CHAPITRE III
Saint -Bonif ace
Origine du « Chicago canadien ».
De nos jours, Winnipcg, bâti au confluent de l'Assiniboine et de la rivière Rouge, est le plus important marché de grains de l'empire britannique. Il en expédie annuellement plus de soixante millions de boisseaux, ou plus de vingt millions d'hectolitres.
Ses rues larges et régulièrement tracées ; ses boulevards bien entretenus ; ses v^astes parcs d'une superficie de plus de cent cinquante hectares ; ses tramways électriques se développant sur plus de cent kilomètres à l'intérieur de la cité, et sur plus de soixante-dix dans les faubourgs ; ses riches monuments, dont quelques-uns, par leur hauteur et le nombre de leurs étages, imitent les skyscrapers ou gratte-ciel de New- York, et d'autres sont vraiment remarquables par leur architecture et leur ornementation ; tout, en un mot, atteste la prospérité de cette capitale
du Manitoba, qu'on s'est habitué à regarder comme le Chicago canadien, et qui couvre une surface de plus de cinquante kilomètres carrés.
Dans le centre, ou foyer des affaires, sont les banques, les luxueux magasins, les édifices affectés au commerce ou aux diverses administrations. A la périphérie, vers laquelle conduisent de magnifiques avenues, plantées de beaux arbres et bordées de gazon, s'élèvent de gais cottages entourés de tapis de verdure, de pelouses fleuries et de gracieux jardins. En 1905, on a dépensé près de soixante millions de francs pour des constructions nouvelles, somme égalée et même dépassée, les années suivantes.
Chaque jour, sa pojoulation de plus de cent cinquante mille âmes, s'accroît par le courant ininterrompu d'immigration, qui entraîne tant de gens de différentes langues, vers les vastes plaines de la Saskatchewan et de l'Alberta, dont on connaît maintenant l'extraordinaire fertilité.
Winnipeg est la porte de l'Ouest.
Situé en face, sur la rive droite de la rivière Rouge, Saint- Boniface n'a pas oublié les services que lui rendirent les Missionnaires, pionniers de la civilisation. Plusieurs de ses artères ont encore le nom de religieux Oblats de Marie-Immaculée. On y trouve, par exemple, l'avenue Taché, les rues Aubert, Grandin, etc.
Quand les Pères Aubert et Taché y abordèrent, le 25 août 1845, il n'y avait, là, que quelques maisons semblables à des fermes, disséminées dans les environs de la modeste chapelle de Saint-Bonifacc, décorée pompeusement du nom de cathédrale, et ornée de deux tours, dont l'une inachevée.
Dans ces fermes demeuraient les descendants des Métis, des Canadiens et des Écossais, appelés en 1811, pour coloniser cet endroit, par lord Selkirk, un des principaux actionnaires de la Compagnie de la baie d'Hudson. Les commencements furent pénibles, et la rivalité entre cette Compagnie et celle du Nord-Ouest suscita des conflits aigus, parfois même, des bagarres sanglantes (1).
Le but du noble lord était de tirer du pays, pour le personnel employé à la traite des fourrures, les produits agricoles qu'on ne pouvait leur fournir qu'avec des frais énormes et en quantités insuffisantes, vu la difficulté des transports et la grandeur des distances.
Durant bien des années, les espérances conçues .ne se réalisèrent
(1) Cf. X. Les Commnnicalioris de Mercator sur la conteste entre le comte de Selkirk et la Compagnie du Sord-Onest, in-S", Montréal, 1817. — Report of the Proceedings connected with the Disputes betiveen the Earl of Selkirk and the Xorth-West Company, in-S", Londres, 1819. — Mac DonncII, A Xarrative of Transactions in the lied river country, in-8o, Londres, 1819.
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que médiocrement, des gelées tardives empêchant les récoltes de mûrir, ou des nuées de sauterelles les détruisant, avant qu'elles ne fussent dans le grenier. On dut chercher longtemps les méthodes les mieux adaptées à cet âpre climat (1).
Rien ne présageait, en 1845, que la colonie, encore aux prises avec ces difficultés, fût réservée à un brillant avenir. Que de fatigues, de dépenses et de sacrifices n'exigerait pas cette mission !...
Six semaines après son arrivée, le P. Taché reçut l'ordination sacerdotale. Le lendemain, avant de célébrer sa première Messe, il fit sa profession perpétuelle entre les mains du P. Aubert, son supérieur.
Une de ses lettres, écrite, l'année suivante, à Mgr de Mazenod, nous révèle combien il tenait à sa vocation de Missionnaire et d'Oblat.
— En dotant mon pays d'une Congrégation religieuse, vous m'avez mis à même de trouver, dans son sein, une paix et une joie après lesquelles je soupirais en vain, depuis longtemps... Maintes fois, je remercie Dieu des consolations que je goûte, dans la famille qui a le bonheur de vous avoir pour père... Vous le savez. Monseigneur, les jeunes gens aiment ardemment. Les glaces de nos contrées n'affaiblissent point en moi cette douce nécessité. C'est donc toujours avec une gratitude croissante, que je me rappelle ce dont je vous suis redevable... Inscrit au nombre des enfants de Marie Immaculée, je n'ignore pas, qu'après Dieu, c'est à vous que je dois cette faveur insigne... Vous me dites que, sans me connaître, vous avez pour moi une affection toute paternelle : je crois, de mon côté, pouvoir prendre la hberté de vous assurer que j'éprouve, pour Votre Grandeur, le respectueux attachement qu'un fils aimant nourrit pour le plus tendre des pères... Nous n'avons pas, nous, vos enfants du Canada, l'avantage qu'ont nos frères de France de vivre près de notre Supérieur général, de le voir de nos yeux, et, en lui parlant, de lui témoigner l'affection de nos cœurs. Dans l'impossibilité où je suis de goûter une jouissance qui me serait si douce, permettez-moi de vous offrir cette faible expression des sentiments qui m'animent...
Absent de corps, le vénéré Fondateur était présent d'esprit, et ses lettres réconfortaient ceux qui, par amour de Dieu et des âmes, s'exilaient volontairement, au milieu de ces déserts de glace.
— C'est beau, écrivait-il au P. Taché, oui, c'est vraiment beau de faire ses vœux sur le champ de bataille, en face de l'ennemi que l'on vient combattre de si loin. J'y pensais, le 17 février, anniversaire de l'appro-
(1) Cf. X. Statement respecting the Earl of Selkirk\s seulement uponthe Redriver, in-80, Londres, 1817. — Bryce, The romantic seulement of lord Selkirfc''s colonisis, in-S», Winnipeg, 1909. Id. The li'fe of lord Selkirk, in-8o, Toronto, 1912.
bation de nos saintes Règles, et je ne m'en cachai pas dans la belle réunion de tous nos Pères et Frères qui renouvelèrent, entre mes mains et devant le Saint Sacrement exposé, leur consécration au Seigneur... Vous et les autres, vous répondrez, j'en suis sûr, à la confiance que nous plaçons en vous, en vous envoyant dans cette mission lointaine et si difficile. Dieu bénira votre dévouement, et nous récompensera tous des sacrifices que nous nous imposons.
Au P. Aubert, il écrivait :
— J'ai tressailli de joie, en recevant la lettre que vous m'écrivez de Saint-Bonifacc. Combien de fois je l'ai relue !... Je vous considère comme l'avant -garde de l'armée qui doit chasser le démon de ses derniers retranchements, et arborer la croix du Sauveur dans des régions où le vrai Dieu ne fut jamais connu. Vous êtes sans cesse présents à mon esprit, et bien souvent dans mon cœur. Comment pourrais- je vous oublier, vous que j'ai choisis, parmi tant d'autres, pour cette grande mission ? Je sens vos besoins, comme s'ils pesaient sur moi ; aussi je ne veux pas attendre vos lettres, pour régler tout ce qui peut vous être un secours.
Le saint ministère auprès des Métis. — La chasse au bujfalo.
Mgr ProN-enclier n'avait pas tardé à ap})récier le P. Aubert, et à lui accorder son entière confiance. Il lui en donna, bientôt une preuve éclatante, en le nommant son vicaire général.
Le premier résultat de l'arrivée des Oblats fut une jdIus grande abondance de soins spirituels pour la population métisse. Ils allèrent souvent remplir les fonctions sacerdotales à Saint-François-Xavier, oii, jusque-là, le jîrêtre n'avait pu que rarement paraître, et ils y établirent un ser\'ice régulier, les dimanches et fêtes.
Fréquemment aussi, ils se rendaient fort loin, auprès des Métis gravement malades, et par les temps les plus affreux. Quand une journée ne suffisait pas pour atteindre le but, ils couchaient, le soir, sur la terre glacée, au milieu de tourmentes de neige, sans autre abri que la voûte du ciel, par des froids de trente à quarante degrés centigrades, et quelques fois plus encore. Au mois de janvier 184-0, on compta quarante-huit degrés. Le mercure gela dans le thermomètre, et il fallut remplacer cet instrum(>nt })ar uu thermomètre à alcool.
Pendant la célébration de la Messe, on devait constamment tenir un réchaud allumé à côté du calice, poiu" emiiêeher le vin de geler. A l'intérieur des maisons imparfaitement fermées, cette précaution même ne servait de rien. A Saint-François-Xavier, par exemple, le Père
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qui officiait, en la solennité de la Noël, fut dans l'impossibilité absolue de consommer les ablutions : elles avaient gelé, quoique à côté d'un réchaud. Que l'on juge par là des souffrances aiguës du célébrant !
— Dans une circonstance, écrivait le P. Aubert, tandis que, vaincus par la fatigue, nous étions étendus sur le sol, appelant de nos vœux un sommeil qui s'obstinait à ne pas venir, le froid fut si intense et l'ouragan si terrible, que mon guide, robuste gaillard, crut toucher au terme de
Métis à l'ouvrage, dans la campagne.
son existence. Il en fut quitte pour un pied gelé, dont il ne recouvra l'usage que plusieurs mois plus tard. Je courus, parfois, plus de trente heures sans pouvoir prendre un peu de nourriture, ou trouver une goutte d'eau pour étanclier la soif qui me dévorait.
Comme Nemrod, les Métis étaient d'intrépides chasseurs.
Grands et bien proportionnés, d'un tempérament de fer et d'un courage à toute épreuve, avides d'aventures et d'émotions vives, ils aimaient le péril. Un de leurs plaisirs favoris était de poursuivre des troupeaux de milliers de buffles, bisons, ou bœufs sauvages, errant dans les immenses plaines situées à l'ouest de Saint -Boniface. Ils y déployaient
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une habileté surprenante, jointe à une endurance extraordinaire.
Montés sur des chevaux lancés à toute vitesse, tenant les rênes d'une main et le fouet de l'autre, ils chargeaient et rechargeaient leur fusil, tirant jusqu'à sept coups par minute, avec une telle justesse que, chaque fois, un buffalo mordait la poussière.
Au printemps et à l'automne, ils organisaient des battues générales, auxquelles prenaient part des centaines d'hommes, formant plusieurs escadrons de cavalerie galopant de concert. Femmes et enfants les suivaient d'aussi près que possible, afin de découper les chairs fraîches, les fumer et les saler.
On se réunissait, le soir, et l'on dressait les tentes pour le repos de la nuit.
Cette vie nomade durait près de quatre mois. C'est ce qu'on appelait « aller à la prairie ».
Si ces expéditions assuraient des provisions copieuses, elles réservaient bien des dangers, soit pour le corps, soit pour l'âme. Il n'était pas rare que les chasseurs reçussent des coups mortels de la part d'animaux rendus furieux par leurs propres blessures. La présence d'un prêtre n'était donc pas inutile, au milieu de cette armée sans cesse en mouvement.
En outre, le rassemblement de tant de personnes de différent sexe dans ces campements improvisés, l'absence de contrainte, la facilité d'échapper à toute surveillance, étaient un danger plus pressant encore pour les mœurs. Il y avait donc, là, à accomplir une œuvre de vigilance et de préservation.
Puis, on n'avait pas d'autre moyen de grouper, pour les instruire des vérités de la religion, une foule d'enfants qui, aux autres époques de l'année, vivaient séparés les uns des autres, avec leurs familles dispersées dans la campagne.
Il convenait, pour ces motifs, qu'un Missionnaire allât, lui aussi, « à la prairie » . Dès leur arrivée à la rivière Rouge, les Oblats le comprirent, et ils n'eurent garde de se soustraire aux fatigues d'un ministère si fructueux.
Parmi ceux qui s'y adonnèrent, nommons les Pères Faraud, Tissot, Maisonneuve, Mestre, Rémas, etc. Des Frères convers, entre autres le Fr. Dubé, les secondèrent, comme catéchistes, et, par leur dévouement, opérèrent un grand bien.
Chez les Sauteux. — Mission Je Wabjsimong et du lac La Pluie.
Cruels, orgueilleux et dissolus, les Sauteux coiffaient leur tête d'un énorme panache de longues plumes aux couleurs variées, laissaient croître
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leur chevelure d'ébène, qu'ils tressaient en nattes, comme les jeunes filles, y semaient à profusion des morceaux de cuivre, des paillettes brillantes, des boutons même, qu'ils disposaient parfois en colliers, et achevaient leur toilette en barbouillant leur figure basanée d'une épaisse couche de vermillon. Persuadés d'avoir atteint ainsi le summum de la beauté humaine, ils se présentaient fièrement aux étrangers, dans ce curieux et ridicule accoutrement.
Ce luxe insensé n'était pas une invention de la vanité féminine, mais une excentricité du sexe fort. Les femmes, en effet, comptaient pour peu, ou plutôt pour rien, chez ce peuple dégradé. A elles les travaux les plus pénibles et les fardeaux les plus lourds. Leurs maris les considéraient non comme des compagnes, mais comme des esclaves. Pour peu que leur seigneur et maître ne fût pas satisfait de leurs services, les coups de bâton pleuvaient sur elles, quand ce n'étaient pas les coups de couteau ou de fusil.
Dans toutes les tribus sauvages du monde entier, d'ailleurs, le mépris de la femme est un fait général. Seul le christianisme l'a relevée de cet abîme d'abjection et de misère, dans lequel le paganisme l'avait plongée ; seul il lui garantit au foyer domestique cette place d'honneur que, épouse ou mère, elle a le droit d'occuper ; seul il réussit à la faire entourer d'une atmosphère de respect, d'affection et de reconnaissance.
Sans pitié pour les souffrances d'autrui, et même pour celles de leurs proches, les Sauteux abandonnaient les malades et les vieillards, quand ceux-ci, incapables de leur être désormais utiles, devenaient vm embarras.
Un de leurs vices les plus enracinés, vice source de beaucoup d'autres, était l'ivrognerie. L'abus des liqueurs enivrantes les portait aux pires excès. Certains employés de la Compagnie de la baie d'Hudson ne favorisaient que trop ce penchant fatal pour Veau-de-feu, afin d'obtenir, par ce moyen, presque à vil prix, des fourrures précieuses, qu'ils revendaient, en Europe, avec un profit énorme.
Nonobstant leur grossièreté, ces sauvages confessaient plus ou moins l'existence d'un Être supérieur et bon : mais ils ne lui rendaient aucun culte, préférant offrir des sacrifices à l'esprit méchant qu'ils craignaient. Aussi les jongleurs ou sorciers, à la fois devins, prophètes et médecins, étaient parmi eux des personnages très importants. A eux, le soin de guérir les maladies qu'ils combattaient, non par des remèdes naturels, mais par une foule de pratiques extravagantes, puériles et superstitieuses. Dans plus d'un cas, il semble hors de doute que le démon les ait assistés.
— Souvent, j'ai désiré voir ces tours de force des sorciers, écrivait le P. Taché, quelques années plus tard ; mais les acteurs s'y sont toujours
refusés, assurant qu'ils n'avaient plus aucune puissance en présence de r homme de la prière, ou même auprès d'un objet pieux, comme le livre des Saintes Écritures, une croix, un chapelet, etc.
A leurs nombreux défauts, les Sauteux joignaient une extrême violence de caractère. Les disputes provoquaient les meurtres. Quand ils avaient tué un de leurs ennemis. Métis ou Sioux, avec lesquels ils vivaient en guerre continuelle, ils trempaient avec délices leurs mains dans le sang versé ; ils s'en frottaient la poitrine et le visage, allant même jusqu'à le lécher, comme des chiens.
On pouvait se demander si les Missionnaires seraient toujours en sûreté au milieu d'eux ; mais l'excessive superstition de ces êtres farouches fut la sauvegarde des prêtres catholiques. Aux yeux des Sauteux, ceux-ci étaient des magiciens puissants, et d'autant plus redoutables qu'ils venaient de plus loin. Ceux surtout qui, pour arriver jusqu'à eux, avaient traversé la grande eau, la vaste mer, étaient les plus formidables. Malgré leur cruauté native, ces barbares n'auraient pas osé leur causer le moindre mal : ils auraient eu peur que le Missionnaire, pour se venger, ne leur jetât un sort, dont leurs propres sorciers n'auraient pu les défendre.
A quelque chose malheur est bon.
Mais comment transformer ces infortunés et leur infuser l'esprit de l'Évangile ?
Après avoir étudié leur langue, le P. Aubert, durant l'été de 1846, passa un mois et demi parmi eux, à Wabasimong, poste situé à cent cinquante kilomètres à l'est de Saint -Boniface, au confluent de la rivière Winnipeg et de la rivière aux Anglais. De là, il descendit vers ceux qui habitaient sur les bords du lac des Bois et du lac La Pluie (1).
— Quelles tristes missions ! écrivit-il à Mgr de Mazenod. Les sauvages, sans cesse à la poursuite du gibier dont ils se nourrissent, ne montrent pas une grande volonté de s'instruire des vérités du salut ! Les préoccupations de la vie présente absorbent toute leur attention. Ils tiennent à la terre, autant que nous au paradis.
La mission de Wabasimong avait été fondée par un des prêtres séculiers amenés par Mgr Provencher. Fier de son œuvre, ce prêtre avait publié, dans les Annales de la Propagation de la Foi du diocèse de Québec, des rapports extrêmement élogieux.
— Ils sont tellement exagérés, écrivait le P. Aubert, que le lecteur ne peut aucunement, d'après eux, soupçonner la réalité. Selon le narrateur trop complaisant, ces jDcuplades formeraient déjà ane belle chré-
(1) Voir la carte, p. 141.
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tienté, en progrès même sur les pays qui ont, depuis longtemps, reçu les messagers du ciel. Malheureusement, il n'y a rien, ici, de tout cela, pas même un \allage. L'ignorance est absolue. Croiriez-vous que je n'y ai pas rencontré un seul individu capable de faire le signe de la croix ?... Quant à la culture des champs qu'on a prétendu leur avoir enseignée pour les christianiser plus facilement, elle est nulle. Les sauvages n'ont jamais commencé à semer, et ils ne s'en soucient pas.
Ce fut une erreur, en effet, d'avoir essayé de les civiliser par des entreprises agricoles, avant d'avoir posé en eux de solides bases de vie chrétienne. Comme le remarquait Mgr Provenchcr, mieux eût valu « moins de labourage et un peu plus de catéchisme ».
Quoique autorisée, sa voix ne fut point écoutée. On s'engagea précipitamment et inutilement dans de grandes dépenses, afin de distribuer gratuitement aux sauvages tout ce qui est nécessaire pour constituer des fermes modèles : bœufs, vaches laitières, troupeaux de moutons, bêches, pioches, charrues, herses, pelles, faux, haches, fourches, semences, etc. Mais, trouvant plus commode de tuer les animaux que de cultiver la terre pour leur fournir du fourrage, les indigènes laissèrent bêches, charrues, herses et tout Tattirail agricole, pour reprendre leurs arcs, leurs flèches, ou leur-, fusils, et s'élancer, avec un plaisir nouveau, à la poursuite du gibier.
Exiger de nomades invétérés qu'ils s'attachent à la glèbe, avant de goûter les choses d'en-haut, est une utopie. C'est lorsqu'ils aimeront la religion, que, désireux de la pratiquer, ils se fixeront près d'une église, et recevront avec docilité les conseils du prêtre, apôtre et civilisateur.
Ce n'est point par le labourage qu'on arri\-e à la lumière divine : c'est par la vertu de l'Évangile, au contraire, qu'on accepte de se soumettre à la dure loi du travail. L'expérience l'a mille fois démontré, sous tous les climats. Procéder autrement, c'est, malgré la droiture des intentions, perdre son temps et sa peine.
Autre obstacle, et non le moindre ; le contact de ministres protestants amenés par certains employés fanatiques de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces fauteurs d'hérésie tentaient d'attirer par des cadeaux les sauvages à leur secte, et plusieurs de ceux-ci, pour avoir de quoi manger et boire à satiété, demandaient le baptême.
Chose étrange, pourtant : ces êtres tombés si bas n'estimaient pas les ministres, parce qu'ils les savaient mariés. Leur esprit, tout embourbé qu'il fût dans la chair, comprenait instinctivement que les hommes de la vraie 'prière, les prêtres du ^rai Dieu, devaient, en cela, s'élever au-dessus de la nature.
Mais si les Sauteux méprisaient les révérends ministres, ils appréciaient grandement leurs largesses, et ils eussent voulu que les Missionnaires catholiques suivissent la même méthode d'évangélisation : la seule à laquelle ils fussent sensibles.
Retourné chez eux, en 1847, le P. Aubert leur adressa les exhortations les plus pathétiques.
— Si tu veux que nous t 'écoutions, lui dirent-ils, donne-nous, d'abord, à manger ; puis, promets-nous de pourvoir, désormais, à notre nourriture, et de nous procurer du tabac et des vêtements. Alors, nous croirons ce que tu nous enseignes.
Un pareil cynisme dévoilait clairement ce qu'ils entendaient par conversion, et en quoi consistaient leurs aspirations suprêmes : vendre leur âme au plus offrant. Leur idéal ne montait pas au-dessus de ce vil calcul d'intérêt sordide.
Dépeignant à son frère les mauvaises dispositions de ces malheureux, le P. Aubert ajoutait :
— Notez bien que, si j'étais assez riche pour nourrir ou vêtir toutes ces peuplades, et assez coupable pour attirer ces pauvres gens par de semblables moyens, ils ne me quitteraient pas moins, sans daigner m'écouter une minute, quand j'entreprendrais de leur parler des vérités de la Foi. Selon eux, la religion consiste uniquement à recevoir gratuitement, par l'entremise du prêtre, tout ce dont ils ont besoin pour leur corps. Quant à l'âme et à ce qui la concerne, c'est le dernier de leurs soucis.
Néanmoins, le P. Aubert réitéra ses tentatives, et, pour avoir plus de chances de succès, se fit aider par le P. Faraud. Il le leur laissa même quelque temps à demeure, lorsqu'il dut se transporter ailleurs.
Vains efforts.
De petits groupes de femmes et d'enfants consentirent à prêter une oreille distraite à sa voix ; mais ils s'éclipsèrent bientôt, et. de longtemps, il fut impossible de les revoir.
§ i Le P. BennonJ. — Missions de la baie des Canards et de J\ohe-Dame du Lac.
D'un caractère un peu rude et parfois difficile, mais spirituel et prime-sautier, plein de zèle, d'énergie et de talent, le P. Bermond arriva à Saint-Boniface, le 5 septembre 1846.
Rêvant aux missions étrangères depuis le commencement de sa vie religieuse, il fut l'un des plus ardents à répondre Ecce ego, mitte me, quand, au mois de juillet 1841, Mgr de Mazenod consulta les membres
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de sa Congrégation, sur l'opportunité d'accepter les propositions de Mgr Bourget.
Pour faire connaître et son style et ses sentiments, citons quelques extraits de la lettre que, du sanctuaire de Notre-Dame des Lumières, il envoya à son Supérieur général :
— Non seulement je suis prêt à traverser les mers, mais je désire vivement cette grâce. Juste Ciel ! J'ai déliré de joie, en apprenant qu'une occasion si favorable se présentait à notre Institut d'aller au loin évaugéliser les pauvres. Il sera donc, enfin, venu, ce jour après lequel je soupirais depuis si longtemps !... Je n'ai pas oublié l'heure bénie de mon Oblation, lorsque, prosterné sur les marches de l'autel, je demandais avec larmes au Seigneur de mourir au milieu des sauvages. Je ne me rappelle pas avoir offert le Saint Sacrifice, une seule fois, sans prier pour ces infortunés, et solliciter de Dieu la faveur de les rejoindre. Cette prière constante aura, j'espère, été entendue au Ciel, et vous voudrez bien ne pas écarter celle que je vous adresse aujourd'hui à vous-même. Depuis que je suis votre enfant, j'ai répété mille fois que j'espérais bien, un jour, m'élancer à travers l'océan, pour porter au loin le flambeau évangéliquc. Maintenant, plus que jamais, j'ai cette douce confiance. Ne nie refusez pas, mon bon Père, ce que le Seigneur semble m'a voir accordé. Quel obstacle pourrait m'arrêtcr ? N'ai-je pas une santé solide ?...
Cette lettre pressante se terminait par ce post-scripliim original. dans lequel le signataire avait mis toute son âme :
— Vivent les sauvages !
Hélas ! ce ne fut point l'insuffisance de la santé qui retint au rivage le P. Bermond, impatient de partir. Ce fut la volonté du vénéré Fondateur.
Quinze jours plus tard, le P. Bermond. fort désappointé, revenait à la charge :
— Pour cette entreprise, il faudrait, je l'avoue, une autre perfection que la mienne... Il faudrait une sainteté que je n'ai pas, j'en conviens... A cela, je n'ai rien à objecter, si ce n'est que le bon Dieu aura pitié de moi, et que vos prières m'aideront à acquérir la vertu qui me manque... Après tout, que la volonté de Dieu et la vôtre se fassent, et non la mienne. Si l'humble supplication que je vous envoie est rejetée, je tâcherai de supporter avec résignation ce que je regarderai comme un châtiment du Ciel pour mes péchés.
Malgré de si beaux sentiments, le P. Bermond ne reçut que quatre ans après l'ordre de départ si impatiemment attendu.
Enfin, ses vœux furent comblés, et, le 16 juillet 1845, il s'embarquait au Havre, avec le P. Chevalier et un autre de ses confrères.
De Longueuil, il fut dirigé sur Bytown et employé, durant l'hiver, à l'œuvre des chantiers. Son bon cœur, sous une écorce un peu rugueuse, lui gagna vite les sympathies, et son apostolat fut fécond. Dieu sait au prix de quelles fatigues et de quels dangers !...
Une fois, après une journée de marche dans la forêt par des chemins impraticables, ayant dû, avec de la boue jusqu'aux genoux, se risquer dans de vastes marécages, il fut surpris par la nuit, et faillit périr de froid et de faim. Dans une autre circonstance, il fut sur le point de faire naufrage, sur un lac à demi-glacé qu'il traversait sur un frêle esquif, au milieu d'une tempête de neige.
Loin de le décourager, ces accidents excitaient son zèle.
Aussitôt à Saint-Boniface, il étudia sans retard le sauteux, et, vu ses aptitudes spéciales, y progressa rapidement.
— Langue malaisée ! écrivait-il. Elle ne ressemble en rien à la nôtre, ni à aucune de celles de l'Europe. Et ces sauvages sont d'une sévérité excessive pour les règles de la quantité. Si vous manquez à la prosodie, ils vous rient au nez. Vous pouvez, dès lors, vous dispenser de continuer le sermon : ce n'est plus le moment de prêcher.
L'arrivée du P. Bermond permit au P. Aubert de réaliser le projet conçu dès les premiers mois de son séjour à la rivière Rouge : celui d'un établissement plus septentrional, afin d'évangéliser des peuplades qu'on n'aurait pu atteindre autrement. L'emplacement choisi était sur les bords de la baie des Canards, Duck hay, vers le milieu de la rive occidentale du lac Winnipegosis, à plus de trois cents kilomètres au nordouest de Saint-Boniface.
En mars 1847, le P. Bermond s'y rendit, malgré les ligueurs de l'hiver. Douze jours de course en traîneau lui furent nécessaires pour y parvenir.
Dans son style imagé, il nous décrit lui-même ce voyage :
— Mes préparatifs de départ furent bientôt faits. Une planche large de quarante centimètres ; je m'installe dessus, gardant de mon mieux l'équilibre ; quelques chiens sont attelés, et en avant !... Chutes fréquentes, mais peu dangereuses, parce qu'on ne tombe ]:)as de haut. Que le vent souffle, ou la neige descende du ciel en gros flocons, on n'en continue pas moins à marcher. Le soir, il faut dormir. Qu'à cela ne tienne : la maison est partout. Le premier bois que l'on rencontre sert de campement. On écarte la neige, on allume le feu ; en un instant, le repas est apprêté et pris de bon appétit ; puis, on étend sa couverture, et l'on dort, s'il plaît au sommeil d'alourdir les paupières. Vous voyez, le programme est des plus alléchants.