‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 3 sur 83 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Saint-Hilaire

Le Calvaire de 7{ûuville.

Se rappelant que les Oblats avaient à Marseille la garde du Calvaire, Mgr Bourget \'oulut leur confier une œuvre analogue.

Exilé de Nancy depuis 1830, Mgr de Forbin-Janson donna, pendant plusieurs mois, dans les diocèses de Montréal et de Québec, une série de prédications. Au moment de rentrer en Europe, il les clôtura, le 6 octobre 1841, par la plantation solennelle d'une croix gigantesque qui, dominant le cours du Saint-Laurent et du Richelieu, serait, dans sa pensée, une sorte de monument national et un centre de pèlerinage attirant les multitudes.

Pour base, il choisit l'un des pics les plus élancés de la région. Situé à une trentaine de kilomètres à l'est de Montréal, il se dresse, comme une masse isolée, à plus de quatre cents mètres au-dessus de la plaine. De loin, cette montagne aux flancs abrupts paraît un énorme bloc de granit bleuâtre. On décou\'re, de sa cime, im immense panorama.

Semblable à une tour, la croix, bâtie sur le modèle de la colonne Vendôme de Paris, mesurait trente mètres de hauteur et deux mètres et demi de large. Le piédestal, à lui seul, formait une chapelle avec sacristie. Un escalier intérieur conduisait au sommet. Les bras au-dedans desquels on pouvait se promener comme dans une galerie, s'étendaient à cinq mètres de chaque côté. Complètement recou\ert, au dehors, de plaques (le métal blanchâtre, poli et luisant, l'emblème dv notre Rcdem[)tion brillait à (juatrc-vingts kiioniètrts à la ronde.

— Ce sera, disait 3Igr de Forbin-Janson. la [)ius grande et la plus belle croix du monde... le premier objtt (pii se présentera au regard de tous ceux (|ui \i(iulroiit au Canada. i)ar la frontière des États-Unis.

Les travaux entraînèrent dis frais considérables, quoique l'emplacement fût concédé gratuitement |)af le seigneur du lieu, M. Hertel de Rouville, oncle d'un jeune ecclésiastique, l'abbé Taché, bientôt novice chez les Oblats, et, plus tard, évoque célèbre.

A cette altitude, cependant, sin- une montagne escarpée, d'un accès difficile ordinairement, im})OSsible même, pendant les hivers si longs et si rigoureux du Canada, comment cette croix serait-elle devenue un lieu de pèlerinage fréquenté par les foules ? Aussi, quelques années après, quand, malgré les puissantes chaînes qui l'assujettissaient, elle fut renversée par la tempête, on ne se soucia pas de la relever.

Au bas de la montagne de Rouville, et sur la rive droite du Richelieu, est la petite paroisse de Saint-Hilaire. Mgr Bourget y établit les Oblats. Tout en gardant le Calvaire, ils rayonneraient, de là, jus([u'aux extrémités du diocèse.

En y arrivant, le 7 décembre, \C'ille de l'Immaculée Conception, leur fête patronale, ils y trouvèrent un presbytère délabré et presque sans meubles, une église inachevée et dépourvue d'ornements pour le culte.

— Jusqu'à présent, écrivait le P. Lagier, le 11 février 18i2, nous ne savions pas ce qu'est la pauvreté. A Saint-Hilaire, nous nous sommes aperçus que nous étions vraiment pauvres. Nous en avons béni la Providence. A notre avis, nous ne pouvions pas mieux commencer. Jamais nous ne fûmes plus contents.

Et, dans une autre lettre au P. Guignes, supérieur de Notre-Dame de l'Osier :

— Jugez, mon Père, si nous avons besoin de patience. Mais nous progresserons rapidement dans la vie religieuse, si nous prenons tout en esprit de pénitence et avec résignation. Ne croyez donc pas que nous soyons malheureux. Dieu nous éprouve, mais je ne doute pas que ce que nous endurons pour son amour, ne se change en source de grâces. Qu'il soit remercié des maux qu'il nous envoie !

Une précieuse acquisition, dès la première hevire, les dédommagea de cette pauvreté matérielle.

Quand, dans la soirée du 2 décembre, ils frappèrent à la porte de l'évêché de Montréal, un jeune abbé, prêtre depuis peu, et alors attaché comme secrétaire à la maison épiscopale, leur ouvrit. Très aimablement il les introduisit au salon, et, sans retard, alla avertir Mgr Bourget.

— Suivez-moi, lui dit l'évêque.

Après avoir embrassé les Missionnaires et leur a\'oir répété avec quelle joie il les accueillait, il ajouta ces paroles :

— Mes Révérends Pères, il vous faut des novices pour augmenter votre nombre, et accomplir sur la terre canadienne tout le bien que j'attends de vous. Je veux, moi-même, vous en présenter un, et vous le donner immédiatement : c'est M. l'abbé Dandurand que voici. Peut-être n'y a-t-il jamais songé : mais Dieu y a pensé pour lui.

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Vocation singulière et pourtant divine.

Dans la voix de son évêque, le jeune eeelésiastique reconnut celle du Souverain Maître. Dès le soir, il récitait le bréviaire avec les nouveaux venus, et les accompagna à Saint-Hilaire, où, le 7 décembre, il revêtait le saint habit. 11 persévéra si bien, qu'il est devenu le doyen d'âge des Oblats du monde entier, et s'est dépensé avec une extraordinaire énergie, pendant une vie qui, émule de celle des patriarches, s'est prolongée plus de cent ans déjà.

Premières missions paroissiales.

A peine remis des fatigues du voyage, les Pères inaugurèrent, à Saint-Hilaire même, ce ministère des missions qui, continué sans interruption au Canada, y a produit les fruits les plus abondants.

La mission était un gros événement, équivalant à une série ininterrompue de fêtes chômées, car, pendant deux à trois semaines, les travaux des champs cessaient, tant la population s'empressait à venir entendre la parole de Dieu, désireuse de ne perdre aucune instruction, ni aucun détail des cérémonies.

Cette assiduité n'était pas sans mérite, vu les rigueurs de la saison, et les distances, parfois très longues à parcourir. Mais, ni les pluies torrentielles qui rendaient les chemins impraticables en les recouvrant d'une épaisse couche de boue, ni la violence du vent fouettant le visage, ni les tourmentes de neige des rudes hivers canadiens, ne diminuaient le nombre des assistants.

On s'entassait dans les églises. Quand elles ne pouvaient plus contenir la foule toujours croissante, les derniers arrivés, sans se décourager, se groupaient devant la porte ; ou bien, perchés sur des amas de neige, hauts de plusieurs mètres, tâchaient de saisir par les fenêtres quelques lambeaux des discours.

L'un des vices que, sur le désir de Mgr Bourget, les Oblats combattirent avec le plus de vigueur et de persévérance, fut l'abus des liqueurs fortes, auquel sont plus enclins les habitants des pays froids, et qui engendre dans lis familles des misères de tout genre.

Pour niuédicr à ce mal affreux, ils eurent à cœur de créer partout des Sociétés de temjiéranee absolue, dont les membres s'engageraient à s'abstenir complètement de boisson enivrante. C'était opposer une digue puissante à cette tyrannique passion qui cause de si épouvantables ravages. Apôtres infatigables de la tempérance, ils ne prêchaient aucune mission, ou retraite paroissiale, sans aborder cet important sujet.

Le succès fut considérable. Des milliers d'hommes, subjugués par

leur éloquence et touchés par la grâce, rentrèrent en eux-mêmes, et prirent les plus fermes résolutions. En signe de leur enrôlement, ils recevaient une croix, qui, placée ensuite à l'endroit le plus apparent de la maison, leur rappelait la promesse faite devant les autels.

Un autre danger lamentable était celui que couraient les jeunes filles, dont la vertu était très exposée dans les fréquentations qu'elles se permettaient sans beaucoup de scrupule, d'autant plus que les usages du pays semblaient, jusqu'à un certain point, autoriser, ou excuser ces imprudences.

Afin de les préserver, les Oblats fondèrent partout des Congrégations de la Sainte Vierge. On critiqua, d'abord, cette innovation, proclamant qu'elle ne durerait pas. Elle dura, pourtant. Non seulement elle prémunit les jeunes personnes contre les pièges tendus à leur ignorance ou à leur faiblesse, mais elle les fortifia aussi dans la piété (1).

La première mission eut lieu à Saint-Hilaire : c'était justice. Elle s'ouvrit, le 12 décembre 1841, et fut immédiatement suivie par celle de Belœil, charmante localité située en face, sur l'autre bord du Richelieu. Puis, ce fut le tour de Boueherville, paroisse importante, à douze kilomètres en aval de Montréal, sur la rive droite du Saint-Laurent. Ensuite vinrent celles de Saint-Denis, Saint- Vincent, Sainte-Elisabeth, Saint-Remi, Sainte-Anne de Varennes, Saint- Valentin, etc., etc.

Dans cette nomenclature, mentionnons spécialement Longueuil, cité en face de Montréal sur la rive droite du Saint-Laurent, où devait se former bientôt le second établissement des Oblats en Canada. Si j^rès de la ville épiscopale, les gens familiarisés avec les meilleurs prédicateurs du diocèse, se montraient exigeants. La Mission aurait-elle parmi eux la même efficacité, d'autant plus qu'il ne manquait pas, là, de pécheurs invétérés, et, ce semble, inconvertissables ?

Saintement inspiré, le P. Honorât avait dit :

— Ils viendront tous, même ceux qui se promettent de résister jusqu'au bout.

Cette parole prophétique se réalisa littéralement.

A la clôture, tous les habitants en âge de le faire, s'agenouillèrent à la Table eucharistique, sauf de très rares exceptions ; et, au moment où les Pères se disposaient à partir, ces récalcitrants, vaincus à la dernière heure, les appelèrent au confessionnal.

Des sages qui croyaient bien connaître l'endroit, avaient certifié

(1) Cf. Règlement de la Congrégation des Filles de Marie Immaculée, établie ]>ar les RK. PP. Oblats, avec V approbation de Mgr Vévcque de Montréal, in-16, Montréal, 1844,

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qu'il serait impossible d'amener les hommes de Longueuil à s'enrôler dans la Société de tempérance, surtout de la tempérance totale. Néanmoins, les Pères préparèrent à l'avance un nombre de feuilles d'enrôlement excédant de beaucoup celui qu'on osait espérer. Le jour fixé, elles se trouvèrent insuffisantes, et il fallut s'en procurer, à la hâte, deux fois plus.

Dans les autres paroisses, le succès fut identique. Partout la presque totalité de la population s'approchait de la Table sainte, et l'on comptait de deux à trois mille communions, parfois davantage. On eut même la joie d'enregistrer des abjurations de protestants.

Quand il le pouvait, Mgr Bourget se plaisait à présider la clôture de ces missions si profitables à ses ouailles. Afin que tout son clergé contribuât efficacement à ce travail de régénération, il lui adressa, par une Circulaire, cette communication officielle que nous sommes heureux de signaler ici, en nous rappelant les persécutions subies autrefois par les Missionnaires de Provence, de la part des tenants du vieux gallicanisme janséniste :

— Comme la doctrine de saint Alphonse de Liguori est de règle parmi les Oblats, et qu'il est très important qu'il y ait entre nous uniformité de conduite, je déclare que ce saint et savant théologien est le docteur de ce diocèse.

A Boucherville, résidait, alors, 'M^'^ Veuve Taché, née de laBroquerie, et dont la sœur aînée avait épousé M. Hertel de Rouville. C'était une femme exemplaire et de la plus haute piété. Son fils. Alexandre, élève au grand séminaire, témoin ému du bien accompli dans les âmes par le ministère des Oblats, résolut de se joindre à eux. Entré au noviciat, il devint un religieux éminent. puis l'apôtre héroïque des tribus sauvages du Nord-Ouest, et le premier archevêque de Saint-Boniface.

Des germes de vocation furent déposés aussi dans le collège de Saint-Hyacinthe, où le P. Telmon prêcha la retraite annuelle. Sa parole éloquente enflamma les cœurs. En partant, il laissa chez tous, maîtres et disciples, l'impression d'iui homme doué de qualités vraiment supérieures.

De loin. INIgr de Mazenod suivait du regard ses enfants, et se réjouissait du résultat si consolant de leur apostolat. Mais il se demandait, avec anxiété, si ces ouvriers zélés supporteraient longtemps des labeurs aussi pénibles et aussi continus.

— - Vous en êtes déjà à votre dixième mission, écrivait-il au P. Honorât... C'est trop !... Ménagez da\antage vos forces, si vous voulez durer.

Après cet épanehcnicnt de sa tendresse paternelle, il leur prodiguait les conseils que sa vive foi lui suggérait :

— Dieu NOUS a bénis dans toutes vos œuvres. Soyez vigilants, je vous en conjure, pour ne mettre, de votre côté, aucun obstacle à la puissance miraculeuse dont il vous investit. Vous savez que nous n'a\ons jamais compté sur nos propres ressources, ni sur nos talents, moins encore sur nos vertus. Nous sommes les instruments de la miséricorde divine. Que rien ne trouble jamais en vous l'opération merveilleuse de l'Esprit-Saint.

Pendant la première année, plus de douze paroisses furent évangélisées, et, les années suivantes, le travail ne fut pas moins actif, de sorte que nous aurions à citer une centaine de noms, si nous voulions les énumércr toutes.

— Seriez-vous trente, affirmait Mgr Bourget, que, dans le seul diocèse de Montréal, vous auriez de quoi vous occuper constamment.

Les curés s'étaient promptement très attachés aux Pères :

— Du premier coup, leur disaient-ils, vous vous êtes faits Canadiens !...

Aussi les réclamaient-ils, de tous côtés. Pour répondre à chacun, il ain-ait fallu donner vingt missions à la fois. Et encore, cela n'eût point suffi.

— Du renfort ! du renfort ! Envoyez-nous du renfort, ne cessaient d'écrire les « Oblats Canadiens » au vénéré Fondateur.

§ 3 "Les Toionships. En voyage sur la neige.

Loin des paroisses régulièrement constituées, on trouvait de v^astes étendues de terrain, où, par défaut de prêtres, on ne rencontrait pas même une étroite chapelle. Ces districts s'appelaient, alors, du nom gér.érifjue de toionships, quoique le sens spécial de ce mot désigne simplement une circonscription communale.

Par delà même la frontière, de pauvres Canadiens, forcés par la m\ ère à quitter leur patrie, allaient chercher leurs moyens d'existence. Iléhis ! rarement leurs espérances se réalisaient. A l'exception de quelques ]>etits propriétaires que le temps, la patience et une stricte économie rendaient indépendants, les autres n'étaient que des travailleurs vi\ant au jour le jor.r, à la merci de maîtres qui les accablaient de besogne et les rétribuaient fort mal.

Au point (!e vue religieux, leur situation était plus déplorable encore. Isolés et ])rive;, pendant des années entières, de tout secours spirituel.

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comment se seraient -ils maintenus ? La plupart de ces domaines, en effet, appartenaient à des protestants des États-Unis, ou à des Écossais presbytériens. Les catholiques, assimilés à des serfs, y couraient un pressant danger pour leur foi.

— Si vous faisiez dans les tozvnships des missions co}iime ici, disait aux Pères un docteur en médecine que ses fonctions avaient parfois attiré en ces parages, vous remettriez dans le droit chemin les catholiques dévoyés, et vous convertiriez un bon nombre d'hérétiques.

Dès le mois de janvier 1842, les Oblats commencèrent cette œuvre de dévouement ; mais au prix de quelles fatigues et de quels périls !

— Nous avons besoin de prendre tous les moyens, écrivait, le 18 février, le P. Lagier, si nous ne voulons pas perdre et notre nez et nos oreilles. Il faudrait nous voir avec notre costume !...

Une lettre du P. Baudrand nous dépeint cet accoutrement étrange pour des yeux européens :

— Deux ou trois paires de bas de laine dans les souliers, ou dans les bottes ; une soutane bleu foncé, complétée par un surtout qui pèse au moins vingt livres ; plus un second pardessus en peau de bête. Par cette méthode, sans être bien gros naturellement, on ressemble vite à un tonneau. Ce n'est pas fini. Autour du cou, un grand châle qui couvre toute la figure : menton, bouche, jusqu'au nez inclusiAcmcnt. Sur la tête, un énorme casque en fourrure, garni d'oreillettes, de manière que, d'un honnête homme, il ne paraît plus que les yeux à peine. Aux mains, de grosses moufles en peau, énormes gants en cuir, qui ne séparent pas les doigts, excepté le pouce... J'allais oublier une chose essentielle : le capuchon, annexe au pardessus. On peut le ramener sur le casque, en cas de pluie ou de bise. Bref ! si vous voulez avoir chaud, venez ici. On se promène par des températures de vingt-cinq degrés Réaumur audessous de zéro.

Après la description de la toilette, celle de la contrée. Le même Père continue :

— Possédez-vous quelque image représentant des paj^sages d'une monotone blancheur, au milieu desquels de gentils Lapons glissent sur la neige, traînés par des rennes aussi rapides que le vent ? Regardez-les bien : c'est nous !... sauf les rennes, remplacés par de petits chevaux canadiens qui rivaliseraient presque de vitesse avec ces quadrupèdes des steppes polaires. Nos meilleurs jours pour voyager sont ceux des plus grands froids, quand on a ce qu'on appelle de beaux chemins d'hiver. Alors, un cheval canadien vous fait parcourir de quatre à cinq lieues à l'heure, et cela pendant une demi-journée, sans rien manger. Nos voitures sont toutes découvertes, et vous concevez que, dans ces

conditions, ce n'est pas trop des habillements dont je vous ai parlé. Néanmoins, ces chemins sont à peu près impraticables, durant une poudrerie, ou tempête qui soulève une neige extrêmement fine, et la lance de tous côtés, comme le simoun pousse en tourbillons aveuglants les sables du désert. Impossible de sortir ; ou, si l'on se risque dehors, danger constant de s'égarer, car on ne distingue plus la route.

— Dans ce cas, nous dit le P. Baudrand, quoique de la figure ne paraissent plus que les yeux, il sera sage d'abattre la visière du casque, et de se masquer complètement.

Écoutons-le nous raconter les péripéties du voyage :

— Bon ! nous voilà partis ! Nous volons à travers l'espace. Hum ! Modérez-vous !... Une rencontre !... Quand la route n'est pas plus large que la voiture, et qu'il y a, sur l'un des bords, quatre ou cinq pieds de neige molle, c'est le pire des chemins d'hiver. Alors, vous pataugez làdedans, chevaux et gens, heureux quand vous ne tournez pas sens dessus dessous !... Mais personne ne court à notre rencontre !... Tout va donc bien, cette fois ?... Attendez !... Voilà, au loin, devant nous, de lourds véhicules s'avançant d'une lieue en deux heures, quand nous en faisons, nous, six fois plus. En un clin d'œil, nous les atteignons. Maintenant, obligation de ralentir la marche, et de se tenir à leur queue, jusqu'à ce qu'il plaise au chemin de s'élargir. On aura le temps de méditer, pendant les trois heures qu'il faudra se traîner à la suite de ces pesants et si lents chariots... Les voilà distancés ! Bon ! nous pourrons courir maintenant ! Prenez garde ! Il y a une rivière, ou un lac, à traverser, et la glace est douteuse. Impossible de les passer en bateau ; très imprudent de s'y hasarder en voiture. Et, pourtant, il n'y a pas trente-six moyens ! Allons ! courage ! un signe de croix, et, fouette, cocher ! Cric, crac ! la glace gémit, et menace de se rompre. Hâtons-nous ! Il n'est pas bon de prendre un bain par ce temps-ci !... On a déjà bien assez frais, sans cela !,.. Je connais très intimement quelqu'un, qui, au mois de janvier, a vu ce sol trompeur se dérober sous ses pieds. Du coup, sa voiture s'est transformée en nacelle, mais enlisée et immobilisée !... Une vraie baignoire !... Il est resté, là, une demi-heure... il y serait encore, sans la charité d'un passant qui l'en a tiré. Voilà quelques-uns des multiples agréments du voyage. C'est charmant, n'est-ce pas ? Accourez promptement partager mon bonheur !

§ 4 Combats contre l'hérésie.

Le premier à s'aventurer dans les tozvnships fut le P. Lagier. Rendu à destination, il ne trouva pour logement qu'une misérable masure en

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bois, très étroite. Là, il célébra la Messe, prêcha et catéchisa, du matin au soir, mais en gelant sur place, malgré un poêle allumé, car une bise glaciale entrait, de tous côtés, par les nombreuses fentes de ces cloisons branlantes. Il en revint malade, le visage enflé et défiguré par vme énorme fluxion.

Nullement découragé par un tel début, il y retourna, peu après, avec un compagnon. On jugera de ses dispositions par cet extrait d'une de ses lettres à un ecclésiastique de Montréal :

— Enfin ! nous sommes un peu Missionnaires ! Jusqu'ici, nous a^^ons élevé la voix dans des paroisses érigées depuis longtemps, et où rien ne manque. Nous ne nous en plaignons point : nous n'en avons pas le droit, après les consolations éprouvées de la part des pasteurs et des fidèles. Mais on ne nous en voudra pas de ressentir quelque prédilection pour cet apostolat des pauvres, dénués également des biens de la fortune et des secours de la religion. Ce sont les prémices d'un ministère que nous chérissons. Notre désir est de consacrer notre ^^e à visiter, soutenir et fortifier dans la vertu ces âmes abandonnées.

Dieu récompensa les généreux Missionnaires.

Même les protestants venaient les entendre avec respect et profit. Notre sainte religion, mieux connue, leur révélait les lacunes et les imperfections de la leur. A la suite de ces conférences, plusieurs avouèrent que, dans le fond, ils pensaient comme eux.

Des familles entières rentrèrent dans le sein de TÉglise. Un jour, une femme se présenta pour recevoir le baptême avec ses quatre enfants ; et ce ne fut pas un cas exceptionnel. Le chiffre des conversions augmenta, à mesure que s'améliorèrent les catholiques, dont la conduite, si peu conforme à leurs croyances, constituait une pierre d'achoppement, pour ceux qui, touchés par la grâce, auraient eu l'intention de retourner au vrai bercail de Jésus-Christ.

Parmi ces missions dans les torvnships, il en est une qui mérite une mention spéciale.

Sur les bords du lac Champlain, dans une localité, dont par discrétion nous tairons le nom, il y avait à évangéliser plus de mille personnes disséminées sur une vaste région appartenant à trois diocèses différents : ceux de Montréal, de New- York et de Boston. Outre les causes de perdition indiquées plus haut, l'esprit de lucre et l'avarice sordide d'un prêtre qui se disait leur curé, en avait fait passer un grand nombre à l'hérésie.

Ce triste sire, installé là, depuis quatorze ans, on ne sait en raison de quel droit ou de quelle délégation, non seulement ne prêchait pas.

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mais n'administrait qu'à prix d'argent les sacrements, môme l'Eucharistie et l'absolution.

— Je ne me suis pas confessé depuis une dizaine d'années, disait un de ses malheureux paroissiens, parce que je n'avais pas de quoi payer.

Quand les Pères Telmon et Dandurand y arrivèrent, l'église (et quelle église !) était fermée depuis trois mois. Exaspérés par l'indigne conduite de leur coupable pasteur, les fidèles lui en avaient interdit l'entrée. Celui-ci, pour se venger, emporta chez lui le Saint Sacrement, l'enferma dans une boîte en carton, et le laissa dans sa chambre à coucher sur sa table de toilette, à côté de son pinceau à barbe !... Détails invraisemblables, s'ils n'étaient affirmés par les témoins les plus irrécusables.

L'église n'était qu'un affreux hangar de dix mètres de long sur huit de large, aux murs formés de poutres grossièrement équarries, juxtaposées, et revêtues d'une simple couche de chaux. Ameublement en rapport avec la somptuosité de l'édifice ; l'unique chasuble, en lambeaux ; une seule aube, déchirée. Point de ciboire ; point d'ostensoir ; un minuscule calice en étain, noirci par le temps, et d'une malpropreté inimaginable.

Si la demeure du Maître du monde était à ce point misérable, celle du curé, au contraire, était fort commode, spacieuse, bâtie en belles briques, avec tout le confort désirable.

— C'est indispensable, disait le personnage, pour me concilier, de la part de la jDopulation, le respect dû à mon caractère.

Comme on le voit, il y avait parfaitement réussi.

Évidemment ce ne fut pas à sa demande que les Missionnaires entreprirent de travailler dans ce qu'il prétendait être son domaine ; mais à la prière des trois évêques de New- York, de Montréal et de Boston, qui, sachant combien il y aurait de mariages à régulariser et d'abjurations à recevoir, leur avaient accordé, dans ce but, des facultés sans limites.

Ne pouvant donc les éconduire, le curé les subit de fort mauvaise grâce. Il les fit coucher dans des chambres crépies l'avant-veille. Elles étaient si humides, que le P. Telmon y contracta un enrouement opiniâtre et un rhumatisme articulaire des plus douloureux, qui le contraignit à chercher, ailleurs, un abri moins malsain.

— Nous avons eu, là, écrivait-il, la souffrance et la pauvreté, comme nulle part, ailleurs ; mais aussi les consolations furent incomparables. Dieu nous dédommagea amplement par l'abondance de ses grâces.

De vingt à vingt-cinq lieues à la ronde, les gens accoururent. Leur empressement se maintint avec une assiduité poussée jusqu'à l'héroïsme. Plusieurs avaient les pieds ensanglantés et les jambes couvertes de

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pustules, à la suite de ces marches forcées. D'autres traversaient le lac au milieu de la tempête, dans de frêles embarcations.

Les protestants qui les occupaient, se moquèrent d'eux, d'abord. Ensuite, ils les menacèrent de leur ôter leur emploi.

— Peu importe, répondirent ces pauvres ouvriers. Avant tout, notre âme !

On demandait au propriétaire d'une grande scierie son avis sur la mission.

— Je ne voudrais pas qu'il y en eût souvent, répliqua-t-il ; impossible de retenir mes hommes.

Apprenait-on, à dix lieues, que la mission se faisait, vite tout le monde s'ébranlait, et, le lendemain, on voyait de nouveaux auditeurs groupés sous la chaire.

Une jeune femme s'échappa, un matin, de la maison de son maître, et fit, à pied, plus de vingt kilomètres, portant son enfant dans ses bras. Elle resta, trois ou quatre jours, près du confessionnal, pour attendre son tour.

Dans le voisinage de l'église toutes les maisons, huttes et cabanes, se remplissaient, le soir, de ces pauvres gens, en quête d'un gîte. Ils s'étendaient, côte à côte, sur le plancher, ajoutant ainsi à une journée consacrée entièrement aux exercices de piété, une nuit de pénitence sur une couche si dure.

Au premier coup de V Angélus, tous se dirigeaient vers l'église pour s'emparer des abords des confessionnaux, constamment encombrés. Plusieurs tombant presque d'inanition, à cause de leur abstinence prolongée, se refusaient, néanmoins, absolument à s'éloigner, dans la crainte de perdre leur place. On en \-it s'évanouir, de faiblesse. D'autres, se cachant le %àsage avec la main, se contentaient de manger, à la hâte, un morceau de pain, apporté de chez eux.

Mais quelle a\'idité pour entendre les messagers du Seigneur !...

— Vos sermons, disaient-ils aux Pères, nous servent de nourriture. Nous préférons tout souffrir, plutôt que d'être privés d"une de vos phrases.

Sublimes dans leur ignorance, ils savaient instinctivement que, selon l'expression du V^erbe incarné, l'homme ne vit pas seulement de pain, et qu'il lui faut aussi et surtout ces paroles vivifiantes procédant de la bouche même de Dieu, ou de ceux dont il se sert pour parler aux âmes qui ont faim et soif de Lui.

— Ah ! disaient-ils encore, en gémissant et en essuyant leurs larmes, si on nous avait mieux instruits des vérités de la religion, nous n'aurions pas été si méchants.

Des adultes de douze à vingt ans qui n'avaient pas même été ondoyés,

reçurent le sacrement du Baptême. Plus de soixante apostats rentrèrent dans le sein de la véritable Église. Beaucoup d'autres ne s'étaient pas confessés depuis dix, vingt, trente et même cinquante ans.

Il y eut de quatorze à quinze cents communions, et cinq cents hommes s'enrôlèrent dans la Société de tempérance.

A tous on distribua, par centaines, des chapelets, médailles, croix, gravures, catéchismes, manuels de prières, etc.

Les fidèles renoncèrent aux bibles protestantes, dont les colporteurs d'hérésie les avaient fournis avec prodigalité. On les entassa, et on les brûla publiquement.

Quand le chef de la propagande sectaire eut connaissance de cet auto-da-fé, il entra dans une furieuse colère, et accabla d'injures le P. Telmon, qu'il accusait d'être la cause de cette destruction.

— Sachez, lui dit-il, que nous ne sommes ni en Espagne, ni en Italie ; mais dans un pays de liberté !

— Justement, répondit le Père ; voilà pourquoi les catholiques font ce qu'ils veulent : ils rejettent les livres où l'erreur se mêle à la vérité. Convaincus que ces bibles frelatées sont un danger pour eux et pour leurs proches, ils s'en débarrassent, même par le feu.

— Mais ces bibles sont à moi.

— Non, puisque vous les leur avez données.

— Je ne les donne pas, pour qu'on les brûle.

— Ne les donnez pas, et on ne les brûlera point.

— Je vous ferai arrêter, si vous ne m'en payez pas le prix.

— C'est cela ! faites-moi mettre en prison, au nom de la liberté ; car que vous dois-je, moi, personnellement ! En quoi suis-je votre débiteur ?

— Vous refusez ?... Je me vengerai. J'obtiendrai que la douane vous impose une forte taxe pour toutes ces croix, médailles et autres signes de superstition, dont vous inondez le pays,

— Essayez ! Comme je n'ai plus aucun de ces objets dans mes caisses, il vous sera difficile de réussir. D'ailleurs, je sais à quoi m'en tenir sur ce point. Vos menaces sont vaines.

— Du moins, nous ferons du tapage, quand l'évêque viendra ici...

— Toujours au nom de la liberté, n'est-ce pas ? Je vois que vous l'entendez parfaitement.

La semaine suivante, Mgr Bourget vint clôturer cette mission mouvementée, et conféra le sacrement de Confirmation à cinq cent trente personnes de tout âge. Le saint prélat, très ému, bénissait Dieu des prodiges accomplis par sa grâce et par le ministère de ses Missionnaires si zélés.

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Trois cents catholiques, à cheval, étaient allés l'attendre à la tête du lac. Ils le saluèrent avec des hourras enthousiastes et les marques répétées de la plus religieuse vénération. Cette petite armée l'escorta pendant plus de dix kilomètres, jusqu'à l'église, devant laquelle la population entière était agenouillée, implorant sa bénédiction.

Témoins de cette scène touchante, les protestants étonnés restaient silencieux et immobiles.

— Dans leur stupéfaction, disait un Canadien, ils ouvraient des yeux... comme l'embouchure du Saint-Laurent.

Même les colporteurs de bibles se tenaient cois, se gardant bien de faire le vacarme annoncé. La haine, cependant, grondait dans leur cœur, car ils sentaient le dommage causé par la mission à leur trafic honteux. Ces prétendus réformateurs du christianisme, richement rétribués par ceux qui les envoyaient, gagnaient, en outre, deux cents francs par apostat qu'ils arrachaient au catholicisme. Suivant toute apparence, de longtemps ils n'auraient plus pareille aubaine. Aussi ne pouvaient-ils s'en consoler.

Deux mois après, un de ces pieux agents rencontra un converti.

— Eh bien ! lui dit-il, en ricanant, vos moines en font de belles ! Ils jettent les bibles au feu ! Quel sacrilège !

— Oh ! répondit le Canadien, s'ils ne faisaient que cela !... Mais ils font bien pire.

— Quoi donc ?

— Voici ! Jugez vous-même, si c'est tolcrable. Quand un homme a deux fenunes, ils le forcent à en quitter une... C'est d'une intransigeance !...

Le colporteur se mordit les lèvres, tandis que la rougeur lui montait au visage. Il était précisément dans ce cas.

Sans ajouter un mot, il se hâta de déguerpir.

La mission eut un autre épilogue.

En sa qualité de vicaire général de l'évêque de New- York, Mgr Bourget signifia à l'indigne curé qu'il eût à céder immédiatement la place à un prêtre qui travaillerait sérieusement au salut de ses ouailles.

Les Pères ne laissèrent cette localité régénérée, que pour continuer leur labeur si pénible, mais si fructueux, dans les îles du lac Champlain, et sur la rive opposée, dans l'État de Vermont, diocèse de Boston, Là, également, absence totale de secours spirituels. Les mêmes merveilles de la grâce accompagnèrent leurs pas.

Ces expéditions, renouvelées de temps en temps, changèrent l'aspect de ces contrées désolées.

Si, dans ces toxvnships, alors si tristes, fleurissent aujourd'hui de prospères paroisses, c'est au dévouement des Oblats qu'on le doit, pour une large part.

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