CHAPITRE II
De Montréal à la rivière Rouge
24 juin - 25 août 1845
§ 1 l^e P. Pierre Auberh
En ce pressant besoin, Mgr Provenchcr, connaissant les merveilles d'héroïsme opérées par les Oblats de Marie dans le Haut et le Bas-Canada, tourna ses regards vers eux (1).
— Si je les obtiens, disait-il, je descendrai, en paix, dans la tombe, après avoir chanté mon Xiinc dimittis ! Des religieux voués par état à l'évangélisation des pauvres et des âmes les plus abandonnées, trouveront, dans les grâces de leur vocation, une force contre les défaillances de la nature, parmi tant d'obstacles et de privations de tout genre... Une Congrégation, ce n'est pas seulement quelques individus épars : c'est une armée, avec le noml^re, la hiérarchie et la discipline. Des hommes peuvent tomber malades, se décourager, mourir : une Congrégation ne meurt pas. Au milieu même des deuils et des épreuves sans cesse renouvelées, elle poursuit sa tâche, avec ordre et méthode, avec ensemble et persévérance, avec les plus grandes chances de succès.
Plein de ces sentiments, il pria ]\Igr Bourget de se faire son a^"oeat auprès de Mgr de Mazenod.
Emu à la pensée que tant d'âmes ignoraient encore le vrai Dieu et leurs destinées éternelles, le vénéré Fondateur consentit à envoyer ses enfants à leur secours. Cette œuvre, toute d'immolation, allait à son coeur si génére\ix. Le 5 décembre 1844, il mandait au P. Guignes,
(1) Notons, à ce propos, les réflexions formulées par le biographe du prélat : On a vu, jusqu'ici, combien Mgr Provencher avait eu de la peine à se procurer des prêtres séculiers, pour l'aider dans ses travaux. Cette difficulté devenait de plus en plus grande. Il n"y a que des hommes appartenant à un Ordre religieux, qui soient capables de se dévouer constamment à ce dur ministère. Hors d'une Communauté, on rencontre bien, de temps à autre, quelque sujet à qui la vertu inspire un tel désintéressement ; mais on ne doit pas compter là-dessus pour assurer l'avenir des missions... > — G. Dugas, Vie de Mgr Provencher, p. 251.
arrivé depuis quatre mois seulement en Amérique, d'ajouter ces missions du Xord-Ouest à celles qu'il avait la charge d'organiser.
— Courage et confiance, lui écrivait-il. Dieu nous trace la route. Il ne nous délaissera pas, quand nous n'avons d'autre désir que de nous sacrifier pour la gloire de son nom.
La hardiesse de l'entreprise épouvanta le P. Guignes.
— Je considère cette fondation, écrivait-il, le 14 février 1845, connue imprudente, et, dès lors, contraire à la volonté de Dieu. Nous sommes à huit cents lieues de la rivière Rouge... les communications sont extrêmement difficiles. Ce sera ])our les sujets une vie d'isolement et de dangers de toutes sortes...
Une lettre du 24 mars 1845 réitéra Tordre. L'esprit de foi guidait la plume du Supérieur général :
— Je ne conçois pas, disait-il à son représentant au Canada, comment vous avez pu vous méprendre si étrangement sur les missions du district de la rivière Rouge. Il me semble, pourtant, vous en avoir parlé d'une manière assez claire et précise, pour que vous comprissiez bien que ce n'était point une simple proposition à examiner et à discuter, mais une détermination arrêtée, dont je vous confiais l'exécution. Elle ne peut soufirir aucune sorte de retard... Je désigne pour cette œuvre si importante le P. Pierre Aubert, auquel vous joindrez, pour commencer, un des Pères canadiens que vous jugerez le plus propre à la chose.
Frère du P. Casimir Aubert, fondateur de la province d'Angleterre, le P. Pierre Aubert avait reçu, à l'improviste, le 4 juin précédent, son obédience pour le Saguenay, avec ordre de s'embarquer pour le Nouveau- Monde, dans les trois jours.
A l'instant, il avait répondu, de Notre-Dame de l'Osier, sa ré'^idence :
— Non seulement j'accepte avec une entière soumission, mais avec la plus vive reconnaissance. Je ne me dissimule pas que cette mission, vu les difficultés qui l'entourent et les peines dont elle sera la source, ne demande nécessairement l'immolation totale de soi-même ; mais c'est précisément ce qui, en elle, m'attire. Depuis longtemps, j'étais convaincu que je ne travaillais pas assez pour Dieu : je soupirais après une circonstance qui m'amènerait à faire pour Lui un plus grand sacrifice. Aussi je le bénis de m'avoir appelé à lui gagner des âmes, aux dépens de mon repos et des avantages temporels, dont nous jouissons dans nos maisons de France...
Une lettre si édifiante apporta une grande joie au cœur de Mgr de Mazenod. Saintement fier de voir ses fils animés de sentiments si beaux, il ne cachait pas le bonheur qu'il en éprouvait. Nous en trouvons l'exprès-
sion dans un billet écrit, quelques jours plus tard, au P. Honorât :
— Des sujets qui vont traverser les mers, aucun n'a cédé aux exigences de la nature. Il n'en est pas un qui n'ait vaillamment, en quittant l'Europe, renoncé à la consolation de faire ses adieux à sa famille. On remarque ces traits dans d'autres Instituts. Je veux dire qu'on sait aussi, chez nous, pratiquer les vertus les plus héroïques.
Au commencement du mois d'août 1844, le P. Pierre Aubert arrivait donc au Canada, avec le P. Guigues et le P. Garin. Il séjourna plusieurs mois à Longueuil, pour se familiariser avec le pays, et y fut vite apprécié.
Quelques semaines après, Mgr Bourget écrivait de lui à Mgr de Mazenod :
— Le P. Aubert plaît beaucoup. Il a déjà été appelé par les directeurs du collège de Saint-Hyacinthe, pour prêcher la retraite annuelle aux deux cents élèves de leur établissement.
Tous, élèves et professeurs, goûtèrent beaucoup ses instructions.
Dès qu'il fut question de confier aux Oblats les missions de la rivière Rouge, le P. Aubert se montra l'un des plus empressés à accueillir favorablement les propositions de Mgr de Juliopolis.
Et quand il apprit qu'on ne le destinait plus au Saguenay, mais au Nord-Ouest, il accepta cette nouvelle obédience avec autant de calme, de simplicité et de zèle, qu'il avait accepté la ijremière.
— Malgré les ronces et les épines qui m'attendent, éeri\ait-il, le 23 juin, à Mgr de Mazenod, je pars content, tellement j'ai la conviction intime d'accomplir la volonté de Dieu. Cette persuasion m'enlève toute inquiétude, et mon bonheur est si intense, que je me demande s'il me reste le mérite du sacrifice !...
Le même jour, il écrivait à son frère, le P. Casimir Aubert :
— Je trace ces lignes, la veille de mon départ, après dix heures du soir... Il nous faudra naviguer, pendant quarante-cinq jours, au moins, en canot d'écorce. Nous n'en descendrons que pour nous reposer, la nuit, sous une tente... Ce voyage, quoique j'en devine par avance les fatigues et les vicissitudes, n'a rien qui me trouble. .Je vais à la rivière Rouge avec autant de tranquillité que j'en avais, autrefois, en sortant pour nos promenades du jeudi... A Dieu l'holocauste de toutes mes affections... Il est bien des choses permises auxquelles je tenais, je l'avoue : je quitte tout cela sans regret...
Paroles fort belles, assurément.
Il fallait au P. Pierre Aubert un vrai courage, pour aller, avec autant de calme et de décision, se dévouer au salut des âmes, dans un pays aussi éloigné, et, alors, aussi peu attrayant.
Le P. Taché.
Appartenant à l'une des principales familles du Canada, dont le rôle politique fut considérable à l'origine de la Confédération, le P. Taché était, par sa mère, née de la Broquerie, neveu de M. Hertel de Rouville, dont nous avions parlé plus haut, à propos du calvaire de Belœil. Par sa mère aussi, il était arrière-petit-neveu de l'illustre Varennes de la Vérendrye, qui, le premier, au nom du roi de France, Louis XV, parcourut en explorateur, pendant quatorze ans, de 1731 à 1745, les territoires qui s'étendent au delà du lac Supérieur jusqu'à la rivière Saskatchewan et aux Montagnes Rocheuses, y créant de nombreux postes, acquis ensuite par la Compagnie du Nord-Ouest, qui les céda à celle de la baie d'Hudson.
De son père, officier de valeur, mort âgé de quarante ans à peine, après avoir servi la patrie sur les champs de bataille, Alexandre Taché tenait une indomptable énergie de caractère, qu'il eut souvent l'occasion de manifester, durant sa longue vie d'apôtre.
Élève du collège de Saint-Hyacinthe, l'un des plus renommés du Canada, il s'y fit remarquer, durant les huit ans qu'il y resta, par ses aptitudes pour toutes les branches du savoir humain. Mais il ne se laissa éblouir ni par ses succès, ni par les avantages matériels qu'il trouvait dans sa famille. Passant, avec sa mère, une partie de ses vacances au manoir de M. de Rouville, son oncle, il comprit bien vite que les richesses ne suffisent pas à procurer le bonheur. En même temps, la grâce, par de secrets appels, l'invitait à une vie de renoncement et de dévouement complet à Dieu et aux âmes.
Ayant achevé ses études classiques et son cours de philosophie, il entra donc au grand séminaire de Montréal.
Là, il connut les Oblats. Leur vocation de Missionnaires des pauvres lui apparut dans sa sublimité, et, trois ans plus tard, il vint frapper à la porte de leur noviciat de Longueuil.
Après l'avoir longuement examiné, avec cette austère sévérité qui était l'un des traits de son caractère, le rigide P. Allard écrivait de lui, dans ses notes confidentielles à Mgr de Mazenod :
— Le Frère Alexandre Taché, d'une des familles les plus distinguées du pays, jouit au dehors d'une réputation de talents bien assise : mémoire heureuse, esprit droit, jugement solide, pénétration peu commune, facilité d'élocution. Toutes ces qualités sont relevées par une sagesse, une excellente éducation, une politesse exquise qui le feront briller dans toutes les sociétés. De plus, il possède l'humilité et la prudence, ne parlant qu'avec beaucoup d'à-propos.
Il était sur le point de terminer le temps d'épreuve qui précède la profession des vœux perpétuels, quand il apprit que la Congrégation acceptait les missions si pénibles de la rivière Rouge. Il s'offrit aussitôt pour ce ministère si méritoire, affirmant que son plus ardent désir était d'y consacrer sa vie entière, et demandant avec instance qu'on le comptât parmi les premiers apôtres. Ses prières furent si réitérées et si suppliantes, que le P. Guignes y crut voir un indice de la volonté de Dieu, et résolut de le donner pour compagnon au P. Aubert.
Comme la suite des événements le démontra dans la plus claire évidence, c'était bien, en effet, la volonté de Dieu.
§ 3 Deux mois en canot d'écorce.
De Montréal à Saint -Bonifacc, il y a deux miilie trois cents kilomètres environ. De nos jours, ce trajet s'achève commodément, en moins de quarante -huit heures, dans les confortables wagons des Compagnies de chemin de fer, dont les lignes se continuent jusqu'à l'océan Pacifique.
Mais, en 1845. vu l'absence de toute route sur laquelle un véhicule quelconque pût rouler, on n'avait à sa disposition que le rudimentaire canot d'écorce. Avec lui, on suivait les rivières, on traversait les lacs, on glissait sur les rapides, et on s'avançait lentement, interrompant souvent la navigation, à cause des portages qui fréquemment se rencontraient. Leur chiffre n'était pas inférieur à quatre-vingts sur cet interminable parcours.
Les Pères partirent de Montréal, le 24 juin 1845, fête de Saint-Jean Baptiste. Six hommes formaient l'équipage. L'un d'eux était iroquois, et devait servir de guide à travers ce dédale de lacs, de rivières, et de cours d'eau de moindres dimensions. Le canot avait dix mètres de long, un mètre et demi de large, et à peine soixante centimètres de profondeur, afin qu'il pût flotter même sur des ruisseaux, tout en étant capable d'affronter le lac Supérieur et les autres grands lacs, où les tempêtes ne sont pas rares.
On remonterait, d'abord, la rivière Ottawa, pendant plus de cinq cents kilomètres, jusqu'à Mattawa (1). Là, on s'engagerait dans la rivière du même nom qui a son confluent en cet endroit, et vient de l'Ouest, des hauteurs où se trouve le lac Nipissing. Après avoir traversé cette belle pièce d'eau, on redescendrait par la rivière des Français, French river, jusqu'à la baie Géorgienne du lac Huron, communiquant
(1) Voir la carte, p. 4.
par le Sault-Sainte-Marie avec le lac Supérieur, dont on atteindrait la côte occidentale à Fort William, près de Port- Arthur. De là, par un labyrinthe de rivières et un chapelet de mares et d'étangs, on remonterait jusqu'au lac La Pluie, Rainy lake, et au lac des Bois, Lake of tlie Woods, d'oîi, par la rivière ^Mnnipeg, on gagnerait le vaste lac de ce nom. On devrait le côtoyer, durant une cinquantaine de kilomètres, jusqu'à l'embouchure de la rivière Rouge, Ued river, que l'on remonterait, sur plus de soixante kilomètres, jusqu'à son confluent avec l'Assiniboine, où s'élevaient les quelques maisons qvii constituaient Saint-Boniface.
Le lac Nipissing.
Programme plus facile à tracer qu'à réaliser !
Que de péripéties, d'incidents et d'accidents de tout genre réservait un voyage de cette longueur, entrepris et continué dans de telles conditions !....
D'abord, un vent contraire qui souffla plus d'une semaine, commença par retarder la marche. Douze jours seulement aj^rès le départ, on arriva à Mattawa, alors simple poste pour le trafic des pelleteries.
Relativement facile jusque-là, malgré sa lenteur, le voyage devint beaucoup plus pénible , par la quantité de portages qu'imposent les nombreux rapides de la rivière Mattawa.
On fut dédommagé, deux jours plus tard, en entrant dans le lac Nipissing, magnifique nappe d'eau de plus de quatre-vingts kilomètres
de long, sur vingt à trente de large, parsemée d'une multitude d'îles, entourée d'une foule de ])romontoires aux contours harmonieux et variés. La beauté du spectacle n'empêchait pas la navigation d'être dangereuse, comme le témoignaient une série de tertres et de croix plantées sur les rives, pour rappeler que bien des gens avaient trouvé la mort dans ces flots argentés.
La rivière des Français qui se présenta ensuite, est longue aussi de plus de quatre-vingts kilomètres, mais hérissée d'écueils, d'autant plus périlleux que la pente, très prononcée, fait de son lit une série presque ininterrompue de rapides. La force du covu-ant entraînait le canot avec une vitesse effrayante. Sans l'habileté du guide, le frêle esquif se serait cent fois brisé sur les rochers à fleur d'eau.
Dans la matinée du 11 juillet, la petite troupe apercevait le lac Huron.
— C'est une véritable mer intérieure, écrivait le P. Taché. La vue se perd dans ses perspectives infinies.
Cinq jours et demi furent nécessaires pour le côtoyer, et l'on n'arriva au Sault-Sainte-Marie que le 16 juillet, vingt-deux jours après le départ.
Il fallut quatorze jours pour traverser le lac Supérieur, bien plus grand encore, car il a plus de six cents kilomètres de long, sur deux cent cinquante de large, avec une superficie de quatre-vingt mille kilomètres carrés. Un ouragan très violent contraignit les Missionnaiies à s'arrêter, deux ou trois jours, stir une île déserte. Le 30 juillet, le temps ayant paru favorable, ils reprirent la traversée ; mais ils étaient à peine à quelques kilomètres du rivage que le vent se leva, de nouveau, avec plus de fureur.
Pendant de longues et terribles heures, le canot fut ballotté par des vagues d'une hauteur épouvantable. Elles se jouaient de lui comme d'un fétu de paille, tantôt le portant vers les cieux, sur leur crête bouillonnante, tantôt le laissant retomber dans un abîme et s'abattant sur lui.
La légère embarcation craquait sous les coups répétés de ces lourdes masses, et s'entr'ouvrait à divers endroits. Pour ne pas sombrer, on travaillait constamment à vider l'eau qui entrait par ces multiples fentes. On fut, ce jour-là, à deux doigts de la mort.
Enfin, le 30 juillet, les voyageurs accostèrent à Fort William, mais trempés jusqu'aux os et brisés de fatigue. Il leur restait encore plus de sept cents kilomètres à parcourir.
Le soir même, trente-sixième jour, ils se réembarquaient, pour remonter la rivière Kaministiquia, dans le but d'atteindre les plateaux, qui, se succédant à diverses altitudes, séparent le bassin du lac Supérieur
et du Saint-Laurent de celui de la baie d'Hudson. Ils n'y réussirent qu'au moyen de nombreux portages, dont plusieurs avaient de trois à quatre kilomètres.
Au delà de ce qu'on appelait la « hauteur des terres ». ils n'eurent plus qu'à se laisser emporter par le courant, après avoir traversé le lac des Bois, long de plus de cent kilomètres, large de cinquante à soixante, et renfermant plusieurs milliers d'îles, dix mille, assure-t-on, grandes et petites, couvertes de forêts de cèdres, de trembles, d'épinettes et de sapins : innombrables bouquets de verdure émergeant des eaux.
A chaque instant, l'aspect du paysage change. Entre ces îles, des passages, tantôt larges, tantôt étroits, mais irréguliers et très pitto-
Le mont Mackay qui domine le fort ^ViIiiam
resques, forment, par leurs gracieux méandres, un inextricable labyrinthe, dans lequel on pourrait très facilement s'égarer, si on n'avait un habile pilote.
L'excursion que nous y fîmes nous-même, au mois d'août 1912, •sur le coquet petit bateau à vapeur de notre maison de Kenora, nous a laissé un des plus charmants souvenirs de notre long et si instructif voyage dans le Nord-Ouest Américain. Les Pères Aubert et Taché le parcoururent moins commodément, dans leur rudimentaire canot d'écorce, et, parvenus à l'extrémité septentrionale, s'engagèrent dans la redoutable rivière Winnipeg, qui se déverse dans le lac du même nom.
Le 24 août, ils se trouvaient à l'embouchure de la rivière Rouge, et, le soir, ils campaient à six ou sept kilomètres seulement de Saint- Boniface. Ils y arrivèrent, le lendemain, 25 août, vers une heure de l'après-midi, après soixante -trois jours de labeurs, d'aventures et de souffrances.
Durant plus de deux mois, ils avaient couché, chaque nuit, tout habillés, sur la terre dure, à la belle étoile, ou sous une tente légère, que, parfois, pendant leur sommeil, le vent emportait au loin. Souvent aussi, la pluie les surprit, et ils se réveillèrent, à moitié noyés par l'eau accumulée dans les plis de terrain, où ils s'étaient endormis. Les moustiques et les maringouins surtout les tourmentèrent cruellement.
— On s'habitue à tout, disait le P. Aubert, excepté aux piqûres brûlantes de ces méchants insectes ailés, qui pullulent dans ces régions. Insatiables de sang humain, ils poursuivent sans trêve leurs victimes, et le jour, et la nuit.
Pendant ces deux mois, les voyageurs n'avaient eu sous les yeux que des arbres, des rochers, des rivières et des lacs. A peine, de temps en temps, quelques huttes de sauvages, échelonnées à de grandes distances, ou quelques postes de la Compagnie des trafiquants en fourrures. En dehors de ces points isolés, nulle trace de vie humaine : partout le désert.
L'accueil de Mgr Provencher fut des plus chaleureux. 11 alla, sur le rivage, à leur rencontre, et les embrassa paternellement.
Le dimanche suivant, l^r septembre, du haut de la chaire, et avec les accents de la plus profonde reconnaissance, il commenta les paroles du vieillard Siméon : Nunc dimittis servum tuum, Domine, quia viderunt oculi mei salutare tuum, quod parasti !... Je mourrai en paix. Seigneur, maintenant que mes yeux ont vu arriver, dans ce pays, les religieux destinés à régénérer tant d'âmes plongées dans les ténèbres de l'erreur.
Son émotion était si intense, qu'elle se communiqua à son auditoire, et les larmes des assistants se joignirent aux siennes.
Campement sauvage, près des postes «le trafiquants en fourrures.