CHAPITRE VI
Athabaska. Fond -du -Lac
Chez les Mangeurs de Caribou. — Le P. Grollier.
Désireux de consacrer la première année de son épiscojDat à la visite pastorale des missions sauvages de son immense diocèse, Mgr Taché, parti de l'Ile-à-la-Crosse, le 19 juillet 1853, arrivait, au commencement du mois d'août, au lac Athabaska. Son but était de consolider le bien déjà opéré, et d'en étendre la salutaire influence.
Près de l'extrémité orientale du lac, c'est-à-dire à trois cents kilomètres de distance, habitaient les Mangeurs de Caribou. De concert avec les Pères de la Maison de la Nativité, l'évêquc régla que l'un d'eux irait évangéliser cette tribu ; le P. Grollier fut désigné pour cette œuvre de dévouement.
Venu de France avec Mgr Taché, le P. Grollier était destiné à fournir, en peu d'années, uns carrière féconde. Nous le verrons bientôt planter sa tente sous le cercle polaire, et diriger ses pas jusqu'aux rivages de l'Océan Glacial. Quand il mourra, jeune encore, usé par les travaux, les souffrances et les privations, son ministère aura déjà produit des fruits abondants.
Depuis dix mois, il résidait à Athabaska. Quoique déjà si loin de sa patrie, il souhaitait s'avancer plus loin encore, pour faire connaître Dieu et retirer les païens de l'abîme de l'erreur.
Au mois de septembre 1853, il se rendit donc à l'extrémité orientale du lac Athabaska, dans l'espérance d'établir, à l'endroit appelé Fonddu-Lac, une nouvelle Mission. Il la dédia à la Sainte Vierge, sous le vocable de Notre-Dame des Sept-Doulcurs.
Le titre était bien choisi. Ces missions reculées du Nord-Ouest ne sont-elles pas, toutes, les stations d'un chemin de croix continuel ? La croix a sauve le monde : c'est encore l'immolation qui obtient aux infidèles la grâce de la régénération.
Sans le sacrifice de soi, l'apostolat ne se conçoit point. Le P. Grollier fut apôtre et victime. Non seulement il eut à souffrir beaucoup, mais il
donna sa \ic. Dans cette première excursion déjà, il faillit périr de misère et de faim. S'étant égaré sur les bords du lac, il resta. ein(j joiu-s, sans manger. On le retrouva inanimé, n'ayant plus qu'un souffle.
Si ses souffrances furent grandes, ses consolations le dédommagèrent un peu. La Vierge, Reine des Apôtres et des Martyrs, réserva au créateur de cette mission nouvelle bien des joies surnaturelles et des encouragements.
Quand il arriva au terme de son pénible voyage, les sauvages campaient autour du fort : circonstance des plus favorables pour les grouper et les conduire. A son invitation, ils vinrent nombreux l'écouter.
Charmé de leurs dispositions, le vertueux Oblat passa tout l'hiver avec eux, jetant, sans se lasser, la divine semence dans leurs âmes grossières.
— Pour vous donner une idée générale de ces sauvages, écrivait-il à Mgr de Mazenod, je puis vous affirmer que nul d'entre eux ne manque de l'envie d'aller au ciel, et, par conséquent, ne voudrait mourir sans baptême. Cependant, ils se ressentent beaucoup du climat glacé qu'ils habitent. Sans avoir jamais lu le poète latin, disciple d'Épicure, ils pratiquent parfaitement le
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Si l'on puu\ait être chrétien en ayant plusieurs femmes, ou, du moins, en changeant de femme à volonté, tous réclameraient le baptême. II ne leur coûterait pas de réciter, chaque jour, un ou plusieurs chapelets, de chanter des cantiques, du matin au soir ; même de jeûner rigoureusement. Mais... le reste est plus difficile !... Dès mon arrivée ici, j'ai dû excommunier l'un d'eux, baptisé, autrefois, ailleurs, en danger de mort. Pauvre peuple ! Par l'abjection même où il est tombé, ne doit-il pas exciter davantage notre compassion ? Aussi je m'estime plus heureux d'a\oir été envoyé vers ce qu'il y a de plus misérable, afin de mériter de porter, le mieux qu'il me sera possible, notre chère devise : Evangelizare yauperihus misît me !
T^ouveaux convertis, transforwés en apôtres.
En septembre 1854, le P. Grollier retourna vers -les Mangeurs de Caribou. Durant l'année 1855, il fit aussi, auprès de ses néophytes, deux séjours de plusieurs mois.
Ces fréquents et longs voyages n'étaient pas sans fatigues, ni sans danger.