‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 16 sur 83 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Maniwaki

Lût J{éserve de Marie.

Dans l'idiome algonquin, Maniwaki signifie Désert de Marie, ou mieux Eclaircie de Marie, Réserve de Marie, car le mot désert, pour les gens de chantiers du bassin de l'Ottawa, désigne tout endroit où, la forêt étant coupée, la terre paraît libre, ou nue.

Ce « désert '\ traversé par la rivière du même nom, commence au confluent de celle-ci avec la Gatineau. à cent cinquante kilomètres environ, au nord de Bytown.

De bonne heure, les Pères Laverlochère et Clément pensèrent à y établir des Missionnaires, afin d'y attirer des colons catholiques. Ils espéraient aussi fixer des sauvages dans les en^'irons, en leur inculquant le goût de l'agriculture. C'était les arracher à leur misère, en leur fournissant des moyens de subsistance, moins pénibles et moins incertains que ceux de la chasse ou de la pêche. Surtout, c'était assurer leur avenir éternel, en les mettant en contact immédiat et constant avec les ministres de la religion.

Au mois de septembre 1849, le P. Clément y vint avec un compagnon. Maniwalding, comme on le nommait alors, ne présentait que des lambeaux de terre incultes, entrecoupés de marécages. Non seulement pas d'église, mais pas de maisons, et aucime route tracée. Les deux Oblats se logèrent, d'abord, dans un hangar de planches, sciées et taillées par eux. Quelque temps après, sur un gracieux mamelon dominant la rivière, ils se construisirent une petite demeure, un peu moins rudimentaire, dont l'étage supérieur servirait de chapelle provisoire, disposition fcivorisée par la déclivité du sol.

— Quel somptueux palais ! écrivait himioristiquement le P. Andrieux. A côté, s'élèvera notre cathédrale en bois, quand nous aurons pu bâtir un moulin à scie pour façonner les planches. Autour seront disposés les édifices de cette ville futiu'e... mais, auparavant, il faut, dans le voisinage, attaquer avec la cognée ces forêts qui s'étendent à perte de vue en toutes directions ; y ménager des espaces pour la culture ; y

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brûler sur place les monceaux d'arbres abattus ; puis, défricher, labourer, ensemencer, etc., etc. Or, les instruments de labour sont encore chez les marchands, et les semences destinées au sillon sont encore à naître.

Débuts rudes et progrès lents. Mais, en 1852, une quarantaine de familles sauva wes se groupaient déjà sur la réserve qu'on leur avait attribuée ; et, sur le terrain affecté aux blancs, les colons commençaient à arriver.

Maniwaki. — Maison des Pères.

Le P. Déléage.

Le véritalile organisateur de cette agglomération, si importante depuis, fut le P. Déléage, qui. pendant vingt-six ans, y dépensa une activité des plus fécondes.

Originaire du diocèse du Puy. il fut, à peine débarqué en Amérique, envoyé à la résidence de Glocester, située à quelques kilomètres de Bytown. Cinq années, il y prit soin de quinze cents à deux mille Irlandais, très attiédis, mais qu'il ramena tous aux pratiques religieuses, et auxquels il bâtit une église en pierre, la plus belle du diocèse après la cathédrale. Il s'était rendu tellement maître de leur langue, qu'il s'exprimait plus facilement en anglais qu'en français.

En même temps, il desservait deux autres chapelles, à quatre ou cinq lieues de là, et poussait quelquefois fort loin ses expéditions apostoliques, tantôt à pied, tantôt à elieval. tantôt en canot d'écorce, tantôt sur un esquif, plus élémentaire encore, et grossièrement creusé dans un simple tronc d'arbre.

Apôtre de l'évangile et pionnier de la civilisation, il fonda ainsi, en divers endroits, plusieurs paroisses, devenues très florissantes. Sous sa forte impulsion le pays se transformait ; nombreux affluaient les colons : des terres fertiles étaient conquises sur la forêt vierge, et des villages pleins d'avenir surgissaient.

Telles étaient les œuvres accomplies déjà par le P. Déléage. quand, le 4 avril 1853. il reçut son obédience pour ^laniwalding. qu'il appela Maniwaki. par dévotion envers la Reine du ciel, nom qui resta, désormais.

Sur ce théâtre ses riches facultés d'intelligence et de cœur se déployèrent à l'aise, et produisirent les fruits les plus merveilleux. Parlant huit langues différentes, il acquit un extraordinaire ascendant, soit sur les sauvages dont il possédait parfaitement les divers idiomes, soit sur les colons irlandais et canadiens.

D'inie doneeur inaltérable pour les autres, il était dur pour lui-même, ardent au travail, persévérant dans ses projets, poursuivant son but sans s'inquiéter des obstacles, moins encore des insuccès.

Utilisant une chute de la Gatineau. il construisit, d'abord, une scierie mécanique, à laquelle il ajouta bientôt, pour moudre le grain, un moulin actionné de la même manière.

Puis, il ouvrit une école qui prospéra et se maintint.

Invitées ])ar lui. de nombreuses familles catholiques accoururent, et ainsi, à côté du village sauvage en formation, mais séparé de lui, se constitua un centre grandissant de population blanche.

Instruit de ces résultats, le gouvernement, désireux de mettre en valeur les immenses ressources naturelles du pays. s"fn montra très satisfait. Les succès croissants du P. Déléage et son esprit d'initiative donnèrent de lui une très haute idée dans le monde officiel, et lui ouvrirent tous les bureaux de l'administration.

On lui accorda des sommes considérables pour le percement des routes dans l'intérêt dv la colonisation, et on lui confia la direction de ce travail. A sa demande, uu service régulier de poste fut établi, d'abord une fois par semaine. i)uis trois fois, et bientôt chaque jour.

En outre, le gouvernement se chargea de la moitié de la dépense nécessaire pour l'entretien de l'école, et lui céda le droit de désigner lui-même le délégué qui serait l'intermédiaire attitré entre les sauvages et la capitale.

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Toutes ses requêtes, quelles qu'elles fussent, étaient favorablement accueillies, tant était générale la confiance qu'il inspirait. Toutes les affaires passaient par ses mains, et les fonctionnaires de tout ordre avaient la consigne de s'adresser à lui, soit pour les recensements, soit pour les relations avec les sauvages, auprès desquels il leur servait d'interprète, soit pour tout autre motif.

Si aujourd'hui Maniwaki est si important, s'il ])rcscnte un aspect si agréable, avec sa belle église en pierre dessinée par le meilleur architecte de Montréal, son vaste presbytère, et ses grandes et solides constructions, c'est au P. Déléage qu'on le doit.

Il ne borna pas là son zèle d'apôtre, de colonisateur et de civilisateur.

Aidé par les Pères Andrieux. Rcboul, Paillier, Pian, Lebret. etc., et plusieurs Frères convers d'un dévouement absolu, il fonda beaucoup d'autres paroisses dans le bassin forestier de la Gatineau, et dans celui de la ri^'ière du Lièvre qui lui est presque parallèle, à une distance moyenne de trente à quarante kilomètres.

Comme à Glocester, il y prépara les voies au clergé séculier. Parmi ces florissantes paroisses, citons celles de Notre-Dame du Laus, de la Visitation, de Saint- Gabriel, du lac Sainte-Marie, de la Sainte-Famille, de Saint-Cajetan, de Saint-Boniface, de Sainte-Philomène, etc., etc.

— Les nôtres opèrent beaucoup de bien dans ces résidences, écrivait le P. Santoni. Ils y bâtissent des églises, des presbytères et des écoles, y constituant de vraies paroisses, où les curés- que l'évêque finira par y mettre, trouveront presque tout fait. Tout était à créer dans ce diocèse de Bytown ; nos Pères prennent sur eux la plus grosse et la plus difficile part.

Le P. Reboul.

En ouvrant de nouvelles terres à la colonisation et de nouveaux débouchés au commerce, le P. Déléage et ses confrères travaillèrent efficacement à conquérir à la véritable Église des pays que le protestantisme n'eût pas manqué d'envahir.

Dans les environs de Maniwaki, du Saguenay, de Témiskamingue, et, nous le verrons, dans le reste de l'immense Amérique, les Oblats agirent comme les Bénédictins, il y a un millier d'années, au sein des forêts de notre vieille Europe : ils défrichèrent et colonisèrent, pour évangéliser. Grâce aux moines, les hordes barbares et belliqueuses de l'Ancien Monde sont devenues les nations modernes, cultivées et policées. Des peuplades nomades, jusque-là uniquement occupées de chasse et de pêche, les Oblats s'efforcèrent de faire des chrétiens et des citoyens. Mais, pour le complet achèvement d'une transformation si radicale, ce n'est pas assez d'une vie humaine : parfois, il faut des siècles.

Les Tête-Je-Boule.

Non loin des sources de la Gatineau sont celles du Saint-Maurice. Dans les vallées supérieures, arrosées f)ar cette rivière, qui coule vers le sud-est, et va se jeter dans le Saint-Laurent entre Montréal et Québec, erraient les sauvages appelés Tête-de-Boule, à cause de la rondeur de leur crâne. Cette forme provenait des manipulations que les parents, désireux de corriger la nature, infligeaient quotidiennement aux nouveau-nés, pour atténuer, tandis qu'elle était encore molle, les protubérances irrégulières de la boîte osseuse.

Dès leur arrivée à Bytown, en 1844, les Oblats commencèrent à apporter à ces singuliers hommes les lumières de la Foi. Quand ils furent établis à Maniwaki, leurs courses apostoliques vers ces endroits se multiplièrent. Là également la moisson d'âmes fut abondante.

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