ATHABASKA. FOND-DU-LAC
En été, il traversait le vaste lac Athabaska, sur un simple canot d'écorce. Que de fois des vents violents menacèrent de faire chavirer la frêle embarcation, ou la retinrent des semaines entières, de sorte que le Missionnaire, ayant consommé ses provisions, était exposé à mourir de faim !
Pendant l'hiver, le trajet s'accomplissait sur la glace durcie. Mais souvent les terribles tempêtes de neige, ou poudreries, étendaient autovude lui comme un voile opaque, dérobant le chemin à ses yeux. Par l'accumulation des flocons, elles atténuaient, nivelaient et cachaient tous les détails du terrain, qui auraient pu servir à l'orienter. Alors, il fallait errer longtemps à l'aventure, au risque de tomber ensuite d'épuisement.
Échappé par miracle à mille périls, et arrivé au terme de sa course, il devait, non seulement instruire les sauvages, mais abattre les arbres, scier les planches, puis les raboter, pour construire sa chapelle et son presbytère.
Ainsi, par un travail surhumain, a-t-il créé, an double point tic \ uc spirituel et matériel, la mission de Notre-Dame des Se])t-Douleurs.
Quoique située à l'endroit appelé Fond-du-Lae. elle n'est pas, en réalité, à l'extrémité même du lac Athabaska, qui se prolonge encore une cinquantaine de kilomètres vers l'est. Mais, en ce lieu, ses deux rives se rapprochent, et ne laissent entre elles qu'un détroit resserré, de sorte que l'on se croirait au bout du lac ; ensuite elles s'écartent, de nouveau, pour former un joli bassin.
Vers le nord, les côtes montent en gradins. On a, de là, une vue superbe sur la nappe liquide, qui s'étend jusqu'au delà de l'horizon, vers le couchant, et au-dessus de laquelle s'élève un gracieux archipel.
Au sud, une haute colline boisée, ou montagne de l'Orignal, achève de donner un aspect pittoresque au tableau.
Néanmoins, le pays est pauvre. Peu de terre cultivable ; des cyprès et des sapins clairsemés ; une végétation languissante ; des rochers presque partout. Ce n'est que par un labeur persévérant et pénible, qu'on parvint, dans la suite, à faire un petit jardin potager. Il fallut pour cela écarter les pierres et le gravier ; aller chercher au loin, çà et là, quelques sacs de terre végétale ; les transporter en bateau : les étendre sur le sol granitique. On put ainsi récolter quelques pommes de terre.
Dans cette pénurie, c'est le lac qui fournirait, aux gens établis sur ses bords, leur principale nourriture. Soyez pêcheurs, si vous ne voulez pas n'avoir rien à vous mettre sous la dent.
Préférant les plaisirs de la vie nomade, les sauvages se livrent à la chasse du caribou, le reindeer des Anglais, espèce de renne que la Providence a multiplié, en nombre incalculable, dans les immenses steppes,
OU Barrengrounds, qui s'étendent du lac Athabaska jusqu'à la mer Arctique.
Cet animal précieux n'a qu'un défaut : perpétuellement vagabond, il est d'un naturel farouche, et jamais on n'a réussi à le domestiquer. Moins heureux que les Lapons, possesseurs de troupeaux innombrables et dociles, les Mangeurs de Caribou doivent être très souvent en mouvement, pour atteindre leur proie aux pieds agiles.
Durant l'été, ils la poursuivent jusque sur les rivages de l'Océan Glacial ; en automne, le gibier est plus gentil : il se rapproche, et, vers la Toussaint, il afflue dans les environs du Fond-du-Lac.
On en fait, alors, de véritables hécatombes. La viande séchée et la graisse fondue se conservent fraîches, tout l'hiver, grâce au froid. Le reste, pilé, constitue le pemniican, provision de bouche d'une utilité de premier ordre, pour les longs voyages à travers les contrées arides. La peau, préparée à la mode du pays, se change en vêtements chauds ; ou, détaillée en lanières, sert à mille usages différents, en particulier au tissage des raquettes. Quant à la langue, c'est, de l'avis de tous, un des mets les plus délicats.
Sous la vigoureuse impulsion du P. Grollier, la mission de Notre-Dame des Sept -Douleurs prit, chaque année, une importance croissante. C'était aussi l'une de celles qui avaient un plus grand besoin de la présence ininterrompue d'un Père à demeure, car l'ennemi du genre humain essaya, plusieurs fois, d'y semer la zizanie.
Dans leurs expéditions cynégétiques, les nouveaux convertis rencontraient assez souvent de leurs congénères fréquentant le fort Churchill, sur la baie d'Hudson, où résidait un ministre protestant, appelé par quelques employés de la Compagnie.
Sans s'imposer beaucoup de fatigues, le « révérend » essayait d'étendre au loin sa néfaste influence, par le moyen des Indiens ignorants, qu'il fanatisait à force de cadeaux. Le contact de ceux-ci n'était pas sans danger pour les néophytes du P. Grollier.
— La contagion menaçait de faire tache d'huile, écrivait-il à Mgr de Mazenod, le l^r juillet 1855 : mais l'iiéritage du Christ ne devait pas tomber au pouvoir de Satan. Dieu avait préparé de véritables apôtres chez mes Mangeurs de Caribou. Loin de se laisser endoctriner, quelquesuns portèrent, avec un zèle étonnant, la lumière de la foi à ceux de leur tribu assis encore au sein des ténèbres de la mort. Pour retenir ces malheureux dans cette nuit profonde, le démon avait envoyé vers eux le messager de l'erreur. Mais, une fois de plus, le Seigneur se servit des faibles selon le monde, pour confondre ceux qui se croyaient forts. Je n'ai pu m'empêcher d'adorer, en cela, les desseins de la Providence qui, de tous lessau-