‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 6 sur 83 · BYTOWN (OTTAWA · texte numérisé non relu

BYTOWN (OTTAWA

abattus, sortaient une foule de rejetons vigoureux, qui, au bout de quelques années, comblaient les vides causés par la hache.

Non seulement ces trois puissants cours d'eau et leurs tributaires offraient des commodités de transport pour les lourdes masses de bois, mais leurs cascades renfermaient un pouvoir hydraulique énorme.

Abatage des grands arbres dans la forêt.

Auprès de ces forces naturelles qu'il suffisait de capter, on installa, de bonne heure, des scieries mécaniques. Aujourd'hui encore, autour des chutes de la Chaudière se groupent beaucoup de ces établissements, dont quelques-uns emploient jusqu'à un millier d'hommes. Chaque année, descendent, là, en moyenne, de trois à quatre millions de billots, de diverses essences : pins, hêtres, ormes, chênes, etc. ; et constamment.

dans les dépôts environnants, est accumulée une réserve de plus de cent vingt millions de pieds.

Sans s'être encore développé à ce point, le connnerec du bois, il y a trois quarts de siècle, occupait, néanmoins, de nombreux ouvriers, cjui, s'ils ne résidaient pas tous ordinairement à B^-town, y séjournaient, par intervalles, même assez longuement.

Des entrepreneurs, ayant sous leurs ordres chacun de (quatre à cinq cents bûcherons, choisissaient un endroit de la forêt à exploiter, et les y amenaient avec eux. Pendant cinq ou six mois, ces phalanges de travailleurs coupaient les madriers, poutres, clievrons ; puis ils les transportaient par la voie fluviale. A BytoA\ai se concentraient ces interminables convois, qui, de là, toujours par la même méthode, se dirigeaient vers Montréal et Québec, soit pour la vente en Canada, soit pour l'expédition en Angleterre, ou ailleurs.

Les chantiers d'abatage constituaient des espèces de villages, séparés par des distances très grandes. Pour atteindre quelques-uns d'entre eux, on avait à franchir, parfois, plus de trois cents kilomètres, svir la neige, à travers des champs incultes, des fondrières, des marécages ; ou sur des cours d'eau, fort dangereux à cause de leurs pentes excessives, appelées > rapides ■> . Les canots étaient exposés à s'y briser en mille pièces sur les rochers, quand ils ne s'engloutissaient pas dans un abîme.

Disséminée dans la forêt sans limite, il y avait donc une nombreuse population, privée de tout secours religieux.

Comment l'évangéliser, d'autant plus qu'elle se déplaçait sans cesse, d'après les besoins de 1 exploitation ?

Souvent Mgr Bourget y pensait.

Le 19 octobre 1843, il en écrivit à Mgr de Mazenod :

— Vous de\dnez bien, lui disait-il, qu'on ne saurait donner des curés à ces camps volants ! Seuls des Missionnaires pourraient visiter ces pauvres gens, l'hiver, et, au i3rintemps, les revoir, à l'embouchure des rivièi-es où ils se rencontrent, pour assembler leurs bois en radeaux, c[ui flottent ensuite à la dérive, et couvrent notre Saint- Laurent.

Difficile, cette œuvre de régénération était urgente, car, laissés à eux-mêmes, ces ouvriers se livraient à toutes sortes d'excès.

— Puisque le but de votre Congrégation, ajoutait Mgr Bourget, est de rechercher les brebis dispersées de la maison d'Israël, où donc, mieux que dans ces chantiers, trouverait-elle à exercer son zèle ?

Mais, pour réussir dans cette série de campagnes apostoliques, il fallait aux Oblats une résidence à Bytown. Centre du commerce, cette ville devait être aussi le centre de l'évangélisation de ces milliers d'âmes.

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En même temps, cet établissement serait un boulevard avancé, pour la guerre au démon, à la domination duquel il s'agissait d'arracher les peuplades encore infidèles,

A quelques centaines de kilomètres plus au nord, commençaient les terres de chasse des sauvages. Pendant la majeure partie de l'année, ces païens erraient dans leurs forêts épaisses, sur les pistes des troupeaux de fauves de toute taille, dont ils convoitaient la chair ou les fourrures. Puis, à certaines époques, ils se réunissaient autour des « forts », ou comptoirs des marchands de pelleteries qui leur achetaient le produit de leur chasse. Les Missionnaires s'y rendraient aussi. Mais, pour éviter de perdre le temps en courses inutiles, une résidence moins éloignée que celle de Longueuil leur était nécessaire.

Pour cette fin encore, Bytown paraissait désigné. De cet avant-poste, les intrépides chercheurs d'âmes s'élanceraient jusqu'à la baie d'Hudson.

§ 3 Sur les bords de l'Ottawa et de la Gatineau.

Quoique la plupart de ces chantiers et terres de chasse fussent entre les limites du diocèse de Montréal, alors extrêmement étendu, Bytown, placé sur la rive droite de la <( grande rivière » qui séparait les deux Canadas, dépendait du diocèse de Kingston, créé en 1826 pour l'Ontario. L'évêque de cette ville ne désirait pas moins que Mgr Bourget, s'assurer la collaboration des Oblats. Dès leur arrivée à Saint-Hilaire, il la leur avait instamment demandée.

De son côté, mis au courant de la triste situation de tant d'âmes sans prêtres, Mgr de Mazenod écrivait au P. Honorât, avec cette générosité qui le caractérisait :

— Oh ! oui ! très volontiers je consens que notre Congrégation se consacre à la sanctification des chantiers et à la conversion des sauvages. Aussi l'établissement de Bytown est parfaitement de mon goût. Je le regarde comme très important, sous ce rapport, et j'entre entièrement dans vos vues.

Le P. Telmon y vint donc, avec le titre de supérieur local, au mois de janvier 1844. Son premier soin fut de pacifier les esprits : chose indispensable et ardue. Des rixes éclataient, fréquentes et si violentes que le sang coulait parfois. Les rudes « hommes de chantiers » qui, au nombre de quatre à cinq mille, y séjournaient, deux fois l'année, habitués à vivre sans frein aucun, n'apportaient ni la moralité, ni la concorde. En outre, les deux éléments si di\'ers qui composaient la pojjulation ordinaire. Irlandais et Canadiens, étaient loin de s'entendre. Des rivalités déplorables, inspirées par les préjugés nationaux, engendraient des causes incessantes de troubles.

Tout en s 'occupant constamment du salut des âmes confiées à son zèle, le P. Telmon se dévoua, avec cette activité entreprenante qui ne reculait devant aucun obstacle, à la construction d'une église dont le besoin se faisait de plus en plus sentir. A une haute intelligence il unissait un rare sens pratique. Avant lui, on avait jeté, le 26 octobre 1841, les fondements d'une église de quarante-cinq mètres de long sur une vingtaine de large ; mais les difficultés toujours renaissantes avaient découragé ses prédécesseurs, qui, par deux fois, abandonnèrent les travaux, laissant les murs à quelques pieds au-dessus du sol.

Il reprit l'œuvre avec une ténacité que rien ne devait abattre, se révéla architecte, car il transforma très heureusement le plan primitif, de roman en gothique, et en poussa si vigoureusement l'exécution, que le gros œuvre fut terminé en sept ou huit mois. L'inauguration eut lieu, le 15 août 1844.

Au mois de mai, il avait reçu un précieux auxiliaire dans la personne du P. Uandurand, très habile aussi en matière de construction. A lui était réservé l'honneur d'agrandir l'édifice, quelques années plus tard, de le compléter par un beau sanctuaire, et de le doter de deux magnifiques tours de soixante-cinq mètres, qu'il dessina lui-même. Leur élégance, leur légèreté et la pureté de leurs lignes témoignent de son bon goût et de son réel talent.

Malgré ces labeurs absorbants, ni l'un ni l'autre n'oubliaient les brebis perdues. Du haut des rochers qui dominent l'Ottawa, ils aimaient à contempler les immenses et innombrables radeaux, dont le lit de la rivière se couvrait régulièrement. Une fourmilière d'hommes s'agitaient sur ces amas de madriers et de planches.

— Tenez ! disait le P. Telmon, voilà où serait notre place. Posséder une embarcation à soi ; courir d'un radeau à l'autre ; grimper, descendre, circuler en toutes directions ; prêcher, confesser ces gens-là ; se faire pêcheur d'hommes, avec les allures d'un pêcheur de poissons, durant l'été, et, l'hiver, aller dans la forêt à la chasse des hommes, comme les sauvages vont à la chasse du caribou !... Et ces païens aussi comme ils m'attirent !...

De telles paroles exprimaient plus qu'un souhait : elles énonçaient un programme.

Peu après, le P. Telmon remontait la Gatineau siir un simple canot d'écoree. Accompagné d'un membre de la Société d'Histoire naturelle de Montréal et d'un arpenteur du gouvernement, il s'aventura jusque dans des régions alors presque totalement inconnues. La rivière coulait au milieu d'une des plus imposantes forêts de pins qu'on puisse imaginer.

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Plusieurs de ces arbres superbes avaient jusqu'à soixante mètres de hauteur et plus de dix mètres de circonférence à la base.

Le soir, on s'enroulait dans une couverture, et l'on couchait sur le sol, à la belle étoile.

Annonçant à Mgr de Mazenod cette première excursion, il lui avait dit, la veille :

— Nous verrons les sauvages Têtes- de-Boule, et d'autres non moins intéressants... Voilà donc de la place pour des légions de Missionnaires !... Envoyez, envoyez du monde, tant que vous voudrez : il y a du travail pour tous. Les tribus errantes dans la vallée supérieure de l'Ottawa, ou dispersées autour des lacs Témiskamingue et Abitibi, réclament également des pasteurs.

§ 4 te P. Guigues, chargé d'organiser la province naissante du Canada.

Tandis que les Oblats étendaient ainsi leur apostolat jusqu'à la baie d'Hudson, l'archevêque de Québec leur offrait la mission du Saguenay qui devait les conduire jusqu'à la côte du Labrador. Dans l'Ontario, l'évêque de Toronto, siège érigé en 1841, les appelait aussi.

Aux Etats-Unis, où leurs travaux dans les townshiqjs de l'est les avaient fait si avantageusement connaître, leur présence était désirée. L'évêque de Louisville, dans le Kcntucky, sur l'Ohio, dépêchait à Marseille un de ses confidents, pour les obtenir. Celui de Pittsburg, dans la Pennsylvanie, l'imita, et profita ensuite de son voyage en Europe pour renouveler de plus vives instances. N'ayant pas trouvé Mgr de Mazenod dans sa ville épiscopale, il alla le chercher à Notre-Dame des Lumières. L'évêque de New- York expédiait courriers sur courriers, dans le même but.

En outre, à plusieurs milliers de kilomètres de Montréal, Mgr Provencher, vicaire apostolique de l'immense Nord-Ouest, les pressait de venir chez lui.

Ainsi, en moins de trois ans, l'œuvre des Oblats en Amérique prenait des proportions extraordinaires. Elle était susceptible de se dilater depuis le centre des États-Unis jusqu'à l'extrême nord du Canada, vers le Labrador, la baie d'Hudson, l'océan glacial arctique ; et, à l'ouest, jusqu'aux Montagnes Rocheuses : superficie de dix à quinze fois grande comme celle de la France.

Devant ces perspectives infinies, il y avait de quoi s'effrayer.

Se risquer à de pareilles distances, en tant d'endroits à la fois, et à travers tant d'obstacles de tout genre, n'était-ce pas imprudence et témérité de la part d'une Congrégation encore si jeune ?

Longuement le vénéré Fondateur médita aux pieds de son Crueifix, suppliant Dieu de l'éclairer.

Dans le silence du recueillement et de la prière, il entendit la parole du Sauveur au Chef des Apôtres : Duc in alturn ! En avant, vers la haute mer !

Docile aux inspirations de la grâce, il accepta pour lui et pour ses enfants cette œuvre qui exigerait un personnel nombreux, des ressources considérables, un dévouement inlassable et une série ininterrompue d'inmiolations héroïques.

De Marseille, le Supérieur général, aidé de ses Assistants, dirigerait l'entreprise. Rien d'important et de définitif ne se ferait sans lui. Mais il fallait sur place un autre lui-même, qui le suppléerait dans les cas urgents, alors surtout que les relations postales étaient si lentes : plusieurs mois s'écoulaient a^•ant qu'arrivât la réponse à une lettre. De plus, cet autre lui-même le renseignerait exactement sur l'état des choses. Cet homme sage et habile, perspicace, prudent et actif, ne serait pas seulement le supérieur d'une communauté, mais aurait sous lui tous les établissements du Canada.

Pour cette délicate fonction, le vénéré Fondateur choisit le P. Guigues qui, depuis plusieurs années à la tête de la maison de Notre-Dame de l'Osier, l'avait élevée à un degré de prospérité remarquable sous tous rapports.

Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble, ne consentit à son éloignement que dans la pensée des incontestables avantages qui en résulteraient pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

— Cette séparation, dit-il au P. Guigues en l'embrassant, est au nombre des sacrifices les plus pénibles de ma vie !

En apprenant à Mgr Bourget l'envoi de cet homme de sa droite, Mgr de Mazenod lui écrivait, le 7 juin 184t :

— La vue de l'utilité de sa mission en Canada, a pu seule me faire pardonner, par l'excellent évêque de Grenoble, le chagrin que je lui cause en le retirant de son diocèse, où il était si heureux de le posséder... Je délègue au P. Guigues les facultés les plus amples. Ce sera, en quelque sorte, un aller ego, ayant juridiction sur tous les membres et sur toutes les Communautés de notre Institut en Amérique. Avec lui Nos Seigneurs les évêques auront à traiter, pour tout ce qui concerne les services qu'ils désirent de la Congrégation, et pour tous les établissements à ériger... Vous trouverez en lui un homme capable, mais sans prétentions ; plein de respect pour l'épiscopat ; coulant dans les affaires qu'il entend fort bien, et d'une société très agréable. Je suis persuadé que. dès que vous l'aurez connu, vous en serez très content.

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Parti de Marseille, le 10 juin, le P. Guigues arrivait à Longueuil, le 8 août, emmenant en Canada le P. Pierre Aubert, frère du P. Casimir Aubert, et le P. Garin, destiné aussi à créer des œuvres durables. Dès la première semaine, il alla visiter l'archevêque de Québec, puis l'évêque de Kingston, avec lesquels il négocia les affaires du Saguenay et de Bj-town, sans se douter que, trois ans plus tard, il serait, lui-même, évêquc de cette dernière ville appelée à un si brillant avenir.

— Dans ces pourparlers, écrivait peu après Mgr Bourget à Mgr de Mazenod, il a déploj'é une habileté surprenante... Ce que vous me disiez de lui est au-dessous de ses mérites. Il a conquis tous les suffrages. C'est vraiment un religieux distingué et un parfait administrateur.

Tous les évêques du Canada partageaient l'estime de celui de Montréal pour le P. Guigues. Elle augmenta encore, et ils en donnèrent bientôt une preuve éclatante, en le désignant, d'une voix unanime, au Souverain Pontife, pour l'épiscopat.

Un rapide.

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