LA GUERRE POUR L INDEPENDANCE
Une lettre du P. Ricard, du 2 octobre 1855, nous raconte les préludes de cette terrible conflagration :
— Dernièrement, cinquante soldats de l'armée régulière ont dû se rendre chez les Yakimas, pour capturer plusieurs individus qui avaient tué quelques Américains. Chaque jour, on acquiert de nouvelles preuves d'un vaste complot, à la tête duquel Kamaïarkan paraît être. Il ne s'agirait de rien moins que de mettre tout à feu et à sang. Le Gouvernement procède à des perquisitions. Très probablement, après l'enquête, on pendra quelques-uns des coupables, afin d'intimider les autres. Mais les sauvages semblent résolus à soutenir une lutte à outrance, convaincus que les traités du Gouvernement, pour l'achat de leurs terres, ne sont que duperies. L'effervescence des esprits grandit de plus en j^lus. et l'on ne sait vraiment ce qui en résultera. Plusieurs chefs de tribus établies le long du Puget Sound, nous ont assuré qu'ils n'entreraient pas en guerre ; mais d'autres tâchent de se procurer de nombreuses munitions... L'avenir est donc très incertain, et même plutôt sombre... Dociles aux avis de nos Pères, les sauvages chrétiens souhaiteraient la paix ; mais ils commencent à être persécutés par ceux qui n'aspirent qu'à la guerre. Ceux-ci s'irritent contre nous, répétant que nous pactisons avec les étrangers, et qu'il faut donc nous tuer, comme les autres.
Si les sauvages tenaient à garder leur indépendance, les Américains ne tenaient pas moins à s'emparer de leur pays, car des mines d'or venaient d'y être découvertes. De leur côté aussi, ils en voulaient aux prêtres, les accusant d'être de connivence avec les rebelles.
— Les Missionnaires, disaient-ils, connaissaient, sans doute, le comjilot qui se tramait. Leur devoir était de nous avertir. Pour les })imir de leur mutisme, détruisons leurs établissements.
Ainsi, pris entre deux feux, les Pères se trouvaient dans mie situation critique.
— A Olympia, nous n'avons, je crois, rien à craindre, écrivait le P. Ricard à Mgr de Mazenod. Mais il n'en est pas ainsi des nôtres, chez les Yakimas et les Cayouses. Quelques méchants sauvages ont vociféré que les prêtres y passeraient comme les autres, et même les premiers.
Ceux qui proféraient ces paroles menaçantes étaient d'incorrigibles polygames, que les prédications des Missionnaires troublaient dans leurs voluptés. Certains chefs, qui avaient de huit à dix femmes, non seulement ne songeaient pas à briser ces liens honteux, mais, pour pallier leurs désordres, empêchaient leurs sujets d'embrasser la religion catholique. Si quelques-uns se convertissaient, ils les accablaient d'injures et de vexations.
Pour des êtres aussi vils, on le comprend, le prêtre était l'ennemi.
318 DANS l'oRÉGON et la COLOMBIE BRITANNIQUE
Soulèvement général.
Les événements se précipitaient. Chaque jour, on apprenait que des engagements avaient lieu, et les meurtres se multipliaient.
Vers la fin d'octobre, les Cayouses massacrèrent plusieurs blancs, assiégèrent le fort Walla-Walla, le prirent, et pillèrent ou brûlèrent tout. Leur tactique était de s'emparer des magasins de poudre, et de raser complètement les édifices où les Américains auraient pu se retrancher.
Très surpris, les officiers de l'armée régulière commencèrent à s'apercevoir que les sauvages étaient de meilleurs guerriers qu'on ne l'imaginait.
Évidemment les Indiens ne connaissaient pas les règles de la stratégie, et ne possédaient pas les immenses ressources de leurs ennemis ; mais, cependant, ils ne manquaient pas d'intelligence, ni de finesse et de bravoure. Ils se battaient en désespérés, ne craignant pas d'affronter la mort, tandis que beaucoup de soldats américains ne portaient les armes que pour gagner les cent piastres mensuelles que le Gouvernement leur allouait.
De plus, les sauvages tuaient tous les animaux utiles : chevaux, ou bêtes à cornes, qu'ils ne pouvaient mettre en sûreté ; ils ravageaient la contrée, afin de créer le désert devant leurs ennemis, et d'exterminer, par la famine, ceux qui ne tomberaient pas sous leurs coups.
En peu de semaines, la guerre devint générale. On se battait simultanément chez les Cayouses, les Yakimas, les Walla-Wallas, et jusqu'aux Montagnes Rocheuses.
Le 18 novembre 1855, le P. Chirouse écrivait au P. Ricard :
— Tout le pays est en feu. On n'entend parler que de carnages, meurtres, pillages, incendies... Aucun de nous n'est encore mort, mais nous ne sommes pas sûrs du lendemain. Je ne sais combien de temps encore nous aurons la vie sauve. Les mauvais sauvages nous appellent les alliés des Américains, et méditent de noirs projets. Je n'ai pu encore avoir des nouvelles de nos autres Pères. Le bruit court que le P. Pandosy a été tué. Plusieurs personnes l'affirment. Qu'en est-il, au juste ?... Voilà quinze jours que je ne dors pas. Dormirai-je davantage, cette nuit ? Priez pour nous.
§3 Destruction des Missions chez les Yakimas et les Cayouses.
Une troupe d'engagés volontaires, protestants, presbytériens, ou méthodistes, gens sans aveu, pillards plus que soldats dignes de l'uniforme, voulurent se venger, sur les prêtres catholiques, des insuccès dus à leur négligence, ou à leur peu de courage.
LA GUERRE POUR l'iNDÉPEXDAXCE 319
La mission de l'Immaculée Conception chez les Yakimas, fut cernée, attaquée et brûlée. De la chapelle, de la maison d'habitation et de toutes les dépendances, construites en bois, il ne resta qu'un tas de cendres.
A cet acte de vandalisme les forcenés ajoutèrent le sacrilège. Us s'affublèrent des ornements sacerdotaux, et, ainsi parés, organisèrent une ronde satanique autour de la Mission en flammes, dansant, gambadant, et hurlant.
Par un concours de circonstances providentielles, les Pères étaient, en ce moment, en courses apostoliques. Si ces furieux, qui souvent les avaient menacés de mort, les eussent rencontrés, seuls et sans défense, probablement ils eussent accompli sur eux leurs sinistres desseins.
En transmettant ces graves nouvelles à Mgr de Mazenod. le P. Ricard disait, dans des sentiments admirables de résignation :
— Ne vous inquiétez pas trop, cependant, à notre égard. Nous sommes heureux de souffrir quelque chose pour la justice et la sainte cause de Dieu. Le monde nous hait, parce que nous ne sommes pas du monde. Ce qu'il persécute en nous, ce sont les ministres de Jésus-Christ. Donc, réjouissonsnous, au sein de nos si grandes tribulations.
Après avoir détruit les missions chez les Yakimas, les sectaires voulurent infliger le même sort à celle qui se trouvait chez les Cayouses. Plus de quatre cents de ces fanatiques se dirigèrent vers la vallée de rUmatilla ; mais, non loin de Sainte- Anne, six cents Indiens les taillèrent en pièces, après un vif combat. Les sauvages infidèles, enivrés par leur victoire, se précipitèrent sur la maison des Pères, pour la piller et la réduire en cendres.
L'armée régulière avait de la peine à tenir tête aux naturels, qui, connaissant parfaitement le pays, profitaient de toutes les occasions favorables, pour tenter des coups hardis, imprévus, et souvent couronnés de succès.
Après ces actes d'audace, accomplis parfois en plein jour, ils se retiraient dans les forêts épaisses qui couvraient presque en entier la contrée, et où il était presque impossible de les poursuivre, au risque de s'égarer dans un dédale inextricable de sentiers très étroits, d'être surpris par l'ennemi en embuscade, et d'être massacré sans pitié.
Au mois de mai 1856, le P. Chirouse qui, malgré le danger, n'avait pas quitté le théâtre des opérations militaires, écrivait au P. Ricard :
— Si le Gouvernement ne procède pas mieux, et si les bandes indisciplinées continuent leurs criantes injustices, les troubles dureront longtemps encore. Plusieurs tribus, que nous avons réussi, jusqu'à présent.
à maintenir dans k- calme, prendront les armes, à leur tour. Si ce malheur arrive, les têtes seront tellement échauffées, que les Missionnaires, durant plusieurs années, ne pourront rien faire de solide chez les sauvages... Quel sjîeetacle affreux, ici !... Souvent, je ne puis retenir mes larmes, à la vue de tant de ruines et d'atrocités !... Je ne découvre, de toutes parts, que des traces d'incendies, des roches encore rougies par le sang des victimes des carnages commis. Parfois, si l'on rencontre une bâtisse encore debout, elle est pleine de blessés, ou de gens furieux d'avoir tout perdu.
De son côté, le P. Ricard écrivait à Mgr de Mazenod, le 5 juin 1856 :
— Sans cesse de nouveaux meurtres !... Impossible de prév^oir quand finira cette bou<'herie. Tout est bouleversé. Nous ne savons encore ce que nous poiuTons faire, à l'avenir, pour ces malheureuses missions. Un moment, nous avons tressailli de joie, à la pensée que la paix allait être conclue. Mais, après une conférence qui a eu lieu, hier, ici, dans notre maison d'Olympia, entre les autorités et deux députés des Yakimas, nous n'avons presque plus d'es])oir. Le Gouvernement exige trop, ce nous semble ; et les sauvages n'accepteront jamais les conditions qu'il a posées. Humainement, aucun remède à la situation. Attendons, pourtant, encore. Dieu est riche en ressources ; mais on peut dire que le pays est dans le chaos, et plongé dans de profondes ténèbres, sans compter les crimes continuels qui souillent la face de cette terre infortunée. Priez pour nous, car nous avons bien besoin que le Seigneur nous aide.
Apôtre des sauvages et aumônier militaire.
Au milieu de ces diflicultés si graves, les Oblats, éprouvés de tant de façons, ne se décourageaient pas.
— Les contradictions, les souffrances, les persécutions sont les signes qui caractérisent les œuvres de Dieu, écrivait le P. Pandosy, le 18 juillet 1856. de la mission même de la Conception, où il était rcvemi, pour essayer d'en relever les ruines. C'est par la croix qu'il faut triom})her. Aussi, au milieu de cette épouvantable tourmente, suis-je resté calme. Bien plus, j'ose dire que je me réjouissais, parce que j'envisageais, comme un temps de bénédictions et de grâces, ces jours qui, à d'autres, auraient paru des jours de deuil. J'ai embrassé avec amour cette croix que notre Immaculée Mère nous a obtenue de son divin Fils, et je m'en promettais une source
LA GUERRE POUR l'iXDÉPENDANCE 321
de faveurs, pour ces pauvres âmes, au salut desquelles nous sommes venus travailler.
Étant encore au petit séminaire, le P. Pandosy avait vu sa vocation se présenter à lui sous une double forme : celle de missionnaire des sauvages, ou d'aumônier militaire.
— Maintenant, écrivait-il, je suis l'un et Tautre.
Tout en continuant son apostolat auprès des sauvages baptisés, que, par son influence, il avait détournés de la guerre, il s'était rendu au milieu de l'armée régulière américaine, pour offrir le secours de son ministère à ceux qui désireraient en profiter. Officiers supérieurs et simples soldats l'accueillirent avec les plus grandes marques de respect et de confiance. On savait que, grâce à lui, on avait moins d'ennemis à combattre, puisque c'est à lui et à ses confrères qu'on était redevable de la neutralité de plusieurs tribus. On l'entourait donc de prévenances, et on lui laissait toute liberté d'aller et de venir.
Chaque jour, dans le camp, il célébrait la Messe, faisait le catéchisme et un cours d'instruction suivi. Plusieurs, le dimanche, s'approchaient de la sainte Table.
— Mon costume, écrivait-il, est celui que j'ai toujours porté : la soutane et ma grande croix d'Oblat sur la poitrine. Le colonel et les membres de son état-major ont menacé de leur colère ceux qui auraient le mauvais esprit de se formaliser de mon habit, de mes démarches, ou de mes prédications. Les soldats, toutes les fois que je passe, me saluent militairement, comme un officier de l'armée, as an officer of the army : c'est la consigne, et ils n'ont garde de l'enfreindre. Le colonel a en moi une entière confiance ; les soldats rivalisent d'affabilité, et le médecin-major me donne tous les remèdes que je désire pour mes sauvages.
Les engagés volontaires qui n'étaient que des braillards et des gens sans aveu, avaient été rappelés, et leur chef disgracié. Seules les troupes régulières tenaient la campagne. Tout se faisait, dès lors, avec ordre et discipline.
Beaucoup d'officiers regardaient cette guerre comme injuste. On se proposait de corriger les traités, cause de ce conflit sanglant. Avec des conditions moins dures, peut-être les sauvages se soumettraientils.
A la fin du mois d'août, cependant, rien n'était encore réglé, et l'horizon restait chargé de nuages.
Il ne tarda pas à s'assombrir davantage encore. Le calme de quelques semaines, dont on avait joui, ne fut qu'une éclaircie entre deux orages. La guerre reprit, et s'étendit même à d'autres régions, demeurées tranquilles jusqu'alors.
Pendant toute l'année 1837, elle se poursuivit, avec des alternatives de succès et de revers. Les hostilités menaçaient de se perpétuer indéfiniment (1).
(1) Sur cette cruelle guerre et ses nombreuses péripéties, lire Bancroft, Hisiory of Oregon. Works..., t. XXIX, ch. xxv, The Cai/use ivar, p. 700-753 ; t. XXX, ch. xv, Furtlier Indian ivars ; ch. xvi, Exterriii nation of the IiuUans, p. 369-442. Voir aussi Hisiory of the Pacific Xorihivest Oregon and Washington, by North Pacific History Company, 2 in-fol., Portland, 1889, ch. xlvi-xlviii, lii-lvi, t. I, p. 427-459, 550-640.
Un des géants de la forêt, visible encore dans le parc de la ville de Vancouver. (Voir le texte, pp. 299 et 342.)