ÉPIDÉMIES
trouvai dans la même maison une mourante, qui déjà avait été administrée. Je n'avais pas encore achevé mon ministère, qu'on me pria d'aller dans la maison voisine. J'y courus confesser un homme qui. en cpiarante-huit heures, avait perdu successivement cinq enfants, dont un. mort le matin, était encore étendu dans la seule chambre, ou cabane, qui constituait toute l'habitation. Tandis que je le confessais, je n'entendais que la psalmodie funèbre de etiix tpii portaient des cadavres au einietière, et les pleurs déchirants de la femme, qui, après avoir pertlii tous ses enfants. à l'exception du plus petit, devait voir, le soir même, inouiir son mari. son unique soutien...
Pour donner une idée de l'étendue- du tléau. k- Père disait, en terminant sa lettre :
— Bien peu de familles que l'épidémie n'ait fra))))ées de- coups mortels !... Beaucoup furent en partie ou entièrement détruites... Plusieurs fois, nous avons dû ensevelir simultanément le mari et la femme, le père et les fils, les frères et les sœurs.
En dehors de Jaffna aussi, le elioléra exerça ses ravajfes.
Au milieu de cette désolation générale, les Oblats ne fiaciit pas épargnés. Suivant la parole et l'exemple du di-vin INIaîtiX'. le pasteur ne doit-il pas donner sa vie pour le troupeau ?
En septembre 1850, les Pères Séméria et Le Bescou, ainsi que le Frère Gaspard de Stcfanis, furent les premiers atteints. Après quelques jours de maladie, cependant, la santé leur revint. Mais, l'année suivante, le 16 juin 1851, dans le village de Vadiry, dépendant de sa mission de Point-Pedro, expira l'aimable et jeune P. Leydier. victime de son zèle et martyr de la charité envers les cholériques.
Malgré les fatigues de ses courses continuelles du jour et de la luiit auprès des malades, rien encore, la veille de sa mort, ne laissait ])révoir la catastrophe ; mais, en cinq ou six heures, le fléau le terrassa.
— Consummatus in brevi, explevh tempora multa, écrivait de lui le P. Séméria, le 3 juillet. Notre regretté défunt n'ayant pas encore accompli sa trentième année, était, cependant, déjà plein de mérites ; par conséquent mûr pour le ciel. Il n'avait reculé devant aucune difficulté pour procurer le salut des âmes. Jusqu'au dernier soupir, il conserva la connaissance... Quand il reçut le Saint Viatique, on aurait cru qu'il voyait, des yeux du corps, Notre-Seigneur Jésus-Christ, présent sous les voiles eucharistiques... Si nous avons perdu, sur la terre, un frère toujours prêt à s'oublier pour rendre service au prochain, et un ouvrier inlassable dans la vigne du Seigneur, nous avons, sans doute, acquis un protecteur de plus au ciel.
Opiniâtrement le choléra reparut, en 1852, 1853. 1854 et 1855.
Épuisé par ses labeurs apostoliques, le P, Ciamin mourut de la fièvre, en 1853 ; et, en 1855, le P. Lacombe, après deux ans seulement de séjour à Ceylan, tomba victime de la charité, comme le P. Leydier.
C'étaient, là, de nouveaux deuils très sensibles.
La petite vérole.
Pour comble de malheur, au choléra s'unit la petite vérole, fauchant, elle aussi, en grand nombre, les existences humaines. Pendant neuf inoi>, les Pères se trouvèrent constamment au milieu des morts et des mourants.
— Nous avons tous été frappés de l'une ou l'autre de ces deux maladies, et, quelquefois, plusieurs simultanément, écrivait le P. Mauroit... Ni médecins, ni remèdes pour soulager les souffrances... De plus, nous avons dû endurer la faim, car, comme les bras manquaient pour cultiver la terre, la disette a fondu sur nous... Quelle répugnance ne fallait-il pas surmonter, pour aller administrer les moribonds, dans leurs cabanes si basses que, le plus souvent, nous ne pouvions nous y tenir debout !... Les infirmes gisaient à terre, les uns à côté des autres... Pour les confesser, impossible de s'asseoir ; mais il était nécessaire de s'agenouiller et de s'incliner vers leurs lèvres, d'où ne sortait qu'un filet de voix... Et quelle odeur infecte !... Du pavé souillé et des feuilles à demi pourries composant la toiture et les parois, comme aussi des corps des malades, s'exhalait une puanteur épouvantable... Impuissants à guérir ces malheureux, nous nous efforcions, du moins, de les consoler par des paroles de compassion et d'espérance surnaturelle... Beaucoup se sont montrés dociles, et ont su profiter, pour la vie éternelle, de cette terrible épreuve.
Elle sévissait avec une particulière violence, depuis le mois de juillet 1854, lorsque le P. Séméria, dont le courage et la confiance en la miséricorde divine n'avaient nullement défailli, parmi tant de scènes d'horreur, eut l'heureuse idée de célébrer un triduum pour honorer spécialement le ]3rivilège de l'Immaculée Conception, dogme défini le 8 décembre précédent.
Ce triduum commença le 5 mars 1855.
Les deux premiers jours, on ne constata aucune diminution du fléau ; mais, le troisième, après la procession à travers les rues de Jaffna,
EPIDEMIES
le 7 mars, il cessa subitement, et on n'eut plus, dès lors, de décès à enregistrer.
Choléra et petite vérole avaient soudainement et complètement disparu.
Tous, même les moins dévots, crièrent au miracle. Humainement, en effet, la chose était inexplicable.
Mgr Séméria.