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CHAPITRE II

Jaffna

Vers l'Orient.

Afin d'atténuer ce que ses mesures administratives pouvaient présenter de pénible, Grégoire XVI choisit, d'abord, les chefs de l'Église de Ceylan parmi les anciens dignitaires de Goa qui lui inspiraient quelque confiance. Bientôt, pourtant, il vit la nécessité de leur adjoindre un personnel européen, et, en 1845, il nomma le P. Bcttacchini, religieux italien de l'Oratoire, évêque de Torona, in partibus, le donnant comme coadjuteur à Mgr Gaetano Antonio, vicaire apostolique résidant à Colombo.

Chargé plus spécialement de la moitié septentrionale de l'île, Mgr Bcttacchini, au mois de juin 1846, se rendit à Jaffna, pour y séjourner, et en faire le centre de ses opérations.

Un premier coup d'œil jeté sur sa mission, le plongea dans une amère tristesse. Dans cette vaste région, il aurait tout à créer. Son clergé se réduisait à huit prêtres goanais, qui, redoutant son contrôle et jaloux de lui, le traitèrent aussitôt en ennemi.

Nous avons retrouvé sa correspondance avec Mgr de Mazcnod, sur l'état déplorable du champ qu'il aurait à défricher. Voici un résumé de ce désolant tableau : sacrements tombés en désuétude ; désordres moraux les plus graves, passés en habitude invétérée ; la religion, toute de surface, consistant uniquement en manifestations extérieures : processions, illuminations, vociférations, mais n'ayant presque plus trace d'esprit chrétien ; beaucoup de catholiques, ne se distinguant que très peu des païens, au leur ignorance et leurs vices, à la suite de l'abandon dans lequel on les avait si longtemps laissés ; aucun moyen, sur place, de remédier à ce mal si profond et si général, car cette situation lamentable était due à ces faux pasteurs qui, oublieux de prêcher, et impuissants à édifier, ne songeaient qu'à leurs profits matériels.

— Ces prêtres goanais, disait le prélat, en concluant, sont noirs, mais plus encore par le cœur (pie par l'épiderme : neri più nel cuore che nel corpo !

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Pour la résui-rection de cette pauvre Église, qui n'avait plus que l'apparence de la vie, il fallait des hommes de Dieu. Le coadjuteur comprenait qu'il ne lui suffirait pas de trouver quelques prêtres séculiers, même zélés, mais dont les efforts isolés s'affaibliraient en s'éparpillant, et ne présenteraient pas cette cohésion qui assure l'avenir.

Seule une Congrégation, se recrutant d'une manière fixe, et agissant d'après une direction identique, donnerait à cette œuvre des garanties sérieuses de force et de durée.

Plein de ces pensées, Mgr Bettacchini partit pour l'Eiu-ope, afin de plaider sa cause de vive voix. Le 8 avril 1847, il était à Marseille, entretenait de ses projets Mgr de Mazenod, et lui demandait instammetit le concours des Oblats.

Ses supplications excitèrent un écho sympathique dans le cœur du vénéré Fondateur, toujours si ardent pour le salut des âmes et la gloire de Dieu.

Quand le coadjuteur repartit pour son île lointaine, le 21 octobre, trois Pères Oblats et un Frère con^•ers l'accompagnaient : les Pères Séméria, Keating, Ciamin, et le Frère Gaspard de Stéfanis. Cette première caravane était l'avant-garde de l'armée apostolique que notre Congrégation enverrait à Ceylan, pour y réveiller la foi engourdie des chrétiens, et convertir les infidèles.

Après une escale à Malte, nécessitée par une avarie de machine, les voyageurs arrivèrent, le l^r novembre, à Alexandrie. Le lendemain, ils prirent place dans une grosse barque qui, traînée le long du canal par quatre chevaux arabes galopant sur la rive gauche, les porta jusqu'au Nil, puis au Caire. Nonobstant son originalité, ce mode de locomotion était relativement rapide.

— Nos chevaux, écrit le P. Séméria, volaient comme le vent. Notre barque appartenant au vice-roi d'Egypte, tous les autres bâtiments, grands et petits, avertis de notre approche par le son d'une trompette, devaient se retirer sur le bord opposé, pour nous laisser le passage libre. Malheur à ceux qui négligeaient cette rubrique. Une grêle de coups de bâton tombait aussitôt sur eux. Les employés du vice-roi, férus de l'importance de leurs fonctions, n'entendent pas qu'on manque d'obéissance aux prescriptions de leur sublime Maître, quelque tyranniques qu'elles apparaissent à des occidentaux... Voilà ce que devient le pauvre peuple, sous le sceptre musulman !... Des coups de bâton pour les moindres fautes !... Seule notre religion sainte a éclairé et civilisé le monde. Les nations qui s'écartent d'elle retournent à la barbarie !... Sur cette terre d'Egypte, où, pendant les premiers siècles de l'Église, régnait la vraie

liberté, celle des enfants de Dieu, s'appesantit maintenant le plus dur des esclavages. Au temps des Pharaons, la servitude des Hébreux fut-elle pire ?...

Deux jours de voyage dans ces conditions, les conduisirent au Caire, De là, pour atteindre Suez, ils s'engagèrent dans le désert, dominé par les fameuses pyramides. Sur leur tête, le soleil dardait ses rayons de feu ; sous leurs pas, le sable étincelant leur renvoyait au visage une brûlante réverbération.

Ce leur fut un soulagement de revoir la mer, au terme de leur fatigante randonnée; ils remontèrent joyeux sur un autre navire ; mais la traversée de l'Océan Indien exigea trois semaines. Le 27 novembre seulement, ils aperçurent à l'horizon les plus hautes montagnes de l'île.

Un jour entier, ils longèrent une partie de ses rivages, ombragés par des arbres magnifiques aux larges feuilles, et, enfin, le lendemain matin, premier dimanche de l'Avent, ils débarquèrent à Galle. Une voiture les porta à Colombo, le 3 décembre. Depuis trente-sept jours, ils avaient quitté Marseille.

Continuant leur route vers le nord, les Missionnaires étaient à Négombo, le 10 janvier 1848 ; à Manaar, le 7 février, et à Jaffna, vers la fin du même mois.

— Les naturels de Ceylan, tant hommes que femmes, ne s'embarrassent guère de souliers, écrivait le P. Séméria. Si quelques-uns, des plus distingués, en ont, fort différents des nôtres, d'ailleurs, ils ne manquent pas de les ôter, avant de franchir le seuil de l'église. De même, avant d'entrer dans la maison de l'évêque et des Missionnaires, que l'on considère comme étant de la caste la plus élevée. En Occident, par respect pour un personnage, on enlève le chapeau : ici, on retire les chaussures. Que les usages sont donc, parfois, bizarres !... comme ils varient selon les contrées !... Et notez encore celui-ci : les femmes riches remplacent les souliers par plusieurs bagues à tous les doigts du pied... sans détriment d'inie vingtaine qui ornent chaque main...

Moins elles se chargeaient de vêtements, en effet, à cause de la chaleur, plus elles s'affublaient de bijoux... de la tête aux pieds, sur leur peau noire, ou couleur chocolat : bijoux au sommet du chignon, avec, de côté et d'autre, des chaînettes métalliques... bijoux sur les oreilles ; bijoux au-dessous ; bijoux suspendus au nez et descendant sur la lèvre supérieure... sept ou huit colliers, même davantage, sur la poitrine, agrémentés de pièces de monnaie en guise de breloques... cinq ou six bracelets aux bras et avant-bras... à la taille, une grande chaîne, avec de petites clefs... aux cous-de-pied, de gros anneaux d'argent, pesant parfois plus d'un demi-kilogramme, et reliés aux bagues des orteils par

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des chaînettes munies de clochettes, qui annoncent leur approche... absolument comme pour les serpents à sonnettes...

Enfin, plus il y a de bijoux, plus c'est coquet : le nombre fait tout ; peu importe la disposition plus ou moins gracieuse : c'est affaire de quantité et de poids.

Chaque fille d'Eve comprend l'élégance à sa manière ; mais on voit, par ce pâle récit, que la vanité n'est pas l'apanage exclusif des femmes européennes : celles de Ceylan en avaient bien aussi leur petite part.

Sous les cocotiers.

Route de Galle à Colombo.

§ 2 La ville épiscopale.

Dans notre premier volume, nous avons déjà parlé du P. Séméria ; son ministère à Ceylan mit en plus claire lumière encore sa haute vertu.

Constamment uni à Dieu par la prière et l'habitude de la x'\q intérieure, il n'en était pas moins perspicace pour les choses de ce monde. Fin, adroit, persévérant ; en même temps, conciliant de caractère, doux et patient, il savait, sans les trancher par la violence, délier les nœuds gordiens les plus embrouillés.

Cet ensemble de qualités le rendait éminemment ]3ratique. et il réussissait dans les circonstances les plus difficiles, où d'autres, plus brillants peut-être, mais moins insinuants, auraient iiifaillil)lement échoué.

Promptement il acquit une grande influence sur Mgr Bettaeehini, qui l'apprécia, dès qu'il le vit à l'œuvre, et rpii. d'un tempérament plus ardent, bouillonnait en face des contrariétés.

Peu de semaines avant sa mort, ce prélat, jetant un regard sur son épiscopat, et résumant les neuf années de relations d'affectueuse confiance qu'il avait eues avec celui qui allait être son successeur, disait :

— Sauf quelques légers dissentiments, j'ai toujours été d'accord avec le P. Séméria. En cela, comme en tout le reste, je lui dois pleine justice. J'ai fait bien des bévues ; mais, sans lui, j'en aurais fait davantage. Moi, j'étais le feu : lui était l'eau pour l'éteindre.

Il avait commencé par l'attacher à sa personne comme secrétaire, et le chargea de composer, dès son arrivée à Ceylan, une circulaire pour les Missionnaires ; puis, une longue lettre pastorale aux fidèles, sous forme d'instruction sur les sacrements. Souvent il se servit de lui pour la rédaction de ses actes administratifs.

Ces fonctions et quelques voyages à travers l'île permirent au P. Séméria de juger assez rapidement de l'état de la religion à Ceylan. Voici ce qu'il écrivait à Mgr de Mazenod, le 24 juillet 1848 :

— Les districts dont un Missionnaire a le soin, équivalent, pour les dimensions, à presque autant de diocèses. Chacun d'eux consiste en une vaste étendue de terrain, sur lequel sont disséminés de vingt à trente villages, les uns chrétiens, les autres infidèles, ou mixtes. Là où se trouvent des chrétiens, il y a généralement une église, si l'on peut donner ce nom à une sorte de hutte ouverte à tous les vents, n'ayant pour toit que des feuilles de palmier, et dépourvue complètement de ce qui est nécessaire au culte divin. Pour y célébrer le Saint Sacrifice, chaque prêtre est obligé de porter avec lui sa chapelle...

Plusieurs fois par an. autant que possible, le Missionnaire visitait les diverses localités de son district. Alors, il catéchisait, prêchait, confessait, et bénissait les mariages. A peu près constamment en route, il avait rarement luie demeure fixe, ou, du moins, ne pouvait y séjounur longtemps.

Toutes ces églises, constructions si misérables, appartenaient au peuple, soupçonneux et ignorant, qui. jH'écisément, en raison de cette propriété, voulait un peu trop commander et imposer au prêtre ses caprices. Situation très fâcheuse avec des gens de cette espèce. Il suffisait de deux ou trois mauvaises têtes dans le bercail, pour entraîner k- troupeau entier dans le schisme.

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Que le Missionnaire ne se conformât pas aA'eiiglément à leurs singuliers usages, ou à leurs sottes idées ; qu'il réprimandât les meneurs, leur infligeât quelque pénitence, ou leur défendît, comme il y était parfois contraint, à cause de leurs scandales, l'entrée de l'église : toute la population était en effervescence, et, sans plus de façon, on appelait un prêtre schismatiquc, pour se ranger sous sa houlette-, tellement était vacillante la foi de ces chrétiens, et peu solide leur vertu.

Cet esprit d'indiscipline ne régnait pas seulement dans les campagnes, mais aussi dans la ville épiscopale. Il éclatait à propos de tout et à propos de rien. Nous en citerons un cas typique, dont le prétexte fut la chose du monde la plus insignifiante.

Depuis assez longtemps, chaque année, à Noël, on dressait une Crèche dans la cathédrale. Sans prévoir des conséquences désastreuses à un acte de bonté, Mgr Bettacchini, en 1848, permit aux fidèles qui fréquentaient la chapelle de Notre-Dame du Refuge, d'avoir aussi leur Crèche.

A peine les paroissiens de la cathédrale eurent-ils connaissance de cette concession, qu'ils vinrent se plaindre amèrement à l'évêque, le menaçant d'une révolution, s'il ne retirait aussitôt cette autorisation, qu'ils considéraient, eux, comme une violation de leur prétendu droit exclusif de posséder une Crèche.

Pour que leur monopole fût mieux affirmé, ils exigeaient que nulle Messe ne fût célébrée, à l'occasion de la Noël, dans la chapelle de Notre- Dame du Refuge, sinon ils appelleraient des prêtres schismatiques, et chasseraient de la cathédrale tous les prêtres romains, y compris leur chef.

L'évêque, ayant donné sa parole, ne voulut pas céder. Moins que lui. les mutins ne cédèrent, et, la veille de la fête, réclamèrent les clefs de la cathédrale, ainsi que celles de la sacristie, qu'on se garda bien de leur remettre. Irrités de ce refus, les fanatiques fomentèrent le désordre dans la cité, où. pendant plusieurs jours, régna un tumulte indescriptible.

H fallut toute la douceur et l'habileté du P. Séméria, pour ramener la paix. Grâce à son influence sur les rebeUes, ceux-ci, le dimanche suivant, consentirent â s'humilier à la porte de l'église, témoignant publiquement leur regret de ce qui avait eu lieu, et promettant d'obéir, désormais, à l'autorité légitime.

Aussi solennellement exprimé, ce ferme propos durerait... jusqu'à la prochaine occasion.

En décembre 1849, les mêmes scènes se renouvelèrent, plus graves encore.

Afin de les arrêter, Mgr Bettacchini crut boa d'interdire la Crèche dans l'une et l'autre églises. C'était jeter de l'huile sur le feu. Cris, injures.

invectives, rien ne lui fut épargné. Malgré son désir de tout eoncilier, il dut lancer l'excommunication contre les principaux meneurs.

Les choses n'allèrent pas mieux, en 1850. La sédition aurait tourné au tragique, sans l'intervention du P. Séméria, dont l'ascendant sur la foule croissait de plus en plus, à mesure qu'on le connaissait davantage.

Quels chrétiens !

Tant de fureiu-s, de vociférations et de violences poiu- une Crèche !... Étrange manière d'honorer l'Eufaiit-Dieu, qui était venu apporter la paix sur la terre.

A propos des scènes de ce genre, un Européen disait :

— Ces Indiens seraient moins jaloux de voir leur femme enlevée par un rival, qu'une fête de leur chapelle concédée à une autre. Leur religion est tout extérieure... Les préceptes de la morale leur sont fort indifférents, et les dogmes de la foi ne les préoccupent guère ; mais leurs usages... leurs privilèges... Ah ! ils remueraient ciel et terre, plutôt que de renoncer au moindre d'entre eux, et ils vouent une haine féroce à qui s'avise d'y toucher...

Loin d'être une exception, l'affaire de la Crèche n'est qu'un exemple entre mille. Que d'autres sujets, en effet, de troubles et de révolutions !

Convoitant les fruits d'un jardinet de l'église, les fidèles les plus huppés de Notre-Dame du Refuge levèrent, à leur tovu-, en 1852, l'étendard de la révolte.

Devant les tribunaux, ils accusèrent l'évêque d'accaparer injustement un bien, qui était, assuraient-ils, leur intangible propriété. Un procès s'ensuivit. Ils le perdirent ; mais, pour se venger, ils s'emparèrent des clefs de l'église, et les livrèrent à un misérable prêtre goanais schismatique, qui triomphalement s'y installa, le 22 décembre. L'évêque dut aller encore devant les tribunaux.

Pendant les deux ans et demi que durèrent les débats, toutes les arguties de la plus subtile chicane furent invoquées en faveur de l'intrus, qu'on dut finalement expulser, manu militari, au mois de juillet 1855, en vertu d'une sentence judiciaire.

Mais le malheureux n'erra pas longtemps sur le chemin. Presque aussitôt, une paroisse, située à quelques lieues au nord de Jaffna, l'appela pour l'opposer au Missionnaire catholique, dont elle ne voulait plus, pour un motif des plus futiles.

Malgré ces insubordinations et ces apostasies si fréquemment renouvelées, ces gens se vantaient d'être de parfaits chrétiens.

Quand on leur reprochait leur indigne conduite, ils répondaient

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fièrement, comme preuve de l'intégrité de leur foi et de la pureté de leur conscience :

— Saint François-Xavier a évangélisé nos ancêtres. Donc, nous avons la vraie religion. Êtes-vous meilleurs que lui, vous qui prétendez nous faire la loi ?

Historiquement il est douteux que leurs aïeux fussent des con\ertis du grand aiJÔtre des Indes ; mais, quoi qu'il en soit, les descendants, hélas ! étaient fort dégénérés.

Ce qui précède montre quelles difficultés énormes rencontrèrent les premiers Oblats envoyés à Ceylan. Néanmoins, le bien s'opéra : petitement d'abord, puis sur une plus vaste échelle.

— Depuis le mois d'octobre dernier, écrivait le P. Séméria, le 18 janvier 1849, nous avons baptisé, à Jaffna, une trentaine d'adultes païens. Dimanche prochain, j'en baptiserai sept ou huit autres. Quand nous serons assez nombreux, pour que quelques Missionnaires se consacrent uniquement à la conversion des infidèles, la moisson sera, je crois, abondante. Actuellement nous ne pouvons guère aller les chercher bien loin ; mais nous en trouvons dans le voisinage, autour de notre maison, dans les rues même. Nous ne négligeons aucune occasion de leur parler, de les instruire, de les inviter, de les presser même, et plusieurs sont dociles à nos exhortations. Il nous faut, cependant, de la prudence, pour n'être pas trompés sur la sincérité de leurs sentiments. Assez souvent, s'ils demandent le baptême, c'est en vue du mariage. Dès qu'un infidèle veut épouser une catholique, il manifeste \m désir extraordinaire d'embrasser notre religion ; mais...

Évidemment, dans ces conjonctures, un désir de ce genre était de nature à éveiller, chez le prêtre, de justes soupçons. Ces païens changeaient de religion, aussi facilement que de chemise... plus facilement encore, car les Ceylanais n'en portaient pas, se contentant, pour tout vêtement, d'un léger morceau de toile autour des reins et des jambes.

Certaines gens, dans leur zèle à multiplier les néophytes, recouraient à un moyen qui révèle, une fois de plus, leur manque d'instruction, d'esprit surnaturel et de moralité.

Oubliant, ou plutôt ignorant l'axiome qu'il ne faut pas faire le mal pour arriver au bien, non sunt facienda mala, ut eveniant bona, ils s'employaient à mettre en concubinage des jeunes gens catholiques avec des jeunes filles infidèles, ou des jeunes filles catholiques avec de jeunes païens. Ces unions illégitimes duraient plus ou moins longtemps... peu importait : ce n'était, là, qu'un mince détail...

Mais voici le beau côté du système. Quand apparaissait le Missionnaire

pour la visite du district, on séparait momentanément les coupables ; chrétiens et chrétiennes se confessaient (avec quelle contrition ? on le devine) ; païens et païennes recevaient le baptême ; puis, tous ensemble, en sainte allégresse, ils allaient à l'église convoler en justes noces... et le tour était joué au diable... et à ses diablotins. Messire Satan n'avait qu'à déguerpir au plus vite, en maugréant, à son aise, de voir tant d'innocentes brebis lui échapper, pour entrer dans le bercail du divin Pasteur !

Ni saint Paul, ni aucun des douze apôtres, malgré leur zèle et leurs lumières, n'avaient trouvé ce moyen si coinmode et si pratique d'augmenter le nombre des fidèles.

Quelle ferveur ensuite dans le cœur de ces nouveaux chrétiens ! S'étonnera-t-on que les néophytes, comme les anciens dans la foi, fussent si enclins à intenter des procès à leur évêque, et à passer au schisme goanais ?

Plusieurs auraient mille fois donné leur âme, plutôt que de renoncer à l'une des coutumes de leur caste, ou à l'un des prétendus droits de leur chapelle... En cela surtout consistait leur religion, et ils y tenaient avec un entêtement sauvage.

— Il faut que nous soyons décidés à être presque des martyrs de patience, écrivait le P. Séméria, au mois d'avril 1850. Le bien que l'on réalisera ici, de longtemps ne sera pas très apparent ; mais vouloir traiter les Indiens comme les Européens serait s'exposer à tout gâter... De leur part, le Missionnaire ne doit attendre aucune reconnaissance... Néanmoins, le bien peut se faire, et se fera. Jaffna en fournit une preuve. Quand les prêtres goanais y exerçaient le ministère, les chrétiens les plus fervents se confessaient à peine à Pâques, et ces fervents étaient rares ; maintenant nous avons quotidiennement, dans notre église, une trentaine de communions. Auparavant, on n'y conservait même pas la Sainte Réserve ; actuellement, plusieurs personnes visitent régulièrement, chaque jour, le Très Saint Sacrement. Les années précédentes, lorsqu'on faisait le reposoir du Jeudi Saint, on laissait souvent Notre-Seigneur seul, et j'en fus indigné ; cette année, tout le jour et toute la nuit, la chapelle a été à peu près remplie. Autrefois il était impossible de réunir les enfants pour le catéchisme ; depuis deux ans, j'y réussis, et à ces réunions assistent spontanément de grandes personnes. J'espère que le nombre des uns et des autres ira toujours croissant. En peu de temps, j'ai baptisé de soixante à soixante-dix adultes...

Trois ans plus tard, il écrivait à Mgr de Mazenod :

— Je crois plus facile, quelquefois, de convertir un peuple idolâtre, qui souvent est soudainement touché des vérités inconnues qu'on lui annonce, que de régénérer des demi -chrétiens ayant abusé des lumières

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de la grâce. Cependant, si nous ne pouvons pas nous flatter d'avoir fait tout le bien que nous désirions, le changement opéré dans les idées et la conduite de beaucoup de nos chrétiens, est, j'ose le dire, vraiment merveilleux. Quelqu'un qui eût connu, il y a cinq ou six ans, la ville de Jaffna, aurait certainement grandement raison de louer le Seigneur, s'il examinait l'énorme différence qui existe, entre les chrétiens d'alors et ceux d'aujourd'hui... Chaque dimanche, notre église principale qui peut contenir environ deux mille personnes, est presque remplie, deux fois, dans la matinée, à nos deux Messes, qui se disent, l'une à sept heures, et l'autre à dix ; tandis qu'aupara^'ant il n'y avait qu'ime seule Messe, et peu fréquentée. Nous avons, dans la semaine, à nos Messes quotidiennes, de quatre-vingts à cent personnes, dont un certain nombre retournent, le soir, à l'église, pour leur visite au Saint Sacrement ; tandis qu'autrefois la dévotion envers Notre-Seigneur, dans son Eucharistie, était à peu près inconnue, à tel point qu'on ne gardait pas la Sainte Réserve dans le Tabernacle, et qu'on n'administrait presque jamais le Saint Viatique aux malades, qui, par conséquent, mouraient sans avoir reçu, une seule fois, la sainte Communion... Depuis que nous sommes ici, presque auciui de nos chrétiens de Jaffna n'est mort sans tous les sacrements : nos malades ne se contentent pas simplement de l'Extrême-Onction : ils nous demandent instamment le Saint Viatique...

Les années suivantes, ce progrès, déjà si consolant, continua.

La brousse à CeylE

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