CHAPITRE XI
Au Sault-Saint-Louis (Caughnawagha)
Le P. Antoine.
De la puissante et sanguinaire nation des Iroquois, autrefois si redoutée et dominatrice des régions qui entourent le lac Champlain, subsistaient plusieurs milliers de survivants, à deux lieues en amont de Montréal, sur la rive droite du Saint-Laurent, auprès des rapides de Lachine. A cet endroit, le fleuve, après avoir considérablement écarté ses bords pour former le beau lac Saint-Louis, large de treize à quatorze kilomètres et long d'une vingtaine, se resserre et glisse avec une vitesse vertigineuse. Ce spectacle est des plus impressionnants. De là le nom donné à ce site très agréable : Caughnawagha, dérivé du mot iroquois Kahnawake, qui signifie « rapide ». On l'appelait aussi le Sault-Saint-Louis.
Convertis au christianisme depuis plusieurs générations, ces descendants des anciens maîtres de la contrée gardaient, cependant, en partie, les mœurs farouches de leurs ancêtres.
Le premier Oblat que l'obéissance envoya auprès d'eux, devait, dans la suite, comme supérieur de la maison de Montréal et provincial du Canada, acquérir une réputation qui lui attira l'estime et la confiance de tous : laïques et prêtres ; sentiments si universels et si profonds, qu'ils ne s'atténuèrent pas, malgré l'éloignement et la distance. Quand, trentesix ans plus tard, devenu assistant général, il résidait à Paris, très nombreuses étaient les visites qu'il recevait des Canadiens, de passage en France.
Un jour, une grande dame vint d'Amérique, uniquement pour le consulter.
Après une traversée à toute vapeur sur un luxueux paquebot, elle débarque au Havre, et, sans s'arrêter une minute, monte dans l'express pour Paris.
Aussitôt à la gare Saint-Lazare, affairée, impatiente, s'irritant du moindre retard, elle se précipite vers le premier employé qu'elle aperçoit sur le quai, au milieu d'une foule énorme de voyageurs allant et courant dans tous les sens.
— L'adresse du P. Antoine, s'il vous plaît. Je suis partie si promptement (lUC je n'ai pas eu le temps de la prendre. Dites vite, je suis très pressée...
Interloqué, l'employé répond nonehalamment :
— Le P. Antoine ?... connais pas !
— Comment ? Vous ne connaissez pas le P. Antoine ?... C'est inadmissible ! Mais qui donc ne connaît pas le P. Antoine !... Au Canada, chacun le connaît !
— Songez, Madame, que Paris a trois millions d"Iial)itants. Dans ces conditions, on peut être excusable de ne pas connaître un simple individu.
— Qu'entends-je ?... Le P. Antoine un simple individu !... Est-il permis de parler de la sorte !... Oh ! ces Français !... Xe pas connaître le P. Antoine !... Vraiment, je n'aurais jamais cru la chose possible !... Et Paris se prétend la Ville-Lumière !... En Américpie, nous sommes plus a^■ancés !... Que ces vieux pays sont donc en retard !...
Petit, sec, ner\eux. toujours en mouvement, l'œil encore vit, même quand il était plus que septuagénaire, le P. Antoine gardait un sou\-enir ineffaçable de ses commencements d'apostolat dans le Nouveau-Monde.
La plupart des histoires qu'il aimait à nous raconter, durant les récréations, à la maison générale de Paris, débutaient presque invarial)lement par cette phrase sacramentelle :
— Quand j'étais chez les L-oc[Uois !...
C'est que (pour nous servir d'vme expression peu académique) il en avait réellement vu « de toutes les couleurs » à Caughnawagha.
D'abord, il avait failli faire naufrage, avant d'arriver.
Devinant, sans doute, le bien que le zélé Missionnaire opérerait parmi ces sauvages, autrefois si féroces et encore si enclins à la colère, le démon essaya de l'ensevelir dans les flots de l'Atlantique.
Lorsque Mgr de Mazenod le croyait déjà à destination, il reçut de lui une lettre du 28 décembre 1850, datée de Plymouth. lui apprenant que, durant trois ou quatre semaines, une série d'ouragans avaient conduit le voyageur (( à deux doigts du trépas ».
Dans la nuit du 21 au 22 novembre, la tourmente atteignit son paroxysme. Des vagues, hautes comme des montagnes, déferlaient à chaque instant contre le na\are, et le secouaient comme tm fétu de paille. L'une d'elles, plus grosse que les autres, en tombant de tout son poids sur le pont, l'entr'ouvrit sur une longueur d'une dizaine de mètres, arracha les canots suspendus à des crampons de fer. et les réduisit en miettes, envahit la cuisine, les cabines et la cale, brisa tous les tonneaux.
AU SAULT-SAIXT-LOUIS (CAUGHXAWAGHA)
défonça une autre partie du pont, et entraîna deux matelots qui disparurent, sans qu'il lût possible de leur porter secours.
D'un bond, le P. Antoine s'élança de sa cabine jusque sin- le pont supérieur, aux trois quarts démoli, tandis que le navire semblait couler à pic dans l'abîme béant.
Ayant aperçu le capitaine sur la dunette, il lui demanda, en tâchant de dominer les mugissements de la rafale :
Le P. Antoine.
— Y a-t-il encore quelques chances de salut ?
Un geste de désespoir tut la seule réponse.
Tous pensaient que leur dernière heure sonnait.
En ce moment terrible, le jeune P. Antoine, ordonné prêtre depuis quelques mois à peine, ne perdit pas la présence d'esprit. Il parcourut les divers groupes de passagers, tous plongés dans la consternation la plus profonde, les exhorta à la résignation chrétienne, les engagea à faire leur acte de contrition et à offrir à Dievi leur sacrifice ; puis, il leur donna l'absolution.
122 AU CAXADA
Pendant ini jour et une nuit, on resta ainsi entre la vie et la mort .
Le lendemain, la tempête se calma un peu; le navire, à moitié submergé, se tenait à la surface comme par miracle, mais n'obéissait plus au gouvernail. Et l'on se trouvait presque sans provisions, les vagues ayant tout emporté ou avarié... Douleur plus poignante encore, on manquait absolument d'eau potable ! Qu'allait-on devenir, ainsi dénués, au milieu de l'océan, à deux ou trois mille kilomètres de toute terre habitée ?...
Heureusement, la pluie tomba. On se hâta d'en recueillir le plus possible dans des seaux, des plats, des assiettes, des ustensiles de toute sorte. La quantité fut, cependant, tellement insuffisante, que le capitaine décréta de mettre tout son monde à la ration. Il en faisait distribuer à chacim deux verres par jour : juste assez pour ne pas mourir de soif.
Entre temps, les vents contraires repoussaient vers l'Europe le navire désemparé.
Durant un mois entier, ce furent des angoisses de tout genre, et sans cesse renaissantes. On distingua, enfin, les côtes de l'Angleterre, et, le soir du 21 décembre, on abordait à Plymouth.
Tant de souffrances et de périls n'avaient pas découragé le P. Antoine. 11 n'en était que plus enflammé de zèle.
— Ah ! qu'il me tarde d'arriver auprès des Iroquois, écrivait-il à Mgr de Mazenod. Ni les dangers, ni les privations extraordinaires que nous avons subies, n'ont affaibli en rien ce désir ardent que j'ai, depuis si longtemps, de me dévouer, corps et âme, au service de ces malheureux.
Les ouvriers employèrent six semaines d'un travail continu, pour réparer le navire. On repartit, le 15 février 1851 ; mais on se vit bientôt rejeté vers les côtes du Portugal, et jusqu'aux Açores. Puis, s'éleva une formidable tempête qui ne dura pas moins de huit jours, et ne s'apaisa, quelques heures, que pour recommencer avec plus de force. Le 23 avril seulement, six mois après son départ de Marseille, le Missionnaire débarquait à New- York.
A propos de ce voN-age si mouvementé, le vénéré Fondateur écrivait au P. Casimir Aubert :
— Quelle traversée ont faite ces pauvres enfants 1... Quant au P. Antoine, ce n'est ni la vaillance, ni la présence d'esprit qui lui manquent, et moins encore le zèle et la bonne volonté. Il a été admirable !... C'est dommage d'enfouir vm pareil sujet dans un village d'affreux sauvages !... J'espère qu'on ne l'y laissera pas.
AU SAULT-SAixT-Lorrs (caughxawagha) 123
Chez les Iroquois.
Durant la première moitié du xix^ siècle, plusieurs prêtres séculiers s'étaient succédé auprès d'eux, pour leur procurer les secours spirituels. Le dernier, M. Marcoux, leur pasteur très dévoué pendant plus de trente ans, sentant ses forces décliner, désirait voir, avant de mourir, sa mission confiée aux Oblats. Les Iroquois ne le souhaitaient pas moins, et ils adressèrent une curieuse supplique à ^\.gv de Mazenod, pour obtenir que l'un de ses Religieux devînt leur père.
Dès qu'ils surent que levu' demande était agréée, ils ne se possédèrent plus de joie. A Tarrivce du P. Antoine, l'allégresse fut à son comble. Tout riiiver. ils a\ aient prié })our lui. Ayant appris le danger couru, pendant le voyage sur l'océan, par celui qu'ils appelaient de leurs vœux, ils ne se lassaient pas de le contempler.
Dans leur impatience, une soixantaine étaient allés à sa rencontre, en canots, jusqu'à Montréal. Un cortège triomphal s'organisa à travers le fleuve.
Au débarcadère, la colonie entière attendait. Ce furent, de toutes parts, de grands saints, de profondes révérences, d'énergiques serrements de mains. Plusieurs de ces sauvages savaient quelques mots de français, et leur visage exprimait combien ils étaient fiers de faire parade de leur science. Le P. Antoine ne savait encore que quelques mots d'iroquois. A défaut de paroles, les gestes traduisaient sa pensée. On se comprit, et chacun fut content de cette première entrevue.
Ces sentiments persévérèrent. Quatre mois après, le P. Antoine écrivait aux scolastiques de Marseille, le 10 septembre 1831 :
— Je suis loin de me déplaire au Sault-Saint-Louis. Le pays est magnifique. Le majestueux fleuve Saint-Laurent passe sous nos fenêtres. Nous habitons une vaste et belle maison bâtie sous le règne de Louis XIV. On ne saurait trouver de position plus ra^^ssante. Le R. P. Tempier qui ^-ient d'achever la visite canonique du Canada, vous en parlera longuement. Mettez-le sur cet article, et vous verrez. Il ne tarit pas. Il veut que, dans quelques années, nous ayons, là, une Communauté nombreuse, et même un no^'iciat. Si ce dessein se réalise, comme les sauvages seront contents ! Ils aiment beaucou}) les Oblats. Pour quelle raison ? Malgré votre incontestable perspicacité, je gage que vous ne la devineriez pas. C'est que les Oblats sont des Robes noires portant sur leur poitrine la croix, comme leur ijetit Père. C'est ainsi qu'ils m'appellent affectueusement : le petit Père, Kenni Kaniseraah ! Quel mot harmonieux.
n\'st-('c |)as ? Vous le voyez, j'ai du succès, car tout nouveau, tout beau Ils sont l'ous (le moi... sans aucun mérite de ma part. Quoi qu'il en soit, je vous assure (]ue le II. P. Tempier ne se fût pas présenté sans danger sur leur territoire, s'il leur avait repris leur petit Père. Sans autre forhie de procès, ils lui auraient fait faire le plongeon dans le Saint-Laureut. Voilà mes admirateurs... Doux agneaux !...
Un instant, en effet, on avait pensé à renvoyer à plus tard l'installatioii du P. Antoine, au Sault-Saint-Louis. A cette nouvelle, grand émoi parmi les sau^'ages. Caughnawagha est en révolution. Ambassades sur ambassades sont envoyées à l'évêché, et au Visiteur des Oblats, représentant du Supérieur général. Jamais, dans la ville épiscopale, on ne vit autant d'Iroquois. Et il ne leur suffisait pas d'y paraître : ils criaient, discutaient, gesticulaient, demandant à l'autorité diocésaine et au P, Tempier les motifs de ce retard offensant, inexplicable, inadmissible. Aucune raison ne ]:)ou\ait les convaincre.
— lîien ne presse, leur disait-on, puisque M. Marcoux non seulement vit encore, mais jouit de la santé. Pendant tant d'années, il vous a évangélisés ; il parle si bien votre langue !... Quand il sera malade, le P. Antoine viendra l'aider ; puis, il le remplaceia complètement, (piand Dieu le retirera de ce monde.
— Non. non ! nous \oulons le petit Père, dès maintenant.
1^ Mais songez donc (jue M. Marcoux a toujours été si dévoué poiu" vous. Il vous a bâti une belle et grande église en pierre ; il vous a procuré })our elle de riches cadeaux, de la part de personnages influents, même du Pape... Kt, après tant de preuves d'attachement, vous auriez le triste courage de solliciter son départ ?...
Les considérations élevées du prélat, comme les arguments plus pratiques du P. Tempier, n'avaient aucune prise siu- ces caractères indomptés. Ils n'y répondaient que par des plaintes, des murmures, des prières, des supplications véhémentes, des menaces même, car la patience, pas plus {|ue la reconnaissance, n'était lem* vertu dominante. Les nonibi'cux services que leur avait rendus, pendant tant d'années, M. Marcoux, n'entraient plus, pour eux. en ligne de compte. A tout prix, il leur fallait le P. Antoine.
— C'est bon ! finirent-ils par dire, en grommelant. Puisque c'est à la mort seulement de M. IMarcoux (pie nous pourrons avoir le petit Père, nous savons maintenant ce (pi'il faut faire, pour l'avoir au plus tôt... Le Saint-Lam-ent est large et profond... Le Saint-Laurent est l'ami des Ir()(piois !...
Terribles paroissiens que ceux-là !...
Pour éviter un malheur et un crime, il fallut bien céder.
AU SAULT-SAIXT-LOl'IS (CAlGIIXAWA(;nA) 125
On installa donc le P. Antoine. le 10 jnilk-t 1851, tout en laissant M. Mareoux au Sault-Saint-Louis. jiour qu'il y terminât paisiblement ses jours, au milieu de ses fils ingrats.
— A présent qu'ils me tiennent, écrivait le P. Antoine, tout est calme... tout va bien. ^lais je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si on avait persisté dans le refus... Ils s'en prenaient à tout le monde !... Voilà comment sont les sauvages ! De grands enfants, parfois peu commodes, et souvent fort difficiles à conduire. Néanmoins, je les affectionne beaucoup. Si la plupart sont capricieux, et quelques-mis même méchants, il en est aussi de moins répréhensibles.
La paix se conclut, à la suite d'une Messe ([ue le P. Tem[)ier célél)ra en grande pompe dans l'église des sauvages, et durant laquelle ils chantèrent tutta voce, en leur idiome, les plus beaux eanti(jues de leur recueil.
Cette année, la procession de la Fête-Dieu et eclie de l'Assomption furent magnifiques. Tous les sauvages y assistaient, revêtus de lem-s costumes les plus éclatants. Ils se disputaient l'honneur de ])()rter sur leurs robustes épaules la statue de la Sainte Vierge.
— Rien de plus beau et de j^lus touchant, écrivait, à ce projîos. le P. Antoine à ses confrères du scolasticat. Les petits Irocpiois étaient habillés en Anges. Les chérubins du ciel ont dû être jaloux... Eli bien ! voyons ! A présent, quel est celui d'entre \()iis (pii \a xcnir ap|)r('ndre leur langue avec moi ?... Pensez-y !... .J'en attc luls j^lusieurs...
De son côté, le P. Baudrand écri^■ait, le 17 juin 1851 :
— Le P. Antoine plaît extrêmement à tout le monde : aux sauvages et à leur ancien curé. Il faut avouer que c'est un charmant petit Père et un excellent Religieux.
Après un an entier passé au Sault-Saint-Louis. le P. Antoine en fut momentanément retiré, par délicatesse envers M. Mareoux, et ne s'y luontra qu'à de longs intervalles. Pendant deux ou trois ans, il prit part aux missions données par ses confrères dans les diocèses de Montréal et de Québec. Il prêcha aussi avec succès de nombreuses retraites dans les séminaires, les collèges et les couvents du Canada.
Cela souriait tout juste aux Irocpiois. qui. regrettant leur Kenni Kaniseraah, multipliaient les démarches, pour le ravoir. Une lettre du P. Baudrand. en date du 27 février 1853. nous met au courant de quelquesunes de leurs manœuvres :
— Les sauvages sont endiablés contre ce bon M. Mareoux... et C[uelques-uns, au point de choir dans l'hérésie, le schisme et l'apostasie... Un des leurs a été consacré ministre d'une des sectes les plus bizarres, et se fait passer pour Louis XVII, pontife et roi... Il vient, de temps en
temps, prêcher... C'est à rendre fou celui qui serait doué du meilleur cerveau... Je plains le P. Antoine, s'il doit retourner dans cette caverne de fauves... Dernièrement, ces forcenés se sont battus dans l'église, pour empêcher vnie sauvagesse de se marier à un canadien...
A la suite de ces graves événements, Mgr Larocque, coadjuteur de l'évêque de Montréal, se transporta à Caughnawagha. pour une enquête. Il fut très mal reçu, et même violemment insulté. Les clameurs, les vociférations, les menaces atteignirent im tel excès, qu'il dut s'esquiver au plus vite, sans avoir pu même ()l)tcnir d'être seulement écouté.
Provincial du Canada, le P. Santoni crut devoir en avertir Mgr de Mazenod. Deux mois après, la tranquillité ne revenant pas, il lui écrivit encore, le 2 avril 1853 :
— Tout le village du Sàult -Saint -Louis est en pleine insurrection contre le pauvre M. Marcoux, qui est tombé malade du train qu'on lui a fait. Les sauvages sont toujours sauvages, et, si je ne savais que l'épreuve engendre le mérite, je serais presque tenté de plaindre le sort du P. Antoine, destiné à remplacer M. Marcoux. Les sauvages voudraient que ce remplacement eût lieu immédiatement ; mais je crois qu'il y aurait des inconvénients sérieux à obtempérer aux demandes déraisonnables de ces irascibles Iroquois. Je ne sais encore comment la chose se dénouera.
Une autre lettre du P. Santoni, écrite au mois de juillet 1853, nous indique la conclusion de l'affaire :
— Le P. Antoine est retourné à son poste, où il est réclamé, à grands cris, par M. IVIarcoux, non moins que par les Iroquois. Ces pauvres sauvages sont tous détraqués, depuis quelque temps, et en révolte ouverte contre leur ancien pasteur.
Au mois de mai 1855, M. Marcoux rendait son âme à Dieu. L'ingratitude de ceux au bonheur desquels il se dépensa ; les déboires, les amertumes, les peines de tout genre dont ils abreuvèrent ses dernières années, contribuèrent, sans aucun doute, à abréger ses jours. Les Iroquois étaient de cette race de sauvages qui n'ajjprécient guère ce que l'on fait pour eux, et oublient vite les services reçus. De leur part, la Congrégation pouvait s'attendre à un pareil traitement. Elle se chargea, néanmoins. de cette mission ardue.
Le 15 juin 1855, le P. Antoine fut donc installé officiellement successeur de M. Marcoux. Cérémonie très solennelle. Revêtus de leurs plus beaux habits, les Iroquois témoignaient d'une jubilation extraordinaire. De bon cœur, le héros de cette fête dut se prêter à toutes leurs fantaisies liturgiques.
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Suivis de la nation entière, les sept grands chefs vinrent, avec un dais, le chercher, pour le mener pompeusement de sa maison à l'église splendidement ornée de tentures, de feuillage et de fleurs. Le cortège se déroula, au son joyevix du carillon des cloches sonnées à toute volée, au roulement des tambours, au grincement des tambourins, dominés par les sifflements des fifres, l'éclat des trompettes, les décharges de mousqueterie, et le grondement du canon qui unissait sa voix puissante à celles de toute cette population en délire. Au milieu de ce vacarme assourdissant, un chœur de sauvages et sauvagesses hurlaient, à gorge déployée, les litanies des saints.
Entré à l'église, le Père adressa à ses ouailles une allocution écoutée dans un religieux silence et avec les marques les plus évidentes de la plus complète satisfaction. Puis, la messe fut chantée, les Iroquois exécutant, dans leur propre idiome, le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et VAgnus Dei.
En racontant cette intronisation à Mgr de Mazenod, le P. Antoine disait :
— Pour le moment, tout va bien ; les choses ont pris une bonne tournure ; mais, quant à l'avenir, qui peut savoir ?... videbimus injra !
— Ces sauvages, écrivait, de son côté, le P. Santoni, sont de vrais enfants, de grands enfants ; mais des enfants terribles.
Un an après, les tristes pressentiments du P. Antoine ne s'étaient pas réalisés encore. Il le mandait à Mgr de Mazenod, le 15 juin 1856 :
— Mes chers sauvages me paraissent bien attachés. Les grands chefs sont très soumis, et acceptent volontiers les conseils que je leur donne. Combien de temps durera cette belle harmonie ? Dieu le sait. Je n'épargnerai rien, pour qu'elle persévère le plus longtemps possible.
Depuis quelque temps, le P. Burtin, originaire du diocèse de Metz, aidait le P. Antoine. On lui adjoignit également un scolastique et un Frère convers, le Fr. Basile.
Très touchés de la piété de celui-ci, les Iroquois disaient de lui :
— Il est dé"\'ot comme une Rohe noire!
Ces bonnes dispositions des sauvages se maintinrent. A la fin de 1858, le P. Antoine écrivait à Mgr de Mazenod :
— Au Sault-Saint-Louis, tout \s. bien. Les Quarante-Heures ont été célébrées ici avec une rare édification. Nos sauvages se sont approchés, en foule, du tribunal de la Pénitence, et plus de trois cents ont communié.
Le rapport officiel envoyé par le provincial du Canada au Supérieur Oénéral, constatait la même tranquillité :
— Jusqu'ici, y ctait-il dit, le P. Antoine n'éprouve aucune des tracasseries qui affligèrent si vivement son prédécesseur.
Durant les années suivantes, il en fut ainsi. Par son tact et sa fermeté, le P. Antoine se rendait de plus en plus maître de la situation. Il sut conser^•er l'affection de ses ombrageux paroissiens, tout en accomplissant rigoureusement son devoir, et en ne leur ménageant ni les a^'ertissements, ni, au besoin, les réprimandes. Il ne laissait aucun scandale impimi.
— Dans ces difficiles conjonctures, affirmait de lui, plus tard, le P. Burtin. je l'ai \u s'acquitter de ses fonctions si délicates avec une prudence, une vigueur et une activité surprenantes, que j'ai toujours admirées.
Même quand il dut se montrer intransigeant sur certains points, les sauvages n'essayèrent jamais de le peiner, ou de lui résister. On eut lieu, au contraire, d'être fort étonné de leur obéissance et de leur respect.
Un jour, en traversant la ])etite ville de Lachine. située en face de Caughnawagha. sur la rive opposée du Saint-Laurent, le P. Antoine aperçut plusieurs de ses sauvages, qui. oublieux de leur serment de tempérance, étaient assis par terre, autour d'une bouteille de whisky, se préparant à savourer le délicieux nectar. En quelques pas rapides, le P. Antoine fond sur eux, s'em])are de la bouteille, et, avant que les buveurs aient eu le temps de revenir de lein- sur})rise, en verse tout le contenu sur le sol.
Irrités, ils se lèvent, d'un bond, pour châtier l'insolent : mais, à la vue du P. Antoine, ils baissent la tête, et le laissent continuer son chemin, sans oser articuler la moindre plainte.
— C'est le Kenni Kaniseraah, se disent-ils entre eux. Nous voilà frais !... Gare à nous, quand nous rentrerons au village ! Il nous imposera une pénitence publique, et nous signalera aux yeux de tous, comme ayant manqué à nos engagements 1
Telle était, d'ailleurs, la règle établie au Sault-Saint-Louis. Quand les chefs, chargés de veiller à l'observance des lois de la tempérance, découvraient une bouteille de- licjneiu- alcoolique, ils s'en saisissaient et l'apportaient au P. Antoine, qui allait ostensiblement répandre dans les eaux du fleuve le liquide prohibé. Les délinquants étaient ensxiite punis selon la gravité de leur faute.
Pas plus que les sauvages, les sauvagesses n'étaient à l'abri de ses justes sévérités.
Sept jeunes filles, ou jeunes femmes, s'avisèrent de parcourir, la nuit, les reus en chantant et criant, malgré les défenses réitérées du pasteur à ce sujet. Les paroles étant restées inutiles, le P. Antoine, pour couper court à ce désordre, appela, de Montréal, un des principaux officiers de
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police, dans le but de les appréhender et de les jeter en prison. Deux d'entre elles réussirent à s'échapper. Comme les agents ne cessaient de les poursuivre, elles vinrent, en pleurant, supplier le P. Antoine d'interposer sa médiation. H y consentit, mais à la condition qu'elles prononceraient une amende honorable, et que, à titre de pénitence publique, elles demeureraient, pendant un certain temps, devant la porte de l'église, dans une humble posture, durant les offices. La sentence fut ponctuellement exécutée.
Un autre danger était celui des danses, pour lesquelles les sauvages avaient une très grande inclination. Le P. Antoine réussit à les extirper, même à l'occasion des noces. Si une violation se produisait, les coupables étaient exclus de l'église, et le Missionnaire refusait de mettre les pieds dans leur maison, jusqu'à pleine et entière réparation du scandale. Aussi les manquements devinrent de plus en plus rares.
Deux associations pieuses furent instituées, et il en résulta un très grand bien. L'une, celle de la tempérance, ou de Saint-Jean-Baptiste, pour les hommes et les jeunes gens ; l'autre, celle de la Sainte-Famille, pour les femmes. Chacune avait ses dignitaires, appelés chefs, ou chef esses, suivant le cas. Les fonctions de celles-ci consistaient à veiller spécialement sur les jeunes filles. Conscientes de leur responsabilité, elles s'acquittaient de leur rôle avec une scrupuleuse attention. Parfois, elles avaient la main plutôt lourde. Personne ne songeait à s'en plaindre, pas même les étourdies, que nul n'eût osé soutenir dans leurs récriminations.
L'exclusion de l'église était pour les Iroquois une peine fort sensible, car ils se plaisaient extrêmement à l'assistance aux offices, que l'on célébrait, en général, avec un grand apparat, et durant lesquels ils chantaient tous, avec entrain, car ils aimaient aussi passionnément la musique que les cérémonies du culte. La plupart venaient à l'église, non seulement les dimanches et fêtes, mais, chaque jour, matin et soir, pour les prières récitées en commun, à haute voix.
Leur religion n'était pas uniquement extérieure. Très peu ne se confessaient pas à Pâques. Beaucoup communiaient aux principales fêtes, et même les simples dimanches.
Ainsi ces sauvages, autrefois si farouches, et récemment encore si intraitables, progressaient dans la vie chrétienne, grâce à l'ascendant du prêtre et à l'efficacité des sacrements.