‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 5)Chapitre 76 sur 83 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

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Chez les Cafres

Morale et religion des "Bantous.

Depuis Iciu' arrivée dans l'Afrique australe, les Oblats désiraient ardemment porter la bonne nouvelle du salut aux Cafres, ou Bantous, plongés dans de si profondes ténèbres, et vivant dans un état d'abaissement inimaginable. Il leur avait fallu, eependant, s'oeeuper, d'abord, des catholiques si dégénérés.

Sans perdre de vue l'évangélisation de ces païens, ils apprenaient, peu à peu, leur langue.

Les Cafres étaient très nombreux. On en rencontrait j^artout : dans les campagnes, sur les chemins, dans les villes, mêlés aux Européens, à

titre de serviteurs, mais sans avoir rien changé à leurs mœurs, ni à leurs usages. D'habits, presque point, même en pubhc. Ils ne rougissaient pas de leur nudité. Spectacle révoltant pour toute personne honnête.

Parmi eux, la polygamie s'étalait sur de vastes proportions. Plus un homme avait de femmes, plus il était riche et estimé, car il avait dû les acheter, en livrant pour chacune, à ses futurs beaux-pères, dix, quinze, vingt vaches, quelquefois davantage : prix à débattre, suivant les circonstances et surtout suivant les chances de fécondité, objet d'une spéculation abominable.

Ces malheureuses, en effet, seraient, à la fois, inie proie pour sa lubricité et des esclaves qui lui vaudraient de gros bénéfices. A elles le soin de porter les lourds fardeaux, de bêcher la terre, de faire, en un mot, les travaux les plus pénibles. Leur seign ur et maître se contentait de les surveiller, comme un bouvier, son vil bétail. Les filles qui lui naissaient dans ce harem sauvage, augmentaient sa fortune. Promptement nubiles, il ne tardait pas à les vendre, de la même façon qu'il avait acheté leurs mères, et cette nombreuse progéniture lui prt>curait. en échange, de véritables troupeaux.

Ainsi ce hideux commerçant, non seulement recouvrait la partie de son capital aliénée pour acquérir chacune de ses femmes, mais, par le moyen de leur postérité, le triplait, le quintuplait, le décuplait même.

Alors, dans sa hutte régnait l'opulence. Il avait de quoi boire et manger sans réserve. C'est, avec la satisfaction des passions les plus brutales, ce à quoi se bornait toute son ambition.

Arrivé à la réalisation de ses rêves, il se proclamait parfaitement heureux. On le croyait tel, on l'admirait, on l'enviait, et, grâce à cette richesse honteusement gagnée, il tenait un rang honorable dans sa tribu.

Aux yeux du vulgaire, sa rustique demeure devenait ce qu'était, pour les anciens, le voluptueux palais de Sardanapale.

Combattre la polygamie serait donc ébranler, dans sa base, tout le système économique du pays. Elle était la principale industrie... la source la plus claire de ses revenus... Horreur !... Que Satan est donc habile pour enserrer dans ses filets la i^uivre humanité déchue !... Et quelle reconnaissance les nations chrétiennes ne doivent-elles pas à l'Évangile, qui, dans leur sein, a réhabilité la femme, rendant à l'épouse sa dignité, à la mère son auréole, à la jeune fille sa pureté virginale et son innocente candeur !...

Totalement absorbés par la matière et plongés dans la fange, les Cafres n'avaient pas la moindre aspiration vers un idéal plus élevé.

Selon eux. Dieu, s'il existe, est un être résidant trop loin de la terre,

pour s'occuper de ses habitants. Les voit-il ? réussit-il à les entendre ? Comment voulez-vous qu'il le puisse, à cette distance ? En tout cas, il est trop grand, pour s'en soucier, et il les laisse fort libres de vivre à leur guise...

Ce que Ton doit craindre et tâcher d'apaiser, ce sont les esprits des ancêtres. Sortis de leur corps, ils peuvent causer du mal et même la mort, si on les néglige trop, tandis qu'ils font du bien, si on cultive leur souvenir, et si on leur offre des présents. De là, une foule de sorciers, devin;! , magiciens, charlatans et nécromanciens de tout acabit, qui prétendent communiquer avec les trépassés, et, moyennant finance, se chargent de calmer leur courroux.

Aux sortilèges de ces imposteurs le peuple prête luic foi aveugle.

La religion des Cafres admet donc une certaine survivance des âmes, mais sans enfer, ni châtiments d'aucune sorte. Il est aisé de comprendre qu'avec des dogmes de cette espèce, leur morale soit extrêmement relâchée.

Saint-Michel.

Suffisamment familiarisés avec leur dialecte si différent de toute langue européenne, les Pères Gérard et Justin Barret, en décembre 1854, se disposèrent à aller résider parmi eux.

— .J'aurai continuellement mes pensées et mon cœur tournés vers ces deux apôtres, écrivait Mgr AUard au P. Tempier, et serai fréquemment en rapport avec eux par lettres. Ce n'est pas sans une vive inquiétude, je vous l'avoue, que j'attends le résultat de leur premier essai... Humainement cette entreprise est impossible... Nous mettons toute notre confiance en Dieu, et nous comptons sur les prières des âmes ferv-entes, qui, dans l'Église entière. Lui adressent leurs suppUcations pour les missions auprès des infidèles.

Après un jour de retraite préparatoire, les deux Pères, le 27 février 1855, se dirigèrent vers le site qu'ils avaient choisi, de concert avec le vicaire apostolique, à une centaine de kilomètres de Pietermaritzburg : vallée fertile, au fond de laquelle coule une petite rivière. De part et d'autre, s'élèvent des coteaux verdoyants, couverts d'arbres touffus, sous lesquels ghssent, en murmurant, des ruisseaux aux gracieux méandres.

Par monts et par vaux, sans chemin frayé à travers les broussailles, sans pont pour passer les cours d'eau rapides, le voyage ne manqua pas de péripéties nombreuses, comiques, parfois, et, parfois, tragiques.

Pensant que les Missionnaires leur apportaient des présents, dont ils

étaient toujours avides, les Cafres les aecueillirent avec joie. Aueun d'eux, néanmoins, ne voulut coopérer à la construction de leur modeste demeure, si ce n'est à un prix énorme, surpassant de huit à dix fois la valeur du travail fourni. Les Pères renoncèrent donc à ce concours si intéressé, et, avec l'aide du Frère Bernard, que Mijr Allard leur envoya,

Village cafre.

menèrent à bonne fin cette bâtisse rudimentaire, simple hutte servant successivement de cuisine, de réfectoire, de dortoir et de salon de réception.

Hélas ! quoique ce superbe édifice n'eût pas l'éclat du verre, il en avait la fragilité.

Une nuit, le ciel se chargea de nuages, et la pluie tomba avec tant d'impétuosité, qu'après avoir percé le toit, elle inonda les dormeurs.

Ceux-ci, réveillés en sursaut, durent, en toute hâte, étendre sur leur tête une peau de chèvre, en guise de parapluie. Ils se rendormirent, sans plus de souci ; mais l'eau, comme pour se venger du peu de cas que l'on faisait d'elle, fondit leur sucre, et empâta leur farine.

En outre, un torrent dévastateur se précipitant avec force sur les flancs de la colline, envahit le hangar plus large qui servait provisoirement de chapelle, et en détrempa le sol, qu'elle changea en bourbier.

On réi)ara le mal par une épaisse couche de sable jetée sur le terrain, et par la réfection des toitures auxquelles on donna plus de consistance et d'inclinaison.

Tout alla bien, pendant trois ou quatre mois. La pluie, malgré sa violence, n'entamait pas les parois. Se croyant en sûreté, les architectes s'applaudissaient des savantes améliorations faites à leur palais. Mais, une nuit, ils se réveillèrent encore dans l'eau. De grosses fourmis, ayant dévoré de larges morceaux de la toiture, l'avaient transformée en écumoire.

Il fallait émigrer... Pour obvier à ces multiples inconvénients, on résolut de bâtir sur le sommet d'un monticule la maisonnette et la chapelle. L'une et l'autre consistèrent en pieux, réunis par des joncs entrelacés, que recouvrait une légère couche de mortier, sans plâtre, ni chaux, matières introuvables dans ces endroits reculés. De longues tiges d'une paille gigantesque constituaient le toit.

La pauvreté religieuse n'était pas moins observée, dans la nourriture et l'ameublement.

Si difficile à tous égards, cette Mission fut placée sous le patronage de l'archange saint Michel.

Pendant quelques semaines, les Cafres montrèrent assez de fidélité pour se rendre à la chapelle. Malheureusement leur but n'était pas de profiter de l'enseignement des Pères, mais de la réunion d'un plus grand nombre de personnes, pour s'amuser davantage. Les uns émettaient des réflexions saugrenues ; les autres riaient ; d'autres, hommes et femmes, se permettaient des propos indécents, ou se livraient à des actes rien moins que convenables.

— Plus d'une fois, écrivait le P. Barret à Mgr dv Mazenod, le 10 mai 1856. je dus m'armer d'un bâton et chasser ignominieusement ces coquins et ces coquines. Sans doute, cette cérémonie supplémentaire n'était pas très conforme aux rubriques, mais elle valait un bon sermon, et inspirait une crainte salutaire. Pendant quelque temps on se tenait mieux, c'est-àdire moins mal, car la pudeur n'a pas encore élu domicile dans l'âme des Cafres. Sous ce rapport, ils se domient. en public et sans vergogne, des libertés dégoûtantes. X'osent-ils pas se présenter à l'église, ou chez nous.

entièrement nus ?... Si l'on se borne à leur adresser de sévères reproches, ils rient aux éclats !... Mais ils redoutent le bâton, quand on sait leur en imposer par un air décidé. Néanmoins, si l'on est réduit à ces moyens pour pouvoir faire entendre quelques paroles du catéchisme, comment espérer jamais, sans un miracle de la grâce, convertir des gens si dégradés ?

Afin de fixer leur attention, les Pères leur apprirent des cantiques, car ces êtres si corrompus aimaient la musique, et possédaient, la plupart, des voix sonores.

Tant que durait le chant, ils étaient raisonnables ; mais, aussitôt après, le désordre recommençait. Les vérités de la foi les plus terribles : jugements de Dieu et peines de l'enfer, les laissaient absolument insensibles. Le seul sujet qui les effrayât, était la mort. Aussi ne voulaient-ils point qu'on leur en parlât. Si l'on essayait, ils criaient à tue-tête, pour étouffer la voix du prédicateur, et menaçaient de ne plus retourner, si on prononçait encore ce mot abhorré.

— Longtemps encore, écrivait Mgr AUard, les ouvriers évangéliques auront à arroser de leur sueur cette terre, avant qu'elle produise quelques fruits de vertu !...

Désireux de hâter la conversion de ces aveugles volontaires, l'évêque vint lui-même résider parmi eux, au mois d'avril 1858. Le P. Barret, appelé à Pietermaritzburg pour diriger l'école, fut remplacé par le P. Bompart.

On commença, alors, la construction d'une chapelle plus convenable, dans la pensée d'inspirer aux Cafrcs plus de respect pour le lieu saint, et de frapper leur imagination par la beauté des cérémonies.

Il fallait aller chercher les matériaux à sept ou huit kilomètres de distance. Ce ne fut donc pas sans peine qu'on la termina.

Bâtie sur une petite éminence, elle se distinguait de loin par la blancheur de ses murs. Un portique couvert l'entourait de trois côtés, et servait à abriter les Cafres, soit contre le soleil, soit contre la pluie. En aiTière du sanctuaire, était l'habitation de la communauté.

Le dimanche, 17 février 1859, fête du Très Saint Rédempteur, Mgr Allard, revêtu des insignes épiscopaux, bénit solennellement l'édifice, au dedans et au dehors. Le P. Gérard prononça le discours de circonstance, que les Cafres, dont il parlait très facilement la langue, écoutèrent avec grande attention.

Au nombre de cent vingt, les assistants auraient dû être dix fois plus, si la majorité avait répondu à l'invitation. Tous les chefs de famille retinrent dans les huttes les femmes et les enfants au-dessous de dix-huit ans, pour les préserver de l'influence que les Missionnaires auraient pu

acquérir. Ils ne voulurent pas les exposer à accepter une religion si contraire à leurs usages. Eux-mêmes restaient sur la défensive.

Sans se décourager de cette obstination à fermer les yeux à la lumière, les Missionnaires, auxquels se joignit le P. Le Bihan, multiplièrent les visites, pour les saisir individuellement, les catéchiser et les instruire.

— Employant tour à tour la douceur et la sévérité, écrivait le P. Bompart, nous ne négligions rien, pour nous introduire chez eux, quoique, parfois, ils ne l'aimassent guère. Plusieurs nous fermaient leur porte ; d'autres s'enfuyaient dans les rivières ou les bois voisins, où nous les poursuivions, armés de la parole de Dieu.

En même temps, les Pères redoublaient de ferveur, pour attirer les grâces de salut.

Chaque dimanche, un certain nombre de ces pauvres païens venaient à la chapelle, mais c'était surtout pour des vues intéressées, dans l'espérance d'obtenir auprès du Gouvernement la protection de l'évêque, qui, déjà, leur avait fait accorder des concessions de terrains et autres avantages. Quant à réformer leurs mœurs, renoncer à la polygamie, ne plus recourir aux sortilèges, et embrasser le catholicisme, aucun d'eux n'y songeait encore...

Leur esprit s'ouvrirait -il jamais aux idées surnaturelles ?...

JSotre-'Dame des Sept-Douleurs.

Pour atteindre un plus grand nombre d'âmes, Mgr Allard résolut de fonder une autre mission, plus avant dans l'intérieur des terres. Au mois de février 1860, il partit en exploration avec le P. Gérard. Ayant cru reconnaître dans une autre tribu des dispositions un peu plus favorables, ils revinrent, l'un et l'autre, parmi elle, amenant les Frères Bernard et Terpent, qui devaient les aider à construire leur habitation et une chapelle.

De Saint-Michel au site choisi, le voyage ne dura pas moins de cinq jours, à cause de la difficulté de la route et des longs contours à faire. Le soir, ils couchaient à la belle étoile, par une température extraordinairement froide, puisque, à leur réveil, ils trouvaient l'eau fortement gelée à leurs côtés.

Au matin du quatrième jour, campés sur une montagne, ils découvrirent les villages cafres qu'ils venaient évangéliser, et mirent leur nouvel établissement sous la protection de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Prosternés, ils récitèrent ensemble le Stahat Mater, suppliant la Vierge

Immaculée de jeter un regard de miséricorde sur ces pauvres âmes, qui, si loin encore du royaume de Dieu, ne lui a^'aient pas moins été recommandées par son divin Fils agonisant sur la croix.

Réconfortés par cette prière, ils reprirent leur marche, en descendant de la crête des montagnes, sur lesquelles ils avaient cheminé, pour éviter les vallées impraticables au chariot chargé de leurs bagages. Un jour entier leur fut nécessaire pour se frayer un sentier à travers les bois, sur des pentes effrayantes et pleines de dangers.

A leur arrivée, les Cafres leur témoignèrent de la joie ; mais le chef de la tribu, craignant de voir son autorité affaiblie par la présence des Pères, manifesta hautement sa volonté de s'opposer à leur projet.

La contenance décidée de l'évêque et de ses compagnons en imposa à ce tyranneau, qui finit par se calmer un peu. On commença donc à abattre les arbres, à déblayer le sol. et à le niveler. Là, comme à Saint- Michel, les Pères et Frères durent se transformer en bûcherons, charpentiers, voituriers, maçons, etc. L'évêque leur donnait l'exemple, travaillant, lui aussi, comme un sim23le ouvrier. Quoique les constructions ne fussent ni luxueuses, ni de proportions monumentales, il fallut ]ilus de deux mois pour les terminer.

Divisée en trois appartements, l'habitation des Pères avait dix mètres de long sur quatre de large. La chapelle, plus vaste, affectait, avec sa voûte rudimentaire, la forme d'un navire renversé. Des pièces de calicot rouge et blanc ornaient le sanctuaire. Sur le fond se détachait l'image de la Sainte Vierge. Un tableau très bien peint par le P. Barret, représentait Notre-Seigneur couronné d'épines.

Tout étant prêt, l'inauguration eut lieu, le dimanche, 14 octobre. Une centaine de Cafres, les plus rapprochés de l'endroit, assistèrent à la cérémonie. Les accords d'un petit harmonium dont se servait leFr. Terpent, pour accompagner les cantiques, les ravit d'admiration. Ils revinrent plus nombreux, les dimanches suivants. L'ordre régnait dans l'assemblée, et tous écoutaient les exhortations.

Hélas ! quand les prédicateurs, croyant le moment opportun, entreprirent une série d'instructions sur le péché, le jugement et l'enfer, l'auditoire diminua. Beaucoup restaient chez eux, pour éviter les remords de leur conscience troublée dans sa coupable apathie.

— Vos paroles rendent le cœur triste, disaient -ils aux Pères, qui allaient leur reprocher leur abstention.

C'était leur manière d'exprimer leur volonté de ne pas abandonner leurs grossières jouissances, pour les récompenses spirituelles que promet le catholicisme, et que leur âme charnelle n'appréciait pas. Animalis homo non percipit guœ sunt Dei !...

D'ailleurs, à les entendre, ils étaient les gens les plus innocents du monde.

— Nous n'avons ni tué, ni volé, disaient-ils.

Que de mauvais chiétiens, en Europe, parlent de même ! Satan qui leur inspire ce piètre argument pour les tenir loin du confessionnal, suggérait la même pensée à ces affreux sauvages, pour les écarter du baptême.

— Eh bien ! répondaient-ils avec une effrayante insouciance, quand on leur faisait entrevoir l'abîme éternel vers lequel ils se précipitaient par leur opiniâtreté, nous irons au feu qui ne s'éteint pas ! Ne t'inquiète point, car ce n'est pas ta faute, puisque tu nous a instruits de la loi du Grand Chef d'cn-haut !... Ici, personne ne pleurera pour cela !...

§ 4 Qui seminant in lacrymis in exullatione metent.

Une des principales causes de cette indifférence systématique des Cafres, outre les vices enracinés dans leur cœur, était la présence des ministres protestants des diverses sectes, accourus à la suite de la conquête anglaise. Impuissants à les convertir, ils se montraient indulgents au sujet de la polygamie, et leur inculquaient, par cette concession aux coutumes impures, la haine du catholicisme.

De plus, la variété de doctrines de tant de confessions religieuses, engendrait la confusion dans l'esprit de ces pauvres païens, qui, ne réussissant pas à distinguer en quoi elles différaient, les regardaient toutes comme des fables. Le catholicisme n'avait pas plus de valeur à leurs yeux, et ils le renfermaient dans cette commune réprobation. Selon l'expression de la parabole évangélique. les ronces et les épines étouffaient dans leur âme la bonne semence de la vérité.

Plein de ces pensées, Mgr Allard songea, d'abord, à créer des orphelinats, ou des écoles, espérant que les nouvelles générations seraient plus accessibles aux enseignements de la foi.

Dans un accès de franchise, des Cafres ne lui avaient-ils pas dit, plusieurs fois, pour se débarrasser de ses exhortations pressantes :

— Si tu étais venu quand nous étions plus jeunes, nous aurions peut-être écouté ta parole ; mais, maintenant, nous sommes trop vieux pour changer !...

La réalisation de ce projet eût en partie assuré l'avenir ; mais elle dut être retardée, faute de ressources. Et puis, ces sauvages eussent-ils envoyé leurs enfants à l'école, eux qui les empêchaient d'aller à l'église,

CHEZ LES CAPRES

dans la crainte de l'influence que les apôtres du Christ exerceraient sur

eux

A grand'peine, sous prétexte de médecine et à l'insu des parents soupçonneux, les Missionnaires avaient réussi à baptiser quelques bébés en danger de mort. Ceux-là, du moins, arrachés à Satan, étaient, désormais, des Anges au ciel.

Ne pouvant, pour le moment, fonder dans ces milieux, ni écoles régulières, ni orphelinats, Mgr Allard crut que l'œuvre d'évangélisation rencontrerait moins d'obstacles parmi les tribus qui, n'ayant pas encore été en contact avec les Européens, n'avaient pas reçu le venin de l'hérésie, avant le lait de la vraie doctrine.

Il résolut donc de parcourir, en tous sens, la colonie, et même d'entreprendre des voyages au delà de ses frontières, à travers les montagnes du Drakensberg, pour pressentir les dispositions des peuplades ; ensuite ouvrir des Missions, là oi^i il y aurait quelque chance de succès, et les diriger avec tout le soin possible.

C'est le propre des vaillants de ne pas reculer devant les difficultés. Au contraire, plus elles se multiplient, plus ils sentent croître leur ardeur.

Ainsi en fut-il de Mgr Allard et de ceux qui travaillaient avec lui. Malgré la stérilité apparente de leurs premiers efforts, ils ne cessaient pas d'arroser de leurs sueurs cette terre si dure. Plus elle leur coûtait d'héroïques sacrifices, plus ils s'y attachaient.

— J'ai un vif amour pour cette Mission des Cafres, quoique jusqu'à présent elle soit bien ingrate, écrivait le P. Gérard. Les moments où nous avons à souffrir, sont les plus beaux... La Providence permet tant d'obstacles, sans doute, pour rendre son action plus visible... Humainement aucune espérance... mais nous comptons aveuglément sur la toutepuissance de Dieu. Loin d'être découragé, je suis content ; et, si j'avais à choisir, la pauvre Cafrerie aurait encore ma prédilection.

— Nous n'avons rien épargné pour être utiles à ces malheureux, écrivait, de son côté, le P. Bompart. Sans nous lasser, nous sommes prêts à recommencer. Si le succès manque, nous bénirons, néanmoins, Celui dont nous accomplissons les ordres.

Mais quelle immolation de tous les instants !

— Mgr Allard nous arriva, un jour, si harassé de fatigues, qu'il pouvait à peine se tenir debout, écrivait le P. Gérard au vénéré Fondateur. Sa Grandeur avait fait presque tout le voyage à pied, aussi pauvrement que les apôtres, et par un soleil brûlant... Il me semble qu'Elle devrait être moins rude pour elle-même. Des courses de ce genre

sont trop longues et trop pénibles pour des personnes déjà avancées en âge... Son exemple nous excite à nous dévouer sans limites... Peut-être faudra-t-il que cette terre aride et désolée ne soit pas seulement arrosée de nos sueurs... Peut-être demandera-t-elle quelque chose de plus que les angoisses de cœur de ses Missionnaires ! Qui sait ce qui nous attend par delà les montagnes ?... A la grâce de Dieu et de Marie Immaculée... Soit que nous vivions-, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur !...

Dans cette terrible lutte contre le démon, les Oblats de Natal étaient donc prêts à verser leur sang pour le salut des pauvres âmes qu'ils évangélisaient, au prix de tant de souffrances. Chacun d'eux avait médité et s'appropriait sans réserve les parolesdesaintVaxû: Non qiiœroquœvestra sunt, sed vos ; ego autan libeniissime impendam et superimjpendar ipse pro animabus vestris, licet, plus vos diligens, minus diligar ! (II Cor., xii, 14-15.)

En terminant cette belle lettre dans laquelle il exprimait si bien les sentiments de ses confrères, le P. Gérard ajoutait :

— Bénissez cette pauvre Mission qui n'a produit jusqu'à présent que des ronces et des épines ; bénissez-la afin que Dieu lève, enfin, l'ancienne malédiction qu'il lança contre Cham, le père de tous ces malheureux.

De loin, Mgr de Mazenod suivait du regard et du cœur ses enfants luttant avec tant d'énergie contre la tribulation. Sa prière fervente montait vers le trône de Dieu, et leur attirait les grâces de persévérance dans le combat.

Ceux qui sèment dans les larmes, recueilleront, un jour, dans la joie, a affirmé l'Esprit -Saint. Qui seminant in lacrymis, in exultatione metent. Si, parfois, cette parole consolante ne se réalise pas sur terre, du moins elle se vérifie toujours et magnifiquement dans le ciel.

Pour couronner ses serviteurs. Dieu ne mesure pas seulement le résultat de leurs travaux, qui dépend de lui, et non d'eux ; il a surtout égard à leurs vertus pratiquées, à leur dévouement, à leurs sacrifices, à leur immolation personnelle.

Vertus, dévouement, sacrifices, immolation n'ont, certes, pas manqué aux premiers Oblats de Natal. Nul doute qu'à leur entrée dans la céleste Patrie, ils n'aient reçu, de la main du juste Juge, de brillantes couronnes, qui resplendiront, sans diminution d'éclat, durant les siècles éternels.

Cependant, avant de fermer les yeux à la lumière de ce monde, ils ont pu voir se lever et jaunir la moisson, sur ces sillons qu'ils avaient si péniblement creusés.

Les Missions fondées par eux, en effet, eurent, peu après, un développement considérable par Tévangélisation féconde du Basutoland, du Zoulouland, de l'État libre d'Orange, du Transvaal et du Béchuanaland.

CHEZ LES CAPRES 471

Dans ces contrées plus vastes que la France, ces infatigables pionniers répandirent, à pleines mains, le bon grain de la parole sainte. Grâce à eux, comme nous nous proposons de le raconter, la Congrégation y multiplia, ainsi qu'à Natal, ses établissements pour le plus grand bien des âmes et la gloire de Dieu.

Avec ce deuxième \-olinne se termine l'exposé des œuvres nombreuses et fécondes, créées par la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, en tant de pays divers, durant la vie de son vénéré Fondateur.

La seconde période de cette Histoire, remplie par le long et laborieux généralat du Très Révérend Père Fabre, premier successeur de Mgr de Mazenod, nous montrera le merveilleux épanouissement de ces belles oeuvres et la fondation de plusieurs autres. Celles-ci, comme les précédentes, eurent toujours le même but : procurer de plus en plus, et malgré des obstacles humainement insurmontables, la gloire de Dieu et le salut éternel de multitudes d'âmes.

Table des Illustrations

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