaire, dans leur cellule ou au milieu des pèlerins, en public et en particulier, dans les correspondances et les conversations, partout et toujours, ils étaient les apôtres du Sacré- Cœur, les propagateurs de sa dévotion, les chargés d'affaire de l'Œuvre du Vœu national.

Après une rude journée d'incessantes occupations, ils devaient s'attarder à leur bureau, une grande partie de la nuit, pour répondre aux innombrables lettres et demandes de renseignements qui affluaient de tous les points de la France.

Comme des amis, justement inquiets de ces saintes imprudences, exprimaient devant le P. Rey la crainte que les plus robustes constitutions ne tinssent pas longtemps à pareil régime, il se contentait de répondre. avec son fin sourire :

— Le Sacré-Cœur y pourvoira !

Assurémenl Le Sacré-Cœur y pourvut par un accroissemenl surnature] de forces, car on ne comprendrait jamais sans cela que les chapelains, dont le nombre était relativemenl restreinl dans les commencements, aient pu fournir une telle somme de travail, < | ni les < ùt naturellement écrasés, eussent-ils été quatre t'ois plus nombreux.

L'un d'eux, le P. Giroud, tombé les armes à la main, après avoir combattu, plusieurs années et sans défaillance, le bon combat, n'avait eu, comme ses confrères, d'autre devise que celle-ci qu'il répétait souvent pour reprendre haleine :

— Au ciel, nous nous reposerons !

Outre la réception des pèlerinages qui se succédaient sans interruption, et dont il fallait préparer soigneusement le programme, deux réunions principales, le matin à neuf heures, et le soir à trois heures, réclamaient le dévouement quotidien des chapelains. A ces moments, la chapelle provisoire d'abord, puis la crypte et la basilique, quand elles furent livrées au culte, se remplissaient d'une assistance recueillie. On faisait, à ces exercices, les prières publiques pour la France, et on lisait la longue liste des recommandations, cris des cœurs affligés vers le Cœur Sacré de Jésus.

A un véritable talent de parole, le P. Rey joignait un tact parfait et un à-propos charmant. Il le montra, cent et cent fois, dans la réception des innombrables pèlerinages, pour lesquels, pris parfois à l'improviste, il trouva toujours le mot que demandaient les circonstances particulières.

Souvent aussi, il eut de superbes envolées qui ravissaient d'admiration les auditeurs, de plus en plus nombreux, et le plus justement exigeants.

Nous en citerons un exemple.

Un jour de grande solennité, se pressaient, dans le sanctuaire, des hommes considérés comme les princes de l'éloquence dans nos Assemblées politiques, tels que MM. Chesnelong, de Mun, Keller, etc. Pendant que le P. Rey parlait du haut de la chaire, ils se regardaient, l'un l'autre, pleins d'admiration pour l'orateur. L'expression de leur visage témoignait de leur ravissement. La sainteté du lieu ne leur permettant pas d'applaudir, de leurs mains, un si beau et si touchant langage, ils s'en dédommageaient par le jeu de leur physionomie, traduisant extérieurement l'émotion dont ils étaient pénétrés.

Mgr Grandin et le P. Soullier. assistant général, se trouvaient à la cérémonie. Revenu à la sacristie, celui-ci ne put s'empêcher de dire à l'évêque missionnaire :

— En de telles circonstances, comment ne pas se sentir fier d'être Oblat ?...

Très distingué aussi, sous ce rapport, était le P. Giroud, qui, originaire de l'archidiocèse de Besançon et prêtre avant son entrée au noviciat, fut, pendant quatre ans, le compagnon intime de l'illustre Mgr Mermillod, évêque de Genève et plus tard cardinal.

Dans ce contact ordinaire avec le célèbre orateur, il avait développé merveilleusement les qualités brillantes qu'il tenait lui-même de la nature.

Intelligence cultivée, il unissait à une piété sacerdotale solide et éclairée des habitudes de bon ton, une exquise urbanité et une amabilité grave qui lui gagnaient tous les cœurs.

En chaire, il apparaissait avec cette auréole de qualités extérieures qui captivent, tout d'abord, la sympathie de l'auditoire.

Peu à peu. son visage s'animait, s'illuminant des flammes que pro-

Paris. - Montmartre.

Maison des Pères Chapelains «le la basilique. ■ — Façade sur le jardin.

jetaient ses yeux. Grâce à sa voix claire, sonore, graduée dans ses inflexions, el comme rythmée, il pouvait se l'aire entendre dans les ]>lus vastes nefs. Sa diction remarquablement nette et vigoureusement accentuée, devenait surtout émouvante et chaude, lorsqu'il en arrivait aux exhortations pratiques, découlan 1 de son sujet.

On ne peut nier qu'il ne fût un prédicateur de talent.

Non moins appréciée était sa direction au confessionnal, où il devait, chaque jour, passer de longues heures, tant furent nombreux les pénitents de toutes hs classes de la soeide qui lui donnèrent leur entière confiance,

et la lui continuèrent jusqu'à s;i nioil : prêtres de Paris et <1<- la banlieue.

religieux «t religieuses, magistrats e1 militaires, dames du monde el femmes

du peuple, jeunes gens et jeunes filles. A tous, il savait dire le mot qui convenait à leur situation spéciale. Innombrables sont ceux et celles qu'il a confirmés dans le bien, ou retirés du mal.

Vn saint, à la fois doux et austère, tel était le P. Yenveux. qui, dès la première heure, fut également collaborateur du P. Rey. On ne pouvait le voir, sans être saisi de respect et sans éprouver le désir de devenir meilleur. L'impression qu'il laissait à tous ceux qui l'approchaient, était celle d'une âme totalement plongée en Dieu, et qui, n'ayant plus de terrestre qu'un corps amaigri par les jeûnes et les macérations, apparaissait, à travers cette enveloppe transparente, toute imprégnée de la Divinité.

Aussi les pèlerins ne tardèrent pas à l'appeler « le Saint de Montmartre », et ce nom lui resta.

Quoique extraordinairement détaché du monde et les yeux constamment baissés, on se demanda, plusieurs fois, et non sans motif, s'il n'avait pas le don de seconde vue, tant étaient frappantes ses intuitions. On aurait dit que, même sans leur accorder un regard, il lisait dans la conscience de ses interlocuteurs.

— Sa conversation complétait merveilleusement sa physionomie, écrivait M. François Veuillot. dans l'Univers du 5 novembre 1903, peu après la mort du fervent Oblat. Une seule pensée la remplissait : la pensée du Sacré-Cœur de Jésus. Le pieux chapelain s'était voué, corps et âme, à la dévotion du Sacré-Cœur. Il ne pouvait parler d'autre chose. Il y ramenait sans effort et naturellement tous les entretiens, comme au centre et au foyer de toutes les questions. Et, néanmoins, l'esprit le plus froid, le plus indifférent, le moins ouvert aux choses d'en haut, l'eût écouté longuement, sans lassitude et sans ennui : si réchauffante était la flamme intérieure qui animait doucement ses paroles ; si lumineuses les clartés limpides qui s'en épanouissaient ! Sa voix affaiblie s'affermissait ; le feu caché qui brûlait en son âme. allumait comme un rayonnement sur la pâleur de ses joues creuses. On s'imprégnait de ses conseils avec vénération, et, rien qu'à l'entendre, on se sentait meilleur.

A ce témoignage, ajoutons celui de M. le chanoine Laplace. directeur de la Garde d'honneur :

— Voici plus de vingt ans que les pèlerins de Montmartre ont remarque, parmi les zélés religieux qui se sont succédé au service de la basilique depuis sa fondation, la douce et impressionnante figure du P. Yenveux. Sous ses traits émaciés. dans son air recueilli et dans toute la démarche humble et modeste de sa personne, on devinait le mystère d'une âme sainte, tout entière au bon Dieu. Et, quand on l'approchait, quand- on l'entendait parler un moment, il y avait, dans tout ce qu'il

disait, tant d'esprit surnaturel, d'élévation, de douceur, de délicatesse, et, en même temps, de touchante simplicité, que l'on ne pouvait se défendre d'un sentiment intime, qui se traduisait, à la première occasion, par cette parole : c'est un saint !

Dans son humilité, et malgré son désir de s'effacer constamment, il exerça une influence prépondérante dans l'épanouissement des œuvres de Montmartre. On ne saurait, dit son historien, lui reprocher d'avoir épargné ses forces dans une sorte d'inepte quiétude. Quelle intensité d'action ! Inouï ce qu'il lui a fallu d'activité, pour fournir une pareille somme de labeur quotidien !

Il publia de nombreux ouvrages, tous sur le Sacré-Cœur. Pour les composer, il travailla une grande partie des nuits, et presque toujours à genoux !...

Qu'on juge de la fatigue, simplement par la nomenclature de ces ouvrages : Le Règne du Cœur de Jésus, ou la Doctrine complète de la Bienheureuse M argue rite- Marie sur la dévotion au Sacré-Cœur, cinq volumes formant un total de trois mille pages environ ; Trésor spirituel de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, deux volumes comprenant près de dix-huit cents pages ; Catéchisme de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, d'après la Bienheureuse Marguerite- Marie, trois cents pages ; Les Apôtres du Sacré- Cœur de Jésus, etc.

Ces ouvrages considérables qui supposent d'immenses recherches, eurent un grand succès.

En peu de temps, plus de douze mille exemplaires du Règne du Cœur de Jésus, c'est-à-dire plus de soixante mille volumes s'écoulèrent. Traduit en plusieurs langues et répandu dans tout l'univers, il reçut l'approbation de plus de quatre cents évêques. Jamais livre ne recueillit une telle moisson d'éloges. Le clergé l'apprécia vivement, car il y trouva une mine inépuisable d'instructions doctrinales et pratiques. Les fidèles y apprennent les moyens d'aller plus sûrement à Dieu, et les âmes consacrées, ceux d'acquérir la perfection la plus haute. C'est comme une somme théologique de l'enseignement le plus autorisé sur le Sacré Cœur.

Quarante mille exemplairs du grand Catéchisme de la dévotion au Sacré-Cœur s'écoulèrenl aussi, en moins d'une année

dla fait donc, seulement pour l'édition française de ces deux ouvrages, plus de cent mille exemplaires, jetés, presque en même temps, a travers le monde, pour y propager le culte du Sacré-Cœur.

Il faut ajouter a cela une volumineuse correspondance adressée non

seulement <n France, mais aussi dans les pays étrangers.

(<• ministère du P. Yenveux, on en jugera par ce simple exposé,

s'étendait fort au loin.

Au confessionnal, il n'excellait pas moins à guider les âmes. Dès ses premières paroles, on s'apercevait qu'on avait affaire à un saint, et l'on prêtait une oreille attentive à ses conseils.

Ceux qui ne savaient pas son nom, l'appelaient"' le Saint de Montmartre » ; et ceux qui le connaissaient, admirant de plus en plus son incomparable mérite, lui décernaient le même titre.

Sa biographie a été écrite, avec beaucoup de talent, par un de ses confrères qui a vécu plusieurs années avec lui. Elle est des plus intéressantes et des plus édifiantes (1).

Que de noms, maintenant, il nous faudrait citer à la suite de ceux qui précèdent !

A mesure que, vu le développement du champ d'action, la tâche devenait plus accablante pour les chapelains de la première heure, on devait leur adjoindre des confrères pour les aider.

Ne pouvant faire ici, même dans des limites restreintes, la biographie de chacun d'eux, il nous suffira de dire que tous se montrèrent dignes d'être associés à une œuvre si bien commencée. Ils se dévouèrent avec la même abnégation, et leur ministère fut visiblement béni de Dieu.

— A les regarder dans leur ensemble, écrivait M. François Veuillot, dans F Univers du 29 mai 1903, on peut bien affirmer, sans diminuer aucune autre congrégation, que peu de religieux se trouvaient aussi bien préparés que les Oblats à la mission qui leur était dévolue, sur les hauteurs de Montmartre. Apôtres pleins de flamme et de persévérance, prédicateurs entraînants et pieux, organisateurs solides et avisés, meneurs de foules et créateurs d'œuvres, ils possédaient toutes les qualités nécessaires à l'établissement, au maintien et au progrès de ce grand pèlerinage. Aussi l'expérience a-t-elle justifié le choix qu'on fit d'eux dès le principe, et l'opinion publique l'a ratifié. C'est bien à eux qu'est due cette merveilleuse campagne qui a groupé la France entière autour du sanctuaire de Montmartre, et qui, de ce sanctuaire, a fait vraiment, par son influence autant que par son origine et son but, le temple national. Ils garderont à jamais la gloire (et les catholiques ne l'oublieront pas) d'avoir créé une œuvre de cette importance.

La butte de Montmartre, naguère si mal famée et boulevard récent de l'insurrection, avait été, jusqu'à l'arrivée des Oblats. habitée par une population rcfractaire à toute idée religieuse. Quand le P. Rey et ses

(1) Cf. R. P. Thiriet, Un apôtre du Sacré-Cœur, le Père Yenveux, Oblat tic Marie Immaculée, in 12, Paris, 1904. On lira aussi avec plaisir et profit, la Vie du Père Rey, par le R. P. Baffie, O. M. I., in-12, Paris. 1913.

confrères se furent installés dans la modeste maison restée debout à côté de la chapelle provisoire, ils ne purent, d'abord, guère s'aventurer dans les rues avoisinantes, sans rencontrer quelques-unes de ces physionomies abjectes, marquées de l'empreinte du vice, et que l'aspect d'une soutane mettait aussitôt en fureur.

Plus d'une fois, d'ailleurs, on rappela, d'une manière sensible, aux courageux religieux, que leur présence n'était pas agréable aux gens de l'endroit. De temps en temps, des pierres lancées avec violence fracturaient leurs vitres ; une fois même, des balles de revolver pénétrèrent dans le réfectoire ; souvent des cris hostiles retentirent sous leurs fenêtres, le jour et la nuit.

Les processions qui se déroulaient depuis la chapelle jusqu'à l'emplacement des travaux, furent, d'abord, pour les Montmartrois, un objet de curiosité railleuse ; puis, elles leur plurent ; mais surtout ils furent stu] téfaits de voir des phalanges d'hommes prier et chanter des cantiques pieux. Jamais ils n'avaient assisté à des manifestations de foi aussi saisissantes. L'impression salutaire qui en résulta, porta des fruits.

Hostiles à l'oeuvre d'abord, ils la considérèrent ensuite d'un air plus sympathique. Comment nier, en outre, que tout le quartier lui devait un accroissement notable de prospérité matérielle ? Les loyers augmentaient de prix ; les terrains triplaient de valeur, et le passage de tant d'étrangers ne s'effectuait pas sans apporter des bénéfices de plus d'un genre.

Peu à peu, la butte se transformait à tous les points de vue. De vastes édifices se dressaient dans les environs de la basilique, témoignant d'un immense progrès matériel, et le peuple se réconciliait avec les idées religieuses. Les générations nouvelles accentuèrent cette orientation des esprits vers le bien, et maintenant les Montmartrois souvent se pressent en foule autour de la chaire chrétienne, dans cette basilique dont ils sont fiers. Même sous ce rapport, l'action des Oblats fut des plus efficaces.

Un des moyens qu'ils employèrent pour obtenir ce résultai désirable, fut l'institution d'un cercle catholique pour 1rs hommes et les jeunes gens.

Certes! cène fut pas sans peine qu'ils y réussirent . Mille obstacles surgirent, comme il s'en produit toujours devant les œuvres voulues par Dieu.

Plus d'une fois, l'orage menaça de détruire, en quelques instants, ce qu'on avait fondé et maintenu au prix des plus rudes efforts et «les plus durs sacrifiées ; mais ensuite le ciel se rassérénait, et les rayons <le l'espérance succédaient aux moments d'angoisse.

Par ce cercle, beaucoup de bien l'ut opéré. Ses membres, devenus

d'excellents chrétiens, s'adonnaient à l'apostolat du bon exemple et même à celui de la parole. Que de pécheurs par leur soin ramenés à Dieu ! Que de familles réhabilitées ! Que de malades assistés à la dernière heure et préparés au redoutable passage du temps à l'éternité !

Sans le cercle, la butte de Montmartre n'aurait pas si rapidement subi cette transformation religieuse et sociale, qui étonna si profondément ceux qui furent à même de la constater !

Ses membres ne contribuèrent pas peu aussi à rehausser l'éclat des cérémonies dans la basilique, dont ils furent les gardiens fidèles. Leur fanfare, en outre, apportait à toutes les fêtes une note d'enthousiasme et de vigueur qui plaisait aux grandes foules.

A cette même fin, dès l'année qui suivit l'ouverture de la chapelle provisoire, les Oblats créèrent une maîtrise, le 8 septembre 1877.

Cette oeuvre prospéra ; mais l'organisation, à l'origine, ne fut pas des plus faciles. Comment trouver, alors, à Montmartre, des parents qui consentissent à confier leurs enfants à des religieux ?.. Puis, dans quel local les réunir ?...

Grâce au savoir-faire du P. Rey et aux ressources inépuisables de son ingéniosité, tous les obstacles disparurent. La maîtrise commença avec cinq petits Montmartrois. Un peu plus tard, une centaine y recevaient une bonne éducation et une instruction solide.

Par leur intermédiaire, il devenait plus facile d'atteindre les parents, et ainsi les conversions se multiplièrent.

En outre, si utile pour les chants dans la basilique, cette institution fut une pépinière de vrais chrétiens, de prêtres et de missionnaires.

Tant d'oeuvres qui demandaient une intensité d'action peu commune et des efforts constamment renouvelés, ne suffisaient pas encore au zèle des Oblats de Montmartre.

Pour n'être pas trop incomplet, nous devons mentionner, au moins, leurs prédications au dehors.

La simple nomenclature de leurs travaux apostoliques nous prendrait de longues pages. Depuis Notre-Dame de Paris et les grandes chaires de la capitale, il nous faudrait les suivre jusque dans celles de la banlieue et aux plus humbles bourgades de la campagne, pour noter le chiffre très élevé de carêmes, de retraites paroissiales et de missions qu'ils donnèrent.

Se faisant tout à tous, ils prêchèrent partout le règne du Christ Jésus, érigeant partout des confréries, et groupant les hommes autour du drapeau du Sacré-Cœur.

Dans ces milieux si divers où ils exercèrent le ministère de la parole.

aussi bien dans les retraites au clergé de nombreux diocèses que parmi les enfants de la première communion, au sein des communautés religieuses comme au centre des populations ouvrières, ils virent se réaliser toujours la consolante promesse du divin Maître :

— Aux prêtres qui annonceront les merveilles de mon Cœur Sacré, j'accorderai un succès merveilleux et le talent de toucher même les cœurs les plus endurcis.

Aussi, pour faire face aux demandes qu'on leur adressait de presque tous les diocèses, les Oblats, chapelains de Montmartre, auraient dû avoir auprès d'eux une vingtaine de leurs confrères, occupés uniquement à ces prédications au dehors.

§ 7 .Le P. Voir in.

En 1885, la santé du P. Rey, surmenée par un travail immense, incessant et au-dessus des forces humaines, avait subi une telle altération, que le R. P. Fabre jugea prudent de lui donner, avec un peu de repos, une autre charge moins incompatible avec l'épuisement de ses forces physiques. Il le nomma provincial de notre province du Nord de la France.

■ — Tous ceux qui connaissent le P. Rey, disait, à ce propos, le Bulletin du Vœu national, dans son numéro du 10 mai, savent bien que cet apôtre du Sacré-Cœur, dans sa nouvelle position, continuera, par son influence et ses relations, à promouvoir la grande entreprise commencée... Ce n'est pas sans une vive peine que nous le voyons s'éloigner de nous, pour quelque temps au moins ; et nous espérons que sa santé se rétablira assez promptement, pour qu'il puisse encore apporter son concours aux derniers travaux de la basilique.

La grande piété, l'activité, l'expérience de son successeur, continuait le rédacteur du Bulletin, sont un sûr garant que l'Œuvre ne souffrira pas de cette douloureuse séparation.

Celui que l'obéissance appelait à remplacer le P. Rey, méritait ces .'■|<.<r< s. <t il sut les justifier. Homme de dévouement, le P. Voirin, cependant, n'accepta pas, de gaîté de cœur, cette lourde charge-: non |>;is qu*il redoutât la fatigue qu'elle lui imposerait : niais parce qu'il savait qu'elle exigerait des qualités plus qu'ordinaires.

Religieux éminent, très distingué de sa personne, même par les dons extérieurs et l'habitude du monde, il possédait ces qualités. Pendant \< ^ huit années qu'il passa à Montmartre, jusqu'à sa nomination à la charge d'assistant général, il se montra ;'i la hauteur de la tâche

Par la parole et par la pluinc. il propagea le culte du Sacrc-Cuur. et

procura au Vœu national des sympathies nouvelles avec d'abondantes ressources.

Non seulement il maintint toutes les œuvres créées avant lui. mais il les développa, surtout celle de l'adoration perpétuelle diurne et nocturne. qui prit, alors, cet extraordinaire accroissement qui étonne encore aujourd'hui.

Pour atteindre ce but, il se dépensa sans mesure, ne comptant jamais

Le P. Yoirin.

avec ses forces. De plus, il pria et fit prier. A ces ferventes supplications, il ajouta de nombreuses pénitences corporelles qu'il s'imposait, surtout le cilice. Ce secret qui nous a été dévoilé par un de ses plus zélés auxiliaires. caractérise parfaitement son genre d'apostolat, et nous explique le réel succès de son ministère.

Son rapport au Congrès eucharistique international tenu à Paris, au mois de juillet 1888 , fut très remarqué. Il y avait à cette réunion des représentants les plus notables de toutes les nations catholiques : France. Italie, Espagne, Suisse, Allemagne. Belgique. Hollande, Angleterre.

Plusieurs aussi étaient venus de l'Asie, de l'Afrique et des deux Amériques.

Devant cet auditoire choisi, le P. Voirin parla éloquemment de l'adoration perpétuelle, réparatrice et nationale, établie à Montmartre.

Deux ans après, il reparaissait au Congrès eucharistique d'Anvers. Il y lut un rapport très intéressant sur les moyens de travailler efficacement à l'extension, dans le monde entier, du règne du Sacré-Cœur de Jésus.

Il émit le vœu que le Congrès, avant de se séparer, constituât un comité international, dont les membres s'occuperaient de former, dans leur pays respectif, d'autres comités chargés de promouvoir les intérêts du règne social du Sacré-Cœur : d'abord, par l'érection, dans chaque nation catholique, d'un temple national au Sacré-Cœur de Jésus ; puis, par la diffusion intense des images du Sacré-Cœur, surtout dans les maisons des riches, selon le désir formel exprimé par Notre-Seigneur luimême ; enfin, en attendant que chaque nation plaçât l'image du Sacré- Cœur sur le drapeau national, par l'invitation à toutes les corporations catholiques, ouvrières, industrielles, commerciales, artistiques et autres, de le mettre sur leurs bannières et leurs étendards.

— - Pourquoi, s'écria-t-il, les peuples catholiques n'établiraient-ils pas, à leur tour, une adoration nationale ? C'est bien, là, Messieurs, il me semble, le rêve caressé par notre piété à tous : voir tous les peuples agenouillés, comme une garde d'honneur, autour du Thabor eucharistique louant, dans un saint enthousiasme, l'amour et les miséricordes infinies de notre Dieu !

Quand cela se fera-t-il ? me dites-vous. Messieurs, avons-nous besoin que ceux qui sont 'à la tête de nos gouvernements respectifs prennent l'initiative d'un tel projet ? Que la pensée soit proposée au peuple : qu'une date soit choisie, où Notre-Seigneur paraisse sur son autel, et. connue aux jours de nos grandes manifestations religieuses, nous aurons des foules immenses, pour acclamer la majesté eucharistique. Ainsi, nous aurons fait un plébiscite incomparable à la gloire du Sacré-Cœur.

L'œuvre si importante que nous avons commencée à Montmartre, nous voudrions la voir établie dans chaque nation catholique... Dans le monde entier, alors, aurait lieu l'adoration réparatrice. Ne serait-ce |>as le moyen de fonder le royaume universel du Sacré-Cœur ?

Que ce plan puisse se réaliser, nous osons l'affirmer. Sans doute, les difficultés et les obstacles sont prédits par le Sacré-Cœur lui-même...

il y a deux siècles !... Mus. si des omhles menaçantes se dressent devant

nous, les paroles de Jésus : Je régnerai, malgré Satan el sis suppôts . nous remplissent d'une invincible espérance...

C'est à toutes les nations catholiques que le Sacré-Cœur demande un temple ; c'est au milieu de chacune d'elles que Jésus veut régner sur des enfants soumis et consacrés à son service. Il veut voir son signe glorieux sur le drapeau de tous les peuples, et faire de tous le royaume de son divin Cœur.

Puisse-t-il venir bientôt, Messieurs, le jour béni où tomberont les barrières élevées par l'intérêt et les passions humaines !... Que les hommes, s'aimant vraiment comme des frères, s'embrassent dans le Cœur de Jésus, également connu, aimé et servi par tous ! Fiat ! Fiat !

Si le vœu exprimé par le P. Voirin à la fin de son remarquable rapport, devenait une réalité, que de questions sociales, épineuses et grosses d'orages, seraient définitivement tranchées à la grande satisfaction de tous ! Oui, alors, la guerre, source de tant de fléaux, ne serait plus possible entre peuples, et la paix universelle enrichirait le monde de ses ineffables bienfaits.

Mais cela est trop beau pour la terre !... Seul, le ciel est le royaume de l'universelle charité et de la paix éternelle !...

Comme nous aurons l'occasion de le raconter plus tard, les belles œuvres dont nous venons de parler, furent, durant les années suivantes, continuées et développées par le R. P. Jean-Baptiste Lemius, et, après lui, par le R. P. Edmond Thiriet, secondés, l'un et l'autre, par de nombreux Oblats, leurs collaborateurs intelligents et dévoués.

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