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CHAPITRE IV

L'Ile-à-la-Grosse

Au jeu de boules des sauvages.

A mille kilomètres au nord-ouest de Saint-Boniface en ligne droite, mais pratiquement à deux mille kilomètres, à cause des immenses détours qu'il faut faire pour y arriver, se trouve un curieux lac ayant plus de soixante-dix kilomètres de long, quatre à cinq de large, en moyenne, mais avec des baies ou bras s'avançant de quinze à vingt kilomètres dans les terres. Au sud, il reçoit la rivière aux Castors, Beaver river, longue de près de cinq cents kilomètres. De l'extrémité septentrionale sort la rivière Churchill, qui en est comme la continuation, et qui, après im parcours de plus de mille kilomètres, se déverse dans la baie d'Hudson.

Presque en face de l'embouchure de la rivière aux Castors, émerge une île sablonneuse de deux à trois kilomètres de circuit : c'est l'Ile-à-la- Crosse, ainsi appelée, parce que les sauvages des environs s'y réunissaient, de temps immémorial, pour rivaliser d'adresse, en lançant au loin des boules ou des cailloux, au moyen d'un bâton recourbé, ou crosse.

En 1791, fut établi, dans le voisinage de cette île et sur la rive occidentale du lac, un comptoir des plus importants pour le commerce des pelleteries. De lui dépendaient plusieurs forts secondaires, tels que ceux du lac Vert, Green lake. au sud. du lac La Ronge, à l'est, et du lac Caribou, Reindeer lake, au nord-est.

L'aspect de la contrée est généralement triste. Des buttes de sable séparent d'innombrables marais, dont quelques-uns, plus profonds que les autres, ont l'apparence de lacs et en portent le nom. On dirait que la parole prononcée par Dieu, le troisième jour de la création : « Que les eaux se séparent de la terre ». n'a pas encore, là, son entier accomplissement.

Dans son ensemble, le sol est donc peu fertile, à l'exception de certains endroits mieux asséchés. Les forêts elles-mêmes ne produisent plus les arbres géants si abondants au Canada, mais seulement le sapin, l'épinette rouge ou blanche, le cyprès, le peuplier, le tremble et surtout

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le bouleau, dont l'écorce est si utile aux sauvages pour la construction de leurs légers canots.

Informés que, chaque année, beaucoup d'indigènes se rendaient au fort du lac de l'Ile-à-la-Crosse, pour vendre leurs fourrures, et que, de plus, ils avaient manifesté le désir de s'instruire des vérités religieuses, Mgr Provencher et le P. Aubert résolurent d'y fonder un centre de missions.

Pour cette expédition lointaine et dont ils attendaient les plus grands fruits, le P. Taché fut désigné. Dans l'impossibilité de distraire, à ce moment, plusieurs Oblats de la résidence de Saint-Boniface, on lui adjoignit provisoirement, M. Lailèche, un des deux jeimes prêtres canadiens que Mgr Provencher avait amenés avec lui, en IS-ii.

Le 8 juillet 1846. les courageux messagers de l'Évangile s'embarquaient pour ce nouveau voyage de deux mille kilomètres en canot d'écorce.

Ils avaient à descendre, d'abord, la ri\ière Rouge jusqu'à son embouchure ; ensuite ils traverseraient, presque en entier, le lac Winnipeg, l'un des plus grands de l'Amérique, sorte de mer intérieure de plus de quatre cents kilomètres de long, et d'une superficie qui dépasse plus de quarante fois celle du lac de Genève ; puis, ils remonteraient la rivière Saskatchewan par le lac Cédar, jusqu'au lac Cumberland ; de là, par une infinité de petits lacs, de marécages et de ruisseaux, ils atteindraient la rivière Churchill, qu'ils remonteraient pendant plus de trois cents kilomètres, pour parvenir à l'extrémité septentrionale du lac de l'Ile-à-la- Crosse, après avoir franchi de trente à quarante portages, dont quelquesuns très longs et vraiment périlleux.

Quel héroïsme ne fallait-il pas aux \aillants Missionnaires pour aller chercher, à de telles distances et parmi tant de dangers, les âmes qu'ils voulaient conquérir au ciel !

Près de cinq semaines levu* furent nécessaires pour arriver au lac Cumberland. Deux mois seulement après leur départ, le 10 septembre, ils étaient à l'Ile-à-la-Crosse. Depuis une quinzaine de jours, ils n'avançaient plus qu'en luttant contre un vent très violent ; d'abord sous la pluie, ensuite sous la neige. Le froid, en effet, commençait à être très vif, à cette latitude.

§ -^ Monfjgnais et Cris.

Les Missionnaires consacrèrent l'hiver à se familiariser avec les langues parlées dans ces régions : le montagnais et le cris.

— Celle-ci est assez abordable, écrivait le P. Taché ; mais la pronon-

ciation des Montagnais dépasse tout ce que j'aurais supposé de difficultés en ce genre. Impossible d'imaginer un pareil assemblage de sons bizarres, rauques et étranges : interruptions subites au milieu des mots ; aspirations outre mesure ; gutturales dont la multitude n'est égalée que par celle des sifflantes qui les encadrent ; kyrielles de consonnes entre lesquelles se perdent quelques voyelles qu'on peut à peine saisir...

— Il y a de quoi se démonter le gosier, disait plaisamment M. Laflèche.

Pour la commodité de leurs futurs compagnons d'armes, ils préparèrent, de concert, un lexique et une grammaire de ces langues informes, mais très riches d'expressions.

Bien différents de ceux du Saguenay qui appartenaient à la famille algonquine, les Montagnais du nord, ou Chipeweyans, se divisaient en plusieurs tribus disséminées jusqu'à l'Océan glacial, et portant les noms les plus baroques, tels que Castors, Peaux-de-Lièvres, Plats-Côtés-de- Chiens, Mangeurs-de-Caribou, Couteaux-Jaunes, Esclaves, Loucheux, Sarcis, etc. Ces derniers émigrèrent plus au sud.

Ordinairement pacifiques, les Montagnais furent considérés comme les plus doux et les plus honnêtes des sauvages de l'Amérique septentrionale. Inutile de remarquer qu'il s'agit ici d'une douceur et d'une honnêteté fort relatives.

Ayant horreur du sang, ils commettaient rarement des meurtres. Les disputes entre eux, si elles dégénéraient en luttes corps à corps, se bornaient à quelques coups de poing ou de pied.

Lâches, ils fuyaient par bandes, au moindre bruit paraissant leur révéler l'approche de quelque ennemi, réel ou fantastique. Cette timidité puérile et superstitieuse ne les empêchait pas d'être, comme les autres sauvages, atrocement durs pour leurs femmes, qu'ils traitaient avec une excessive rigueur, et souvent avec barbarie.

La mère n'avait aucun prestige sur ses enfants. Ceux-ci auraient cru indigne d'eux de l'aider, le moins du monde, dans ses rudes travaux.

Dès que le déclin des forces physiques n'assurait plus au père la supériorité, son autorité cessait, et il devait obéir, à son tour.

Quant à la politesse, aux convenances et à ces sentiments délicats qui répandent tant de charme dans les relations sociales, ils n'en avaient aucune notion.

Leur rusticité était passée en proverbe parmi les agents de la Compagnie :

— Effronté comme un Montagnais, disait-on.

Même un sauvage aurait pu difficilement l'être davantage.

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Singulièrement quémandeurs, ils poussaient l'importunité jusqu'aux dernières limites de l'indiscrétion.

— Donne-moi une chemise, dit, un jour, l'un d'eux au P. Taché.

— Impossible, répondit le Missionnaire. Je n'ai ici que très peu de linge... à peine l'indispensable.

— Comment ! reprit le sauvage, en portant la main sur l'épaule du prêtre, et en tâtant du doigt le collet de sa chemise. Celle que tu as sur toi est presque propre. Tu dois donc en avoir une autre pour la remplacer, quand elle sera sale. Puisque tu en as deux, donne-m'en une.

Loin d'exciter leur reconnaissance, un bienfait les rendait plus exigeants encore. Jamais un mot de remerciement. Une requête obtenue était suivie immédiatement d'une seconde, puis d'vnie troisième, et ainsi indéfiniment, jusqu'à ce que des refus réitérés les eussent forcés à s'arrêter un peu... mais ils revenaient bientôt à la charge.

En outre, accorder à l'un était le plus sûr moyen de voir tous les autres accourir, pour exploiter à leur profit cette générosité.

Quant à leurs mœurs !...

Non seulement la polygamie, mais le divorce et l'union libre se pratiquaient sans pudeur. La femme était prise ou laissée, selon le caprice du moment. Il paraissait très naturel de l'acheter et de la revendre ; de l'échanger pour deux ou trois chiens, ou un paquet de tabac ; de la donner, de la prêter... et même de la livrer comme enjeu d'une partie de boules, ou d'un pari quelconque... et cela, bien entendu, sans daigner lui faire l'honneur de la consulter. Avait-elle le droit de disposer d'ellemême, d'avoir une idée à elle... une volonté ?

On peut se demander si le sens moral, perverti à ce point, existait encore chez ces sauvages, les plus doux et les plus honnêtes de l'Amérique du Nord !...

Leur façon de manger était d'une malpropreté rare.

Se jetant sur leurs aliments avec une gloutonnerie qui tenait de l'animalité, ils ne prononçaient aucune parole, tant que durait l'opération si importante dvi remplissage intégrai de leur estomac, capable d'engloutir, dans ses profonds replis, une quantité invraisemblable de nourriture. Pendant tout ce temps, on n'entendait que le bruit des mâchoires... Le repas terminé, afin de ne rien perdre, ils se léchaient les doigts... leur unique fourchette. Puis, ils les essuyaient à leur longue chevelure embroussaillée, et... toujours abondamment peuplée de hideux parasites.

Alors seulement, après un regard de satisfaction, la conversation commençait.

Tels étaient les Montagnais...

Nous aurons suffisamment fait connaître les Cris, quand nous aurons dit qu'ils étaient un peu moins civilisés encore...

Quel courage héroïque et quelle surnaturelle charité ne fallait-il pas aux Missionnaires, pour vivre avec de pareilles gens, et sous un tel climat !

Comme elle est divinement vraie, la parole de la Sainte Écriture : Qiiam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona !

§ 3 La maison-omnibus et le château Saint-Jean.

Plusieurs mois se passèrent a^•ant que leur demeure fût achevée. Ils y tra\ aillèrent, eux-mêmes, de leurs mains.

Simple rez-de-chaussée de douze mètres de long sur huit de large, elle ressemblait plutôt à un hangar, aux murs constitués de pièces de bois superposées, à peine dégrossies. Pour plafond, le toit. Au bout, une sorte d'alcôve : le sanctuaire. A droite et à gauche de celui-ci, deux étroites cellules, juste assez larges pour contenir une couchette. Le reste de l'édifice était, en même temps, cuisine, réfectoire et salle de réception. Aux heures des offices, ou de la prière publique, l'alcôve s'ouvrait, et la bâtisse entière devenait une église, où se pressaient Cris et Montagnais.

Vu ses multiples destinations, les Missionnaires donnèrent plaisamment à leur palais le nom de maison-omnibus.

A travers les interstices des pièces de bois, le froid pénétrait, et la bise glaciale passait à l'aise. Pour remédier à cet inconvénient qui aurait irrémédiablement compromis les santés, les deux Missionnaires employèrent une quinzaine de jours à boucher ces ouvertures avec un mélange d'herbes et de terre pétrie, en guise de mortier. C'est ce que, dans le style du pays, on appelle « bousiller » .

Satisfaits de leur chef-d'œuvre, les « bousilleurs » jugèrent que leur maison-omnibus méritait un nom plus pompeux. Elle fut donc pour eux le « château Saint- Jean ». Ils la placèrent ainsi sous la protection spéciale du patron du Canada, saint Jean-Baptiste, auquel ils consacrèrent aussi toute la mission de l'Ile-à-la-Crosse.

Dans cette somptueuse habitation, l'épreuve ne tarda pas à les visiter.

Atteint de rhumatismes, qui déterminèrent bientôt aux articulations des nodosités douloureuses et des plaies incommodes, M. Laflèche se vit condamné à l'immobilité, au coin du feu, pendant tout l'hiver. Le P. Taché le soigna avec un dévouement de mère, et prit à son compte

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