CHAPITRE PREMIER
Le départ
Ife, et vos, in vineam meam !
Dans la première moitié du xix^ siècle, ce qui fut pendant près de deux cents ans la Nouvelle-France, comprenait deux provinces vastes chacune comme un royaume : le Bas-Canada, ou province de Québec, s'étendant sur les deux côtés du fleuve Saint-Laurent, depuis le confluent de la rivière Ottawa jusqu'à l'Atlantique ; le Haut-Canada, ou province d'Ontario, bornée au sud par les grands lacs, et montant au nord jusqu'aux rives occidentales de la baie d'Hudson.
Depuis la cession de ces contrées à l'Angleterre par le traité de Paris, en 1763, les Franco-Canadiens eurent presque continuellement à lutter pour la conservation de leur langue et de leur foi.
Malgré la promesse solennelle du libre exercice de leur religion, le roi Georges III prétendait exiger d'eux et de leurs prêtres le serment schismatique du Test, ou d'apostasie. A la hiérarchie catholique devait être substituée la hiérarchie anglicane. On ne permettrait aucun acte de juridiction des évêques ou curés en commvmion avec Rome. En tous lieux, on multiplierait les écoles protestantes, afin que la jeunesse se j)énétrât des principes de la religion gouvernementale, instituée par l'impudique Henri VIII et sa digne fille, la papesse Elisabeth. Les Ordres religieux, réduits à la misère par la confiscation de leurs biens, seraient condamnés à périr ))ar extinction, à la suite de la défense, à eux intimée, de recevoir dis noN iees. Quant aux simples laïques, une sorte d'ostracisme leur interdirait l'accès des fonctions publiques et l'entrée du Corps léirislatif.
A la suite de tracasseries continuelles qu'il serait trop long de raconter ici, quelques exaltés, en 1837, levèrent l'étendard de la révolte. Elle fut réprimée avec une extrême sévérité, et fournit le prétexte à des mesures despotiques, pour absorber les Canadiens catholiques dans l'élément anglo-protestant.
On décréta l'union des deux Canadas (23 juillet 1840), en leur donnant une Chambre haute dont les membres seraient nommés à vie par le roi, et une Chambre élective dont les membres seraient choisis, à chiffre égal, par chacune des deux provinces. Outre que la population du Bas-Canada, formée presque exclusivement de catholiques, verrait ses représentants systématiquement écartés de la Chambre haute, elle ne posséderait dans la Chambre élective pas plus de députés que la population de l'Ontario, deux fois moindre, mais composée de protestants anglais.
Cette flagrante injustice s'accentuerait de plus en plus, avec le développement toujours croissant des Franco-Canadiens, chez lesquels la proportion des naissances était de beaucoup supérieure.
Si on ne pouvait caresser le rêve d'assister, un jour, à l'anéantissement d'une race aussi vigoureuse, il était urgent de l'anglieaniser le plus possible, et au plus tôt. On proscrivit donc la langue française de tous les documents officiels, et l'on remania profondément les circonscriptions électorales, de façon à assurer aux Anglais plus des deux tiers des sièges. Des comtés populeux, habités par les Canadiens-Français, furent fondus en un seul, tandis que les comtés anglais, sensiblement moins peuplés, gardèrent leurs limites précédentes. On arriva ainsi à cette énormité que, dans certains cas, quinze mille protestants avaient autant de représentants à la Chambre que cent cinquante mille catholiques.
Le but semblait atteint.
Dieu se plaît, néanmoins, à déjouer, parfois, les complots les mieux ourdis. L'Acte d'Union qui, dans la pensée de ses auteurs, devait forger des entraves à l'Église, contribua, au contraire, à sa liberté, en favorisant celle des sectes dissidentes, car l'anglicanisme cessait d'être la religion d'État.
Resserrant leurs rangs, les Franco-Canadiens se groupèrent autour de leurs pasteurs. Plus que jamais, la paroisse fut pour eux, non seulement le foN'er de la vie chrétienne, mais aussi la citadelle imprenable de leur nationalité. Elle opposa une digue infranchissable au flot envahisseur de l'assimilation. Là se conservèrent leurs traditions séculaires, leurs aspirations, leurs énergies, leur idiome, auquel ils ne voulurent jamais renoncer.
Parmi les leurs, ils trouvèrent des chefs intelligents et pleins d'ini-
tiativc, capables de tirer très habilement parti de toutes les ressources, si minimes fussent-elles, de la nouvelle Constitution, conçue, cependant, pour les annihiler.
Dix ans ne s'écouleraient pas avant le rétablissement de la langue française dans les débats parlementaires et les documents officiels. En même temps, les Franco-Canadiens obtiendraient dans la direction des affaires publiques une influence avec laquelle, dorénavant, on aurait à compter. Puis, ils entreraient, eux aussi, dans la Chambre haute, à laquelle le principe électif serait appliqué : modification importante, aux conséquences incalculables.
Ce peuple que les conquérants avaient espéré tenir en perpétuelle tutelle, arriverait ainsi à la complète émancipation.
A ce travail de restauration nationale le clergé prendrait une large part, et serait efficacement secondé par les religieux qu'il appellerait à son aide.
L'apostolat des Oblats de Marie, au Canada, est intimement lié à cette œuvre féconde.
Longtemi^s il n'y eut qu'un diocèse pour l'ensemble du Canada : celui de Québec. Centre d'un vicariat apostolique depuis 1818, Montréal ne fut érigé en évêché qu'en 1836. A la mort du premier titulaire, Mgr Lartigue, son secrétaire et confident, Mgr Bourget, lui succéda, le 3 mai 1840.
Une des plus instantes préoccupations du nouveau prélat fut de trouver des hommes de Dieu qvii, s'adonnant de préférence à la prédication, se consacreraient spécialement à l'amélioration spirituelle des villes et des campagnes. Il manifesta cette pensée à ses prêtres, durant la retraite du mois d'août suivant, et à ses ouailles par un Mandement du 9 septembre de la même année :
— Notre prédécesseur, leur disait-il dans cette Lettre, avait ardemment souhaité que son diocèse })articipât au bienfait des missions qui régénèrent actuellement la France. Sur son lit de mort, il a, de ses lèvres défaillantes, demandé au Ciel que son vœu fût exaucé... Le prince des ténèbres, p\us (|uc' jamais, nous fait la guerre, et cherche à étendre son empire au milieu du tr()U})eau de Jésus-Christ... L'hérésie et l'impiété nous attaquent de toutes parts...
Afin de chercher ces collaborateurs qui lui manquaient. Mgr Bourget s'embarqua pour l'Europe, après avoir annoncé, par une autre Circulaire du 12 avril 18-il, le but de son voyage, et réclamé des prières pour le succès de ses démarches :
— Une chose nous alarme, nos très chers Frères : nous n'avons pas
assez dv bras pour nous aider à eultivcr la vigne dont le Père de famille nous a ehargé. \'os bons pasteurs se plaignent à nous d'être dans l'impossibilité de vous porter tous les secours nécessaires. Hélas ! nous ne pouvons que leur répéter ces paroles de Xotre-Seigneur : « Suppliez le ]\Iaître de la « moisson d'envoyer des ouvriers dans son champ !... »
Deux mois plus tard, à Paris, le dimanche de la Sainte Trinité, il officiait à l'église de Notre-Dame des V^ictoires, et recommandait son entreprise aux prières des nombreux assistants.
Rendant compte de son allocution, quelques journaux de la capitale, le lendemain, révélèrent au grand public le désir de son cœur, en exprimant des vœux pour sa réalisation :
— Monseigneur de Montréal est en quête d'ou\riers évangéliques. Puisse notre France catholique, si riche en dévouements, lui en fournir qui soient dignes d'elle et de lui.
Mais, en vain, sonda-t-il diverses communautés religieuses. Aucune réponse favorable. Après des semaines de tâtonnements, il ignorait encore quels étaient ceux cjue la Providence lui réservait.
Très inquiet, il se dirigea vers Rome.
Marseille était sur sa route. Il s'y arrêta, et attendit même plusieurs jours le départ du navire pour l'Italie. Au séminaire, où il se présenta pour célébrer la Messe, le P. Tempier le reçut avec les égards dus à son rantf.
Pendant le déjeuner, l'évêque causa du Canada, du but de son voyage et de ses efforts jusque-là infructueux.
— Puisqu'il en est ainsi, répondit son interlocuteur, nos Oblats probablement pourraient vous être utiles.
— Vos Oblats !...
— Il me semble.
— Comment ? Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, je vous prie. Mgr Bourget ne connaissait pas notre Congrégation. A cette époque,
en effet, elle n'était répandue que dans la Provence, la Suisse, la Corse et le Dauphiné. Étonné d'apprendre les merveilleux succès dont Dieu avait couronné le zèle de cette jeune famille d'apôtres, il demanda d'être introduit auprès du vénéré Fondateur.
Conmie tant d'autres, il fut frappé de ses nobles manières, de sa distinction et de sa piété si vive.
Retenu au palais épiscopal, il y goûta les charmes de cette hospitalité si cordiale et si délicate qui ravissait tous ceux qui avaient l'heureuse fortune d'en jouir. Les deux prélats eurent de fréquents entretiens. Invariablement, ils se terminaient par cette invitation, de plus en plus pressante, de Mgr Bourget :
— Ite, et vos, in vineam meam ! Par vos enfants, venez chez moi ! Envoyez quelques-uns de vos Oblats dans mon vaste diocèse. L'Amérique du Nord a besoin d'eux.
Toujours prudent et sage, le Su^iérieur général, avant de se prononcer définitivement, crut devoir méditer longuement sous le regard de Dieu.
Quand son visiteur quitta Marseille, il n'avait pas encore d'acceptation officielle ; mais il était sûr d'être exaucé.
— Laissez-moi votre adresse à Rome, lui dit Mgr de Mazenod. Vous y recevrez le résultat de nos délibérations.
'Ecce ego, mit te me !
L'évêque de Montréal avait parlé aussi de peuplades sauvages à évangéliser. C'était donc les missions étrangères qu'il offrait également. Or, les Règles ne prévoyaient pas cette destination. Ceux qui s'étaient enrôlés dans l'Institut, ne s'étaient pas engagés à s'éloigner à ce point de leur patrie, de leurs amis et de leurs parents, pour embrasser un genre de vie si différent de celui qu'ils avaient mené jusque-là, et qui exigerait tant de détachement, d'abnégation et même d'héroïsme.
Pour ce sacrifice, il fallait leur libre assentiment, puisque leur vœu d'obéissance ne les y obligeait pas.
D'abord, le vénéré Fondateui s'ouvrit de ce projet aux Pères de résidence dans la ville épiscopale. Sans exception, ils l'approuvèrent chaleureusement, et sollicitèrent Thonneur d'être choisis pour cette sainte croisade.
— Dans la Congrégation, affirmaient-ils, tous n'auront qu'une voix, pour accueillir avec bonheur et enthousiasme une telle proposition.
Une Circulaire fut donc expédiée. Elle se résumait en ces deux questions, auxquelles chacun répondrait personnellement : !« Êtes-vous d'avis qu'on accepte ce pénible et glorieux ministère ? — 2" Seriez-vous prêt à vous y consacrer ?
Quelques jours après, les réponses arrivèrent unanimes. Sous la variété de formes, elles étaient toutes Ir commentaire du texte biblique :
— Ecce ego. mitte me ! Me Noiei. envoyez-moi !
— Il l';iuch-ait les ( nniiistrcr toutes, tant elles sont édifiantes, écrivait, le soir <hi iH juillet. Mgr cK- Mazenod dans son Journal... On y verrait les sentiments cpii ;iiiiinent notre Congrégation et le dévouement de ceux (jui la composent ! L'esprit de Dieu remplit leur cœur. Le zèle pour le salut du prochain et l'attachement à l'Église, sont en eux l'apanage eonunun.
Manifestant sa joie au P. Courtes, il ajoutait :
— Outre k'in- aeciuicsccnicnt, la plupart m'ont exprimé l'attrait puissant qu'ils éprouvent ))our ectte mission. Je n'aurai donc que l'embarras du choix.
— L'évangélisation des âmes les plus abandonnées, disaient ces lettres, c'est là notre raison d'être et la plus ardente de nos ambitions. A des milliers de lieues, il y a des peuplades sauvages qui n'ont pas encore entendu la bonne Nouvelle. Et l'on nous demande qui doit aller à ces déshérités ? Mais c'est nous ! c'est nous ! Evangelizare pauperibus misît me ! Telle est notre devise ! Telle est notre vocation !...
Que ces sentiments sont locaux, et combien touchante leur spontanéité !
Ce n'étaient pas, là, de vaines paroles, ni un enthousiasme passager, ou des résolutions éphémères.
Nous, venus après ces intrépides de la première heure, nous constatons, de nos yeux, les gigantesques résultats de leurs héroïques travaux.
Qu'était l'immense Nord-Ouest américain, il y a soixante-quinze ans ? Qu'est-il aujourd'hui ?
Alors, c'était un pays presque inexploré. Les cartes géographiques les plus parfaites se contentaient d'en indiquer les rivages et l'embouchure de quelques fleuves des plus importants. Pour le reste, l'inconnu. Les lacs innombrables, les larges rivières rayonnant dans toutes les directions, les chaînes de montagnes, quand on les y mentionnait, ne l'étaient qu'au hasard, sans que rien justifiât le pointillé hésitant auquel on se bornait.
Nos Missionnaires, nous pouvons le relater avec une fierté légitime, ont parcouru jusqu'à leur extrémité, et visité en détail ces contrées mystérieuses. Sur les cartes que de noms oblats on lit maintenant, comme un signe incontestable des découvertes que les membres de la Congrégation ont faites, ou des centres d'habitation qu'ils ont créés, dans ces régions qui s'étendent jusqu'au cercle polaire et au delà ! Qui a ainsi appelé les lacs Mazenod, Tempier, Fabre, Grandin, Taché, Séguin, Clut, Pascal, Rey, etc ? les montagnes Vanden Berghe ? les localités, ou cantons Mazenod, Guignes, Laverlochère, Lacombe, Légal, Leduc, Végreville, Tabaret, Grouard, Lebret, Gendreau, Antoine, Poitras, Simonin, etc. ?
Dans ces espaces, des tribus sauvages erraient à l'aventure, ignorantes des vertus chrétiennes et des avantages de la Société. Depuis, des peuplades entières ont été converties, et, jusqu'à l'océan Glacial arctique, le Credo est chanté.
Avec des fatigues inouïes et un travail surhumain, les Oblats ont, sous ce rude climat, défriché de Aastes terres incultes, et puissamment
contribué à l'éveil de tout un continent à la lumière évangélique et à la civilisation.
— Les merveilles opérées par la Congrégation des Oblats dans !:■ Nord-Ouest, a dit un auteur récent, impartial et bien renseigné, forment ini des chapitres les plus saisissants de l'Histoire générale des missions catholiques. C'est une émouvante épopée. Là se sont poursui^^s, au prix de sacrifices à peine croyables, les Gesta Dei per Francos, car tous les Missionnaires furent Français de France ou du Canada. On voit, là; maintenant, de florissantes provinces ecclésiastiques, partagées en plusieurs diocèses et vicariats apostoliques, ayant tous à leur tête des évêques Oblats (1).
Dix ans après les premiers départs, en constatant que cette flamme du zèle, déjà si intense à ses débuts, n'avait cessé de croître au sein de sa Congrégation, Mgr de Mazenod écrivait :
— Quels sujets la Providence nous envoie !... Plus admirables les uns que les autres ! On ne peut pas imposer un plus dur sacrifice à ceux qui restent en France, que de les y retenir ! Tous, de grand cœur, traverseraient les mers et iraient jusqu'au bout du monde, afin de procurer plus abondamment le salut des âmes et la gloire de Dieu !
Sur les eaux et sur la glace.
Pour le premier départ, le vénéré Fondateur désigna les Pères Honorât, Telmon, Lagier Lucien et Baudrand. auxquels il joignit les Frères convers Basile Fastray et Louis Roux.
Les Pères Honorât et Telmon sont déjà connus de nos lecteurs.
Cadet du P. Jean Lagier, supérieur du grand séminaire de Fréjus, le P. Lagier Lucien allait être, pendant trente-deux ans, un des plus vaillants Missionnaires qui aient paru au Canada et aux États-L^nis. Doué d'une voix retentissante qui ne faiblissait jamais, et d'une poitrine que ne lassaient ni le chant ni les prédications réitérées, il y donna plus de mille missions, ou retraites paroissiales. Chacun de ces travaux durant, en moyenne, une quinzaine de jours, un calcul très simple prouve que. pendant cette longue carrière, cet infatigable apôtre demeura presque constainnieiit svu" la brèche. Poussant son zèle jusqu'à riiéroïsme, il monta ti\ eliaire. le matin même de sa mort, malgré les protestations du médecin, et n"eii desceiulit ((Ue jxiur exIiaKr le dernier soupir, quelques
(1) Fournet, prêtre de Saint-Sulpite, professeur à Montréal, Le Catholicisme au Canada, dans le Dictionnaire de l'héologie catholique, Paris, 1903-1J)14, t. II, coi. 1-477, 1491 sq.
heures après. Ce trait suffit à révéler la trempe vigoureuse de son caractère.
Agé d'une trentaine d'années, le P. Baudrand appartenait à la famille du célèbre auteur homonyme dont les ouvrages ascétiques, plusieurs fois réimprimés, sanctifièrent tant de personnes. Envoyé au Canada, il se montra digne d'une si honorable parenté.
La veille du départ, 28 septembre, dans l'église du Calvaire, devant une aflluence énorme de fidèles, eut lieu, le soir, la cérémonie émotionnante du baisement des pieds, d'autant plus saisissante qu'elle s'accomplissait, à Marseille, pour la première fois.
On récita publiquement les prières de Vltinéroire. Puis, après la bénédiction du Très Saint Sacrement, les Missionnaires, le bâton du voyageur à la main et le bréviaire sous le bras, gravirent les marches de l'autel.
Tandis que le chœur chantait les paroles du Prophète : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantluvi hona. Qu'ils sont beaux les pieds des messagers de la paix éternelle. Mgr de Mazenod vint, le premier, baiser avec respect et amour les pieds de ces apôtres, ses enfants, partant pour les régions lointaines. Les membres du clergé et une foule de laïques, même des plus hauts rangs de la société, le firent à sa suite. Cette cérémonie touchante laissa une impression ineffaçable de foi et de piété dans l'esprit et le cœur des nombreux assistants. Des larmes d'attendrissement coulaient de tous les yeux.
A une époque, où les chemins de fer, encore bien rares, n'existaient que par tronçons, il fallait plusieurs semaines pour traverser la P"'rance. Les voyageurs ne purent s'embarquer au Havre que le 22 octobre.
En cette saison avancée, les tempêtes sont fréquentes. La navigation, fort pénible, dura trente-quatre joiu's.
Deux fois, ils furent sur le point de faire naufrage ; puis, pour couronner dignement de si encourageants débuts, une distraction du pilote faillit finalement leur coûter la vie. Peu s'en fallut qu'ils n'échouassent au port. Ayant frôlé de trop près les récifs de Sandy Hook, à l'entrée de la vaste baie de New- York, le paquebot riscpia de s'y briser. C'était pendant la nuit. Aux cris d'épouvante de l'équipage, tous les passagers se précipitèrent hors de leurs cabines, et s'élancèrent sur le pont. Heureusement, on en fut quitte pour la peur. Mais le danger avait été grand.
La route la plus naturelle de New- York à Montréal, était, alors, par l'Hudson, fleuve majestueux, trois ou quatre fois plus large que le Rhin, et accessible aux gros navires, pendant près de deux cent cinquante kilomètres, jusqu'à Troy, cité manufacturière et florissante, où le flux et le reflux sont encore sensibles. De là, un canal de cent douze
kiloiiiùtiHs \a iiis(|u'à Wliitchall, port sur rextcnsion méridionale du lac Chaniplain. Cette uapt)c d'eau de cent quatre-vingts kilomètres de long, svn- une vingtaine de large, se déverse par le Richelieu dans le Saint-Laurent. Au total, c'était une course de six cents kilomètres, vers le nord, presque en ligne droite, toujours par la voie flu\dale, jusqu'à la petite ville de Saint -Jean, peu distante de Montréal.
Mais on se trouvait dans la dernière semaine de novembre. Déjà le froid était très intense. Les glaçons qui se formaient sans cesse et grandissaient continuellement, gênaient de plus en plus la na^•igation. Se soudant les uns aux autres, ils constituaient, çà et là. des barrières infranchissables, ou des écueils qu'il fallait absolument éviter. Rivières et canaux étaient presque entièrement couverts d'une couche solide. Elle était si épaisse, au lac Champlain, qu'on s'arrêtait, à chaque instant, pour la rompre de vive force. Le bateau n'avança ainsi qu'avec une extrême difficulté.
Dans ces conditions, le trajet entre New-York et ^Montréal, qui maintenant ne demande qu'une douzaine d'heures, se prolongea d'une façon anormale.
Nullement accoutumés à cet hiver semi-polaire de mi-no\-{mbre à mi-avril, les voyageurs, vêtus à peu près comme en France, souffrirent beaucoup de ce froid pénétrant. Qu'il était loin, le beau ciel de Provence !... Le Dauphiné lui-même, malgré le voisinage des Alpes, leur semlilait un Éden, en comparaison de cette Sibérie.
A Saint-Jean, ils ne trouvèrent (ju'une mauvaise charrette ; mais bientôt elle se brisa sur un accident de terrain, au milieu des neiges amoncelées. Ils furent donc ol)li<,fés d"aehe\'er l'étape à pied, par des chemins affreux.
Depuis leur départ de Marseille, deux mois s'étaient écoulés, quand, dans ra))rès-mi(li du 2 décembre 1841, ils entrèrent, enfin, à Montréal.
Ils étaient les premiers religieux à venir au secoms du Canada ])assé sous la domination anglaise. Le dernier Jésuite moiu'ut en 1800, et le dernier Héeollet, vn 1813. Seuls les Sulpiciens se maintinrent, se recrutant sur place.
Aussi l'apparition des Oblats de Marie Innnaculée fut-elle, pour les hai)itants de cette région autrefois française, un véritable événement.
^Igr Bourget leur ou\rit affectueusement ses bras, et les serra paternellement sur sa poitrine, connue des enfants bien-aimés, longtemps attciulus.
Dès K- K iideniain. la presse canadienne, en termes très sympathiques, lançait la nouvelle à tous les échos :
— Les Révérends Pères Oblats si ardenuuent désirés, disait-elle,
sont, depuis hier, parmi nous. Ils donneront des missions dans les différentes paroisses et tozvnships. Voués à cette œuvre, ils sont arrivés juste à temps pour célébrer avec l'église de Montréal la belle fête de saint François-Xavier, le modèle des Missionnaires. C'est une heureuse coïncidence : gage de plus que leur ministère au milieu de nous sera accompagné de fruits abondants (1).
Huit jours après, la même voix, empruntant un article de VAini de la Rcli<iion, édité en France, divulguait des détails bien propres à concilier aux Oblats l'estime et la vénération du public. Elle racontait comment tous les membres de l'Institut a^'aient brigué l'honneur d'être envoyés dans des contrées si lointaines de leur patrie.
— Le dévouement, ajoutait-elle, ne manquait pas à ceux qui sont restés. C'est avec une sainte envie, qu'ils se sont séjDarés de leurs confrères désignés pour affronter les mers. L'ambition des peines à endurer et des sacrifices à accomplir pour la cause de Jésus-Christ enflamme leurs âmes dévorées de zèle. Ils sont tous pénétrés du même esprit. l,\4mi de la Religion se plaît d'autant plus à rendre ce témoignage aux Oblats de Marie, c[ue sa position le met dans le cas de les connaître et de les admirer. Dans les nombreux diocèses où ils sont si appréciés par les populations, les vœux universels les suivent, au delà de l'Océan.
(1) Mchitii^cs religiciix, :i dcoembre 1841.