CHAPITRE V
Vers le « Grand Nord »
Jlu sein de la forêt immense.
Peu après le voyage d'exploration du P. Telmon, commença régulièrement l'évangélisation des chantiers. A cette œuvre deux Pères, d'abord, se consacrèrent ; puis, il y en eut quatre ; puis, six, et jusqu'à dix simultanément. Us s'avancèrent très loin : mais au prix de quelles fatigues et de quels dangers ! Que de fois, ils endurèrent la faim, et faillirent s'égarer dans le dédale des voûtes formées par l'inextricable fouillis des branches et branchcttes ! Que de fois, ils s'enfoncèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture, et demeurèrent, des heures entières, embourbés ! Que de fois, ils n'eurent pour couche, la nuit, que le sol durci, dans le voisinage d'un brasier qui les rôtissait, d'un côté, mais qui ne les empêchait pas d'être transis, de l'autre !
Intrépides Missionnaires, ils avaient soupiré après les austères joies de l'immolation. Leurs vœux furent satisfaits, et au delà !
Parmi ces vaillants, le premier en date est le P. Brunet.
Un jour, en célébrant la Messe dans une hutte ouverte à tous les vents, il souffrit tellement du froid que ses deux mains gelèrent. On se demanda si on ne serait pas obligé de les lui amputer.
Très mortifié, il paraissait insensible à la douleur.
— Il ne s'occupe pas plus de la terre que si elle n'existait pas, écrivait de lui le P. Guignes, le 18 mars 1845. Son âme s'élève constamment à Dieu, et se maintient si près du ciel, qu'elle plane à des hauteurs sereines, bien au-dessus des misères d'ici-bas.
Très souvent, son cheval s'arrêtait brusquement, en face d'énormes tas de neige amoncelés entre les arbres, et qui lui barraient complètement le passage. Impossible de franchir l'obstacle. Immobilisé sous une bise piquante et pénétrante, il ne s'en apercevait pas plus que s'il eût goûté la douce chaleur d'un bon feu.
Dans une circonstance semblable, tandis que son confrère, le P. Eusèbe Durocher, s'évertuait à chercher une issue, le P. Brunet, sans sortir de son recueillement, lui dit avec un calme ineffable :
— Nous sommes en Carême, et c'est aujourd'hui mercredi. Voulezvous que nous récitions les psaumes graduels, connue la rubrique nous y invite ?
Son compagnon jugea, non sans quelque motif, que le moment ne s'y prêtait guère.
En voyant ce mystique ainsi absorbé en Dieu, qui ain-ait soupçonné se trouver en présence d'un homme ayant habité la caserne et manié le fusil ? Et, pourtant, le P. Brunet était bien un ancien soldat d'un régiment de ligne en garnison à Grenoble, et ensuite transféré à Lyon ! Mais, après une année d'exercices militaires, comprenant que Dieu le conviait à d'autres luttes, il déposa l'uniforme, revêtit la soutane, hésita quelque temps entre les Chartreux et les Oblats, puis, sur le conseil de son directeur, entra au noviciat de Notre-Dame de l'Osier, C'était, alors, un jeune homme robuste, à la démarche décidée, à la parole ferme, au visage franc, au rire facile. 11 progressa rapidement dans la vertu, la piété et l'abnégation ; mais il ne perdit jamais son caractère enjoué. Et ATaiment c'eût été dommage, car sa jovialité le rendit extrêmement populaire, et prépara la voie à bien des conversions.
Tacticien habile, il arrivait dans les chantiers, le soir, quand, les travaux de la journée étant terminés, les bûcherons se réunissaient, attendant le moment du repas.
Après les salutations d'usage, il engageait avec eux une conversation familière, cordiale, émaillée de traits d'esprit, pour gagner leur amitié. Puis, il leur apprenait des cantiques, ce qui leur plaisait toujours beaucoup. Leurs voix mâles et fortes constituaient un chœur très nourri, dont les notes puissantes ébranlaient les échos de la forêt.
Lorsqu'il les avait ainsi égayés et intéressés, il entamait un sujet plus grave, les entretenant de leurs fins dernières, de l'oubli de Dieu, de la malice du péché, de la nécessité de la confession, etc., etc.
— Combien ne seriez-vous pas malheureux, leur disait-il. si, après une vie de labeur comme la vôtre, vous tombiez dans l'enfer! Ces arbres énormes que vous abattez, vont-ils donc alimenter pour vous le feu qui brûle éternellement ? Est-ce, là, ce que vous voulez ?
— Ah ! pour cela, non, par exemple !...
— Eh bien ! alors, pourquoi prenez-vous le chemin qui mène à l'abîme ? Car, il ne faut pas s'illusionner, mes amis... Vos œuvres ne sont pas toutes de celles que Dieu a promis de récompenser !... Vous êtes de solides gaillards et de rudes travailleurs, soit... mais quels chrétiens êtes -vous ?...
■ Ces réflexions, sans être du r<^ssort d'une métaphysique transcen-
dante, et justement parce qu'elles n'en étaient pas, touehaient ces âmes ignorantes, mais droites.
On ne se couchait pas, sans réciter ensemble la prière du soir, à laquelle le Père, pour l'avantage de toute l'assistance, joii,niait un sérieux examen de conscience, à haute et intelligible voix.
Souvent, séance tenante, quelques ouvriers demandaient à se confesser. Le lendemain, leur nombre augmentait... de même, les jours suivants.
A mesure qu'il conquérait du terrain, le Missionnaire parlait avec plus d'autorité. Ses exhortations se faisaient plus vives, plus jjressées, plus entraînantes.
Le mouvement, de plus en plus irrésistible, se communiquait à la masse. Ordinairement, nul ne résistait jusqu'au bout.
Cette mission, d'un genre si spécial, se terminait par une Messe solennelle et une communion générale.
Le soir, nouvelle cérémonie pour enrôler tous ces hommes dans la Société de Tempérance, leur imposer le scapulaire, et assurer leur persévérance dans la vertu.
Quand, après la clôture, sonnait l'heure de la séparation, quelle peine pour tous !... Ces chers ouvriers s'étaient attachés profondément à ceux qui les avaient remis sur le sentier du ciel.
Au moment du départ, retentissaient des cris, des prières, des supplications :
— Pères ! Au revoir, au revoir !... Vous reviendrez, n'est-ce pas ? ■ — Nous reviendrons !
— Nous y comptons pour l'hiver prochain.
— Oui ! oui !
Et les mains se serraient, et les yeux se mouillaient de larmes.
Mais, avant ce retour dans la forêt, il était réglé qu'on se retrouverait, vers le printemps, à Bytown, lieu de concentration de tous les radeaux, et à Québec, point terminus de la navigation. Là, encore, tous pourraient se confesser... et raccommoder les déchirures de la robe de leur innocence... s'il y en avait.
Remerciant le Seigneur du bien accompli, les Pères se portaient vers d'autres points, oii les attendaient les mêmes fatigues, mais aussi les mêmes surnaturelles joies. Comme leur modèle, ils se faisaient tout à tous, pour réconcilier les âmes à Dieu...
Un jour, en quittant un chantier régénéré par leur zèle, ils manifestèrent le dessein d'exercer leur ministère auprès d'un autre, situé à quelques kilomètres plus loin.
— Oh ! Pères, s'écrièrent plusieurs voix, n'allez pas là !
— Pourquoi ?
— Ce sont des misérables, des impies, des fils de Satan !... On y sacre, on y jure, on y blasphème, du matin au soir... Nous, nous avions oublié nos devoirs, c'est vrai ; mais, du moins, nous avions gardé la foi !... Eux, ils se vantent de ne croire ni à Dieu, ni à diable.
— Raison de plus, pour que nous y allions.
— Non, Pères ! vous n'obtiendrez rien de ces gens-là. Vous aurez beau prêcher, ils ne daigneront même pas vous entendre.
— Possible ; mais nous v allons, tout de même.
Le « Coureur des bois
— Vous n'y recueillerez que des moqueries, des impertinences, des outrages, une série de mauvais traitements.
— Peu importe ! Cela, c'est le pain de l'apôtre.
Malgré des efforts réitérés pour les en détourner, les deux Missionnaires se dirigèrent donc vers cet endroit redoutable.
Le premier individu qu'ils rencontrèrent, était un vieux « voyageur )% ou « coureur des bois -^ longtemps au service d'une compagnie commerciale. Dans ses pérégrinations si multipliées, il avait négligé toute pratique de religion. Depuis, il se proclamait athée, et tâchait de propager l'incrédulité autour de lui. C'était précisément le personnage important de cette bande peu attirante.
Prévenu de l'arrivée des Pères, il se précipita au-devant d'eux,
pour les empêcher d'entrer dans la place, dont, sentinelle vigilante, il prétendait défendre les abords contre les tentatives d'invasion cléricale.
D'un ton goguenard, il leur notifia que très certainement ils se trompaient de route, et lança contre l'Église et ses ministres quelques lourdes plaisanteries, selon lui très spirituelles.
Mais il avait trouvé à qui parler.
Le mystique s'effaça chez le P. Brunet, pour ne plus laisser voir que le soldat. Comme tel, il connaissait plus d'une histoire, et possédait plus d'un tour dans son sac.
Sans perdre son calme, il répondit sur le même ton railleur, et se mit à raconter des anecdotes de la caserne, toutes plus désopilantes les unes que les autres.
Abasourdi, ahuri, le vieux renard demeura bouche bée.
Ses lazzi s'arrêtaient au fond de sa gorge, sans pouvoir monter jusqu'aux lèvres.
— Un ancien soldat sous cette soutane ! se disait-il en lui-même. Qui l'eût cru ?... Pouvait-on le deviner ?... Fichtre !... J'en faisais une belle !... C'est qu'il est bien membre, alerte et jeune encore !... Et, puis, si intéressant avec ses histoires !... Non, non, ce n'est pas un « type » à flanquer dehors.
La conversation diu'a plus d'une heure. A la nuit tombante, les deux Missionnaires feignirent de s'éloigner.
— Comment ! s'écria le « voyageur » désappointé, vous partez ainsi ?...
— Eh ! oui ! puisqu'on nous a affirmé que des prêtres ne seraient pas reçus dans ce chantier.
— Mais non ! mais pas du tout ! mais c'est faux 1 Qui donc a pu articuler un pareil mensonge ? C'est abominable de calomnier les gens, de cette manière !... Comment donc ? Des hommes comme vous !... Ah ! si tous les prêtres vous ressemblaient !... Vous, ici, à plus de cent lieues dans la forêt !... Mais c'est une bonne aubaine que nous n'avons pas tous les jours !... Venez, venez chez moi ! Je ne veux céder à personne le plaisir et l'honneur de vous héberger ! On sera si heureux de vous voir et de vous entendre !... C'est à moi qu'on devra ce bonheur !
La manœuvre stratégique de l'ancien soldat avait parfaitement réussi. Il entrait dans la ]ilaee, les portes grandement ouvertes, bannière déployée, tambour battant, et clairon sonnant.
De son côté, l'introducteur, tressaillant d'aise, ne savait pas encore jusqu'à quel point était vraie la parole prononcée à la fin de son invitation si pressante :
— C'est à moi cpi'on devra ce bonheur.
Lui, ne songeait qu'à procurer à ses amis la joie d'une agréable conversation. Les deux apôtres pensaient à tout autre chose.
En un clin d'oeil, la nouvelle se propage dans le chantier. On accourt ; on s'assied auprès d'eux. Les histoires recommencent. On rit ; on s'amuse ; les heures passent, et la veillée se prolonge bien plus que de coutume. Nul ne songe à s'en plaindre.
Insensiblement, cependant, la conversation prend un tour plus sérieux. Quelques anecdotes habilement choisies ont permis de parler incidemment de la mort.
Comme fortuitement aussi la question s'est trouvée posée :
— Et, après la mort. qu"arri\e-t-il ?...
De là au jugement la transition est naturelle.
Et le jugement implique une sentence ; celle-ci. des sanctions extraterrestres et éternelles...
On écoute ; on ne rit plus ; on devient pensif.
Sous l'effet de la grâce, la conscience, boun-eiée par le remords, fait écho intérieurement à l'orateur.
Le vieux « coureur des bois >> n'est pas le dernier à se gratter la tête, et à pousser un profond soupir.
L'enfer !... f?rrr !... il n'y avait jamais réfléchi autant que ce soir-là !...
Et il était bien obligé in petto de Tavouer : nul ne le méritait plus (jue lui.
Sa misérable vie se présente à ses regards ! Que de fautes de tout genre 1... surtout que d'efforts pour pervertir les autres, et leur insuffler Tesprit d'irréligion !... Non, non ! Dieu ne pardonnera jamais à un monstre tel que lui 1... C'est impossible !... Et, cependant, n'approclie-t-il pas du terme de son existence !... A son âge, comment se promettre encore de nombreuses années ?... Ce serait donc bientôt que... et pour toujours !... C'est long, l'éternité 1...
Nouveau soupir, plus retentissant que le précédent.
Tous les regards convergent vers lui.
Son visage était blême.
— Qu'avez-vous ?
— Ah ! mon Père, il est trop tard !...
— En effet, je vous retiens trop ! Excusez-moi, je vous prie. Après une journée de travail comme la vôtre, il est plus que temps d'aller vous reposer.
— Ce n'est pas ce que je veux dire.
— Quoi donc ?
— Trop tard pour me convertir.
— Oh ! cela, non ! Il n'est jamais trop tard pour bien faire.
— C'est que, voyez- vous, je suis un vieux gratin rouillé... trop rouillé, pour qu'on puisse jamais le repolir... La rouille l'a rongé... creusé de part en part !...
Et sa voix tremblait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il fut obligé de cacher sa tête dans ses mains, tant son émotion était intense. Tout son être s'agitait, en proie à de violentes secousses.
Admirant les voies mystérieuses de la Sagesse incréée, qui, par sa grâce triomphante, touchait si fortement cette âme coupable, et lui inspirait vme telle douleur de ses égarements, le Père, après avoir prêché la justice incorruptible du Juge souverain des vivants et des morts, exalte sa tendresse compatissante et sa miséricorde infinie.
— Ce qui est impossible à l'homme, dit-il, est facile à Dieu. Sachez aussi que le plus grand crime qu'on puisse commettre, c'est de douter de sa bonté, et de manquer de confiance en lui !... Le désespoir, c'est le crime de Judas et de Caïn !... le seul que le Seigneur ne pardonne, ni en ce monde, ni en l'autre, parce qu'on repousse soi-même le pardon qu'il veut bien offrir. Mais, là où la faute abonde, la grâce peut surabonder.
— Eh bien ! mon Père, puisqu'il en est ainsi, je me confesserai. Je le veux.
— Quand, cela ? Demain ?
— Dès ce soir.
Son exemple fut suivi.
La confession achevée, le vieux pécheur et ses hommes ne se possédaient pas de joie.
— Ah ! Père, comme nous sommes légers maintenant ! Quel poids vous nous avez enlevé !
Le soleil allait paraître ; toute la nuit s'était écoulée sans sommeil ; mais les visages rayonnaient.
A partir de ce jour, on ne reconnut plus ce chantier si mal famé jusque-là. Ces lèvres habituées au blasphème récitaient quotidiennement le chapelet, et, à la place de chansons impures, répétaient des cantiques pieux.
Chacun était content.
Jouissant, plus que tout autre, du bonheur de ceux qu'il avait, autrefois, entraînés dans les chemins détournés, l'ancien chef de fi.le leur disait avec satisfaction :
— Ce bonheur, c'est à moi que vous le devez.
Dans la mesure de ses forces, il travailla à le leur assurer pour l'avenir, en les affermissant dans leurs excellentes dispositions, tâchant
de réparer par ses exemples et ses conseils le scandale autrefois donné !
— Il est maintenant à la tête de toutes les bonnes œuvres, écrivait de lui le P. Brunet, le 18 mars 1845. Il fait lui-même à ses hommes des lectures édifiantes, et il entonne les cantiques que ceux-ci continuent en chœur.
Que d'autres miracles de la grâce nous pourrions signaler encore ! La plupart des chantiers visités (il y en eut plus de vingt, cet hiver-là) réservèrent aux vaillants apôtres des consolations de ce genre.
— En vérité, en vérité, je vous le dis, affirmait le Sauveur des hommes, il y aura plus de joie parmi les Anges pour la conversion d'un pécheur, que pour la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.
Quelle joie ineffable les Missionnaires n'éprouvaient-ils pas, en voyant ces brebis perdues retourner au bercail du divin Pasteur !
Et c'est par eux que s'accomplissaient ces merveilles ! Ah ! qu'étaient donc leurs peines et leurs souffrances, en comjjaraison de pareils résultats ! C'est à eux que ces âmes régénérées devraient un bonheur ineffable, dans les siècles sans fin !
Par ces succès de leur ministère, Dieu se plaisait à récompenser leurs sacrifices. Déjà il les dédommageait de leurs fatigues si grandes, et leur montrait qu'il avait pour agréable leur héroïque dévouement.
Ces bénédictions si précieuses leur étaient, à la fois, un encouragement pour de nouveaux labeurs et une force pour de futures immolations.
Heureux ceux que Dieu constitue ainsi le canal de ses grâces et les instruments de ses miséricordes. Si leur nom est souvent inconnu sur la terre, leur couronne sera resplendissante dans le ro^^aume céleste, durant les perpétuelles éternités.
Jlutour du lac Témisl^amingue.
En dialecte algonquin, Témiskamingue signifie : là où Veau est profonde. Ce lac, en effet, n'oppose aucun obstacle à la navigation, même pour les bateaux d'un certain tonnage.
Placé à quatre cents kilomètres de Bytown, il est divisé en deux parties distinctes. Au nord, le lac proprement dit, belle nappe d'eau limpide de quarante kilomètres de longueur. Ses bords, très échancrés, présentent successivement des courbes gracieuses, des caps avancés, des falaises abruptes en granit, et des collines verdoyantes. Quant au
reste, deux fois plus long, mais beaucoup plus resserré, c'est moins un lac qu'une sorte d'immense estuaire de la rivière Ottawa qui en sort.
Celle-ci, à l'extrémité supérieure du lac, prend le nom de rivière des Quinze, à cause des quinze rapides qu'on y compte. A peu de distance,
débouche la rivière Blanche, navigable sur une cinquantaine de kilomètres. Sur la rive occidentale, plus au sud, se déverse la rivière Montréal, qui a deux cents kilomètres de longueur.
Près de l'endroit où le lac se rétrécit brusquement, pour former un passage large seulement de quelques centaines de mètres, the Narrorc, le Détroit, au bout d'une presqu'île, s'élevait le fort, ou magasin de la
Compagnie pour le commerce des fourrures. En deçà, un joli petit golfe s'appelle la Baie des Pères, depuis que les Oblats y ont établi une demeure permanente. Non loin, on voit maintenant Ville Marie.
Dans un rayon assez étendu, que de noms chers à la Congrégation, et qui témoignent éloquemment du travail surhumain accompli, là, par ses enfants ! Les cartes géographiques les plus récentes indiquent toujours les cantons Mazenod, Guigues, Laverlochère, Fabre, Tabaret, Gendreau, Poitras, Antoine, etc. Les missions des Oblats furent, en effet, le principe d'un mouvement vital qui ne cessa de croître, le foyer intense d'une colonisation improvisée en pleine solitude, mais prédestinée à un épanouissement aussi vaste qu'étonnant. Avec les lumières de la foi, ils apportèrent les avantages de la civilisation à ces régions alors inexplorées.
De Bytown à Tcmiskamingue, la route la plus naturelle est la rivière Ottawa, qui a très souvent plusieurs kilomètres de largeur. Parfois, elle coule entre de hautes murailles de rochers énormes, cym dressent leurs masses formidables perpendiculairement au-dessus de ses eaux ; parfois, elle côtoie la forêt majestueuse, au milieu des sites les plus pittoresques et les plus variés.
Rude trajet ! car, quoique cette grande rivière soit presque entièrement navigable, elle abonde en rapides.
Remonter à force de rames les espaces intermédiaires n'était pas extrêmement difficile, attendu la faiblesse du courant ; mais, dans le voisinage d'une cascade, ou d'une pente trop prononcée, s'imposait le (' portage ;>, opération compliquée, fatigante, très ardue même.
On commençait par débarrasser le canot de son contenu : bagages, provisions de voyage ; sacs de farine, de fèves et de biscuits ; barils de lard ; ustensiles de cuisine, etc. De tout cet attirail on faisait des colis plus ou moins volumineux. Chacun, suivant sa vigueur, en chargeait un sur ses épaules, et grimpait sur les rives, écartant les broussailles, les ronces, les épines, les racines entrelacées, suant, soufflant, pliant sous le fardeau. Puis, il marchait le long du rapide, heureux quand il trouvait, nous ne dirons pas un chemin, c'était chose absolument inconnue, mais un minuscule sentier tortueux, rampant, tracé à peine entre les aspérités du terrain, et le plus souvent obstrué par des amas de branches brisées, ou de gigantesques troncs d'arbres renversés par la tempête.
Tantôt, comme des alpinistes de profession, on devait escalader, en se cramponnant des pieds et des mains à toutes les anfractuosités ; tantôt, se hasarder sur la vase de la rive, avec la perspective peu réjouissante d'enfoncer jusqu'à mi-jambe, ou de s'enliser complètement dans un bourbier.
Simultanément, deux ou trois hommes, dans l'eau jusqu'à la ceinture, poussaient le canot dans les ondes bouillonnantes, à travers mille obstacles : pointes de rochers menaçant de le déchirer, ou troncs d'arbres qui, entraînés par le courant irrésistible, l'auraient, d'un seul coup, réduit en miettes, s'ils l'eussent heurté.
A cause du danger, ou de l'inclinaison trop accentuée, ce moyen, déjà si laborieux, n'était pas toujours praticable. Alors, il ne restait qu'une suprême ressource : amener le canot à terre, le renverser, le mettre sur les épaules, comme un simple colis, et aller ainsi, plusieurs heures, ou un jour entier.
Pour ce motif, le canot était construit le moins lourd possible. Mais aussi, en raison de sa légèreté relative, il devenait d'une extrême fragilité. De minces planches en constituaient la charpente. On les recouvrait de fragments d'écorce de bouleau cousus ensemble avec des fibres végétales, et enduits d'une couche de résine pour les rendre imperméables. Une telle cuirasse ne résistait pas, non seulement aux pointes d'un rocher, mais aux troncs d'arbre abandonnés à la dérive et qui, en les heurtant, y taillaient des fissures considérables. En outre, vu son faible tirant, Téquilibre du frêle esquif était si précaire, qu'une fois installés les voyageurs devaient s'interdire de changer de position : le moindre mouvement insolite suffisait à le faire chavirer, et à envoyer au fond de l'eau choses et gens.
Une vingtaine de rapides de cette espèce s'échelonnaient entre BytoAvn et Témiskamingue, la plupart longs de plusieurs kilomètres.
Et. nulle part, on ne rencontrait une maison pour s'y reposer un instant, ou s'y garantir des orages. Pour dormir, jamais de lit. mais le sol.
Au terme du voyage, que trouvait-on ? Une ville ? un village ? un hameau ? ]Moins encore : une masure ; quelque hutte enfumée, sale, ouverte à tous les vents ; la tente d'un sauvage nomade, indifférent ou hostile à toute idée de progrès et de civilisation.
11 est aisé d'imaginer ce qu'une pareille excursion renfermait de périls, de privations et de souffrances physiques ou morales. Que de dévouement et d'abnégation n'exigeait-elle pas ? Pour rentreprendre, la continuer et la recommencer sans cesse, sans jamais se rebuter, ne fallait-il pas un courage et une persévérance bien au-dessus des forces ordinaires de la nature ?
Le premier à s'élancer vers ces régions désolées fut le P. Laverlochère. Il partit, au mois de mai 1844, pour frayer la voie à ses futurs compagnons : les Pères Garin, Clément, Arnaud, Paillier, etc.
Quarante ans plus tard, un publieiste canadien écrivait de lui :
— Le P, Lavcrlochère est un homme dont le souvenir est ineffaçable. Il fut le symbole de la vertu héroïque, de la charité inépuisable, de l'éloquence passionnée... 11 a exercé au Témiskamingue un ministère fécond, dont le digne couronnement a été une mort causée par les fatigues, les misères sans nombre endurées dans ses déplacements perpétuels, et par les maladies qu'il y a contractées (1).
Dans leur naïve et touchante reconnaissance, les sauvages évangélisés par lui, l'appelèrent Mino-Tagossité : Celui qu'on aime à entendre; et aussi Kaminoteck : Celui qui a bon cœur.
En canot.
Grand et solide, d'une figure avenante, l'esprit vif et plein d'entrain, le P. Laverlochère à une énergie peu commune joignait une piété des plus tendres, et une soif insatiable des âmes. Pour leur salut, il se condamna, jusqu'à extinction de forces, à des courses apostoliques qui se chiffrèrent, chaque année, par milliers de kilomètres.
Le 15 juin 184.4, après un mois de canotage, il arrivait à Témiskamingue, et y trouvait plus de trois cents sauvages, réunis autour du fort de la Compagnie des marchands de pelleteries, pour y échanger, contre des objets de toutes sortes, les peaux des animaux à fourrures tués à la chasse.
(1) Arthur Buiz^. L'Outaouais supérieur, in-12, Québec, 1889, p. 240, sq.
Il les visita séparément sous leurs tentes ; puis, ayant constaté combien ils aimaient le chant, il les invita à se grouper, le soir, auprès de lui, pour apprendre des cantiques.
Cette proposition leur fut très agréable.
- — La musique leur plaît extrêmement, écrivait-il au P. Guignes. Ces sauvages chanteraient jour et nuit. Un des meilleurs moyens de les instruire promptement, serait de composer en vers un abrégé des vérités de la religion. Cela servirait avantageusement de catéchisme.
Par sa bonté, ses prévenances et son entrain, il eut vite gagné le cœur de ces enfants des bois, qui ne se lassaient pas de l'écouter. Il les initia ainsi aux principaux mystères de la Foi, leur faisant répéter souvent ce qu'il voulait graver dans leur mémoire.
Ce premier contact avec eux ne dura, cependant, que deux semaines. Ces pauvres gens commençaient à manquer de nourriture. Il leur distribua une large part de ses provisions. Qu'était cela pour trois cents bouches affamées ? La séparation s'imposait ; mais on se donna rendez-vous pour l'année suivante, à la même époque.
Jetée dans ces âmes neuves. la divine semence y fructifia sous l'effet de la grâce. Quand, le 11 juin 1845, le P. Laverloehère, accompagné du P. Garin, débarqua de nouveau à Témiskamingue, il eut la consolation de voir que ses enseignements n'avaient pas été oubliés.
Sur la grève, les sauvages l'attendaient avec impatience. De cent vingt-cinq qu'il avait agrégés à la Société de Tempérance, un seul n'avait pas tenu son engagement. Vingt-cinq autres s'y enrôlèrent aussitôt. Résultat d'autant plus frappant, que l'ivrognerie, jusqu'alors, avait constitué leur passion dominante, depuis que des commerçants imprudents et sans conscience leur livraient, en retour de leurs fourrures, de l'eau-de-vie grossière, que les indigènes appelaient l'eau-de-feu, et dont ils étaient très friands. Malgré cette propension à l'abus des liqueurs fortes, ils persévérèrent courageusement dans cette abstinence, si méritoire pour eux.
Pendant ce second séjour, le Père développa le bien déjà commencé. La plupart progressèrent assez dans la connaissance des vérités surnaturelles, pour être baptisés. Puis, avant le départ du Missionnaire, deux cents voulurent se confesser. Il suffisait d'un regard pour se convaincre de la piété, du sérieux et du recueillement avec lesquels ils s'approchaient du sacrement de pénitence. Durant des journées entières, ils s'y préparaient, agenouillés, ou assis à la porte de la cabane aménagée en chajDelle. Rien ne pouvait les distraire. Ils ne prêtaient aucune attention à ce qui se passait ou se disait autour d'eux, et ne songeaient
même point à kurs repas. Beaucoup firent leur première commimion.
Désormais, l'œuvre était solidement fondée. De plus en plus, ces sauvages s'attachèrent à leurs apôtres. Chaque année, quand ils les voyaient revenir, éclataient des transports d'allégresse indescriptibles. Pour attendre les Missionnaires, ils n'hésitaient pas à supporter la disette.
— Robe noire, dirent-ils au P. Laverlochère, en 1846, nous craignions bien de ne pas te revoir, avant que la nécessité nous eût contraints de nous disperser pour aller à la pêche ; mais, puisque tu es venu, nous jeûnerons encore, pour jouir de ta présence, entendre ta parole et purifier nos âmes.
Mêmes sentiments, plus touchants encore, deux ans plus tard. Décimés par la famine, décharnés, squelettes ambulants, ils soupiraient ardemment après sa visite.
— Nous n'attendions plus que l'arrivée de la Robe noire pour mourir ! Avec calme, ils racontèrent leur extrême misère. Plusieurs avaient
succombé à la suite des privations de tout genre, la chasse et la pêche ne leur fournissant plus leur subsistance ordinaire. A mesure que les ouvriers des chantiers, les coupeurs de bois, comme ils les appelaient, détruisaient la forêt, le gibier fuyait. Pour comble de malheur, des crues excessives, produites par la fonte des neiges, avaient rendu, la pêche presque impossible dans la rivière et dans les lacs.
Devant cette détresse inouïe dans les pays civilisés, les Pères Laverlochère et Clément fiirent émus jusqu'aux larmes, et partagèrent avec ces infortunés toutes leurs provisions. Ils admiraient avec quelle surnaturelle résignation ces bons Indiens leur exposaient une si profonde calamité. Triomphe marqué de la grâce sur ces caractères autrefois si enclins à la colère.
- — S'il est navrant de les voir souffrir, écrivait le P. Laverlochère, on goûte aussi une consolation bien douce à découvrir, dans leur cruelle épreuve, ces pensées chrétiennes qui sanctifient la douleur.
En quelques années, cette tribu, qui se rassemblait régulièrement, vers le milieu du printemps, auprès de la factorerie du lac Témiskamingue. pour y vendre ses fourrures, passa presque complètement au catholicisme. Rares furent ceux que les superstitions, les prestiges des magiciens ou des jongleurs et la passion pour les liqueurs alcooliques retinrent davantage dans les ténèbres de l'infidélité.
Chaque fois que le P. Laverlochère se dirigeait vers ces parages, où il avait engendré à Jésus-Christ des hommes naguère si grossiers, son cœur battait plus vite et avec plus d'ardeur.
— Que sont devenus mes chers néophytes ? se demandait -il.
Ils versaient des larmes, en me quittant. Les retrouverai-je tous ?
Depuis le jour, en effet, où l'obéissance l'avait envoyé vers ces peuplades errantes, il n'avait plus vécu que pour elles. Son bonheur était de les instruire, de les fortifier dans la pratique des vertus chrétiennes, et de se sacrifier pour leur salut.
Mais aussi comme on l'aimait ! Hommes et jeunes ijens le recevaient solennellement, le fusil à la main, et. dès son apparition, l'accueillaient par une décharge générale de mousqueterie. maintes fois répétée. Ce n'était pas assez de leurs voix pour traduire leur jubilation ; il fallait encore que la poudre parlât. Et ils ne l'économisaient guère dans cette circonstance.
A ces manifestations retentissantes se mêlaient les sentiments les plus édifiants. Chaque jour, ils se pressaient, le matin, à la chapelle. Le soir, ils y revenaient encore. Non seulement ils remplissaient ponctuellement leurs devoirs religieux, mais ils priaient instamment pour la conversion de ceux qui s'obstinaient encore à repousser la lumière.
— Mes enfants, leur disait le Missionnaire, j'ai laissé mes parents, mes amis, ma patrie, pour venir dans vos forêts partager vos peines, et vous enseigner le chemin du ciel. Votre âme m'est plus chère que la vie. Il y a, cependant, encore quelques-uns des vôtres qui ne veulent pas des bienfaits de mon ministère, et refusent de m'écouter. S'ils persévèrent dans leurs mauvaises dispositions, ils tomberont dans l'abîme du feu et pour toujours. Oh ! prions, prions ! Demandons à Marie, la Mère des miséricordes, qu'elle intercède pour eux.
Et tous, agenouillés, d'une voix émue, adressaient à l'auguste Reine du ciel cette touchante supplication :
— Souviens-toi, ô Marie, que nous qui habitons les forêts, nous sommes les frères de ton divin Fils, comme ceux qui habitent les grands villages, puisqu'il a souffert pour nous également, et qu'il est mort sur la croix pour nous arracher à la damnation. Nous étions bien à plaindre, avant de connaître la bonne prière (la religion) que la Robe noire nous a apprise. Mais, plusieurs, près de nous, restent encore ensevelis dans la nuit profonde !... O compatissante Marie, intercède pour eux auprès de ton Jésus : nous savons combien tu es puissante sur son Cœur. Ainsi soit-il.
Une prière aussi fervente, réitérée souvent, attirait de plus en plus la grâce, et le nombre des enfants de Dieu se multipliait.
§ 3 Le long des lacs Abitibi.
Témiskamingue n'était, cependant, que la première étape, sur l'interminable route que se proposait de parcourir l'infatigable apôtre.
Instinctivement, tout son être s'orientait vers le nord, comme l'aiguille aimantée se tourne d'elle-même vers le centre mystérieux d'attraction qui la sollicite sans cesse.
Chaque amiée donc, sa mission finie à Témiskamingue, il se gardait bien de revenir en arrière. Sur son frêle canot, il s'élançait vers la rive septentrionale du lac. Il remontait hardiment la rivière des Quinze rapides, qui rendent, en cet endroit, la navigation particulièrement pénible, et nécessitent plusieurs jours d'efforts ininterrompus.
Arrivé au lac de Mijizowaja, que des légions d'ours fréquentent, il se risquait sur de nouveaux rapides, et atteignait ainsi ce que l'on appelait les « hautes terres «, ou ligne de faîte séparant les eaux qui se précipitent dans le bassin de l'Ottawa, de celles qui coulent vers la baie d'Hudson.
Là, on chargeait le canot sur les épaules, et, avec armes et bagages, on gagnait à pied le versant opposé, près d'une des branches de la rivière Abitibi. On remettait le canot à l'eau, et on se laissait aller à la dérive, non sans danger, par-dessus maints rapides, vers les grands lacs Abitibi, situés à deux cents kilomètres environ au nord de Témiskaminoue, et à six cents d'Ottawa.
Route vraiment difficile et très accidentée, tantôt sous la voûte épaisse de forêts s'étendant à perte de vue, tantôt à travers des savanes et des plateaux fangeux. Une foule de petits lacs disséminés de part et d'autre, et communiquant par une multitude de canaux tortueux qui se croisent en tous sens, y creusent d'inextricables labyrinthes.
Les lacs Abitibi, appelés respectivement lac supérieur et lac inférieur, mais reliés par une étroite passe, ne forment, en réalité, qu'un seul lac, long de quatre-vingt-dix kilomètres, et large de huit à vingt-cinq. Peu profond et parsemé d'îles, il contient une eau boueuse, désagréable au goût et malsaine, c.r elle donne le ver solitaire à ceux qui en boivent quelque temps. Presque tous les habitants de ces parages ont cet hôte incommode logé dans leurs entrailles, et sont d'une maigreur affreuse, quoique d'un insatiable appétit.
Autour du lac, de vastes marais et de profondes tourbières.
Dans la matinée du 9 juillet 1844, le P. Laverlochère y arrivait pour la première fois, et se dirigeait vers le fort ou comptoir de la Compagnie des commerçants en fourrures.
— Ce petit établissement, disait-il, me semblait, comme une île naissante, émerger du sein des eaux, tant est basse la pointe de terre qui le soutient.
Campés dans les environs, les sauvages différaient sensiblement
de ceux qu'il avait évangélisés. D'une grossièreté repoussante, ils fuyaient à son aspect. Pour les apprivoiser, il dut s'introduire, presque malgré eux, sous leur tente, causer familièrement avec tous, caresser leurs enfants, et les combler de cadeaux.
Conquis par ces procédés, quelques-uns commencèrent à se montrer moins farouches, et consentirent à venir assister aux exercices de la mission. Peu à peu, leur chiffre s'accrut. Le chant les attirait, eux aussi, et, avec les pieux cantiques, des idées surnaturelles pénétrèrent dans leurs âmes.
Pour mériter les biens éternels, ils résolurent d'endurer, avec patience et même avec joie, la faim, le froid et les multiples incommodités de leur misérable existence.
Surtout la vvie de la croix les frappa d'étonnement. Quand le Missionnaire leur en eut exposé le mystère caché, ils en conçurent un vif regret de leurs fautes.
Dans ce sentiment de repentir, ils répétaient à l'envi :
— O toi. mon Maître, qui as été blessé pour moi, prends pitié de ma faiblesse, et pardonne-moi mes crimes.
Autant les débuts de cet apostolat furent pénibles, autant la suite fut consolante. Sans doute, cette peuplade était grossière; mais, n'ayant presque jamais eu contact avec les blancs, elle n'avait pris aucun des vices de la civilisation. Ces pauvres gens avaient, selon le mot de Tertullien, « l'âme naturellement chrétienne », c'est-à-dire l'âme créée pour la vérité, comme l'œil est fait pour la lumière.
Un an après, durant sa seconde visite, le P. Laverlochère écrivait au P. Guignes :
— Ma chrétienté d'Abitibi est encore peu nombreuse : mais il serait difficile d'en trouver une plus fervente. A toutes les heures du jour et de la nuit, j'entends ces pieux néophytes prier, chanter, ou réciter ensemble le chapelet.
Ils préparaient avec soin leur confession, et, pour ne rien oublier de ce que k-ur découvrait leur examen de conscience, à défaut de l'écriture (pi'ils ne connaissaient pas. ils gravaient des signes symboliques sur un morceau d'écorce. Un homme, la tête en bas, par exemple, leur rappelait qu'ils s'étaient enivrés.
Parmi ces adultes convertis, on remarquait un jeune chasseur d'un caractère si violent qu'il avait tué, deux ans auparavant, sa mère d'un coup de fusil.
— Rarement, disait le zélé Missionnaire, je rencontrai pénitent plus contrit.
La scène des adieux fut si touchante- que les agents de la Compagnie
en demeurèrent très impressionnés. Plus de trois cents sauvages s'étaient agenouillés dans l'attitude du respect le plus grand, même ceux qui n'avaient pas encore reçu le baptême, soit qu'ils ne fussent pas suffisamment instruits des dogmes de la foi. soit qvi'ils n'eussent pas le courage de renoncer à leurs erreurs.
Debout sur son canot prêt à prendre le large, leur apôtre, levant vers le ciel ses mains bénissantes, et les yeux pleins de larmes, suppliait le Dieu des miséricordes d'abaisser un regard de bonté sur les justes et de compassion sur ceux qui hésitaient à secouer le joug du démon.
— Non, non, jamais je ne fus témoin d'un spectacle aussi attendrissant, disait un protestant, longtemps après. J'en suis encore ému.
On avait déjà préparé les pièces de bois nécessaires pour la construction d'une chapelle. Au printemps de 1846, le P. Clément amena des ouvriers et présida aux travaux, tandis que le P. Laverlochère prêchait à Témiskamingue. Quand celui-ci arriva, tout était terminé.
Les Indiens ne se possédaient pas de joie, en contemplant, au milieu de leur campement, la sainte cabane de la prière. Que de fois, quand le Missionnaire leur avait dépeint la magnificence des églises d'Europe et la majesté des cérémonies religieuses qui s'y déroulent, on les avait entendus s'écrier avec un profond soupir :
— Oh ! qu'ils sont heureux, les priants des grands villages ! Que n'avons-nous de pareilles cabanes pour la prière ! Ah ! si nous pouvions imiter les priants de là-bas, dont tu nous parles si souvent !...
Leurs vœux étaient maintenant comblés, en partie du moins. Rien n'égalait leur contentement. Ils étaient, à la fois, heureux et fiers.
Dans ce temple modeste, le premier élevé au vrai Dieu en cette contrée lointaine, ils se réunissaient dévotement, les hommes d'un côté, et les femmes de l'autre. Chacun tenait ostensiblement son chapelet à la main, ou suspendu sur les épaules, la petite croix retombant sur la poitrine. Leur recueillement était tel que rien ne pouvait les distraire.
Un jour, le P. Laverlochère voulut leur inspirer de la reconnaissance pour ceux qui, par leurs aumônes, avaient coopéré puissamment à leur évangélisation.
— Les Gardiens de la prière (les évêques) pensent à vous, leur dit-il. Ce sont eux qui vous envoient les Robes noires (les prêtres). Les habitants et priants des grands villages d'au delà de la grande eau (la mer) contribuent, par leur générosité, à équiper mon canot et à bâtir votre sainte cabane...
A ces mots, un vieillard encore infidèle se leva, et, d'une voix lente, comme s'il posait une question d'un extrême importance :
— Bobe noire, dit-il, tu nous affirmes que les priants d'au delà
de la grande eau pensent à nous. Mais savent-ils où nous sommes ?
— Et poin-quoi ne le sauraient-ils pas ? Je le savais bien, moi, puisque je suis venu vous trouver !
— Tu as donc aussi traversé la grande eau ?
— Oui. mes enfants, je l'ai traversée jîour vous. Avant de partir, je me disais : J'aurai beaucoup à souffrir, mais je vais enseigner la prière du Grand Esprit aux hommes qui ne la connaissent pas. Cette pensée m'a donné la force de laisser mon pays, et surtout (peine plus douloureuse) de quitter ma mère, qui pleurait en m'embrassant pour la dernière fois.
Stupéfaction générale ! Tous se regardent, et plusieurs voix s'écrient :
— Quoi ! tu as une mère ! elle est en vie ! elle haljite au delà de la grande eau ! elle pleurait, et tu l'as quittée !... Tu ne l'aimes donc pas !...
— Aucune parole ne saurait vous exprimer combien je la chéris, ma bonne mère ! .Te Tainie plus ([ue moi-même ; mais j'aime plus encore vos âmes, à cause du Grand Esprit.
Prenant, alors, dans la main, sa large croix d'Oblat, il leur expliqua de nouveau ce (prune seule âme a coûté au Fils de Dieu.
— Je ne verrai plus ma mère en ce monde ; mais je la retrouverai dans le ciel, et c'est pour vous y conduire que je suis venu de si loin jusqu'ici. Ah ! de grâce ! que tant de sacrifices ne soient pas sans profit povn- vos âmes !... Que les larmes de ma mère n'aient pas été versées inutilement pour vous !.., Suivez mes conseils ! Marchez dans le sentier que je vous indique : il mène à la vraie patrie, celle d'en haut, où les bons vivront heureux éternellement !
Cet entretien fit sur les sauvages une impression profonde, et qui ne s'effaça plus. La pensée que le prêtre avait laissé pour eux sa mère, lui ovivrit définitivement l'accès de leiu- cœur. Les plus endurcis furent émus. Ils demandèrent à prendre rang parmi les catéchumènes.
Dès les premières heures du matin jusqu'aux dernières lueurs du soir, beaucoup venaient, tour à tour, se prosterner devant une croix érigée sur le sommet d'une petite éminence qui dominait le lac.
— J'y ai vu couler bien des larmes de componction, écrivait le P. Laverloehère au P. Vincens. Moi-même je ne saurais vous dire ce que je ressentais, lorsque, témoin de ces effusions naïves, j'entendais monter, de toutes les tentes dressées sur les flancs de la colline, les chants graves et pieux de nos sauvages. Ah ! ma joie eût été trop douce, si, dans le lointain, plus au nord, ne me fussent apparues tant de peuplades encore infidèles !...
Au moment du départ, le chef lui adressa la parole, au nom de toute la tribu réuiiie à ses côtés :
— Tu vas nous quitter, mon Père !... Le temps de ton absence nous
paraîtra long. Mais, quoique nous ne puissions plus te voir des yeux du corps, tu seras toujours présent à notre mémoire ! Tu salueras pour nous les Gardiens de la prière. Tu leur diras que nous les remercions de nous envoyer des Robes noires pour nous rendre meilleurs. Adieu, mon Père, prie pour nous. Tous, nous prierons, nous aussi... pour ton retour !...
§ 4 Dans les vastes territoires Je la baie d'Hudson.
— Au nord ! toujours au nord, telle était la devise du P. Laverlochcre.
La rivière Abitibi.
Son cœur le poussait vers le nord, avec une force irrésistible et l'ardeur sans cesse croissante d'une âme altérée d'amour de Dieu et d'amour du prochain.
Pour aller à la baie d'Hudson, il n'avait qu'à descendre en canot la rivière Abitibi, par laquelle le lac de ce nom se déverse dans la mer.
Se laisser porter par le courant eût été chose des plus simples et des plus faciles, si cette rivière n'était une des plus dangereuses de l'Amérique septentrionale. Impétueuse comme un torrent, elle n'offre qu'une série de rapides, de cascades, de chutes et d'écueils. L'eau, cependant, y est si trouble qu'elle ne permet pas d'apercevoir les arêtes de rocher à quelques centimètres de profondeur. Sur son frêle esquif, il faut au navigateur une prudence extrême. A chaque instant, sa barque risque de se briser.
b'J AU CAXADA
L'une de ces cascades, tragiquement célèbre, s'appelle la Chute des Iroquois. Acharnés à poursuivre les Algonquins dont ils avaient juré la perte, cinquante de leurs guerriers s'y engloutirent dans un abîme de vingt mètres, dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.
Quand le P. Laverlochère se hasarda vers ces régions lointaines, le courant était d'une vitesse si vertigineuse, même en dehors des rapides, que son canot, en six jours, franchit plus de trois cents kilomètres. Des pluies diluviennes avaient grossi la rivière, et les chemins de portages en étaient inondés.
Trois fois, en quelques heures, les voyageurs furent sur le point d'être écrasés par des éboulements gigantesques. Un matin, le Missionnaire, grimpant le long d'une côte escarpée, se cramponnait à un arbrisseau pour s'aider à la gravir, lorsqu'il sentit subitement le terrain céder sous ses pieds, et roula jusqu'au bord d'un précipice, tenant toujours le végétal, entraîné lui aussi par cette masse qui se détachait du flanc de la montagne. Si elle eût glissé quelques mètres de plus, l'apôtre eût terminé sa carrière mortelle, au fond de ce gouffre béant.
Après bien des péripéties de ce genre, parut, enfin, l'embouchure de cette terrible rivière qui se jette dans la baie James, prolongation de la baie d'Hudson. A une lieue du rivage, dans une petite île, s'élève la Moose Factory, l'un des comptoirs de la Compagnie ayant alors le monopole du commerce des fourrures. La position géographique de ce poste le constitue comme l'entrepôt général de tous ceux qui sont établis dans un rayon de cinq cents kilomètres. Plusieurs navires y chargent, chaque année, les précieuses pelleteries pour les transporter à Londres.
Les sauvages qu'il y rencontra ne lui firent pas bon accueil. Un ministre méthodiste-weslcyen, arrivé sur l'un des vaisseaux de la riche Compagnie anglaise, les avait imbus de toutes sortes de préjugés contre l'Église. Les calomnies haineuses et absurdes proférées contre le clergé n'avaient que trop infecté leurs âmes. Ils fuyaient à l'approche du Missionnaire, comme à celle d'un pestiféré.
Cet artisan de mensonges leur avait répété sur tous les tons :
— Le prêtre catholique est un fils de Bclial ; un émissaire de V Antéchrist qui siège à Rome ; un homme conduisant en enfer quiconque marche à sa suite. Anathème ! anathème à tous ceux qui consentiraient seulement à l'entendre.
Et ces pauvres sauvages, à la vue du P. La^'erloehère, se hâtaient de déguerpir, en se bouchant les oreilles.
Haïr le prêtre, c'est tout ce que le ministre leur apprit, durant son séjour de plusieurs années parmi eux. 11 les baptisait, quand il constatait
que cette répulsion pour l'Église atteignait chez eux un degré suffisant. A cela se bornait leur science religieuse. Aucun n'aurait été capable de dire s'il y a un Dieu en trois persomies, et si l'une s'est incarnée pour racheter l'humanité. Seul le nom biblique reçu au baptême les distinguait des infidèles les plus ignorants.
Hevireusement survinrent quelques néophytes de Témiskamingue et d'Abitibi. Leur manière d'agir contrastait singulièrement avec celle des sectaires. Leur bonne conduite, leur vénération pour la Robe noire, les explications qu'ils donnèrent eux-mêmes sur leurs croyances, préparèrent les voies à la lumière, en dissipant les nuages amoncelés.
— Voyons ! dit, un jour, l'un de ces prétendus méthodistes que les théories embarrassaient, quelle est, au juste, la différence entre votre religion et la nôtre ? entre \'otre Robe noire et notre ministre ? Je n'y comprends rien !...
— La différence !... tu ne l'aperçois pas ?... Elle est, cependant, assez tangible !... Autrefois, nous étions méchants, et la Robe noire nous a faits bons, en nous enseignant la prière du Grand Esprit qui défend le péché. Ainsi, moi, par exemple, tu sais combien j'étais ivrogne et irascible. Je passais pour l'un des plus mauvais sujets de la tribu, et non sans motif. Eh bien ! depuis que j'ai promis au Grand Esprit de ne plus boire de la liqueur de feu, je n'y ai plus touché. Depuis lors aussi, je ne me dispute plus, et, loin de battre mes frères, je prie pour eux et je les aime. Et, cependant, tu t'en souviens, que de vilains coups j'avais échangés avec eux, dans ces querelles qui se renouvelaient à chaque instant !... Maintenant, je veux du bien à tous, même à ceux qui me souhaitent du mal.
— Tu m'étonnes !... Jamais notre ministre ne nous a conseillé de ne plus boire de la liqueur de feu ! Jamais il ne nous a recommandé de ne pas nous disputer. Il se mettait bien en colère, lui ! Jamais surtout il ne nous a dit de rendre le bien pour le mal !...
— Me demanderas-tu donc encore la différence entre la Robe noire et ton ministre ? Elle est profonde, tu le vois !... De même, entre ta fausse religion et la nôtre, la seule vraie !
Des conversations de ce genre impressionnaient les sauvages.
D'autre part, les agents de la Compagnie qui s'étaient brouillés avec le ministre, accueillirent très cordialement le P. Laverlochère. Le chef de l'établissement mit une pièce assez vaste à sa disposition pour les exercices du culte. Chaque matin, le Missionnaire y célébrait la Messe. Les catéchumènes de Témiskamingue et d'Abitibi (une quarantaine environ) y assistaient avec beaucoup de piété, récitaient des prières, et chantaient des cantiques. Les Indiens de l'endroit, auxquels on avait
si souvent répété que la Messe était un acte diabolique, portant malheur sur la terre et vouant aux flammes de l'enfer, surpris que la foudre ne tombât pas sur les assistants, s'enhardirent jusqu'à s'approcher du mur extérieur, à regarder par les fenêtres et à écouter.
L'explication quotidienne de nos mystères et le spectacle des cérémonies liturgiques leur plurent.
Comment concilier ce qu'on leur avait dit auparavant, avec ce qu'ils voyaient de leurs yeux et entendaient de leurs oreilles ?
Peu à peu, les préjugés s'évanouissaient.
Ces malheureux égarés finirent par apporter au Père leurs enfants nouveau-nés, pour qu'il les baptisât, et plusieurs lui manifestèrent le désir de connaître mieux cette religion qui leur apparaissait déjà si belle.
Malgré les ronces et les épines, le bon grain confié au sillon, y germa et produisit ses fruits.
Avant de quitter la Moose Factory, le P. Laverlochère planta une grande croix sur une éminence voisine. Au pied de ce signe auguste de notre Rédemption, il développa encore devant tous la raison du culte que les catholiques lui rendent. Cette exhortation pathétique, au moment du départ, arracha des larmes aux protestants eux-mêmes.
Quand il revint, l'année suivante, il n'eut plus vqu'à récolter dans la joie ce qu'il avait semé dans la tribulation.
— Au nord ! encore au nord !...
Ces conquêtes spirituelles ne suffisaient pas à la sainte ambition de l'ardent Missionnaire. Il lui en fallait d'autres, pour calmer sa soif des âmes.
Vers le milieu de juillet, il s'embarqua sur une goélette, pour le poste d'Albany, situé à plus de deux cents kilomètres au nord, également sur une petite île, à l'embouchure de la rivière du même nom.
.Quoique ce fût en plein été, la mer était en partie couverte de glaces. Sous cette latitude si élevée, la navigation, en effet, ne s'ouvre qu'à la fin du mois de juin, et ne dure que jusqu'à la mi-septembre. Néanmoins, pendant ce court espace de temps, la mer n'est jamais entièrement libre.
Les navires ne peuvent donc progresser qu'avec une extrême prudence, à travers les énormes glaçons, vraies montagnes errantes, qui, à chaque instant, menacent de les broyer comme un fétu de paille. Quand on y pense le moins, survient, tout d'un coup, un courant, ou un flot de marée assez puissant pour empêcher l'action du gouvernail, et entraîner irrésistiblement le navire vers ces écueils gigantesques, qui s'approchent de lui et l'entourent, comme s'ils voulaient l'assiéger. Aussi loin que
s'étend le regard, il n'aperçoit que des glaces s'agitant à la surface de l'onde. Le seul moyen d'échapper à ce danger pressant, est de jeter les ancres sur l'un des plus gros bancs de glace, de s'y fixer solidement, et ensuite d'écarter les autres avec de longs bâtons ferrés.
A l'automne, la mer est déjà gelée complètement, et la couche de glace ne cesse, dès lors, d'augmenter. Elle atteint de dix à douze mètres d'épaisseur, au sud de la baie d'Hudson, et incomparablement plus, à mesure qu'on s'avance vers le nord.
Du fort Moose à Albany le voyage se fit à travers mille difficultés, et sur une mer très orageuse, sous un ciel noir et lourd. A gauche, un paysage des plus tristes : rivages constitués par un sol bas, stérile et marécageux, baigné, deux fois par jour, par la marée qui monte très haut et se répand très loin. Ni oiseaux dans les airs, ni êtres vivants d'aucune sorte sur les côtes. Dans le sillage du navire, de petites baleines blanches, ou des loups de mer, s'ébattaient et se poursuivaient, mais ne parvenaient pas à mêler une note gaie à ce sombre tableau.
La vue de ces contrées désolées et froides causait un sentiment invincible d'angoisse oppressant le cœur. Il semblait que la poitrine ne pût respirer à l'aise. A l'horizon, par delà les terres incultes, des montagnes, amoncellement de rochers déchiquetés, entrecoupées de ravins profonds, vallées ténébreuses où les rayons du soleil ne pénètrent pas, et que les neiges, qui ne fondent jamais, rendent absolument inabordables.
Quatre jours après le départ, une tempête furieuse poussa la goélette, avec une effrayante rapidité, contre des icebergs qui se trouvaient à peu de distance.
Très alarmé, le capitaine commanda une manœuvre hardie, pour changer promptement de direction. Mais, en s'efforçant d'éviter un danger, il tomba dans un autre. On était arrivé presque en face de l'embouchure de la rivière Albany. La violence de l'ouragan avait renversé les poteaux qui jalonnaient le chenal, relativement étroit, par lequel il fallait nécessairement passer. Soudain, retentit, lugubre, un craquement sinistre. Le navire frôlait une roche sous-marine, et se penchait fortement, comme s'il allait chavirer dans les eaux mugissantes. Heureusement, cette roche, n'ayant pas d'aspérités trop aiguës, ne causa pas de déchirure sérieuse dans la carène. L'avarie était légère. Une vague énorme, qui, presque aussitôt, déferla sur le navire, le souleva dans un immense tourbillon d'écume, l'arracha à son écueil, et le remit à flot.
Peu d'heures après, on entrait dans la rivière, remerciant le Seigneur d'avoir échappé à un naufrage imminent.
Les alentours sont très marécageux. Jusque très avant dans le pays,
on ne marche que sur un terrain mouvant, dans lequel on s'enfonce, avec de l'eau jusqu'à mi-jambe. Au delà, des forêts sans limites, mais composées seulement d'arbres rabougris.
— Là, écrivait le P. Laverlochère, pullulent des maringouins, ou moucherons, dont la piqûre venimeuse occasionne une douleur cuisante. Ils sont plus nombreux et plus gros que ceux que j'avais vus encore dans les forêts du Nouveau-Monde. Dès que notre bâtiment entra dans la rivière, il en fut littéralement couvert. Le ciel en était obscurci, comme d'un nuage. Je doute qu'ils fussent plus multipliés, ni plus cruels, lorsque le Seigneur les envoya, à la voix de Moïse, visiter le roi Pharaon et toute l'Egypte.
Pour se préserver de leurs aiguillons redoutables, les sauvages n'ont rien inventé de mieux que de s'enduire le corps d'une forte couche d'huile de poisson pourri. L'odeur qu'ils répandent, alors, est tellement infecte, qu'il faut un vrai courage pour s'approcher d'eux, sans éprouver des haut-le-cœur insurmontables. Les animaux domestiques, pour s'en garantir, se plongent dans l'eau, et y restent des journées entières.
— Quoique j'eusse la précaution, en célébrant la Messe, de m'entourer d'une épaisse fumée, ces maringouins impitoyables envahirent à tel point mes mains et mon visage, que le sang coulant de mes blessures tachait les nappes d'autel. Plusieurs fois, ils éteignirent les cierges, en s'y accumulant durant le service divin.
Quel fléau que ces innombrables tyrans ailés !...
Vraiment ces parages semblent, même à la belle saison, des plus affreux qui soient sur terre. On y éprouve des changements de température si subits, qu'on y voit le thermomètre marquant à peine six degrés centigrades à dix heures du matin, en indiquer trente-six, deux heures après. Les montagnes de glace, réfléchissant les rayons du soleil, se transforment en miroirs ardents, capables d'enflammer, au loin, les arbres et les broussailles. Mais, le soir, on est de nouveau transi.
En hiver, le froid est si vif, que le mercure gèle dans le thermomètre. Les naturels habitent, alors, des cabanes de neige, ou des maisons de glace, dans lesquelles ils s'ensevelissent, durant sept ou huit mois, et d'où ils ne sortent que pressés par la faim.
La chair de l'ours blanc est leur aliment principal, avec celle des baleines blanches, marsouins, loups marins, et autres cétacés, dont ils ingurgitent des quartiers énormes, tout crus. Ils savourent délicieasement ces viandes et graisses fétides, qui soulèvent le cœur de tout homme appartenant à une nation civilisée. Aucun Européen ne s'accoutumerait à ce régime dégoûtant. Approcher simplement de ses lèvres ces mets puants provoquerait en lui les plus violentes nausées.
Combien est rude, pour ces peuplades misérables, la lutte pour la vie !...
Hommes et femmes poursuivent l'ours blanc jusque sur les glaces flottantes, au bord desquelles ce féroce quadrupède se promène gravement, guettant le poisson, dont il fait sa nourriture. Au moment où il s'élance dans l'eau pour saisir sa proie au passage, le sauvage qui, de son côté, l'épiait, caché derrière un bloc de glace, bondit et lui décoche une flèche acérée. Très agile malgré sa lourde masse, l'ours, furieux, grimpe sur le glaçon, et fond à toute vitesse sur son ennemi, qui l'attend, de pied ferme, un large couteau à la main. Quand le monstre se précipite sur lui, la bouche grandement ouverte pour le dévorer, l'Indien impassible lui enfonce sa lame d'acier dans la gueule, et, si son bras n'a pas tremblé, le fauve s'affaisse baigné dans son sang. Mais une seule seconde d'hésitation, ou un simple clignement d'œil intempestif, peuvent changer les conditions de ce duel à mort, et le terminer d'une tout autre manière.
Le « sexe faible » en remontrerait, là, à bien des fiers-à-bras de l'Ancien-Monde.
— Une femme m'a raconté, écrivait le P. Laverlochère, qu'elle se battit avec un ours, pendant plus d'un quart d'heure, et qu'elle le terrassa.
Si le gibier et le poisson manquaient, ces sauvages se mangeraient entre eux. L'intrépide Missionnaire en connut qui s'étaient repus de leurs propres enfants, la mère de ces infortunés prenant sa part de cet horrible festin !... Dans une autre circonstance, cela ne suffisant pas, le mari dévora sa femme !... Scènes épouvantables !... qui n'étaient pas, hélas ! des exceptions !...
Des cas de ce genre se renouvelaient, parfois, avec une atrocité inimaginable. Une mégère, vraie tigresse altérée de sang, tua, dans une seule nuit, jusqu'à dix personnes, durant leur sommeil, uniquement pour se procurer de la chair fraîche !...
Tels étaient les peu aimables habitants du pays affreux où le P. Laverlochère abordait.
Pour le dédommager un peu de tant de dangers affrontés déjà, et lui assurer un secours très appréciable au milieu des difficultés futures, la Providence lui réservait une agréable surprise.
Le chef du poste d'Albany n'était pas un protestant, comme tous ceux rencontrés jusque-là, mais un catholique irlandais. Sa joie, en voyant arriver un prêtre chez lui, fut inexprimable. Il le reçut comme le messager de Dieu, et lui facilita, autant que cela dépendait de lui.
l'accomplissement de son ministère. Chaque jour, il assistait à la Messe, et il la servait. Il communia fréquemment.
Mais les nombreux Indiens réunis autour de la factorerie d'Albany, n'en restèrent pas moins intraitables. Peu leur importait l'exemple du chef du poste. Imbus des mêmes préjugés que ceux de Moose, ils se cachaient, quand le Père agitait sa clochette, pour les inviter à ses prédications. Le généreux Oblat alla donc les visiter, les uns après les autres, dans leurs huttes, quoiqu'elles fussent d'une malpropreté à nulle autre pareille. De plus, les seigneurs et châtelaines du lieu, couverts de vermine, exhalaient une odeur repoussante.
En entrant, il saluait ces sauvages comme des amis, et, sans façon, s'asseyait au milieu d'eux. Pour leur plaire, il caressait les petits enfants, sales et crasseux. Avec les chasseurs, il fumait le calumet. 11 flattait les vieillards, en leur demandant le récit de quelques-unes de leurs aventures de forêt, et il les captivait, en leur racontant, à son tour, des liistoires intéressantes.
Durant ces longues et fastidieuses conversations, dominant sa répugnance, il se gardait bien, dans son abnégation héroïque, de paraître s'apercevoir que des légions de hideux insectes, échappés à la voracité de ses interlocuteurs qui aimaient à les croquer à belles dents, accouraient, en rangs pressés, se réfugier sur sa soutane.
— Elle en était littéralement grise, affirmait-il ensuite à ses confrères, au retour de ces mémorables expéditions.
Amadoués par tant d'aménité, les sauvages l'examinaient curieusement des pieds à la tête. Était-il bien un de ces hommes dont on leur avait dit tant de mal ?
Le trouvant si agréable chez eux, ils ne refusèrent plus d'aller chez lui.
Au premier signal, un bon nombre se dirigeaient vers la chapelle. Peu à peu, leur âme s'ouvrit aux influences de la grâce, et quelques-uns manifestèrent l'intention d'embrasser le catholicisme.
Parmi eux, on remarqua un jeune polygame, précédemment l'un des plus obstinés à le fuir.
Un jour, il lui ai)porta tous ses enfants, pour qu'ils fussent baptisés.
La cérémonie terminée, il sollicita pour lui la même fa%'eur.
— Impossible ! répondit le Père sévèrement. Tant que tu auras deux femmes, je ne pourrai te laver dans l'eau sainte, et t'admettre parmi les chrétiens. Le Grand Esprit ne le veut pas. Si tu continues à violer sa défense, il ne t'appellera pas dans son éternelle lumière, mais il te jettera, avec le mauvais manitou, dans le feu qui ne s'éteindra jamais.
Le coupable demeura pensif, et, durant quelques instants, s'absorba dans un profond silence, la tête appuyée sur sa main.
— Père, dit-il ensuite, ce que tu prescris est juste. Puisque le Grand Esprit n'a donné qu'une compagne au premier homme, je ne dois pas en garder deux. Laquelle ^•eux-tu que je renvoie ?
— Ton devoir est de rester fidèle à la première ; mais, puisque les enfants de la seconde sont aussi les tiens, il faut que tu les élèves, et que tu prennes soin de leur mère, comme de ta propre sœur.
— Merci, Père, j'agirai ainsi.
11 sortit aussitôt, pour annoncer à la plus jeune sa résolution. Quoiqu'il l'aimât davantage, il n'hésita pas à s'en séparer.
Celle-ci ne se montra pas moins généreuse, et accepta \aillamment le sacrifice.
L'un et l'autre persévérèrent dans la bonne voie.
Plusieurs conversions de ce genre curent lieu, et réjouirent le cœur de l'apôtre.
Avant de quitter Albany, il voulut, comme à Moose, y planter une grande croix.
L'impression produite par ses discours et ses exemples fut telle, que même les hérétiques et les idolâtres rivalisèrent de zèle, pour concourir à l'érection de ce monument. Leur émulation était un gage d'espérance pour l'avenir.
En présence de cette croix dressée par des infidèles et des protestants, il éprouva un bonheur inexprimable.
— Ce fut, disait-il, quelque chose d'ineffable et qui n'a pas de nom dans le langage humain. Jamais, dans mes fonctions sacrées, je n'avais ressenti une dévotion plus douce ; jamais je n'avais levé vers le ciel une voix plus émue ; jamais je n'avais porté avec plus de ferveur l'expression de mon amour et de ma reconnaissance vers le Dieu qui daigna mourir pour nous. Quand, au pied de cette croix, j'offris l'adorable Victime, mes larmes coulèrent.
Le Sauveur prenait possession de cette terre jusque-là maudite. Ces hommes, si grossiers, si farouches, et autrefois si criminels,
s'attachèrent à celui qui, au prix de tant de fatigues, venait de si loin
leur annoncer la bonne Nouvelle.
Au moment du départ, ils raccompagnèrent jusqu'au rivage, les
yeux baissés et en silence, attitude qui, chez eux, dénotait la plus amère
tristesse.
L'été suivant, le P. Laverlochère retourna avec le P. Arnaud. Cette fois, la traversée fut un peu moins agitée. Chaque nuit, brillait un phénomène merveilleux et qu'on ne se lasse pas d'admirer. Des aurores boréales,
avec cette intensité extraordinaire qu'elles ont dans le voisinage du pôle, peignaient le ciel entier de rougeurs fulgurantes, comme celles d'un gigantesque incendie, dont les flammes s'élanceraient de l'horizon jusqu'au zénith. La mer en était toute empourprée, semblable à un océan de feu. dans lequel se jouaient des légions de petites baleines blanches.
Confondus, anéantis en face de cette double immensité lumineuse : celle de la voûte céleste et celle des ondes sans limites, les Missionnaires, assis sur le tillac, s'écriaient avec le Psalmiste :
— Seigneur ! que vos œuvres sont belles !
Autour du poste d'Albany, outre les Indiens déjà évangélisés et qui s'étaient faits apôtres à leur tour, des familles qui n'avaient pas encore rencontré le Missionnaire, attendaient son arrivée avec impatience.
A mesure que le navire approchait, on voyait les sauvages accourir de plus en plus nombreux, en témoignant leur allégresse.
Maintenant, ils soupiraient après la parole divine, autant qu'ils s'y étaient montrés, autrefois, indifférents,
La grâce travailla efficacement ces âmes, et là se forma une fervente chrétienté.
Un de ces régénérés disait aux Pères, en versant des larmes :
— Nous étions si malheureux dans nos déserts !.., Ensevelis dans la nuit profonde de l'ignorance, nous naissions, nous croissions, et nous cessions de vivre, comme les animaux de nos bois. Nous ne sa%dons pas que, là-haut, dans sa resplendissante lumière, le Grand Esprit veille sur nous. Je rentrerai dans nos forêts ; mais je n'y serai plus seul. Souvent, dans mes souffrances, je baiserai l'image de Jésus crucifié, et celle de Marie ; je compterai les saintes graines de la prière (le chapelet), et je planterai une croix dans ma terre de chasse. C'est là que j'irai prier le Grand Esprit. Je regarderai le ciel, les forêts, la mer, et je dirai : Le Grand Esprit a fait tout cela pour moi ! Qu'il est bon !...
Celui qui exprimait de si pieux sentiments avait vu, six mois auparavant, son père, sa mère et plusieurs de ses frères et sœurs massacrés sous ses yeux, pour servir de pâture à leur féroce assassin.
Quelle transformation en si peu de temps dans cethomme !...
— Je ne doute plus, écrivait le P. Laverlochère, de ce qu'on nous rapporte de la ferveur des premiers chrétiens. Qu'elle est puissante la grâce du baptême, lorsqu'elle tombe dans des cœurs bien disposés !...
Pour ces néophytes le prêtre était vraiment ce qu'il est selon les
enseignements de la foi : le représentant du Très-Haut, un autre Jésus- Christ.
Surpris de la confiance sans bornes, du respect et de raffection que ces sauvages, naguère si barbares, avaient pour le Missionnaire, un protestant lui dit, un jour, d'une voix émue :
— - Oh ! Monsieur, nous croyons, nous aussi, à ce que nous prêchent nos ministres ; mais les entourer de cette vénération que vous témoignent vos catholiques, c'est ce que je n'avais jamais vu.
Très probablement le démon était loin d'être satisfait du bien accompli par les Pères, pendant leur séjour de deux mois, à Albany. Tandis qu'ils allaient s'embarquer, éclata vnie tempête si terrible, que, de mémoire d'homme, on n'avait rien constaté d'analogue, dans ces contrées si fertiles, pourtant, en violents orages. La tourmente dura toute la nuit et le lendemain, avec grêle et coups de tonnerre épouvantables. Au-dessus du sifflement aigu du vent, on entendait le bruit assourdissant des montagnes de glace soulevées par la mer en furie, se heurtant et se brisant les unes sur les autres, avec un fracas indescriptible.
Peu s'en fallut que les bâtisses du poste ne fussent toutes renversées, comme les cabanes des sauvages emportées au loin. La goélette, à l'ancre dans la rivière, en remonta le cours sous la pression des vagues écumantes.
— Nous bénissons la Pro^-idence de ne pas nous être trouvés en mer, durant ces heures tragiques, racontaient les vaillants Missionnaires ; car, à moins d'un miracle, nous eussions été ensevelis sous les flots !
Ces expéditions apostoliques entraînaient avec elles un tel cortège de souffrances et de fatigues que, plusieurs fois, le P. Laverlochère cracha le sang avec abondance. Il n'en continua pas moins à se dépenser sans compter.
Pour sauver ces âmes délaissées, il se serait volontiers exposé à des périls plus grands encore.
En terminant l'une de ses relations si intéressantes et si édifiantes, il disait à son Supérieur général :
— Vous le savez, mon bien-aimé Père, je n'ai pas d'autre désir, ici-bas, que celui de vivre et de mourir pour le bonheur éternel de ces malheureux Indiens.
§ 5 l^a mission ambulanle.
Témiskamingue, Abitibi, Moose, Albany ne furent pas les seuls postes visités par le P. Laverlochère et ses compagnons d'apostolat.
On peut les considérer plutôt comme des centres autour desquels ils rayonnaient.
Parmi les stations secondaires, mais importantes aussi, notons le Grand lac Victoria et le lac La Barrière, l'un et l'autre expansion de l'Ottawa ; l'île des Allumettes, formée par deux bras de cette rivière en face de la ville actuelle de Pembroke, au tiers du chemin entre Bytown et Témiskamingue, etc.
En réalité, ces interminables courses à travers des régions immenses, équivalaient à une mission ininterrompue, une sorte de mission ambulante. Elle se continuait auprès des rives de la Gatineau, dont la source n'est pas éloignée de celle de l'Ottawa, et qui servait souvent de chemin de retour, car elle coule presque en ligne droite, du nord au sud. vers Bytown.
Sur les rivières et les lacs, souvent les Pères voyageaient avec des groupes de sauvages conduisant des canots chargés de marchandises. Excellente occasion pour eux d'exercer leur ministère, le long de la route ! Les fruits en étaient tels, que les Indiens, après avoir ramé toute la journée, ne trouvaient pas de meilleur délassement, le soir, que de se réunir autour de la Rohe noire, entendre encore sa parole, prier et se confesser.
D'autres, avertis de son passage, ou instruits de ses habitudes, se portaient à sa rencontre, et l'attendaient à l'endroit où ils prévoyaient qu'une halte aurait lieu.
— Nous sommes venus te voir, lui disaient-ils naïvement. Enfants des forêts, nous pensions : 11 passera bientôt, notre bon Père, la Rohe noire. Allons au-devant de lui, pour camper près de sa tente '
Après avoir joui du bienfait de sa présence et reçu ses avis, ils le suivaient, des journées entières.
Parfois, plus de soixante sauvages s'attachaient ainsi à ses pas simultanément, heureux de l'escorter. C'était toute une flottille entourant son embarcation, ou la précédant, pour éclairer sa marche.
On s'arrêtait, le soir, auprès de quelque gros arbre, jilusieurs fois séculaire. Les échos du désert retentissaient, alors, de pieux cantiques.
De bonne heure, le matin, la Messe était célébrée, en plein air. Tous y assistaient avec ferveur. Les cérémonies liturgiques accomplies au sein des forêts vierges, ou sur le bord des rapides, avaient quelque chose de saisissant.
— - Comment exprimer les sentiments qu'éprouve le Missionnaire, à ces moments inoubliables ! écrivait le P. Laverlochère à Mgr de Mazenod. Quelle scène !... Comment rendre les élans d'amour qui s'échappent de son âme, lorsque, peu après le milieu de la nuit, à la clarté douce et
majestueuse d'une aurore boréale, au pied d'une cascade mugissante, ou sur le rivage de la mer sans limites, sous la voûte d'un firmament étoile, dans cet immense temple de la nature, au bruit des vagues furieuses livrant un combat terrible aux montagnes de glace flottantes, sa bouche prononce sur l'hostie les mots qui font descendre sur la terre l'Homme- Dieu, créateur de tant de merveilles !... Avec quels transports, il s'écrie, les yeux baignés de larmes, au souvenir des crimes qui souillent le monde civilisé : Benedicite, omnia opéra Domini. Domino : laudatc et snperexaltate
Le cortège en canots.
eitm in sœcula ! Montagnes et collines, fleuves et mers, neiges et glaces, ouragans et tempêtes, habitants des forêts et vous qui peuplez les abîmes, fauves du désert, oiseaux qui dévorez l'espace, bénissez et louez le Seigneur, puisque ceux de ses enfants qu'il a le plus comblés de ses faveurs, le blasphèment sans cesse.
Pas plus que leur apôtre, les sauvages ne perdaient le souvenir de ces scènes grandioses. Quand, à leur vif regret, il leur fallait, enfin, se séparer de lui, ils demandaient à se confesser, une fois encore : puis, en s'en retournant, ils continuaient leurs exercices de dévotion.
Un Canadien qui en avait pris un certain nombre à son service, rendait d'eux ce témoignage, après une traversée de plusieurs semaines en canot d'écorce :
— Voilà une troupe de saints ! nuit et jour, ils prient, ou chantent les louanges de Dieu !
§ 0 Protection du Ciel au milieu du danger.
Si, durant ces longues courses à la recherche des âmes, nombreuses étaient les consolations, nombreux aussi étaient les périls. Plusieurs fois, les Missionnaires furent exposés à une mort imminente, et n'y échappèrent, ce semble, que par une intervention de la Providence.
Une année, entre le fort Moose et Abitibi, ils se virent, tout à coup, cernés par un de ces incendies gigantesques, comme il ne peut s'en produire que dans les immenses forêts du Nouveau-Monde. Ils se trouvaient, alors, à deux cents kilomètres de toute habitation, sur un chemin de portage de quatre à cinq kilomètres de longueur. De quelque côté que l'on regardât, on n'apercevait qu'un océan de feu, dont les vagues brûlantes, excitées par un vent violent, s'étendaient, de toutes parts, jusqu'à l'horizon. Sur plus de quatre-vingts kilomètres à la ronde, les arbres résineux flambaient par centaines de mille.
Les voyageurs durent, à la hâte, se réfugier dans une petite baie, sur le bord de la rivière.
De là, ils contemplèrent, pendant toute la nuit et le jour suivant, un spectacle des plus épouvantables : énormes tourbillons de feu, couronnés par un nuage de fumée noire et très épaisse ; craquement sinistre des arbres calcinés s'effondrant avec fracas, et, par leur chute, projetant vers eux des myriades d'étincelles ; les ronces et broussailles des deux rives s'enflammant aussi et les entourant complètement d'un brasier sans issue ; enfin, une atmosphère surchauffée, chargée de gaz délétères, et menaçant, à chaque instant, de les asphyxier.
Plusieurs sauvages se jetèrent dans l'eau, s'y plongeant, des heures entières, jusqu'au menton, pour ne pas être brûlés vifs par les flammes qui ondulaient sur leurs têtes.
Calme et tranquille, le P. Laverlochère prononça, pour lui et ses compagnons, les paroles du Sauveur sur la croix :
— In manus tuas. Domine, commendo spiritum meum!... Tous étaient persuadés que leur dernière heure avait sonné. Cependant, la Sainte Vierge qu'ils invoquaient, entendit leur voix. Soudain, les vagues de feu qu'ils voyaient fondre sur eux avec
tant de fureur, s'arrêtèrent, contre toute probabilité humaine, et respectèrent une douzaine d'arbres dont les branches se penchaient sur eux. Cet arrêt du terrible élément, sans cause apparente, était naturellement inexplicable.
— Nous avons revu, en passant, ces arbres toujours verts, écrivait le P. Laverlochère, l'année d'après. Ils demeuraient là, pour attester le prodige opéré en notre faveur. Tout le reste, à plus de cent kilomètres à la ronde, ne présente qu'un vaste champ de ruines et des amas de cendres.
Dans sa reconnaissance, la petite troupe, miraculeusement sauvée d'une mort si affreuse, répétait les mots du Psalmiste :
■ — Transivimus per ignem et aquam, et eduxisti nos in refrigerium !
Que de fois, la frêle barque faillit périr et entraîner dans l'abîme ceux qui la montaient !...
Un jour, la moitié de l'équipage avait dû se placer au-dessus d'un rapide très incliné, afin de tirer, avec une corde, le canot sur lequel étaient restés les deux Pères et quelques sauvages. Tout d'un coup, la corde se rompt, et la nacelle est emportée, avec la vitesse de l'éclair, sur la pente qui se terminait brusquement par une cascade tombant à pic dans un gouffre profond.
C'était la mort inévitable.
Mais on chantait un cantique à Marie, et cette bonne Mère secourut aussitôt ses enfants dans ce pressant danger. Un arbre abattu par la tempête, et accroché entre deux rochers au milieu de la rivière, semblait être un écueil contre lequel la barque se briserait. Au moment où le heurt si redouté allait se produire, un sauvage se précipita hardiment dans l'eau. D'une main il se cramponna à l'arbre et de l'autre écarta le canot qu'il retint suspendu sur l'abîme, juste assez de temps pour qu'on eût la possibilité de renouer la corde. On était sauvé.
Il n'est pas croyable que les forces naturelles de cet homme eussent suffi pour accomplir cette merveille.
La navigation reprit, au chant de V Ave maris Stella !
Arrivé à cette partie de l'Ottawa qu'on appelle la Rivière creuse, à cause de la hauteur des falaises entre lesquelles elle coule, un peu en amont de l'île des Allumettes, on trouva quelques familles qui, pour attendre le Missionnaire, avaient supporté un jeûne rigoureux de cinq semaines.
N'ayant lui-même aucune provision à leur distribuer, il leur conseilla d'essayer encore de s'en procurer.
A ces mots, l'un courut à la chasse, un autre à la pêche, un troisième vers un petit champ de pommes de terre, qu'il possédait, et qu'il avait inutilement, la veille et l'avant- veille, fouillé en tous sens.
— Admirable Providence de mon Dieu ! s'écriait le P. Laverlochère,
en racontant ce fait dans une de ses lettres. Le gibier, invisible depuis si longtemps, s'offrit de lui-même aux coups de fusil ; le poisson regarda se tendre le filet, et se jeta dedans; enfin, la terre, que l'on croyait épuisée donna son fruit, terra dédit fructum simm, au point que l'on put remplir un sac entier de patates fraîches. L'abondance revenait. Des traits de ce genre se renouvelèrent plusieurs fois.
Les rapports avec les sauvages n'étaient pas toujours aussi commodes.
Très livré à la magie, car il était le fils d'une vieille pythonisse, l'un d'eux, endurci dans l'infidélité, avait un enfant nouveau-né gravement malade. Sa mère lui défendit de le laisser baptiser, et l'Indien lui obéit aveuglément.
Désolé à la pensée que cette créature innocente périrait pour l'éternité, le P. Laverlochère multiplia les tentatives auprès de ce fanatique.
Malgré ses refus obstinés, il persistait, qviand le sauvage, fou de colère, prit son fusil, et le braqua sur lui, à bout portant.
— Mon sacrifice était fait, écrivait le P. Laverlochère. A l'instant où le meurtrier allait presser la gâchette, je lui présentai mon crucifix. A cette vue, l'arme lui tombe des mains, et le coup part à mes pieds. Le sauvage me fixe, d'iui air stupéfait. Ses dents s'entrechoquent. Il tremble de tous ses membres. Je l'enlace dans mes bras, je le presse sur mon cœur, et je l'arrose de mes larmes. Vois, mon fils, lui dis-je, vois si ce que tu veux faire est bien ! Tu veux me tuer, et, moi, je veux te sauver, toi, ta femme, ton enfant, et même ta mère. C'est pour cela que je suis venu de si loin ! Laisse donc baptiser ton enfant, pour qu'il soit, un jour, heureux avec le Grand Esprit.
■ — Eh bien ! oui ! répondit-il, convaincu, oui, baptise-le.
L'année suivante, toute cette famille, jusque-là plongée dans le vice, était, à son tour, régénérée.
Comme preuve du concours merveilleux que Dieu accordait à son serviteur, il ne sera pas hors de propos de signaler ici l'étonnante facilité qu'il lui donnait, pour apprendre tant d'idiomes si divers et se familiariser avec eux.
Chaque peuplade de l'Amérique du Nord a le sien, et aucmi, de près ni de loin, ne ressemble aux langues européennes. Pour traduire les idées les plus simples, il faut, parfois, des mots d'une longueur démesurée, ayant jusqu'à une quinzaine de syllabes très rudes et difficiles à articuler. En dépit des obstacles de tout genre, le P. Laverlochère se rendit maître de ces nombreux dialectes si étranges.
A la fin de ses courses apostoliques, après avoir traversé tant de ronces et d'épines, il retournait avec une soutane généralement en lambeaux. Une fois surtout, il arriva à Bytown, si déchiré, qu'il attendit jusqu'à onze heures du soir, dans la forêt voisine, avant d'entrer dans la ville. Ce ne fut qu'à la nuit noire, qu'il se dirigea vers la maison de sa Congrégation.
Déchirures, plaies, souffrances, abjection, comme tout cela est beau, cependant, aux regards de la loi ! Qimm speciosl pedes evangelizantium !
Vénère-t-on moins un drapeau, parce qu'il a été lacéré par la mitraille, au milieu des combats ? Ce n'est plus (ju'une loque, mais combien glorieuse !...
Sublime vie du Missionnaire !
Trop souvent, les délicats de la terre, les mondains, les efféminés, dont l'existence inutile se consume dans une coupable oisiveté, méprisent ces hommes héroïques, qui, pour sauver les âmes, coûte que coûte, n'hésitent pas à se faire petits avec les petits ; nous dirions presque : à se faire sauvages avec les sauvages. Mais comme Dieu les exaltera, au jour des suprêmes justices, ces humbles, ces méprisés, ces vaillants !
Car c'est un long martyre qu'ils ont accepté, (juand, à l'image du bon Pasteur, ils se sont condamnés à tant de fatigues et ont affronté tant de dangers, pour ramener au bercail les brebis perdues !
En eux se réalisèrent les paroles du texte sacré : Ils ont erré dans les solitudes, sur les montagnes, dans les vallées, dans les cavernes... couverts de haillons... parfois, de peaux de bêtes; exposés aux dédains, aux railleries, aux afflictions, aux angoisses... endurant la faim et la soif, grelottant de froid... eux dont le monde n'était pas digne !...
Comme le grand Apôtre, ils ont pu ajouter aussi : Un labeur incessant ; des blessures sans nombre ; constamment le péril de la mort, sur les fleuves et les océans, dans les déserts et les glaces ; les pièges des hérétiques... la haine des païens...
Après tant de sacrifices si généreusement accomplis et tant d'épreuves si courageusement supportées, ils ne reçurent, pourtant, aucune récompense ici-bas. Dieu le réglant ainsi pour notre instruction, dit encore saint Paul, afin que ceux qui ambitionneront de marcher sur leurs traces, partagent, un jour, avec eux, leur triomphe éternel (1) !
(1) Hebr., xi, 36-40 ; II Cor., xi, 26-27.
CHAPITIIE VI
Le Saguenay
A la
ide baie des lia .'-Ha !
Ayant appris le bien considérable opéré par les Oblats dans les diocèses de Montréal et de Toronto, Mgr Signay, archevêque de Québec, désirait, depuis longtemps, procurer à ses ouailles les mêmes avantages.
Quelques jours après son arrivée en Amérique, le P. Guignes, accompagné du P. Honorât, se rendit donc, le 13 août 1844, à Québec, pour y traiter cette affaire. Comme toujours, les Oblats manifestèrent leur prédilection pour les âmes les plus abandonnées, et ce fut à celles-là, d'abord, qu'ils voulurent prodiguer les bienfaits de leur ministère.
La partie septentrionale de ce diocèse étant, elle aussi, couverte de forêts, les chantiers se multipliaient, le long du Saguenay, large et profonde rivière qui se jette dans le Saint-Laurent, près du joli village de Tadousac, actuellement charmante station balnéaire, à plus de deux cents kilomètres au nord-est de Québec.
Pour assurer les secours spirituels aux ouvriers de ces chantiers, et, en même temps, évangéliser les tribus sauvages errantes au delà, on convint d'établir une communauté de Missionnaires sur les bords
de la grande baie des Ha !-Ha ! à peu près à mi-chemin entre l'embouchure du Saguenay et le lac Saint-Jean, d'où il sort.
Par le pittoresque du pays tourmenté qu'il traverse, le Saguenay est une des merveilles naturelles les plus saisissantes. Son lit ressemble plutôt à un gouffre d'une longueur démesurée, taillé dans le granit sur une profondeur de plusieurs centaines de mètres. Des masses énormes le dominent, entassées au hasard, les unes sur les autres, par un des cataclysmes les plus gigantesques des temps préhistoriques.
Le cap Éternité.
Pendant soixante kilomètres se déroule ce tableau étrange et terrifiant. Trajet interminable ! L'œil fatigué n'aperçoit aucune trace de végétation. Partout, un silence de mort, à peine interrompu, à rares intervalles, par la voix perçante d'un oiseau de proie, volant très haut et disparaissant au plus vite derrière ces noires murailles cyclopéennes, dont l'étendue confond l'imagination.
A l'aspect de ces horribles amoncellements de rocs dénudés, entre lesquels on navigue si longtemps, on se sent oppressé... angoissé. Instinctivement on cherche, de côté et d'autre, quelque échancrure qui découvrirait un peu de verdure, un bouquet de fleurs, un arbre, des champs. Mais, en vain !
Cette éclaircie consolante est refusée. Au contraire, les flots s'assombrissent de plus en plus, et l'on se trouve devant deux colossales falaises, se dressant verticalement à plus de six cents mètres. Ou frissonne... Ne vont-elles pas nous écraser? Tout, jusqu'à leur nom, est de nature à inspirer des pensées graves. Ce sont les caps Trinité et Éternité !...
Entre eux se creuse une anse, VEternity Bay, où la rivière se glisse. L'écho y prend des proportions extraordinaires, changeant en roulement de tonnerre, mille fois répercuté, le plus léger bruit, et assimilant la détonation d'une arme à feu au fracas épouvantable d'un monde qui s'écroulerait.
On s'échappe, on fuit, on remonte le courant encore pendant plusieurs heures, et c'est avec une satisfaction sans égale qu'on découvre, enfin, une vaste baie, découpée à travers des prairies verdoyantes, où librement se jouent les rayons du soleil. Les premiers explorateurs l'appelèrent la baie des Ha !-Ha !
Spontanément, en effet, cette interjection jaillit des lèvres, au sortir de ce long spectacle de désolation. Le cœur, de nouveau, bat à l'aise, et l'on reprend vie.
Plus en amont, s'épanouit le lac Saint-Jean, belle nappe d'eau })resque circulaire, d'une quarantaine de kilomètres de large, au centre d'une superbe vallée si fertile qu'on la disait le grenier du Canada.
§ 2 Le P. Tlavien Durocher.
Au conmiencement d'octobre 1844, les Pères destinés à la fondation du Saguenay quittèrent Longueuil. Dans la chapelle du séminaire de Québec, se fit la cérémonie, toujours si émouvante, du départ des Missionnaires. Mgr Turgeon, coadjuteur de l'archevêque, la présida.
Parmi les compagnons du P. Honorât, supérieur, notons l'un de ceux dont l'action serait des plus efficaces : le P. Flavien Durocher.
Né à Saint-Antoine, paroisse sur le Richelieu, un peu en aval de Saint-Hilaire et de Belœil, il appartenait à une famille aisée et des plus vertueuses. Après son ordination sacerdotale, en 1823, vicaire à l'église Notre-Dame de Montréal, et aspirant à la vie religieuse, il insista pour entrer dans la Compagnie de Saint-Sulpice, seule Congrégation existant, alors, au Canada. Ses vœux ayant été exaucés, on l'envoya, sur son désir, en 1829, à la mission du lac des Deux-Montagnes, où les Sulpiciens avaient transféré, à grands frais, quelques survivants des Iroquois et des Algonquins.
LE SAGUEXAY 81
Spécialement chargé d'eux, il se livra, quatorze ans, à l'étude de leur langue. Il l'approfondit à tel point, qu'il composa et publia une grammaire et un dictionnaire algonquins, dont le pape Grégoire XVI agréa l'hommage.
Le peu de goût de ces sauvages pour la cultvn-c, leur amour inné pour la chasse, et, par suite, leur répugnance à rester dans une demeure fixe, en poussaient beaucoup à déserter, chaque année, les terres de la mission.
Pour leur être utile et affermir le bien déjà commencé dans leurs âmes, M. Durocher aurait souhaité, de temps en temps, rejoindre ces familles errantes. Ce ministère n'étant pas de ceux auxquels les Sulpiciens s'adonnent, jamais ses supérieurs ne l'autorisèrent. Aussi, dès que les Oblats de Marie abordèrent au Canada, songea-t-il à s'agréger à eux.
A Longueuil, il retrouva son ancien compagnon du lac des Deux- Montagnes, le P. Léonard, et son propre frère, le P. Eusèbe Durocher, dont nous avons déjà parlé plus haut.
L'esprit sacerdotal puisé si largement à Saint-Sulpice. pendant plus de quinze ans, et les vertus qu'il y avait pratiquées, lui facilitèrent les épreuves du noviciat. Il y sentit croître son amour pour Dieu et son zèle pour le salut des âmes les plus délaissées.
Comme les diverses langues des tribus que les Oblats se proposaient d'évangéliser, au nord du Saint -Laurent, avaient quelques analogies avec l'algonquin, possédé si parfaitement par le P. Flavien Durocher, sa place était toute marquée parmi ceux qui partaient pour le futur établissement du Saguenay. Cinq ans plus tard, il en fut nommé supérieur, et il garda ces fonctions jusqu'à ce qu'il vînt, en cette même qualité, fonder la maison de Saint-Sauveur, à Québec.
§ 3 Chez les Montagnais.
Que de fois, pendant des courses de plusieurs centaines de kilomètres, au nord et à l'est du lac Saint- Jean, les Pères ne durent-ils pas coucher, la nuit, à la belle étoile, sur la terre nue, sans aucun abri, exposés à la bise glaciale ou à la tempête, par un froid mortel de trente à quarante degrés centigrades ! Puis, que de cimes escarpées à gra\dr ! que de vastes champs de neige à traverser, sans monture d'aucune sorte, et simplement avec des raquettes aux pieds !
Dans les autres époques de l'année, au printemps, à la fonte des neiges, ou à l'automne, fatigues et dangers d'un autre genre : ils devaient
s'avancer dans des plaines ou des fondrières à demi submergées, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes.
Ces contrées, d'ailleurs, étaient, alors, presque complètement inconnues. Les meilleures cartes géographiques n'indiquaient, avec quelque exactitude, que le pourtour des côtes, et même, sous ce rapport, en plusieurs endroits, elles fourmillaient d'erreurs. Quant à ce qu'elles mentionnaient de l'intérieur : cours des rivières, profondeur des vallées, direction des chaînes de montagnes, leur altitude, leurs cols ou gorges, situation et dimensions d'une multitude de lacs : tout se réduisait à de pures hypothèses.
Là encore, les Missionnaires furent des découvreurs de terres ignorées, en même temps que les messagers de la Bonne Nouvelle et les pionniers de la civilisation. Mais leur vie, dans ces régions affreuses, à la recherche des brebis perdues, ne fut que l'exercice continu de la mortification la plus austère... un héroïque dévouement... un long martyre.
Les habitants s'appelaient les « Montagnais ». Ces tribus de la grande famille algonquine étaient répandues depuis le Saguenay jusqu'au détroit de Belle-Ile, qui sépare le Labrador de Terre-Neuve, et, au nord, jusqu'au rivage oriental de la baie d'Hudson.
A travers des régions si vastes, ces sauvages erraient à l'aventure. Ne se nourrissant que du produit de leur chasse et de leur pêche, ils ne se fixaient nulle part. Lorsque le gibier, gros ou petit, abondait dans un endroit, ils y restaient davantage. Ensuite, ils couraient ailleurs, pour trouver leur subsistance.
Vie d'émotions et de surprises qui leur plaisait extrêmement ! Ils n'en rêvaient point d'autres.
Toujours pleine de sollicitude pour les moindres des créatures, la Providence pourvoyait, à chaque saison, aux besoins de ces pauvres enfants des bois.
Pendant l'hiver, des troupeaux de caribous, ou rennes du Canada, s'offraient, comme d'eux-mêmes, à leurs traits, leur assurant une alimentation substantielle et copieuse. Quand la fonte des neiges rendait plus difficile la capture des quadrupèdes agiles, commençait la chasse des castors et des ours.
Aux beaux jours, on sortait de la forêt, pour s'installer sur les bords de l'océan. Là, on rencontrait, d'abord, d'invraisemblables quantités et variétés d'oiseaux aquatiques : canards, grosses outardes, huards, ou aigles de mer, becs-de-soie, pigeons, kakaoris, plongeons, moniaques, etc.
La pêche fournissait, avec non moins d'abondance, des saumons, truites, maquereaux, harengs, capelans, morues, en légions innombrables.
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Puis, arrivaient des bandes serrées de marsouins et loups marins, poissons de deux à trois, et, quelquefois, quatre mètres, que les premiers froids faisaient émigrer des mers polaires dans celles des climats moins rigoureux. Montés sur de légers canots d'écorce, les sauvages s'élançaient hardiment à leur poursuite, malgré les vagues écumantes entr'ouvertes pour les engloutir, et les glaces flottantes menaçant, à chaque instant, de briser leur frêle esquif. Ils ne craignaient même pas de s'attaquer aux colossales baleines, qui aussi fréquentent ces parages.
Dès la première année, le P. Durocher, s'étant familiarisé avec leur langue, composa, à l'usage des Missionnaires, une grammaire, un dictionnaire, un catéchisme et un examen de conscience, ouvrages d'autant plus nécessaires, que les rares sauvages qui avaient vu un prêtre précédemment, avaient dû se confesser par interprète. On devine ce que pouvaient être de pareilles confessions.
— N'aviez- vous pas quelque répugnance à avouer vos fautes, de la sorte ? leur demanda, un jour, le P. Durocher.
— Oui, Père, répondirent-ils ; mais tu comprends, nous ne déclarions pas tout, puisqu'un homme de notre nation aidait la Robe noire. Il aurait pu révéler nos secrets, et, dans cette crainte, nous préférions nous taire.
En ces missions si pénibles, le P. Durocher et ses compagnons renouvelèrent les merveilles de dévouement du P. Laverlochère et des autres Oblats, au nord de Témiskamingue et d'Abitibi.
Les sauvages qu'ils évangélisèrent, n'habitaient que dans de misérables cabanes enfumées, faites de quelques perches recouvertes d'écorce de bouleau. Quelques branches de sapin, sur la neige ou la glace, constituaient le pavé de ces maisons rudimentaires.
Quelle joie pour ces pauvres Montagnais d'entendre les Missionnaires prêcher dans leur langue ! Ils consolèrent leurs apôtres par leurs bonnes dispositions et leur docilité.
Un jour, le P. Durocher en vit arriver une foule qui n'avaient jamais eu de rapports avec un prêtre de Jésus-Christ.
— Père, dirent-ils, nous venons de fort loin, afin de goûter le bonheur de jouir de ta présence. Nous ne regrettons pas la longueur de la marche. Éclaire-nous, car nous désirons prier comme toi, et être arrosés par l'eau qui purifie.
Ces Indiens avaient parcouru plusieurs centaines de kilomètres. On ne saurait exprimer avec quelle attention ils écoutèrent les explications catéchistiques. Tous assistèrent régulièrement aux réunions, et auraient voulu recevoir le Baptême. On dut, cependant, faire un choix, car, vers la fin de leur premier séjour, ils n'étaient pas également instruits.
La cérémonie imposante les émut profondément.
— Lorsque je versai sur le front des nouveaux chrétiens Tonde qui régénère, écrivait le P. Durocher, les yeux de tous se remplirent de larmes. Les élus pleuraient de bonheur, et les autres de tristesse, à la pensée d'être privés encore d'une si grande grâce. Mais ils auraient leur tour, la prochaine fois. Je fus touché moi-même. Dieu était là. Jamais je n'oublierai cette heure, ni ceux qui, à ce moment, furent l'objet des prédilections du Seigneur. Quelque chose de surnaturel se manifestait en eux, et leur figure s'illuminait d'un rayon céleste.
Pour ces Montagnais, le Missionnaire était tout : père, maître, juge, conciliateur, etc. Dans les différends qui s'élevaient entre eux, ils le choisissaient pour arbitre ; dans chaque arrangement à prendre, ils s'adressaient à lui. Le Messager de Dieu suppléait aussi à leur manque de prévoyance, et leur épargnait de dures souffrances, car, comme les autres sauvages, ils restaient toujours enfants, vivant au jour le jour, sans songer au lendemain.
En se convertissant, ils devinrent charitables. Quand quelques-uns réussissaient à la chasse ou à la pêche, ils partageaient leur butin avec les veu^es, les orphelins et les indigents.
Si le Missionnaire célébrait la sainte Messe dans leur cabane, ils ne se possédaient pas de joie. L'un d'eux, ayant eu cette faveur, voulut, par reconnaissance, accompagner le Père fort loin. Celui-ci dut employer son autorité, pour lui persuader, enfin, de s'arrêter, et de retourner sur ses pas. Le bon sauvage éclata, alors, en sanglots, et, tombant à genoux, demanda sa bénédiction.
Tandis qu'il retournait, il rencontra plusieurs groupes de sa tribu, qui accouraient vers lui.
— Où est le Père ? s'écrièrent-ils, car, nous aussi, nous voulons entendre sa voix, et purifier nos âmes.
— Là-bas ! Là-bas ! dans cette direction, répondit-il. Après trois jours de marche, vous le trouverez. Que vous êtes heureux d'aller le voir !... Ah ! dites-lui bien que, depuis qu'il a célébré la Messe dans ma cabane, ma pensée ne peut se séparer de lui. Qu'il est clément, le Grand Esprit qui a daigné descendre dans ma demeure !...
Et de grosses larmes coulaient de ses yeux !
Vers le Labrador.
Chaque été, plusieurs mois étaient consacrés à visiter les postes échelonnés le long de la côte septentrionale du Saint-Laurent, sur plus
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de huit cents kilomètres : Tadousac, les Petites et Grandes Bergeronnes, Bon Désir, Les Escoumains, Portneuf, Papinachois, la baie aux Outardes, etc., etc. Les Pères se rendaient également dans les îles voisines du littoral, entre autres aux Ilets Jérémie, à l'archipel des Sept-Iles, à l'île Mingan, au nord d'Anticosti. Ils poussèrent même leurs excursions jusqu'aux Blancs-Sablons, sur le détroit de Belle-Ile, en face de Terre- Neuve, soit à une distance d'un millier de kilomètres de leur point de départ.
Svu' tout ce parcours, ils baptisèrent de nombreux adultes, et communièrent, pour la première fois, des gens âgés de seize à soixante-quinze ans. Les ennemis se réconciliaient ; on restituait les objets pillés dans les navires naufragés ; les danses et pratiques superstitieuses étaient abolies, ainsi que la coutvmie d'offrir, pendant les festins, des sacrifices aux mânes des ancêtres.
Le mouvement de conversion se communiquait de proche en proche, et les tribus encore infidèles, comme celle des Naskapis, par exemple, ébranlées par ce qu'elles entendaient, réclamaient sjDontanément des Missionnaires.
Chez les néophytes, se manifestait une extraordinaire ardeur pour la participation aux divins mystères. Un vieillard de soixante-dix ans parcourut deux cents kilomètres en canot d'écorce, avec sa femme, afin d'assister à deux missions. Les parents prenaient un soin extrême de l'éducation religieuse de leurs enfants, leur enseignant très exactement les prières et le catéchisme.
Une petite fille de sept à huit ans montra, un jour, tant de sagacité, que le P. Durochcr, émerveillé, lui demanda :
— Mais... quel est donc ton père ?
— Mon Père ?... C'est le Grand Esprit !
— Et ta mère ?
— C'est la Sainte Vierge !
Réponses charmantes de naïve candeur.
Régénérés par la grâce, ces sauvages non seulement supportaient avec résignation la souffrance, mais souriaient à la mort.
Sur le point de quitter une île éloignée de cent kilomètres de Tadousac, le Missionnaire alla visiter une femme mourante, encore à la fleur de l'âge, et qui, la veille, avait reçu le saint Viatique.
— Père, lui dit-elle, rayonnante, c'est la dernière fois que nous nous voyons ici-bas !... Je ne regrette pas ce monde !... Mon cœur, au contraire, tressaille d'allégresse !... Il me tarde d'être unie à Jésus pour toujours.
La confiance de ces Indiens en la Providence n'était pas moins admirable.
Racontant que plusieurs étaient morts de faim sur leurs terres de chasse, un septuagénaire disait :
— Moi, j'ai toujours été protégé d'une manière particulière. Comment le Grand-Esprit, qui nourrit les oiseaux, oublierait-il ceux que le sang de son Fils a rachetés ?...
— Sans doute ! mais il ne faut pas, cependant, tenter Dieu. Quel moyen emploies-tu pour éviter la disette ?
— Pas d'autre que l'abandon en la bonté céleste. Il nous est impossible de transporter, à des distances si considérables, les provisions nécessaires au soutien d'une famille, durant les longs mois d'hiver. Si les bêtes fauves nous manquent, tout nous manque. Mais nous espérons que le Grand Esprit nous en enverra, et II nous en envoie toujours.
Passionnés pour la musique, ces nouveaux chrétiens apprirent la messe royale, et ils l'exécutaient solennellement en langue montagnaise, les hommes et les femmes formant deux chœurs.
La mission se terminait par une communion générale.
Quand les Pères, après avoir évangélisé un endroit, se dirigeaient vers un autre, un cortège les accomi^agnait, au chant des cantiques. C'était une marche triomphale, souvent avec décharges multipliées de mousqueterie. A l'entrée du poste où l'on se rendait, le bruit redoublait, car les habitants du lieu tenaient, eux aussi, à exprimer leur contentement par la voix de la poudre.
Dans l'archipel des Sept-Iles, les Pères trouvèrent un pauvre infidèle de la tribu des Naskapis, venu, à diverses reprises, pour assister au catéchisme et recevoir le baptême, mais qui, jusqu'à cette fois, était malheureusement toujours arrivé en retard. Sa désolation était extrême, et rien ne pouvait le consoler.
— Que sais-tu ? lui demanda un des Pères, à titre d'examen.
— Je sais compter les grains de la prière.
Réciter le chapelet constituait toute sa science. Il la tenait de sa femme. Comme le savoir du professeur se bornait à cela, l'élève n'était pas allé plus loin.
On s'empressa de l'instruire des vérités essentielles de la foi ; mais, si le cœur était bon, la tête était dure, l'intelligence lente à saisir, et la mémoire prompte à oublier.
Après plusieurs jours d'un traAail acharné, il demanda au Père :
— Ne me feras-tu pas miséricorde ?... Je n'ai plus rien à manger ; il faut que je m'en retourne.
— Je le regrette, tu n'as pas encore la science suffisante ; impossible de te baptiser.
L'infortuné soupire, baisse la tête, et se retire dans un morne silence.
Une heure plus tard, on le revoyait à la hutte qui servait de chapelle, murmurant le chapelet avec sa femme.
Le lendemain, dès l'aurore, les deux époux revenaient supplier Celle qu'on n'invoque jamais en vain.
Cette dévotion si persévérante envers la Sainte Vierge les sauva, l'un et l'autre. ,
Ému de tant de constance, le Père interrogea de nouveau le pauvre catéchumène.
La Mère de la divine Lumière avait soudainement éclairé cette âme, plongée jusque-là dans de si épaisses ténèbres.
Toutes les réponses furent d'une précision étonnante.
Ce jour même, l'onde baptismale coulait sur lui.
Dans son exaltation, le Naskapi, à l'issue de la cérémonie, voulait embrasser tous les assistants, dont il se sentait, désormais, le frère, quoiqu'ils appartinssent à une autre tribu.
Beaucoup de ces sauvages s'attachèrent, dès lors, tellement à notre religion sainte, qu'ils auraient voulu un prêtre constamment parmi eux.
— Le Gardien de la prière (l'évêqae) n'aura-t-il pas compassion de nous ? disaient-ils, en gémissant. Serons-nous donc toujours privés de la présence de Jésus dans le Sacrement de son amour ?
Quelque juste et touchante que fût leur requête, on ne pouvait encore la satisfaire, vu le petit nombre des ouvriers évangéliques et l'immensité des distances. On s'imagine difficilement au prix de quelles fatigues ces âmes étaient conquises !
— Si le bon Père Durocher continue à missionner avec moi, le long du golfe de Saint -Laurent, écrivait un de ses confrères à Mgr de Mazenod, il sera bientôt fini. Il a été très fatigué. Je crains toujours pour lui !... Il est d'une santé si compromise, et d'un caractère si délicat !... Rempli de prévenances pour les autres, mais sans ménagement pour lui !...
Dans leurs courses apostoliques, les hardis Missionnaires s'avancèrent jusqu'au Labrador. Plusieurs fois, ils risquèrent de faire naufrage sur ces côtes inhospitalières, hérissées d'écueils perfides, sur une mer orageuse, presque toujours agitée par les tempêtes et couverte d'épais brouillards. Une fois surtout, ils ne durent leur salut qu'à une sorte de miracle.
Leur frêle embarcation en écorce de bouleau ayant été heurtée par un bloc de glace, une large déchirure s'}^ produisit. Pour ne pas sombrer, il leur fallut tout jeter par-dessus bord : caisses, paquets, provi-
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sions, et jusqu'à leur chapelle. Cela ne suffisant pas, ils allaient couler à pic, lorsque les glaces flottantes qui les entouraient, se réunirent, enserrant la petite nacelle. Le danger, quoique momentanément conjuré, n'en restait pas moins réel. Les énormes glaçons, soutenant l'esquif sur l'abîme, pouvaient, à chaque instant, le briser, ou l'emporter à la dérive, en plein océan. Dans l'un et l'autre cas, c'était la mort à brève échéance.
Peu à peu, les ombres du soir les enveloppèrent. Pour prendre un peu de repos pendant cette nuit trrrible, les Pères Durocher et Garin, grelottant de froid, se couchèrent sur une peau de phoque, étendue sur la glace. Ils errèrent ainsi à l'aventure, sans savoir où le courant les entraînait, et sans avoir la possibilité de s'y opposer, en aucune manière.
Ayant fait, à cette heure tragique, le sacrifice de leur vie, ils conservèrent le calme, et s'endormirent sous le regard de Dieu.
O merveille !... Le matin, ils se réveillèrent près du rivage. En toute hâte, ils réparèrent leur canot, d'une façon provisoire, le dégagèrent des glaces, et réussirent à atteindre la côte.
Ils étaient sauvés !... Humainement la chose n'était pas explicable... Visible apparaissait la protection du Ciel.
Quand des nouvelles de ce genre arrivaient en France, les phalanges d'adolescents qui peuplaient le noviciat et le scolasticat de la Congrégation, tressaillaient d'un saint enthousiasme.
— Tous voudraient partir, écrivait d'eux Mgr de Mazenod au P. Léonard. Ils visent aux missions les plus pénibles. Le récit de ce que nos Pères ont à souffrir, loin de les effrayer, les anime davantage. Avec quelle joie ils franchiraient les mers !
Dans une lettre au P. Guignes, il exprimait ses propres sentiments à ce sujet :
— Hier, en portant le Saint Sacrement à la procession générale, je m'entretenais, à cœur ouvert, avec notre bien-aimé Seigneur. Je lui parlais avec abandon de nos Missionnaires, si souvent exposés à perdre la vie pour son service... Je suis rentré plus consolé, plus raffermi, plus reconnaissant que jamais... Redoublons de confiance. C'est Dieu même qui nous eondviit.
§ 5 ha colonisation.
L'évangélisation des sauvages, disséminés sur une si vaste étendue, n'empêchait pas celle des groupements canadiens, le long des rives du Saguenay. La présence des Oblats contribua puissamment à multiplier ces centres de population, vu la certitude qu'avaient les catholiques de trouver, là, désormais, les secours religieux. Par leur persévérance, les
Pères fondèrent en ces endroits plusieurs paroisses, et posèrent les bases d'un nouveau diocèse.
Ce fut, d'aboi'd, à la baie des Ha !-Ha !, près de l'embouchure de la rivière du même nom, la paroisse de Saint- Alexis ; ensuite, de l'autre côté, celle de Saint- Alphonse de Liguori.
En 1846, commença l'établissement de Notre-Dame du Grand- Brûlé, devenu, plus tard, la paroisse de Notre-Dame de la Terrière, l'une des plus riches de la région. Le P. Honorât en est le créateur. Il fit abattre les arbres de la forêt vierge, tracer et percer les voies de communication, défricher le terrain, bâtir une jolie église et une école. De plus, il installa une scierie mécanique, un moulin pour moudre le blé, et dota la ville naissante de tout ce qui lui était nécessaire pour vivre et prospérer. A ces améliorations il consacra plus de cent cinquante mille francs.
Dans les premiers temps, les Pères eurent à mettre personnellement la main à l'ouvrage, ne dédaignant pas d'être, tour à tour, bûcherons, charpentiers, maçons, laboureurs, comme ils étaient prédicateurs et apôtres.
Encouragés par cet exemple, et attirés par des avantages assurés, les colons afflvièrent.
— Le nom du bon P. Honorât, écrivait le P. Arnaud, trente ans après, était sur toutes les lèvres et dans le cœur de tous les habitants qui le vénéraient comme un Père. Il n'y avait encore ni lois, ni magistrats... Quand la raison du plus fort tendait à dominer un peu, les faibles recouraient à la protection du Père Supérieur, comme ils l'appelaient. Ses décisions constituaient un jugement sans appel. Sa belle prestance, son air sévère en imposaient, et bientôt tout rentrait dans l'ordre. On le craignait et on l'aimait universellement.
— A moins d'y avoir été employé soi-même, remarque un autre de ses collaborateurs, on ne peut imaginer l'énorme travail réservé au Missionnaire chargé de veiller à la colonisation. Chaque jour, se présentent des familles, ayant vendu et dépensé tout ce qu'elles possédaient, pour couvrir les frais du voyage. Ces pauvres gens sont donc, là, sans demeure, sans provisions, souvent même sans outils. Il leur faut des semences, et ce n'est qu'après une année de privations et de misères, qu'ils se suffisent. Au Missionnaire d'être leur Providence.
Ce prodige de dévouement, les Pères l'accomplirent non seulement à Saint-Alexis, à Saint-Alphonse et à Notre-Dame de la Terrière ; mais à Chicoutimi, maintenant évêché, et dans beaucoup d'autres postes, tels que Saint-Martin, l'Anse Saint-Jean, le petit Saguenay, Sainte-Marguerite, Tadousac, etc., quoiqu'il n'y eût, alors, aucun chemin fraj^é, à l'exception de quelques sentiers presque impraticables, sur le versant des montagnes abruptes.
— L'équité veut que l'on reconnaisse le rôle prépondérant des Révérends Pères Oblats dans cette œuvre de colonisation, affirmait l'auteur d'une brochure parue vers cette époque (1).
Dans une lettre, du 3 août 1853, à Mgr de Mazenod, le P. Santoni, alors provincial du Canada, disait de même :
— Tout le monde confesse que le bien opéré par nous au Saguenay est immense.
Plus récemment, M. Claudio Jannet, professeur à l'Institut catholique de Paris, en témoignait encore dans une série d'articles publiés, à son retour d'un voyage en ces contrées, et intitulés : La race française dans V Amérique du Nord :
— La mémoire du P. Honorât, concluait-il, est restée en bénédiction, comme celle de l'initiateur de la colonisation qui a transformé si heureusement ce pays (2).
(1) Le Saguenay en 1851, in-8°, Québec.
(2) Cf. Le Correspondant, du 10 juin 1881.