CHAPITRE YII
Les Snohomish.
Projet de migration vers le nord.
L'année 1858 commença sous de tristes auspices. La secte des Mormons, établie, depuis 1847, près du grand lac Salé, sur le territoire d'Utah, leva, elle aussi, l'étendard de la révolte, et, dans une première rencontre, battit les troupes américaines. Ce succès encouragea les sauvages à continuer la lutte. L'espoir d'un triomphe complet centuplait leurs forces.
— Ah ! s"éeriaient-ils, nous combattrons avec plus d'ardeur que jamais. Nous refoulerons tous ces blancs maudits sur le bord de la mer, et nous les y jetterons. Alors, malheur à tous ceux qui auront refusé de nous aider à défendre notre cause.
— La guerre ne paraît pas tovicher à son terme, écrivait le P. Chirouse, le 12 janvier. Au contraire, elle promet une longue série de troubles et de carnages.
En face de cette redoutable perspective, il importait de pourvoir à la sûreté de ceux qui, cédant aux conseils des Pères, avaient opté pour la paix.
D'autre j^art. sur le théâtre de la guerre, l'évangélisation était impossible. Les infidèles, uniquement préoccupés de combats, ne consentaient pas à entendre parler de religion.
— Plus tard, disaient-ils ; quand nous aurons chassé tous les Américains, nous t'écouterons. Maintenant, nous n'avons pas le temps. Notre esprit n'est pas assez calme, pour prier et nous laisser instruire. Lorsqu'on nous aura rendu justice, tu re^^endras. Actuellement, tu nous gênes.
Ceux qui se contentaieiit de repousser ainsi les prêtres, étaient, cependant, les meilleurs. Les autres, plus haineux, sachant que les Missionnaires allaient aussi chez les Américains, pour leur porter les secours spirituels, les accusaient de les trahir, et guettaient le moment propice pour les massacrer.
Si l'on excepte, en outre, le régiment dont le P. Pandosy était l'aumônier, les sentiments de l'armée américaine, où dominaient les protestants
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de diverses sectes, n'étaient pas, dans leur ensemble, plus sympathiques aux prêtres que ceux des sauvages. Très souvent, officiers et soldats étaient changés. Les nouveaux venus, ignorant les services signalés précédemment rendus à leurs devanciers par les Missionnaires, se laissaient entraîner par leurs préjugés. Selon eux, il fallait expulser de l'Orégon ces papistes qui soulevaient les tribus sauvages, et ne cessaient de les exciter à la révolte.
Des deux côtés, c'étaient donc des mensonges sans fondement aucun. Si ces calomnies n'eussent présenté qu'un danger pour les Pères, ils n'en eussent pas été affectés. Ils ne craignaient ni le péril, ni la mort, bravée si souvent. Mais leur zèle étant, dans ces régions, neutralisé par les circonstances, et leurs néophytes étant persécutés à cause d'eux, ne devaient-ils pas, sans abandonner ceux-ci, tourner leur apostolat vers les tribus qui en profiteraient, et qui, depuis longtemps, les appelaient de tous leurs vœux ?
Il fut donc résolu que les Missionnaires quitteraient momentanément un pays où leur ministère, malgré leur dévouement, était frappé de stérilité ; et que, pour soustraire les convertis aux mauvais traitements que leur fidélité leur attirait, ils les emmèneraient avec eux, loin du théâtre de la guerre, sur les côtes septentrionales du Puget Sound, près de la frontière de la Colombie britannique.
C'était, ce semble, le seul parti à choisir. Il sauvegardait tous les intérêts. Les Pères continueraient à prodiguer leurs soins à leurs néophytes, et, en même temps, s'occuperaient de l'évangélisation des nombreux païens qui les réclamaient.
Altachement réciproque des Missionnaires et des sauvages convertis.
Une lettre du P. Durieu, écrite à cette époque, nous révèle combien étaient doux et forts les liens d'affection unissant les Missionnaires à ceux qu'ils avaient, par leur héroïsme, engendrés à la vraie Foi :
— Malgré tant d'orages et de tempêtes, je suis encore en vie ! Misericordiœ Domini, quia non sumus consumpti, puis- je m'écrier avec le prophète des douleurs ! .Te me suis vu traqué comme une bête féroce, ne sachant jamais si j'aurais un abri pour le lendemain, ou un peu de nourriture pour soutenir mes forces, dans mes courses ininterrompues. J'errais sur la neige, ou sous la pluie qui me trempait jusqu'aux oi, de forêts en forêts, de retraite en retraite, exposé à me noyer dans les rivières écumantes, ou à être dévoré par les ours et autres fauves qui pullulent dans les bois. Ce n'est, là, qu'un faible tableau de mon existence, durant ces
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trois années. Que pouvais-je, alors, faire, sinon de m'offrir à Dieu, pour m'immoler, suivant son bon plaisir ?... J'étais dans un état de mort continuelle !... Et, pourtant, quel bonheur dans mon âme !... Mon cœur débordait de joie !... Non ! je ne chantrerais pas ma position pour tout l'or du monde !
Souvent les vicissitudes de la guerre séparaient le pasteur de ses ouailles. Alors, c'étaient, de part et d'autre, des adieux touchants.
Prosternés à ses genoux, ses chers néophytes lui disaient :
— Oh ! puissions-nous vite nous retrouver ensemble !... Vois, comme le loup ravisseur rôde furieux autour du bercail. Sans toi, nous serions orphelins, sans lumière et sans consolation ! Tu nous protégeras contre les mauvais sauvages et contre les mauvais américains. Robe noire, reviens ; reviens au plus tôt.
Elle était vive la foi de ces néo-chrétiens. Et comme ils aimaient leur Père, dont ils se sentaient si aimés !
— Vous savez ce que souffre une poule voyant ses poussins menacés par un oiseau de proie, écrivait le P. Durieu à son frère, Sulpicien et directeur au grand séminaire de Lyon. Cette comparaison évangélique vous dépeint, mieux qu'une foule de phrases, ce que mon cœur a éprouvé de déchirements, tant de fois. Non, jamais la plume ne serait capable de décrire ce qui se passait, alors, dans mon âme. Impossible à mon esprit de se détourner de la pensée que mes enfants étaient dans la détresse.
Et quelles naïves prières s'échappaient des lèvres de ses pauvres sauvages, désireux, malgré tout, de garder leur Père au milieu d'eux !
— Oh ! Roi du ciel, s'écriaient-ils. Regarde-nous ! Écoute les supphcations ardentes que nous t'adressons, pour celui qui nous a appris à te connaître. Laisse-nous notre Robe noire ! Que sa monture ne sache plus marcher, ou qu'elle ne puisse pas deviner sa route, pour s'éloigner de nous!
— Dieu vous couvrira de son ombre, répondait le P. Durieu, ému jusqu'aux larmes. Si vous êtes fidèles, il saura bien, pendant mon absence, vous dédomniager.
Ils persévérèrent ; et même ceux qui ne purent, dans la suite, venir se fixer auprès de la nouvelle mission, n'hésitèrent pas à entreprendre régulièrement de longs et pénibles voyages, pour revoir, de temps en temps, leurs Pères aimés, et se retremper dans la vie surnaturelle par la réception des sacrements .
— Cette affection si tendre que j'éprou^'e pour ces sauvages, vous étonne peut-être, écrivait encore le P. Durieu à son frère ; mais c'est la divine Providence qui a gravé ces sentiments dans mon âme. Comment n'en serais-je pas persuadé ? Je ne suis content qu'au milieu de ces sauvages, humainement, pourtant, peu attrayants ! Loin d'eux, je ne puis
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pas vivre : je languis. Auprès d'eux, je ne crains aucune fatigue, ni aucune souffrance. Ce que d'autres considéreraient comme dur m'est agréable et doux. Voilà certainement l'œuvre de Dieu ! Les autres Pères parlaient de même.
§3 "Près de la frontière anglaise. — Tulalip.
Sur la côte orientale du Puget Sound, à cent cinquante kilomètres au nord d'Olympia, le gouvernement des États-Unis avait laissé un bel emplacement nommé Tulalip, pour les sauvages de cette région.
Déjà, au cours des années précédentes, les Oblats avaient poussé jusqu'en cet endroit leurs expéditions ; mais ils ne s'y étaient arrêtés que quelques semaines.
Durant l'été de 1858, ils y vinrent avec l'intention de s'y établir. Une maison-chapelle fut rapidement construite, près de l'embouchure de la rivière des Snohomish, point qui leur paraissait le plus accessible aux nombreuses tribus disséminées sur un vaste espace.
La nouvelle de leur arrivée s'étant répandue, une vingtaine de tribus leur envoyèrent des messagers, pour les remercier de s'être approchés ainsi, et les assurer qu'elles ne tarderaient pas à venir, à tour de rôle, pour apprendre d'eux la « vraie prière ». C'était bien, là, ce que désiraient les ouvriers apostoliques.
— Nous ne prétendons pas, en effet, racontait le P. Durieu, fixer tout de suite ces nombreuses tribus autour de nous. Les sauvages sont essentiellement voyageurs. Demeurer longtemps à la même place leur est aussi antipathique que d'être enfermés en prison. Pour commencer, nous n'ambitionnons qu'une chose : leur faire passer, tous les quatre mois, quinze jours, ou trois semaines, à la mission. Nous aurons ainsi, plus que par de simples visites annuelles, la facilité de les instruire solidement. Ces peuplades ont parfaitement répondu à notre appel. Plus d'un tiers se sont ébranlées, dès les premiers mois. Les plus voisines de nous ont fait trois, six et huit lieues ; les autres, de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres. Comme la grâce du ciel tombait abondante sur elles, pendant leur séjour ici !... Que d'enfants prodigues versèrent des larmes sur leurs égarements !... Combien renoncèrent aux liqueurs enivrantes, et s'agrégèrent à la Société de Tempérance! Combien se réunirent à leurs épouses légitimes, qu'ils avaient abandonnées pour vivre avec d'autres femmes !... Tous demandaient des pénitences publiques pour réparer leurs scandales... Dieu, par sa miséricordieuse bonté, remuait les cœurs les plus endurcis !
LES SXOHOMISH
Et quelle douce joie inondait nos âmes d'apôtres, en ces jours de bénédiction !...
Au moment de leur départ, les prêtres leur disaient : — Veillez sur vous, maintenant, afin de persévérer dans la vertu. Songez au paradis promis à ceux qui sont fidèles.
Et les sauvages, en leur serrant la main en signe de reconnaissance, répondaient :
Environs de Tulalip.
A l'horizon, le mont Baker, ancien volcan couronné de neiges perpétuelles, et haut de trois mihe trois cents mètres. Il est la dernière ramification de la chaîne des Cascades.
— Mais, vous, nos Pères, priez bien pour nous. Demandez au Grand Esprit qu'il nous couvre de sa protection, qu'il nous porte même dans ses bras, afin que nous puissions toujours éviter le péché.
Les Snohomish, eux, résidaient ordinairement auprès de la chapelle. A l'exemple des Pères, ils se bâtissaient des maisons, et les entouraient de jardins. Un centre de population se formait ainsi. Le dimanche, leur nombre s'accroissait considérablement. Baptisés ou catéchumènes, habitant à une distance de dix à quinze kilomètres, se seraient fait un
scrupule de manquer d'assister à la sainte Messe, aux jours d'obligation. Ceux qui étaient })lus éloignés, venaient, toutes les deux ou trois semaines, malgré les intempéries des saisons.
— Bien des fois, j 'ai été attendri juscju'aux larmes, écrivait le P. Durieu, le l^r septembre 1860, quand ils me saluaient, en arrivant chez nous. Leurs mains glacées par le froid me disaient, plus que de longues phrases, combien ils aimaient « la prière du Grand Esprit ».
Dans l'église des Snohomish, les offices se célébraient comme dans vuie petite cathédrale. Une douzaine d'enfants, revêtus de soutanes rouges et de blancs surplis, servaient à l'autel avec grâce et intelligence. D'autres, de leurs voix fraîches et argentines, exécutaient les chants latins, aux Messes solennelles.
Dès l'automne de 1859, les Pères avaient commencé à établir une école pour les sauvages. Elle prospéra et fut d'un immense avantage pour l'éducation chrétienne des nouvelles générations.
Infatigables conquérants, ils ne se contentaient pas d'accueillir avec bienveillance ceux qui, répondant à leur appel, venaient à eux. Ils couraient aussi après ceux qui, sourds à leurs pressantes invitations, persistaient dans l'indifférence, ou s'opiniâtraient dans l'erreur. On les voyait remonter les rivières, traverser les montagnes, s'enfoncer dans les forêts profondes, à la recherche des brebis perdues.
Que d'âmes leur doivent le bonheur éternel !
^iàp*
Un coin du pays des Snohomish.